‹ La dame aux camélias (volume 2)Chapitre 36 sur 68 · MADAME ARNOULD NOUS OFFRIT UNE PROMENADE EN BATEAU · texte numérisé non relu

MADAME ARNOULD NOUS OFFRIT UNE PROMENADE EN BATEAU

j'étais encore tout étourdi de la chute.

— En effet, c’est une excellente idée, balbutiai-je, sans savoir ce que je disais.

— Eh bien, j'arrangerai cela, dit en me serrant la main Marguerite, qui interprétait mes paroles sélon son désir. Allons voir tout de suite si elle est à louer.

La maison était vacante et à louer deux mille francs.

— Serez-vous heureux ici? me dit-elle.

— Suis-je sûr d’y venir?

— Et pour qui donc viendrais-je m'enterrer là, si ce n’est pour vous?

— Eh bien, Marguerite, laissez-moi louer cette maison moi-même.

— Êtes-vous fou? non seulement c’est

inutile, mais ce serait dangereux; vous

savez bien que je n’ai le droit d’accepter que d’un seul homme, laissez-moi donc faire, grand enfant, et ne dites rien.

— Cela fait que, quand j'aurai deux jours libres, je viendrai les passer chez vous, dit Prudence.

Nous quittâmes la maison et reprimes la route de Paris tout en causant de cette nouvelle résolution. Je tenais Marguerite dans mes bras, si bien qu’en descendant de voiture, je commençais déjà à envisager la combinaison de ma maitresse avec un esprit moins scrupuleux.

Le lendemain, Marguerite me congédia de bonne heure, me disant que le duc devait venir de grand matin, et me promettant de m'écrire dès qu'il serait parti, pour me donner le rendez-vous de chaque soir.

En effet, dans la journée, je reçus ce mot :

« Je vais à Bougival avec le duc; soyez chez Prudence, ce soir, à huit heures. »

A l'heure indiquée. Marguerite était de retour, et venait me rejoindre chez madame Duvernoy.

— Eh bien, tout est arrangé, dit-elle en entrant.

— La maison Prudence.

— Oui; il a consenti tout de suite.

Je ne connaissais pas le duc, mas J'avais honte de le tromper comme je le faisais.

Mais, ce n'est pas tout! reprit Marguerite.

— Quoi donc encore?

— Je me suis inquiétée du logement d’Armand.

— Dans la même maison? demanda Prudence en riant.

— Non, mais au Point-du-Jour, où nous avons déjeuné, le duc et moi. Pendant qu'il regardait la vue, j'ai demandé à madame Arnould, car c'est madame Arnould qu'elle s'appelle, n'est-ce pas? je lui ai demandé si elle avait un appartement convenable. Elle en a justement un, avec salon, antichambre et chambre à coucher, C'est tout ce qu'il faut, je pense. Soixante francs par mois. Le tout meublé de façon à dis-

est louée? demanda

PartDame aux Caimélias:

traire un hypocondriaque. J’ai retenu le logement. Ai-je bien fait?

Je sautai au cou de Marguerite.

:— Ce sera charmant, continua-t-elle, vous avez une clef de la petite porte, et j'ai promis au duc une clef de la grille qu'il ne prendra pas, puisqu'il ne viendra que dans le jour, quand il viendra. Je crois, entre nous, qu'ilest enchanté de ce caprice qui m'éloigne de Paris pendant quelque temps, et fera taire un peu sa famille.

Cependant, 1l m'a demandé comment net, qui aime tant Paris, je pouvais me décider à m'enterrer dans cette campagne; je lui ai répondu que j'étais souffrante et que c'était pour me reposer. Il n’a paru me croire que très imparfaitement. Ce pauvre vieux est toujours aux abois. Nous prendrons donc beaucoup de précautions, mon cher Armand; car il me ferait surveiller là-bas, et ce n’est pas le tout qu'il me loue une maison, il faut encore qu'il paye mes dettes, et J'en ai malheureusement quelques-unes. Tout cela vous convient-il?

— Oui, répondis-je en essayant de faire taire tous les scrupules que cette façon de vivre réveillait de temps en temps en moi.

— Nous avons visité la maison dans tous ses détails, nous y serons à merveille. Le duc s’inquiétait de tout, Ah! mon cher, ajouta la folle en m'embrassant, vous n'êtes pas malheureux, c'est un millionnaire qui fait votre lit Et quand emménagez-vous? demanda Prudence.

— Le plus tôt possible.

— Vous emmenez votre voiture et vos chevaux.

— J'emmènerai toute ma maison. Vous vous chargerez de mon appartement pendant mon absence.

Huit jours après, Marguerite avait pris possession de la maison de campagne, et moi j'étais installé au Point-du-Jour,

Alors commença une existence que j’aurais bien de la peine à vous décrire.

Dans les commencements de son séjour à Bougival, Marguerite ne put rompre tout à fait avec ses habitudes, et comme la maison était toujours en fête, toutes ses amies venaient la voir; pendant un mois:

il ne se passa pas de jour que Marguerite n'eût huit ou dix personnes à sa table.

Prudence amenait de son côté tous les gens qu'elle connaissait, et leur faisait tous les honneurs de la maison, comme si cette maison lui eût appartenu.

L'argent du due payait tout cela, comme vous le pensez bien, et cependant il arriva de temps en temps à Prudence de me

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