‹ La dame aux camélias (volume 2)Chapitre 31 sur 68 · JE ME MIS A PLEURER COMME UN ENFANT · texte numérisé non relu

JE ME MIS A PLEURER COMME UN ENFANT

Elle dormait!

Vingt fois je fus sur le point de renvoyer chercher cette lettre, mais Je me disais toujours :

— On la lui a peut-être déjà remise, Je me rattachais à cette espérance et j'aurais l'air de m'en repentir.

quelle allait me répondre. Plus l'heure à laquelle il était vraisem- Pauvres et faibles que nous sommes! blable qu'elle me répondit approchait, Tout le temps. que mon domestique plus je regretltaïs d’avoir écrit. resta dehors, Je fus dans une agitation Dix heures, onze heures, midi son- extrême. Tantôt me rappelant comment nérent. Marguerite s'était donnée à moi, je me de- A midi, je fus au moment d'aller au

mandais de quel droit je lui écrivais une rendez-vous, comme si rien me s'était - lettre impertinente, quand elle pouvait me passé. Enfin, je ne savais qu’imaginer répondre que ce n'était pas M. de G... qui pour sortir du cercle de fer qui m'étreime trompait, mais moi qui trompais M.de gnait. : G...; raisonnement qui permet à bien des Alors, je crus, avec cette superstition femmes d'avoir plusieurs amants. Tantôt, des gens qui attendent, que, si je sortais me rappelant les serments de cette fille, un peu, à mon retour je trouverais une Je voulais me convaincre que ma lettre réponse. Les réponses impatiemment était trop douce encore et qu'il n'y avait attendues arrivent toujours quand on pas d'expressions assez fortes pour flétrir n'est pas chez soi.

une femme qui se riait d'un amour aussi Je sortis sous prétexte d'aller déjeuner. sincère que lè mien. Puis, je me disais Au lieu de déjeuner au café Foy, aucoin

que j'aurais mieux fait de ne pas lui du boulevard,comme j'avais l'habitude de écrire, d'aller chez elle dans la journée, le faire, je préférai aller déjeuner au et que, de cette façon, j'aurais joui Palais-Royal et passer par la rue d’Antin, des larmes que je lui aurais fait ré Chaque fois que de loin j'apercevais une pandre. femme, je croyais voir Nanine m'appor- Enfin, je me demandais ce qu'elle allait tant une réponse. Je passai rue d’Antin me répondre, déjà prêt à croire l’excuse sans avoir même rencontré un commisqu'elle me donnerait. sionnaire. J’arrivaiau Palais-Royal, j'en- Joseph revint. trai chez Véry. Le garcon me fit manger — Eh bien? lui dis-je. ou plutôt me servit ce qu'il voulut, car je .— Monsieur, me répondit-il, madame ne mangeais pas. w 5

Malgré moi, mes yeux se fixaient toujours sur la pendule.

Je rentrai, convaincu que j'allais trouver une lettre de Marguerite.

Le portier n'avait rien reçu. J’espérais encore dans mon domestique. Celui-ci n'avait vu personne depuis mon départ.

Si Marguerite avait dû me répondre, elle m'eût répondu depuis longtemps.

Alors, je me mis à regretter les termes de ma lettre : j'aurais dû me taire complètement, ce qui eût sans doute fait faire une démarche à son inquiétude; car, ne me voyant pas venir au rendez-vous la veille, elle m'eût demandé les raisons de mon absence, et alors seulement j'eusse dû les lui donner. De cette façon, elle n’eût pu faire autrement que de se disculper, et ce que je voulais, c'était qu'elle se disculpât. Je sentais déjà que quelques raisons qu'elle m'eût objectées,

MHÉMIcS aurais

crues, et que j’aurais mieux tout aimé que de ne plus la voir.

à LE GARÇON ME FIT MANGER CE QU'IL VOULUT.

J'en arrivai à croire qu'elle allait venir elle-même chez moi, mais les heures se passèrent et elle ne vint pas.

Décidément, Marguerite n'était pas comme toutes les femmes, car il y en a bien peu qui, en recevant une lettre semblable à celle que je venais d'écrire, ne répondent pas quelque chose.

À cinq heures, je courus aux Champs- Élysées.

— Si je la recontre, pensais-je, j'affecterai un air indifférent, et elle sera con-

vaincue que je ne songe déjà plus à elle:

Au tournant de la rue Royale, je la vis passer dans sa voiture; la rencontre fut si brusque que je pâlis. J'ignore si elle vit mon émotion; moi, j'étais si troublé que :

je ne vis que sa voiture.

Je ne continuai pas ma promenade aux Champs-Elysées. Je regardai les affiches des théâtres, car j'avais encore une chance de la voir.

Il y avait une première représentation au Palais-Royal, Marguerite devait évidemment y assister.

J'étais au théâtre à sept heures.

