‹ La dame aux camélias (volume 2)Chapitre 26 sur 68 · QUE ME CONTEREZ-VOUS DE NEUF · texte numérisé non relu

QUE ME CONTEREZ-VOUS DE NEUF

coucher je me coucherai bien devant vous.

En ce moment on sonna.

— Qui vient encore? dit-elle avec un mouvement d'impatience.

Quelques instants après on sonnà de nouveau.

— Il n'y a donc personne pour ouvrir; il va falloir que j'ouvre moi-même.

En effet, elle se leva en me disant :

— Altendez ici.

Elle traversa l'appartement, et j'enten, dis ouvrir la porte d'entrée. — J’écoutai.

Celui à qui elle avait ouvert s'arrêta dans la salle à manger. Aux premiers mots, je reconnus la voix du jeune comte eANee

— Comment vous portez-vous ce soir?

disait-il.

— Mal, répondit sèchement Marguerite,

— Est-ce que je vous dérange?

— Peut-être

— Comme vous me recevez! Que vous ai-je fait, ma chère Marguerite?

— Mon cher ami, vous ne m'avez rien fait. Je suis malade, il faut que je me couche, ainsi vous allez me faire le plaisir de vous en aller. Cela m’assomme de ne pas pouvoir rentrer le soir sans vous voir apparaitre cinq minutes après. Qu'est-ce que vous voulez? Que je sois votre maïitresse?’ Eh bien, je vous ai déjà dit cent fois que non, que vous m'’agacez ER et que vous pouvez vous

adresser autre part. Je vous

le répète aujourd'hui pour la dernière fois : je ue veux pas de vous, c’est bien convenu; adieu. Tenez, voici

Nanine qui rentre; elle va

vous éclairer. Bonsoir.

Et sans ajouter un mot, sans écouter ce que balbutiait le jeune homme, Marguerite revint dans sa chambre et referma violemment la porte, par laquelle Nanine, à son tour, rentra presque immé-

«+ diatement.

— Tu m'entends, lui dit Marguerite, tu diras toujours à cet imbécile que je n'y suis pas ou que je ne veux pas le

recevoir. Je suis lasse, à la fin, de voir sans cesse des gens qui viennent me demander la même chose, qui me paient et qui se croient quittes avec moi. Si celles qui com-

mencent notre honteux métier savaient ce que c’est, elles se feraient plutôt femmes de chambre. Mais non; la vanité d’avoir des robes, des voitures, des diamants nous entraîne; on croit à ce que l’on entend, car la prostitution a sa foi, et l’on use peu à peu son Cœur, SON COTpPS, Sa beauté; on est redoutée comme une bête fauve, méprisée comme un paria, on n’est entourée que de gens qui vous prennent toujours plus qu'ils ne vous donnent, et on s’en va un beau jour crever comme un chien, après avoir perdu les autres et s'être perdue soimême.

— Voyons, madame, calmez-vous, dit Nanine, vous avez mal aux nerfs ce soir,

— Cette robe me gêne, reprit Marguerite en faisant sauter les agrafes de son corsage, donne-moi un peignoir. Eh bien, et Prudence?

— Elle n'était pas rentrée, mais on l’'enverra à madame dès qu’elle rentrera.

— En voilà encore une, continua Marguerite en ôtant sa robe et en passant un peignoir blanc, en voilà encore une qui sait bien me trouver quand elle a besoin de moi, et qui ne peut pas me rendre un service de bonne grâce. Elle sait que j'attends cette réponse ce soir, qu'il me la faut, que je suis inquiète, et je suis sûre qu'elle est allée courir sans s'occuper de moi.

— Peut-être a-t-elle été retenue.

— Fais-nous donner le punch.

— Vous allez encore vous faire du mal, dit Nanine.

— Tant mieux. Apporte-moi aussi des fruits, du pâté ou une aile de poulet, quelque chose tout de suite, j'ai faim.

