JE TROUVAI MARGUERITE ASSISE AU COIN DU FEU
— Non, dis-je en lui prenant les mains, mais j'ai voulu te laisser dormir. Il est de bonne heure encore.
— À quelle heure vas-tu à Paris?
— À quatre heures.
— Si tôt? jusque-là tu resteras avec moi, n'est-ce pas?
— Sans doute, n'est-ce pas mon habitude?
— Quel bonheur!
— Nous allons déjeuner? reprit-elle d'un air distrait.
— Si tu le veux.
— Et puis tu m’embrasseras bien Jusqu’au moment de partir ?
— Oui, et je reviendrai le plus tôt possible.
— Tu reviendras? fit-elleen meregardant avec des yeux hagards.
— Naturellement.
autour
— C'est juste, tu reviendras ce soir, @b moi, je l’'attendrai, comme d’ habitude, et Lu m'aimeras, et nous serons heureux comme nous le sommes depuis que nous nous connaissons.
Toutes ces paroles étaient dites d'un ton si saccadé, elles semblaient cacher une pensée douloureuse si continue, que je trem-
blais à chaque instant de voir Marguerite tomber en délire.
— Feoute, lui. dis-je, in es malade, je ne puis pas te laisser ainsi. Je vais écrire à mon père qu'il ne m'attende pas.
— Non!non!s’écria-t-elle brusquement, ne fais pas cela. Ton père m'accuserait encore de t’'empécher d'aller chez lui quand il veut te voir; non, non, il faut que tu y ailles, il le faut! D’ailleurs, je ne suis pas malade, je me porte à merveille. C’est que j'ai fait un mauvais rêve, et que je n'étais pas bien réveillée?
A partir de ce moment, Marguerite essaya de paraître plus gaie. Elle ne pleura plus.
Quand vint l'heure où je devais partir,
je l’'embrassai, et lui demandai si elle vou-
lait m'accompagner jusqu'au chemin de fer : j'espérais que la promenade la distrairait et que l'air lui ferait du bien.
Je tenais surtout à rester le plus longtemps possible avec elle.
Elle accepta, prit un manteau et m'accompagna avec Nanine, pour ne pas revenir seule.
Vingt fois je fus au moment de ne pas partir. Mais l'espérance de revenir vite et la crainte d'indisposer de nouveau mon père contre moi me soutinrent, et le convoi m'emporta.
— À ce soir, dis-je à Marguerite en la quittant,
Elle ne me répondit pas.
Une fois déjà elle ne m'avait pas
répondu à ce même mot, et le comte de G...., vous vous le rappelez, avait passé la nuit chez elle; mais ce temps était si loin, qu'il semblait effacé de ma mémoire, et si je craignais quelque chose, ce n'était certes plus que Marguerite me trompât.
En arrivant à Paris, je courus chez Prudence la prier d'aller voir Marguerite, espérant que sa verve et sa gaieté la distrairaient.
J’entrai sans me faire annoncer, et je trouvai Prudence à sa toilette.
— Ah! me dit-elle d’un air inquiet. Estce que Marguerite est avec vous?
— Non.
— Comment va-t-elle?
— Elle est souffrante.
— Est-ce qu’elle ne viendra pas?
— Est-ce qu’elle devait venir?
Madame Duvernoy rougit, et répondit, avec un certain embarras :
— Je voulais dire : Puisque vous venez à Paris, est-ce qu'elle ne viendra pas vous y rejoindre?
— Non.
Je regardai Prudence; elle baissa les yeux, et sur sa physionomie je crus lire la crainte de voir ma visite se prolonger.
— Je venais même vous prier, ma chère Prudence, si vous n'avez rien à faire, d'aller voir Marguerite ce soir; vous lui tiendriez compagnie, et vous pourriez coucher là-bas. Je ne l'ai jamais vue comme elle était aujourd’hui, et je tremble qu'elle ne tombe malade.
- Je dine en ville, me répondit Prudence, et je ne pourrai pas voir Marguerite ce soir, mais je la verrai demain.
Je pris congé de madame Duvernoy, qui me paraissait presque aussi préoccupée que Marguerite, et je me rendis chez mon père, dont le premier regard m'étudia avec attention.
Il me tendit la main.
— Vos deux visites m'ont fait plaisir, Armand, me dit-il, elles m'ont fait espérer que vous auriez réfléchi de votre côté, comme j'ai réfléchi, moi, du mien.
— Puis-je me permettre de vous demander, mon père, quel a été le résultat de vos réflexions?
— Il à été, mon ami, que je m'étais exagéré l'importance des rapports que l'on m'avait faits, et que je me suis promis d'être moins sévère avec toi.
— Que dites-vous, mon père! m'écriai-je avec joie.
— Je dis, mon cher enfant, qu'il faut
me
que tout jeune homme ait une maitresse, et que, d’après de nouvelles informations, j'aime mieux te savoir l'amant de mademoiselle Gautier que d'une autre.
— Mon excellent père! que vous me rendez heureux!
Nous causâmes ainsi quelques instants, puisnous nous mimes à table. Mon père fut charmant tout le temps que dura le diner.
J'avais hâte de retourner à Bougival pour raconter à Marguerite cet heureux changement. À chaque instant je regardais la pendule.
— Tu regardes l'heure, me disait mon père, tu es impatient de me quitter. Oh!
jeunes gens! vous sacrifierez donc toujours les affections sincères aux affections douteuses ?
— Ne dites pas cela, mon père? Marguerite m'aime, J'en suis sûr.
Mon père ne répondit pas; il n'avait l'air ni de douter ni de croire.
Il insista beaucoup pour me faire passer la soirée entière avec lui, et pour que je ne repartisse que le lendemain; mais j'avais laissé Marguerite souffrante, je le lui dis, et je lui demandai la permission d'aller la retrouver de bonne heure, lui promettant de revenir le lendemain.
Il faisait beau; il voulut m'accompagner jusqu'au débarcadère. Jamais je n’avais été si heureux. L'avenir m'apparaissait tel que je cherchais à le voir depuis longtemps.
J'aimais plus mon père que je ne l'avais jamais aimé.
Au moment où j'allais partir, il insista une dernière fois pour que je restasse; je refusai.
— Tu l’aïmes donc bien? me demandat-il.
— Comme un fou.
— Va alors!
Et il passa la main sur son front comme s'il eût voulu en chasser une pensée, puis il ouvrit la bouche comme pour me dire quelque chose; mais il se contenta de me serrer la main, et me quitta brusquement en me criant :
— À demain! donc.
Il me semblait que le convoi ne marchait pas.
Je fus à Bougival à onze heures.
Pas une fenêtre de la maison n'était éclairée, et je sonnai sans que l'on me répondit.
C'était la première fois que pareille chose m'arrivait. Enfin le jardinier parut.
J’entrai.
Nanine me rejoignit avec une lumière.
J’arrivai à la chambre de Marguerite.
— Où est madame?
— Madame est partie pour Paris, me répondit Nanine.
— Pour Paris!
— Oui, monsieur.
— Quand?
— Une heure après vous.
— Elle ne vous a rien laissé pour moi?
— Rien.
Nanine me laissa
« Elle est capable d’avoir eu des craintes,
pensai-je, et d’être allée à Paris pour
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Je bon accueil de mon père m'avait