Toutes les loges s'emplirent, mais Marguerite ne parutpas.

Alors, je quittai le Palais-Royal, et

j'entrai dans tous les théâtres où elle allait

le plus souvent, au Vaudeville, aux Variétés, à l’'Opéra-Comique.

Elle n’était nulle part.

Ou ma lettre lui avait fait trop de peine pour qu’elle s'occupât de spectacle, ou elle craignait de se trouver avec moi, et voulait éviter une explication.

Voilà ce que ma vanité me soufflait sur le boulevard, quand je rencontrai Gaston qui me demanda d’où je venais.

— Du Palais-Royal.

— Et moi de l'Opéra croyais même vous y voir.

— Pourquoi?

— Parce que Marguerite y était.

— Ah! elle y était?

— Oui.

— Seule?

— Non, avec une

— Voilà tout?

— Le comte de G... est venu un instant dans sa loge: mais elle s'en est allée avec le duc. À chaque instant je croyais vous voir paraître. Il y avait à côté de moi une stalle qui est restée vide toute Ia soirée et J'étais convaincu qu'elle était louée par Vous.

— Mais pourquoi irais-je où Marguerite va?

— Parce que vous êtes son amant, pardieu !

— Et qui vous a dit cela?

— Prudence, que j'ai rencontrée hier.

Je vous en félicite, mon cher; c’est une Jolie maîtresse que n’a pas qui veut.

Gardez-la, elle vous fera honneur.

Cette simple réflexion de Gaston me

montra combien mes susceptibilités étaient ridicules,

me dit-il; je

des amies.

Si je l'avais rencontré la veille et qu'il m'eût parlé ainsi, je n'eusse certainement pas écrit la sotte lettre du matin.

Je fus au moment d'aller chez Prudence et de l’envoyer dire à Marguerite que j'avais à lui parler; mais je craignis que pour se venger elle ne me répondit qu'eile ne pouvait pas me recevoir, et je rentrai chez moi après être passé par la rue d’Antin.

Je demandai de nouveau à mon portier s'il avait une lettre pour moi.

Rien!

Elle aura voulu voir si je ferais quelque nouvelle démarche et si je rétracterais ma tettre aujourd'hui, me dis-je en me couchant, mais voyant que je ne lui écris pas elle m'écrira demain.

Ce soir-là surtout je me repentis de ce que j'avais fait. J'étais seul chez moi, ne pouvant dormir, dévoré d'inquiétude et de jalousie quand, en laissant suivre aux choses leur véritable cours, j'aurais dû être auprès de Marguerite et m'entendre dire les mots charmants que je n'avais entendus que deux fois, et qui me brûlaient les oreilles dans ma solitude.

Ce qu'il y avait d'affreux dans ma situation, c’est que le raisonnement me donnait tort; en effet, tout me disait que Marguerite m'aimait. D'abord, ce projet de passer un été avec moi seul à lacampagne, puis cette certitude que rien ne la forçait à être ma maitresse, puisque ma fortune était insuffisante à ses besoins et même à ses caprices. Il n’y avait donc eu chez elle que l'espérance de trouver en moi une affection sincère, capable de la reposer des amours mercenaires au milieu desquelles elle vivait, et dès le second jour je détruisais cette espérance, et je payais en ironie impertinente l'amour accepté pendant deux nuits. Ce que je faisais était donc plus que ridicule, c'était indélicat. Avais-je seulement payé cette femme, pour avoir le droit de blâämer sa vie, et n’avais-je pas Pair, en me retirant dès le second jour, d’un parasite d'amour qui craint qu'on ne lui donne la carte de son diner? Comment! il y avait trente-six heures que je connaissais Marguerite; il y en avait vingt-quatre que j'étais son amant, et je faisais le susceptible; et, au lieu de me trouver trop heureux qu'elle partageât pour moi, je voulais avoir tout à moi seul et la contraindre à briser d’un coup les relations de son

passé qui étaient lesrevenus de son avenir.

Qu'avais-je à lui reprocher? Rien. Elle m'avait écrit qu'elle était souffrante, quand elle eût pu me dire tout crûment, avec la hideuse franchise de certaines femmes, qu'elle avait un amant à recevoir; et, au lieu de croire à sa lettre, au lieu d'aller me promener dans toutes les rues de Paris, excepté dans la rue d'Antin ; au lieu de passer ma soirée avec mes amis et de me présenter le lendemain à l'heure qu'elle m'indiquait, je faisais l'Othello, je l’espionnais, et je croyais la punir en ne la voyant plus. Mais elle devait être enchantée au contraire de cette séparation; mais elle devait me trouver souverainement sot, et son silence n'était pas même de la rancune : c'était du dédain.

