A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
Droits de reproduction et de traduction réservés
^l*-^iju>juxX vL
UADBMOISJBLLB MARIE DUPLESSIS
n y avait en l'an de grâce 1845^ dans ces anuées d'abondance et de paix où toutes les faveurs de Tesprit^ du talent, de la beauté et de la fortune entouraient cetti" France d'un jour^ une jeune et belle personne delà figure la plus charmante^ qui attirait à elle^ par sa seule présence^ une certaine admiration mêlée de déférence pour quiconque^ la voyant pour la première fois^ ne savait ni le nom ni la profession de cette femme. Elle avait en effets et de la façon laplusnaturelle^ le regard ingénu^ le geste décevant^ la démarche hardie et décente tout ensemble^ d'une femme du plus grand monde. Son visage était sérieux^ son sourire était imposant^ et rien qu'à la voir marcher^ on pouvait dire ce que disait un jour Elieviou d'une femme de la cour : Évidemment, voici une fille ou une duchesse.
Hélas ! ce n'était pas une duchesse, elle était née au bas de l'échelle difficile, et il avait fallu qu'elle fût en
effet belle et charmante pour avoir remonté d'un pied si léger les prem^iers échelons^ dès T&ge de dix-huit ans qu'elle pouvait avoir en ce temps-là. Je me rappelle l'avoir rencontrée un jour^ pour la première fois, dans un abominable foyer d'un théâtre du boulevard, mal éclairé et totit rempli de e^te (imte botErdonnantequi juge d'ordinaire les mélodrames à grand spectacle. Il y avait là plus de blouses que d'habits, plus de bonnets ronds que de chapeaux à plumes, et plus de paletots usés que de frais costumes; on causait de tout, de l'art dramatique et des pommes de terre frites; des pièces du Gymnase et de la galette du Gymnase ; eh bien, quand cette femme parut sur ce seuil étruige, ^n eût dit qu'elle illuminait toutes ces choses burlesques ou féroces d'un regard de ses beaux yeux. Elle touchait du pied ce parquet boueux, oomn» si en effet elle e6t traversé le boulevard un jour de pluie; elle rdevait sa robe par instinct, pour nepae effleurer ces flanges desh séchées, et sims songer à nous montrer, à quoi bonf s(m pied iHen chaussé, attaché à une jambe ronde que recouvrait un bas de soie à petits jours. Tout l'ensemble de sa toilette était en harmonie avec cette taille souple et jeune [ce visage d'un bel ovale, un peu pAle, répondait à la grâce qu'elle répandait autour d'elle comme un indicible psorfum.
Elle entra donc ; elle traversa, la tête haute, cette cohue étonnée, et nous fumes trës-surpris, Liszt et moi, lorsqu'elle vmt s'asseoir familièrement sur le banc où nous étions, car ni moi ni Liszt ne lui avions
m jamais parlé; elle était femme d'esprit^ de goût et de bcm sens^ et eBe s'adressa tout d'abcnrd au grand artiste; elle lui raconta qif elle Paivait entendu nagu^^ et qu'il Pavait &it rêver. Lui, cependant^ semblable à ces instruments sonwes qui rendent im|Nremier souffle de U brise de mai^ il écoutait avec une attention soutenue ce beau langage j^ein d'idées^ cette langue sonore^ éloquente et rêveuse Umi ensanUe. Avec cet instinct merveilleux qui est en lui^ et cette grande habitude du plus grand monde officiel^ et du plus grand m<Nide parmi les artistes^ il se demandait quelle était cette femme^ si familière et si noble^ qui Pabiffdait la première et qui^ «près les premières parades échangées^ le traitait avec une certaine hauteur, et comme A ce fu. .ui-méme qui lui eût été présenté^ à Londres^ au cercle de la rdne ou de la duchesse de Suth^landt
Cependant les trois coups solennels du régisseur avaient r^enti dans la salle^ et le foyer s'était vidé de toute cette foule de spectateurs et de jugeurs. La dame inconnue était restée seule avec sa compagne et nous — elle s'était même approchée du feu^ et elle avait posé ses deux pieds finssonnants à ces bûches avares^ si bien que nous pouvions la voir^ tout à notre aise^ des plis brodés de son jupon aux crochets de ses cheveux noirs; sa main gantée à fah^ croire à une peinture^ son mouchoir merveilleusement orné d'une dentelle royale ; aux oreilles^ deux perles d'Orient k rendre une xeine jalouse. Elle portait toutes ces belles
choses;, comme si elle fût née dans la soie et dans le velours^ sous quelque lambris doré des grands faubourgs^ ime couronne sur la tête^ un monde de flatteurs à ses pieds. Ainsi son maintien répondait à son langage^ sa pensée à son sourire^ sa toilette à sa personne^ et Ton eût cherché vainement^ dans tes plus hauts sommets du monde^ une créature qui fût en plus belle et plus complète harmonie avec sa parure^ ses habits et ses discours.
