JE LA VOYAIS TOUJOURS TRISTE
J'allais réclamer de Marguerite la vérité sur ces disparitions, mais certainement elle ne me l'avouerait pas.
— Ma bonne Marguerite, lui dis-je alors, Je viens te demander la permission d'aller à Paris. On ne sait pas chez moi où je suis, et l’on doit avoir recu des lettres de mon père; il est inquiet, sans doute, il faut que je lui réponde.
— Va, mon ami, me dit-elle, mais sois ici de bonne heure.
Je partis.
Je courus tout de suite chez Prudence.
— Voyons, lui dis-je sans autre préliminaire, répondez-moti franchement, où sont les chevaux de Marguerite ?
— Vendus.
— Le cachemire?
— Vendu.
— Les diamants?
— Engagés.
— Et qui a vendu et engagé?
— Moi.
— Pourquoi ne men avezvous pas averti?
— Parce que Marguerite me l'avait défendu.
— Et. pourquoi ne m'avezvous pas demandé d’argent?
— Parce qu'elle ne voulait pas.
— Et à quoi a passé cet argent?
— À payer.
— Elle doit donc beaucoup?
— Trente mille francs encore ou à peu près. Ah! mon cher, je vous l'avais bien dit? vous n'avez pas voulu me croire; eh bien, maintenant, vous voilà convaincu.
Le tapissier vis-à-vis duquel le duc avait répondu a été mis à la porte quand il s’est présenté chez le duc qui lui aécrit le lendemain qu'il ne ferait rien pour mademoiselle Gautier. Cet homme a voulu de l'argent, on lui a donné des acomptes, qui sont les quelques mille francs que je vous ai demandés; puis, des âmes charitables l'ont averti que sa débitrice, abandonnée par le duc, vivait avec un garçon sans
fortune; les autres créanciers ont été prévenus de même, ils ont demandé de l’argent et ont fait des saisies. Marguerite a voulu tout vendre, mais il n’était plus temps, et d’ailleurs je m'y serais opposée.
Il fallait bien payer, et pour ne pas vous demander d’argent, elle a vendu ses chevaux, ses cachemires et engagé ses bijoux.
Voulez-vous les recus des acheteurs et les reconnaissances du Mont-de-Piété?
Et Prudence, ouvrant un tiroir, me montrait ces papiers.
— Ah! vous croyez, continua-t-elle avec cette persistance de la femme qui a le droit de dire : J’avais raison! ah! vous croyez qu’il suffit de s'aimer et d’aller vivre à la campagne d’une vie pastorale et vaporeuse? Non, mon ami, non. A côté de la vie idéale, il y à la vie matérielle, et les résolutions les plus chastes sont retentes à terre par des fils ridicules, mais de fer, et que lon ne brise pas facilement. Si Marguerite ne vous a pas trompé vingt fois, c’est qu’elle est d’une nature exceptionnelle. Ce n’est pas faute que je le lui aie conseillé, car cela me faisait peine de voir la pauvre fille se dépouiller de tout.
Elle n’a pas voulu! elle m'a répondu qu’elle vous aimait et ne vous tromperait pour rien au monde. Tout cela est fort joli, fort poétique, mais ce n’est pas avec cette monnaie qu'on paye les créanciers, et aujourd'hui elle ne peut plus s'en tirer, à moins d’une trentaine de mille francs, je vous le répète.
— C’est bien, je donnerai cette somme.
— Vous allez l’emprunter?
— Mon Dieu, oui.
— Vous allez faire là une belle chose:
vous brouiller avec votre père, entraver vos ressources, et l’on ne trouve pas ainsi trente mille francs du jour au lendemain.
Croyez-moi, mon,cher Armand, je connais mieux les femmes que vous; ne faites pas cette folie dont vous vous repentiriez un jour. Soyez raisonnable. Je ne vous dis pas de quitter Marguerite, mais vivez avec elle comme vous viviez au commencement de l'été. Laissez-lui trouver les moyens de sortir d’embarras. Le due reviendra peu à peu à elle. Le comte de N..., si elle le prend, il me le disait encore hier, lui payera toutes ses dettes, et lui donnera quatre où cinq mille francs par mois. Il a deux cent mille livres de rente. Ce sera une position pour elle, tandis que vous, il faudra toujours que vous la quittiez; n’attendez pas pour cela que vous soyez
ruiné, d'autant plus que ce comte de N...
est un imbécile, et que rien ne vous empêéchera d’être l'amant de Marguerite. Elle pleurera un peu au commencement, mais elle finira par s’y habituer, et vous remerciera un jour de ce que vous aurez fait.
Supposez que Marguerite est mariée, et trompez le mari, voilà tout. Je vous ai déjà dit tout cela une fois; seulement à cette époque, ce n'était encore qu'un conseil, et aujourd'hui, c'est presque une nécessité.
Prudence avait cruellement raison.
— Voilà ce que c'est, continuüa-t-elle en renfermant les papiers qu'elle venait de montrer, les femmes entretenues prévoient toujours qu'on les aiméra, jamais qu’elles aimeront, sans quoi elles mettraient dé l'argent de côté, et à trente ans elles pourraient se payer le luxe d’avoir un amant pour rien. Si j'avais su ce que je sais, moi! Enfin, ne dites rien à Marguerite et ramenez-la à Paris. Vous avez vécu quatre ou cinq mois seul avec elle, c’est bien raisonnable; fermez les yeux, c’est tout ce qu'on vous demande. Au bout dé quinze jours elle prendra le comte de N..., elle fera des économies cet hiver, et, l'été prochain vous recommencerez. Voilà comme on fait, mon cher!
Et Prudence paraissait enchantée de son conseil que je rejetai avec indignation.
Non seulement mon amour ét ma dignité ne me permettaient pas d'agir ainsi, mais encore j'étais bien convaineu qu'au point où elle en était arrivée, Marguerite mourrait plutôt que d'accepter ee partage.
— C'est assez plaisanter, dis-je à Prudence: combien faut-il définitivement à Marguerite ?
— Je vous l'ai dit, une trentaine de mille francs.
— Et quand faut-il cette somme?
— Avant deux mois.
— Elle l'aura.
Prudence haussa les épaules.
— Je vous la remettrai, continuai-je, mais vous me jurez que vous ne direz pas à Marguerite que je vous l'ai remise.
— Soyez tranquille.
— Et si elle vous envoie autre chose à vendre ou à engager, prévenez-moi.
— În'y a pas de danger, elle n’a plus rien.
Je passai d’abord chez moi pour voir s’il y avait des lettres de mon père.
Il y en avait quatre.