JE PRIAI M. DUVAL DE S’ASSEOIR
plus forte que lui, et il fut forcé de porter les mains à ses yeux.
— Je dois vous paraître bien ridicule, ajouta-t-il, excusez-moi encore pour cela, et croyez que je n'oublierai jamais la patience. avec laquelle vous voulez bien m'écouter.
— Monsieur, répliquai-je, si le service que je parais pouvoir vous rendre doit calmer un peu le chagrin que vous éprouvez, dites-moi vite à quoi je puis vous être bon, et vous trouverez en moi un homme heureux de vous obliger
La douleur de M. Duval était sympathique, et malgré moi j'aurais voulu lui être agréable.
Il me dit alors :
— Vous avez acheté quelque chose à la vente de Marguerite ?
— Oui, monsieur, un livre.
— Manon Lescaul?
-- Justement.
-- Avez-vous encore ce livre?
— Il est dans ma chambre à coucher.
Armand Duval, à cette nouvelle, parut
ux Camélias.
soulagé d'un grand poids et me remercia comme si javais déjà commencé à lui
ds La, DCE )
rendre un service en gardant ce volume.
Je me levai alors, j'allai dans ma chambre prendre le livre et Je le lui remis.
— Cest bien cela, fit-il en regardant la dédicace de la première page et en feuilletant, c'est bien cela.
Et deux grosses larmes tombèrent sur les pages.
— Eh bien, monsieur, dit-il en relevant la têle sur moi, en n’essayant même plus de me cacher qu'il avait pleuré et qu'il était près de pleurer encore, tenez-vous beaucoup à ce livre?
— Pourquoi, monsieur?
— Parce que je viens vous demander de me le céder.
— Pardonnez-moi ma curiosité, dis-je alors: mais c'est done vous qui l'avez donné à Marguerite Gautier?
— C'est moi-même.
— Ce livre est à vous, monsieur, repres nez-le, je suis heureux de pouvoir vous le rendre.
— Mais, reprit M. Duval avec embarras, c'est bien le moins que je vous en donne le prix que vous l'avez payé.
— Permettez-moi de vous l’offrir. Le prix d’un seul volume dans une vente pareille est une bagatelle, et je ne me rappelle plus combien j'ai payé celui-ci.
— Vous l'avez payé cent francs.
— C'est vrai, fis-je embarrassé à tour, comment le savez-vous?
— C'est bien simple, j'espérais arriver à Paris à temps pour la vente de Marguerite, et je ne suis arrivé que ce matin. Je voulais absolument avoir un objet qui
mon
vint d'elle et je courus chez le commissaire-priseur lui demander la permission de visiter la liste des objets vendus et des noms des acheteurs. Je vis que ce volume avait été acheté par vous, je me résolus à vous prier de me le céder, quoique le prix que vous y aviez mis me fit craindre que vous n’eussiez attaché vous-même un souvenir quelconque à la possession de ce volume.
En parlant ainsi, Armand paraissait évidemment craindre que je n’eusse connu Marguerite comme lui l'avait connue.
Je m'empressai de le rassurer.
— Je n'ai connu mademoiselle Gautier que de vue, lui dis-je: sa mort m'a fait l'impression que fait toujours sur un jeune homme la mort d'une jolie femme qu'il avait du plaisir à rencontrer. J'ai voulu acheter quelque chose à sa vente et je me suis entêlé à renchérir sur ce volume, je ne sais pourquoi, pour le plaisir de faire enrager un monsieur qui s’acharnait dessus et semblait me défier de l'avoir. Je vous le répète donc, monsieur, ce livre est à votre disposition et je vous prie de nouveau de l’accepter pour que vous ne le teniez pas de moi comme je le tiens d’un commissaire-priseur, et pour qu'il soit entre nous l'engagement d'une connaissance plus longue et de relations plus intimes.
— C'est bien, monsieur, me dit Armand en me tendant la main et en serrant la mienne, j'accepte et je vous serai reconnaissant toute ma vie.
J'avais bien envie de questionner Armand sur Marguerite, car la dédicace du