Liszt cependant^ très-étonné de cette mer\^eille en un pareil iieu^ de cet entr'acte galant à un si terrible mélodrame^ s'abandonnait à toute sa fantaisie. C'est non-seulement un grand artiste^ mais encore un homme éloquent. Il sait parler aux femmes^ passant comme elles d'une idée à l'autre idée^ et cnoisissant les plus opposées. Il adore le paradoxe^ il touche au sérieux.^ au burlesque^ et je ne saurais vous du*e avec quel art^ quel tact^ quel goût infini il parcourut^ avec cette femme dont il ne savait pas le nom^ toutes les gammes vulgaires et toutes les fioritures élégantes de la conversation de chaque jour.
Us causèrent ainsi pendant tout le troisième acte du susdit mélodrame^ car^ pour ma part, je. fus à peine interrogé une ou deux fois^ par politesse; mais comme j'étais justement dans un de ces moments de mauvaise humeur^ où toute espèce d'enthousiasme est défendu à rftme humaine je me tins pour assuré que la dame me trouva parfaitement maussade^ parfaitement absurde^ et qu'elle eut complètement raison.
Cet hiver passa, puis Tété, et à rautomne suivant une fois encore, mais cette fois dans tout Téclat d'une représentation à bénéfice, en plein Opéra, nous vîmes tout à coup s'ouvrir, avec un certain fracas, une des grandes loges ae Pavant-scène, et, sur le devant de cette loge, s'avancer, un bouquet à la main, cette même beauté que j'avais vue au boulevard. C'était elle I mais, cette fois, dans le grand habit d'une femme à la mode, et brillante de toutes les splendeurs de la conquête. Elle était coiffée à ravir, ses beaux cheveux mêlés aux diamants et aux fleurs, et relevés avec cette grâce étudiée qui leur donnait le mouvement et la vie ; elle avait les bras nus et la poitrine nue, et des colliers^ et des bracelets, et des ëmeraudes. Elle tenait à la main un bouquet : de quelle couleur? je ne saurais le dire; il faut avoir les yeux d'un jeune homme et l'imagination d'un enfant pour bien distinguer la couleur de la fleur sur laquelle se penche un beau visage. A notre âge on ne regarde que la joue et l'éclat du regard, on s'inquiète peu de l'accessoire, et si l'on s'amuse à tirer des conséquences, on les tire de la pei^ sonne même, et l'on se trouve assez occupé, en vérité.
Ce soir-là Duprez venait d'entrer en lutte avec cette îroix rebelle dont il pressentait déjà les révoltes définitives; mais il était seul à les pressentir, et le public ne s'en doutait pas encore. Seulement dans le public le plus attentif, quelques amateurs devinaient la fatigue sous l'habileté, et l'épuisement de l'artiste sous ses efforts inmienses poup se mentir à lui-même. Évidem-
ment^ la belle personne dont je parle était un juge habile, et après les premiëres minutes d'attention^ <m put voir qu'elle n'était pas sous le charme habituel^ car elle se rejeta violemment au fond de sa loge^ et n'écoutant plus, elle se mit à interroger^ sa lorgnette à la main^ la physionomie de la salle.
A coup sftr elle connaissait beaucoup de gens parmi les spectateurs les plus choisis. Rîmi qu'au mouvement de sa lorgnette, on jugeût que la belle spectatrice aurait pu raconter plus d'une histoire, à propos des jeunes gens du plus grand nom ; elle lorgnait tantôt Tun^ tantôt l'autre, sans choisir, n'accordant pas à celui-ci plus d'attention qu'à celui-là, indifférente à tous, et chacun hn rendant, d'un sourire ou d'un petit geste très-bref, ou d'un regard vif et rapide, l'attention qu'elle Im avait accordée. Du fond des loges obscures et du milieu de l'orchestre, d'autres regards, brûlants comme des volcans, s'élançaient vers la belle personne, mais ceux-4à ette ne les voyait pas. Enfin, si par hasard sa lorgnette ae portait sur les dames du vrai monde pa^ risien, il y avait soudain, dans son attitude, je ne sais quel air résigné ei humiUé qui faisait peine. Au contraire, elle dét(;ivnait la tète avec amertume, si par malheur son regard venait à se poser sur quelqu'une de ces renommées douteuses et de ces têtes charmantes qui usurpent les plus bdles stalles du théâtre dans les grands jours.