J'aurais dû alors faire à Marguerite un cadeau quine lui laissât aucun doute sur ma générosité, et qui m'eût permis, la traitant comme une fille entretenue, de me croire quitte avec elle, mais j'eusse cru offenser par la moindre apparence de trafic, sinon l'amour qu'elle avait pour moi, du moins l’amour que j'avais pour elle, et puisque cet amour était si pur qu'il n’admettait pas le partage, il ne pouvait payer par un présent, si beau qu'il fût, le bonheur qu'on lui avait donné, si court qu’eût été ce bonheur.

Voilà ce que je me répétais la nuit, et ce qu'à chaque instant j'étais prêt à aller dire à Marguerite.

Quand le jour parut, je ne dormais pas encore, J'avais la fièvre; il m'était impossible de penser à autre chose qu’à Marguerite.

Comme vous le comprenez, il fallait prendre un parti décisif, et en finir avec la femme ou avec mes scrupules, si toutefois elle consentait encore à me recevoir.

Mais, vous le savez, on retarde toujours un parti décisif : aussi, ne pouvant rester chez moi, n’osant me présenter chez Marœuerite, j'essayai un moyen de me rapprocher d’elle, moyen que mon amourpropre pourrait meltre sur le compte du hasard, dans le cas où il réussirait.

Il était neuf heures; je courus chez Prudence, qui me demanda à quoi elle devait cette visite matinale.

Je n'osai pas lui dire franchement ce qui m'amenait. Je lui répondis que j'étais sorti de bonne heure pour retenir une place à la diligence de C..... où demeurail mon père.

— Vous êtes bien heureux, me dit-elle,

de pouvoir quitter Paris par ce beau temps-là.

Je regardai Prudence, me demandant si elle se moquait de moi,

Mais son visage était sérieux.

__ Jrez-vous dire adieu à Marguerite?

reprit-elle toujours sérieusement.

— Non.

— Vous faites bien.

— Vous trouvez?

— Naturellement. Puisque vous avez rompu avec elle, à quoi bon la revoir?

— Vous savez donc notre rupture?

— Elle m'a montré votre lettre.

— Et que vous a-t-elle dit?

— Elle m'a dit : « Ma chère Prudence, votre protégé n’est pas poli : on pense ces lettres-là, mais on ne les écrit pas » |

— Et de quel ton vous a-t-elle dit cela?

— En riant et elle a ajouté : « Il a soupé déux fois chez moi, et il ne me fait même pas de visite de digestion. »

Voilà l'effet que ma lettre et mes jalousies avaient produit. Je fus cruellement humilié dans la vanité de mon amour.

— Et qu’a-t-elle fait hier au soir ?

— Elle est allée à l'Opéra.

— Je le sais. Et ensuite?

— Elle a soupé chez elle.

— Seule?

— Avec le comte de G..., je crois.

Ainsi ma rupture n'avait rien changé dans les habitudes de Marguerite.

C’est pour ces circonstances-là que certaines gens vous disent :

— Il fallait ne plus penser à cette femme qui ne vous aimait pas.

— Allons, je suis bien aise de voir que Marguerite ne se désole pas pour moi, repris-je avec un sourire forcé,

— Et elle a grandement raison. Vous avez fall ce que vous deviez faire, vous avez été plus raisonnable qu’elle, ear cette fille-là vous aimait, elle ne faisait que parler de vous, et aurait été capable de quélque folie.

— Pourquoi ne m'a-t-elle pas répondu, puisqu'elle m'aime?

— Parce qu'elle a compris qu'elle avait tort de vous aimer. Puis les femmes permettent quelquefois qu'on trompe leur amour, Jamais qu'on blesse leur amourpropre, et l'on blesse toujours l'amourpropre d'une femme quand, deux jours après qu'on est son amant, on la quitte, quelles que soient les raisons que l’on donne à cette rupture. Je connais Mar-

guerite, elle mourrait plutôt que de vous répondre.

— Que faut-il que je fasse alors?

— Rien. Elle vous oubliera, vous l’oùblierez, et vous n’aurez rien à vous reprocher l’un à l’autre.

— Mais si je lui écrivais pour lui demander pardon?

— Gardez-vous-en bien, elle vous pardonnerait.

Je fus sur le point de sauter au cou de Prudence.

Un quart d'heure après, j'étais rentré chez moi et j'écrivais à Marguerite :

« Quelqu'un qui se repent d’une lettre qu'il a écrite hier, qui partira demain si vous ne lui pardonnez, voudrait savoir à quelle heure il pourra déposer son repentir à vos pieds.

» Quand vous trouvera-t-il seule? car, vous le savez, les confessions doivent être faites sans témoins. »

Je pliai cette espèce de madrigal en prose, et je l’'envoyai par Joseph, qui remit la lettre à Marguerite elle-même, laquelle lui répondit qu'elle répondrait plus tard.

Je ne sortis qu'un instant pour aller diner, et à onze heures du soir je n’avais pas encore de réponse.

Je résolus alors de ne pas souffrir plus longtemps et de partir le lendemain.

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