Vous dire l'impression que cette scène me causait, c’est inutile; vous le devinez, n'est-ce pas?

— Vous allez souper avec moi, me dit-elle; en attendant, prenez un livre, je vais passer un instant dans mon cabinet de toilette.

Elle alluma les bougies d'un candélabre, ouvrit une porte au pied de son lit et disparut.

Pour moi, je me mis à réfléchir sur la vie de cette fille, et mon amour s'augmenta de pitié. |

Je me promenais à grands pas dans celte chambre, tout en songeant, quand Prudence entra.

— Tiens, vous voilà? me edit: elle Marguerite?

: où est

Dans son cabinet de toilette.

-— Je vais l’attendre. Dites donc, elle vous trouve charmant; saviez-vous cela?

— Non.

— Elle ne vous l’a pas dit un peu?

- Pas du tout.

—- Comment êtes-vous ici?

-- Je viens lui faire une visite.

— À minuit?

— Pourquoi pas?

—- Farceur!

-— Elle m'a même très mal reçu.

—- Elle va mieux vous recevoir.

— Vous croyez?

-— Je lui apporte une bonne nouvelle.

— Il n'y a pas de mal; ainsi elle vous a parlé de moi?

— Hier au soir, ou plutôt cette nuit, quand vous êtes parti avec votre ami...

A propos, comment va-t-il, votre ami? c'est Gaston R..., je crois, qu'on l'appelle?

— Oui, dis-je, sans pouvoir m'empêcher de sourire en me rappelant la confidence que Gaston m'avait faite, et en voyant que Prudence savait à peine son nom.

— Il est gentil, ce garçon-là; qu'est-ce qu'il fait?

— Il a vingt-cinq mille francs de rente.

Ah! vraiment! eh bien, pour en revenir à vous, Marguerite m'a questionnée sur votre compte; elle m'a demandé qui vous étiez, ce que vous faisiez, quelles avaient été vos maïitresses: enfin tout ce qu'on peut demander sur un homme de votre âge. Je lui ai dit tout ce que je sais, en ajoutant que vous êles un charmant garçon, et voilà.

— Je vous remercie; maintenant, ditesmoi donc de quelle commission ce vous avait chargée hier.

— D'aucune; c'était pour faire darts le comte, ce qu'elle disait, mais elle m'en a chargée d’une pour aujourd'hui, et c’est la réponse que je lui apporte ce soir.

En ce moment Marguerite sortit de son cabinet de toilette, coquettement coiffée de son bonnet de nuit orné de touffes de rubans jaunes, RU ni des choux.

Elle était ravissante ainsi.

Elle avait ses pieds nus dans des pantoufles de satin, et achevait la toilette de ses ongles.

— Eh bien, dit-elle en voyant Prudence, avez-vous vu le duc?

— Parbleu!

— Et que vous a-t-il dit?

— Il m'a donné.

La Dame aux Camélias. LS

Combien?

— Six mille.

— Vous les avez?

— Oui.

— A:t-il eu l’air contrarié?

— Non.

-- Pauvre homme!

Ce pauvre homme! fut dit d’un ton impossible à rendre. Marguerite prit les six billets de mille francs.

— Il était temps, dit-elle. Ma chère : MARGUERITE SORTIT DE soN cager Prudence, avez-vous besoin d'argent?

an DE TOILETTE. — Vous savez, mon enfant, que c'est

sir

dans deux joùrs le 15, Si vous pouviez me prêter trois ou quatre cents francs, vous me rendriez service.

— Envoyez demain matin, il est trop tard pour faire changer.

— N'oubliez pas.

— Soyez tranquille. Soupez-vous avec nous ?

— Non, Charles m'attend chez moi.

— Vous en êtes donc toujours folle?

— Toquée, ma chère! À demain. Adieu, Armand.

Madame Duvernoy sortit.

Marguerite ouvrit son étagère et jeta dedans les billets de banque.