Son compagnon, car cette fois elle avait un cavalier, était un beau jeune homme à moitié Parisien, et con-
servant eiicm« cpielqaes reliques opulentes de la maison paternelle^ quil était venu manger^ arpent ^i arpent^ dans cette ville de perdition. Le jeune homme^ à son aurore, était fier de cette beauté à son apogée,, et il n'était pas fâché de s'en faire honneur en montrant qu'elle était bien à lui^ et en l'obsédant de ces mille prévenances si chères à une jeune femme quand elles viennent de Tam^oit aimé, si déplaisantes lors* qu'elles s'adressent à une âme occupée autre part... On l'écoutait sans l'entendre, on le regardait sans le voir... Qu'a-t-il dît 1 la dame n'en savait rien; mais elle essayait de répondre, et ces quelques paroles, qui nV valent pas de sens, devraient pour elle une fatigue. Ainsi, à leur insu, ils n'étaient pas seuls dans cette loge dont le prix représentait le pain d'une famille pour six mois. Entre elle et lui s'était placé le compagnon assidu des ftmes malades, des cœurs blessés^ des esprits à bout de tout : l'ennui, cet immense Méphistoi^élès des Marguerites errantes, des Clarisses perdues, de toutes ces divinités, fffles du hasard, qui s'en vont dans la vie, à l'abandon.
>,I31e s'ennuyait donc, cette pécheresse, entourée des adorations et des hommages de la jeunesse, et cet
ennui même doit lui servir oe pardon «t d'excuse, puisqu'il a été le châtiment de ses prospérités passagères. L'ennui a été le grand mal de sa vie. A force d'avw vu ses affections brisées, k force d'obéir à la nécessité de ses liaisons éphémères et de passer d'un amour à un autre amour, sans savoir, hélas 1 pourquoi donc
elle étouiF^t si vite ce penchant qui commençait à naître et ces tendresses à. leur aurore, elle était devenue indifférente à toutes choses^ oubliant l'anioui^ d'hier et ne songeant guère plus à Tamour d'aujour* d'hui qu'à la passion de demain.
L'infortunée ! elle avait besoin de solitude...^ elle se voyait obsédée. Elle avait besoin de silence...^ elle entendait sans fin et sans cesse les mêmes paroles à son oreille lassée î Elle voulait être calme !... on la traînait dans les fêtes et dans les tumultes. Elle eût voulu être aimée !... onlui disait qu'elle était belle ! Aussi s'abandonnait-elle^ sans résistance^ à ce tourbillon qui la dévorait 1 Quelle jeunesse I... et comme on comprend cette parole de mademoiselle de Lenclos^ lorsqu'arrivée au comble de ses prospérités^ pareilles à des fables, amie du prince de Condé et de madame de Maintenons elle disait avec un profond soupir de regret : a Qui m'eût proposé une pareille vie, je serais morte d'effroi et de douleur I »
L'opéra achevé, cette belle personne quitta la place ; la soirée était à peine au milieu de son cours. On attendait Bouffé, mademoiselle Déjazet et les farceurs du Palais-Royal, sans compter le ballet où la Carlotta devait danser,* légère et charmante, à ses premiers jours d'enivrement et de poésie... Elle ne voulut pas attendre le vaudeville ; elle voulut partir tout de suite et rentrer chez elle, quand tant de gens avaient encore trois heures de plaisir, au son de ces musiques et sous ces lustres enflammés 1
Je la vis sortir de sa loge^ et s'envelopper ellemême dans son manteau doublé de la fourrure d^une hermine précoce. Le jeune homme qui l'avait amenée là paraissait contrarié^ et comme il n'avait plus à se parer de cette femme^ il ne s'inquiétait plus qu'elle eût froid. Je me souviens même de lui avoir aidé à relever son manteau sur son épaule^ qui était trèsblanche^ et elle me regarda^ sans me reconnaître^ avec un petit sourire douloureux qu'elle reporta sur le grand jeune homme^ qui était occupé en ce moment à payer l'ouvreuse de loges et à lui faire changer une pièce de cinq francs. — Gardez tout^ madame^ dit-elle à l'ouvreuse en lui faisant un beau salut. Je la vis descendre le grand escalier à droite^ sa robe blanche se détachant de son manteau rouge^ et son mouchoir attaché sur sa tête, par-dessous son menton ; la dentelle jalouse retombait un peu sur ses yeux^ mais qu'importe 1 la dame avait joué son rôle^ sa journée était achevée^ et elle ne songeait plus à être belle... Elle a dû laisser le jeune homme à sa porte ce soir-là.
