‹ La dame aux camélias (volume 2)Chapitre 33 sur 68 · DE MARGUERITE · texte numérisé non relu

DE MARGUERITE

fantasques et des amours inconcevables.

Nous nous donnons tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Il y a des gens qui se ruineraient sans rien obtenir de nous, il y en a d’autres qui nous ont avec un bouquet. Notre cœur a des caprices; c’est sa seule distraction et sa seule excuse. Je me suis donnée à toi plus vite qu’à aucun homme, je te le jure; pourquoi? parce que me voyant cracher le sang Lu m'as pris la main, parce que tu as pleuré, parce que tu es la seule créature humaine qui ait bien voulu me plaindre. Je vais te dire une folie, mais j'avais autrefois un pelit chien qui me regardait d'un air tout triste quand je toussais; c’est le seul être que j'aie aimé.

Quand il est mort, j'ai plus pleuré qu'à la mort de ma mère. Il est vrai qu'elle m'avait battue pendant douze ans de sa vie.

Eh bien, je Lai aimé tout de suite autant que mon chien. Si les hommes savaient ce qu’on peut avoir avec une larme, ils seraient plus aimés et nous serions moins ruineuses.

Ta lettre t'a démenti, elle m'a révélé que tu n'avais pas toutes les intelligences du

cœur, elle L'a fait plus de tort dans l'amour que j'avais pour toi que tout ce que tu aurais pu me faire. C'était de la jalousie,

il est vrai, mais de la

jalousie ironique et impertinente.lJ'é-

ais déjà triste,

quand j'ai reçu

cette letlre, je

complais te voir

à midi, déjeuner

avec toi, effacer

enfin par ta vue

une incessante

pensée que j'avais, et qu'avant de te connaître j'admettais sans effort.

Puis, continua Marguerite, tu étais la seule personne devant laquelle j'avais cru comprendre tout de suite que je pouvais penser et parler librement. Tous ceux qui entourent les filles comme moi ont intérêt à scruter leurs moindres paroles, à tirer une conséquence de leurs plus insignifiantes actions. Nous n'avons naturellement pas d'amis. Nous avons des amants égoïstes qui dépensent leur fortune non pas pour nous, comme ils le disent, mais pour leur vanité.

Pour ces gens-là, il faut que nous soyons gaies quand ils sont joyeux, bien portantes quandils veulentsouper,sceptiques comme ils le sont. Il nous est défendu d’avoir du cœur sous peine d'être huées et de ruiner notre crédit.

Nous ne nous appartenons plus. Nous ne sommes plus des êtres, mais des choses.

Nous sommes les premières dans leur amour-propre, les dernières dans leur estime. Nous avons des amies, mais ce sont des amies comme Prudence, des femmes jadis entretenues qui ont encore des goûts de dépense que leur êge ne leur permet plus. Alors elles deviennent nos amies ou plutôt nos commensales. Leur amitié va Jusqu'à la servitude, jamais jusqu'au désintéressement. Jamais elles ne vous donneront qu'un conseil lucratif. Peu leur importe que nous ayons dix amants de plus, pourvu qu'elles y gagnent des robes ou un bracelet, et qu'elles puissent de temps en temps se promener dans notre voiture et venir au spectacle dans notre loge. Elles ont nos bouquets de la veille et nous empruntent nos cachemires. Elles ne nous rendent jamais un service, si petit qu'il soit, sans se le faire payer le double de ce qu'il vaut. Tu l’as vu toi-même le soir où Prudence m'a apporté six mille francs que je l'avais priée d’aller demander pour moi au duc, elle m'aemprunté cinq cents francs qu'elle ne me rendra jamais ou qu'elle me payera en chapeaux qui ne sortiront pas de leurs cartons.

Nous ne pouvons done avoir, ou plutôt je ne pouvais avoir qu'un bonheur, c'était, triste comme je le suis quelquefois, souffrante comme je le suis toujours, de trouver un homme assez supérieur pour ne pas me demander compte de ma vie, et pour être l'amant de mes impressions bien plus que de mon corps. Cet homme, je

l'avais trouvé dans le duc, mais le duc est vieux, et la vieillesse ne protège ni ne console. J'avais cru pouvoir accepter la vie qu'il me faisait; mais que veux-tu ? je périssais d’ennui et pour faire tant que

d’être consumée, autant se jeter dans un

incendie que de s’asphyxier avec du charbon.

Alors je l'ai rencontré, toi, jeune, ardent, heureux, et j'ai essayé de faire de toi l'homme que j'avais appelé au milieu de ma bruyante solitude. Ce que j'aimais en toi, ce n'était pas l'homme qui était, mais celui qui devait être Tu n'acceptes pas ce rôle, tu le rejettes comme indigne de toi, :

tu es un amant vulgaire; fais comme les autres, paye-moi et n'en parlons plus.

Marguerite, que cette longue confession avait fatiguée, se rejeta sur le dos du canapé, et pour éteindre un faible aceès de toux, porta son mouchoir à ses lèvres et Jusqu'à ses yeux.

— Pardon, pardon, murmurai-je, j'avais compris tout cela, mais je voulais te l'entendre dire, ma Marguerite adorée.

Oublions le reste et ne nous souvenons que d’une chose : c’est que nous sommes l’un à l’autre, que nous sommes jeunes et que nous nous aimons.

Marguerite, fais de moi tout ce que tu voudras, je suis ton esclave, ton chien; mais au nom du ciel déchire la lettre que je t'ai écrite et ne me laisse pas partir demain; j'en mourrais.

Marguerite tira ma lettre du corsage de sa robe, et me la remettant me dit avec un sourire d'une douceur ineffable :

— Tiens, je te la rapportais.

Je déchirai la lettre et je baisai avec des larmes la main qui me la rendait.

En ce moment Prudence reparut.

— Dites donc, Prudence, savez-vous ce qu'il me demande? fit Marguerite.

— Il vous demande pardon.

— Justement.

— Et vous pardonnez?

— Il le faut bien, mais il veut encore autre chose.

— Quoi donc?

— Il veut venir souper avec nous.

— Et vous y consentez?

— Qu'en pensez-vous ?

— Je pense que vous êtes deux enfants, qui n'avez de tête ni l’un ni l’autre. Mais je pense aussi que j'ai très faim et que plus tôt vous consentirez, plus tôt nous souperons.

— Allons, dit Marguerite, nous tiendrons

trois dans ma voiture. Tenez, ajouta-t-elle en se tournant vers moi, Nanine sera couchée, vous ouvrirez la porte, prenez ma perdre.

clef, et tâchez de ne plus la

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