— Vous permettez que je me couche!

dit-elle en souriant ct en se dirigeant vers son lit.

— Non seulement je vous le permets, mais encore je vous en prie.

Elle rejeta sur le pied de son lit la guipure qui le couvrait et se coucha.

— Maintenant, dit-elle, venez asseoir près de moi et causons.

Prudence avait raison : la réponse qu’elle avait apportée à Marguerite l’'égayait.

— Vous me pardonnez ma mauvaise humeur de ce soir? me dit-elle en me prenant la main.

— Je suis prêt à vous en pardonner bien d’autres.

— Et vous m'aimez?

— À en devenir fou.

— Malgré mon mauvais caractère?

— Malgré tout.

— Vous me le jurez!

— Oui, lui dis-je tout bas.

Nanine entra alors portant des assiettes, un poulet froid, une bouteille de bordeaux, des fraises et deux couverts.

— Je ne vous ai pas fait faire du punch, dit Nanine, le bordeaux est meilleur pour vous. N'est-ce pas, monsieur? À

— Certainement, répondis-je, tout ému encore des dernières paroles de Marguerite et les yeux ardemment fixés sur elle.

— Bien, dit-elle, mets tout cela sur la petite table, approche-la du lit; nous nous servirons nous-mêmes. Voilà trois nuits que tu passes, tu dois avoir envie de dormir, va te coucher; je n'ai plus besoin de rien.

— Faut-il fermer la porte à double tour?

— Je le crois bien! et surtout dis qu'on

ne laisse entrer personne demain avant midi.

vous

A cinq heures du matin, quand le jour commença à paraître à travers les rideaux, Marguerite me dit :

— Pardonne-moi si je te chasse, mais il le faut. Le duc vient tous les matins; on va lui répondre que je dors, quand il va venir, et il attendra peut-être que je me réveille.

Je pris dans mes mains la tête de Marguerite, dont les cheveux défaits ruisselaient autour d'elle, et je lui donnai un dernier baiser en lui disant :

— Quand te reverrai-je?

— Écoute, reprit-elle, prends cette petite clef dorée qui est sur la cheminée, va ouvrir cette porte; rapporte la clef ici et va-t'en. Dans la journée, tu recevras une lettre et mes ordres, car tu sais que tu dois obéir aveuglément.

— Oui, et si je demandais déjà quelque chose?

-— Quoi donc?

— Que tu me laissasses cette clef.

— Je n'ai jamais fait pour personne ce que tu me demandes là.

— Eh bien, fais-le pour moi, car je te jure que moi, je ne t'aime pas comme les autres L'aimaient.

— Eh bien, garde-la; mais je te préviens qu'il ne dépend que de moi que cette clef ne te serve à rien.

— Pourquoi.

— Il y a des verrous en dedans de la porte.

— Méchante!

— Je les ferai ôter.

— Tu m'aimes donc un peu?

— Je ne sais pas comment cela se fait, mais il me semble que oui. Maintenant va-l'en ; je tombe de sommeil.

Nous restèmes quelques secondes dans les bras l’un de l’autre et je partis.

Les rues élaient désertes, la grande ville dormait encore, une douce fraicheur courait dans ces quartiers que le bruit des hommes allait envahir quelques heures plus tard.

Il me sembla que cette ville endormie m'appartenait; je cherchais dans mon souvenir les noms de ceux dont j'avais jusqu'alors envié le bonheur; et je ne m'en rappelais pas un sans me trouver plus heureux que lui.

Etre aimé d'une jeune fille chaste, lui révéler le premier cet étrange mystère de l'amour, certes, c'est une grande félicité, mais cest la chose du monde la plus simple. S'emparer d'un cœur qui n'a pas l'habitude des attaques, c'est entrer dans une ville ouverte et sans garnison. L'édu-

- cation, le sentiment des devoirs et la famille sont de très fortes sentinelles, mais il n'y a sentinelles si vigilantes que ne trompe une fille de seize ans, à qui,

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