Une chose digne de remarque et tout à sa louange^ c'est que cette jeune femme^ qui a dépeosé^iians les heures de sa jeunesse l'or et l'argent à pleines mains^ ear elle unissait le caprice à la bienfaisance^, et elle estimait peu ce triste argent qui lui coûtait si cher^ n'a été l'héroïne d'aucune de ces histoires de ruine et de scandale^ de jeu^ de dettes et de duels^ que tant d'autres femmes^ à sa place^ eussent soulevées sur leur passage. Au contraire^ on n'a parlé autour d'elle
que de sa beauté^ de ses triomphes^ de son go6t pour les beaux ajustements^ des modes qu'elle savait trouver et de celles qu'elle imposmt. On n'a jamais raconté^ à son propos^ les fortunes disparues, les captivités de la prison pour dettes^ et les trahisons, qui sont Faccompagnement ordinaire des ténébreuses amours. Il y avait certainement, autour de cette personne, enlevée sitôt par la mort, une certaine tenue, une certaine décence irrésistible. Elle a vécu à part, même dans le monde à part qu*elle h£d)itait, et dans une ré^ gion plus caln^e et plus sereine, bien qu'à tout prendre, hélas 1 elle habitât les régions où tout se perd.
Je Tai revue une l3X>isième f(Ms, à l'inauguration du chemin de fer du Nord, dans ces fêtes que donna Bruxelles à la France, devenue sa voisine et sa commensale. Dans cette gare, immense rendez- vous des chemins de fer de tout le Nord, la Belgique avait réuni toutes ses splendeurs: les arbustes de ses serres^ les fleurs de ses jardins, les diamants de ses couronnes. Une foule incroyable d'uniformes, de cordons, d^diamants et de robes de gaze encombraient cet emplacement d'une fête qu'on ne reverra pas. La pairie française et la noblesse allemande, et la Belgique espagnole, et les Flandres et la Hollande parée de ses antiques bijoux, contemporains dn roi Louis XIV et de sa cour, toutes les lourdes et masdves fortunes de l'industrie, et plus d'une élégante Parisienne, semblables à autant de papillons dans une ruehe d'abeilles, étaient accourues à cette fête de l'industrie et du voyage, ci du fer
'dompté et de la flsimae obéissant aa temps vaincu. Pêle-mêle étrange^ oà toutes les forces et toutes les grâces de la création Paient représentées, depiHS te cbéne jusqu'à la fleur^ et de la houille à Taméthyste. au milieu de ce mouvement des peuples, des rois» des pnoces, des artistes, des forgerons et des grandes, coquette» de TEurope, on vit apparaître, ou plutôt md seul je vis apparaître, plus pftie enoo^ et plus blanche que dliabitttde, eélàe diarmante personne d^ frappée du malmvisible qd devait la traîner au tombeau. EUeétait entrée dans ce bal, malgré son nom, et à la faveur de son éblouissante beauté l Elle attirait tous les regards, elle était suivie de tous les hommages. Un murmure flatteur la saluait sur son passage, et ceux même qui la connaissaient s'inclinaient devant die ; elle cespendani, toujours aussi calme et retranchée dans saa dédain habituel, elle accef^ait ces hommages, comme si ces honunages lui étaient dus. EUe ne s'étcmnait pas, tant s'en faut, de fouler les tapis que la reine elle-même avait foulés l Plus d'un prince s'arrêta pour la voir, et ses regards lui firent entendre ce que les femmes comprennentsibien : Jevoustrouve belle et je m'éloigne àregret I Elle donnait le l»*as, ce soir-là, à un autre étranger, à un nouveau venu, blond comme un Allemand, impassible comme un Anglais, très-vêtu, très-serré dans son habit, très-roide, etqui croyait faire, en ce moment, on le voyait à sa démarche, une de ces hardiesses sans nom que les hommes se reprochent jusqu'à leur dernier jour.
L'attitude de cet homme était déplaisante certes pouv la sensitive qui lui donnait le bras ; elle le sentait^ avec ce sixième sens qui était en elle^ et elle redoublait de hauteur^ car son merveilleux instinct lui disait que plus cet homme était étonné de son action^ plus ellemême en devait être insolente^ et fouler d'un pied méprisant les remords de ce garçon effarouché. Peu de gens ont compris ce qu'elle a dû souffrir en ce mo* ment^ femme sans nom^ au bras d'un homme sans nom^ cet homme semblant donner le signal de Timprobation^ et son attitude menaçante indiquant suffisamment une ftme inquiète^ un cœur indécis^ un esprit mal à Taise. Mais cet Anglo-Allemand fut cruellement châtié de ses angoisses intimes^ lorsqu'au détour d'un grand sentier de lumière et de verdure^ notre Parisienne eut fait la rencontre d'un ami à elle^ d'un ami sans prétention^ qui lui demandait^ de temps à autre^ un doigt de sa main et un sourire de ses lèvres^ un artiste de notre monde^ un peintre qui savait mieux que personne^ l'ayant si peu vue^ à quel point elle était un parfait modèle de toutes les élégances et de toutes les séductions delà jeunesse.
— Ah ! vous voilà, lui dit-elle, donnez-moi le bras et dansons 1 Et; quittant le bras officiel de son cavalier la voilà qui se met à vaist^r la valse à deux temps, qui 3st la séduction même, quand elle obéit à l'inspiration de Strauss, et qu'elle arrive tout énamourée des bords du Rhin allemand, sa vraie patrie ! Elle dansait à merveille, ni trop vive, ni trop penchée^ obéissant à ' la cadence \niéxie\ae autant qu'à la mesure visible, tou-
XIU
chant À peine d'un pied léger ce sol élastique^ et bondissante et reposée^ et les yeux sur les yeux de son darisenr.
On fit cercle autour de Tun et de l'autre^ et c'était à qui serait touché par ces beaux cheveux qui suivaient le mouvement de la valse rapide^ et c'était à qui rait cette robe légère empreinte de ces parfums légeis, et peu à peu le cercle se rétrécissant^ et leis autres d&n* seurs s'arrétant pour les voir, il advint que le ^md jeune homme... celui qui l'avait amenée eu ce bal^ la perdit dans la foule^ et qu'il voulut en vain retrouver ce bras charmant^ auquel il avait prêté le sien avec tant de répugnance... Le bras et la personne et l'artiste^ on ne put pas les retrouver.
Le surlendemain de cette fête, elle vint de Bruxelles à Spa, parune belle journée, à l'heure oùcesmontagnes couvertes de verdure laissent pénétrer le soleil, heure charmante ! On voit alors accourir toute sorte de malades heureux, qui viennent se reposer des fêtes de Thiver passé, afin d'être mieux préparés aux joies de l'hiver à venir. A Spa on ne connaît pas d'autre fièvre que la fièvre du bal, et pas d'autres langueurs que celles dô l'absence, et pas d'autres remèdes que la causerie et la danse et la musique, et l'émotion du jeu, le soir, lors* que la Redoute s'illumine de toutes ses clartés, que l'échc des montagnes renvoie en mille éclats les sons enivrants de l'orchestre A Spa, la Parisienne fut accueillie avec un empressement assez rare dans ce village un peu ef-* farouche qui abandonne volontiers à Bade, sa rivale, les belles personnes sans nom, sans mari et sans posi*
Uon officielle. A Spa saissi, ce futonétonnement général quand on apprit qu'une si jeune femme était sérieuse* ment malade^ et les médecins affligés avouant qu'en effet ils avaient rarement rencontré plus de résigaatîoif unie à plus de courage.
Sa santé fut iaterroeée avec un grand soûi^ avec ua grand zèle^ et après une consultation sérieuse on lui conseilla le calme^ le repos, le sommeU, le silence, ces beaux rêves de sa vie ! ces conseils elle se prît à sourire en hochant la tète d'un petit air d'incrédulité, car elle savait que tout lui était possible, excepté la posses* sion de ces heures choisies, qui sont le partage de certaines femmes, et qui n'appartiennent qu'à ellea seules. Elle promitcependantd'obéirpendantquelques jours, et de s'astreindre à ce régime d'isolement ; mais, vains eSotis ! on la vit quelque temps après^ ivre et folle d'une joie factice, franchissant, à cheval, les passages les plus difOdles^ étonnant de sa gaieté cette allée de Sept-Beuret cpâ l'avait trouvée rêveuse et Ssant tout bas sous les arbres.
BientAi elle devint la lionne de ces beaux heux. Elle présida à toutes les fêtes ; elle donnait le mouvement au bal ; elle imposait ses airs favoris à l'orchestre, et la nuit venue, à l'heure eu un peu de sommeil lui eût fait tant de b^en, elle épouvantait les plus intrépides joneun par les masses d'or q« s'amoncelaient devant elle, et qu'elle perdait tout d'un coup, indifférente au gain, indifférente à la perte. Elle avait appelé le jeu comme on appendice à sa profession, comme un moyeD de
Iner les heures qui k tuaient. Telle qu'elle était^ cependant^ elle eut enc(»?e cette chance Ittunaiseyda&sle jeu cruel de sa vie^ ipi'eUe avait coBservé <ies &aàB, chose rave ! et c'est même un des sigMS de 43es liaiseins Conestes de ne laisser que cendre et poussière^ vanité et néants ^irès lesadorations 1 — Et que de fois Tamani a passé pores de sa nudtresse sans la reconnaître^ etquo àe fois la malheureuse a ajp^ielé, mais en vain^ à son secours!... Que de fois cette main vouée aux fleurs s'est vaiaement tendue iraumône et au pain dur !
n n'en fîit pas ainsi pour notre hérc^mie^ elle tomba sans se plaindre, et tombée, elle retrouva aide, w^^ et protection parmi les adorateurs passionnés de ses beaux joiss. Ces gens qui avaient été rivaux, et peutêtre ennemis, s'entendirent pour veiller au chevet de la malade, pour exjHer les nuits folles par des nuits sérieuses, quand la mort approche, et que le voile se déchire, et que la victime couchée là et son complice comprennent enfin la vérité de cette parole sérieuse: Vœ ridmtibusl Malheur k celles qui rient! Malheur! c'est-à-dire malheur loix joies profanes, malheur aux amours vagabondes, malheur aux changeantes passions, malheu à la |eunesse qui s'égare dans les sentiers mauvais, car à certains détours du sentier, il faut né* cessairement revenir sur ses pas, et tomber dans les abîmes où l'on tombe à vingt ans.
Me mourut ainsi, doucanent b^cée et consolée en mille paroles touchantes, eia mille soins fraternels ; elle n'avait plus d'amants, •«. jamais elle n'avait eu tant
d'amis^ et cependant elle ne regretta pas la vie. Elle savait ce qui ^attendait si elle revenait à la santé^ et qu'il faudrait reporter^ de nouveau^ à ses lèvres déco* lorées^ cette coupe du plaisir dont elle avait touché la lie avant le temps ; elle mourut donc en silence^ cachée en sa mort encore plus qu'elle ne s'était montrée dans, sa vie^ et après tant de luxe et tant de scandales^ elle eut le bon goût suprême de vouloir être enterrée à fai pointe du jour^ à quelque place cachée et solitahre^ sans embarras^ sans bruit^ absolument comme une honnête mère de famille qui s'en irait rejoindre son mari^ son père^ sa mère et ses enfants^ et tout ce qu'elle aimait^ dans ce cimetière qui est là-bas.
Il arriva cependant^ malgré elle, que sa mort fut une espèce d'événement ; on en parla trois jours; et c'est beaucoup dans cette ville des passions savantes et des fêtes sans cesse renaissantes et jamais assouvies. On ouvrit, au bout de trois jours, la porte fermée de sa maison. — Les longues fenêtres qui donnaient sur le boulevard, vis-à-vis de l'église de la Madeleine, sa patronne, laissèrent de nouveau pénétrer l'air et le soleil dans ces murailles où elle s'était éteinte. On eût dit que la jeune femme allait reparaître en ces demeures. Pas une des senteurs de la mort n'était restée entre ces rideaux soyeux, dans ces longues draperies aux reflets favorables, sur ces tapis des Gobelins où la fleur semblait naître, touchée à peine par ce pied d'enfant.
Chaque meuble de cet appartement somptueux était encore àla mèmeplace ; le lit sur lequel elle était morte»
éOLil à peine affaissé. Au chevet du lit^ un tabouret conservait Tempreinte des genoux de l'homme qui lui avait ferm^les yeux. Cette horloge des temps anciens qui avait sonné l'heure à madame de Pompadour et à madame du Barry sonnait l'heure encore^ comme autrefois; les candélabres d'argent étaient chargés de bougies préparées pour la dernière causerie du .soir; dans les jardinières^ la rose des quatre saisons et la bruyère durable se débattaient^ à leur tour^ contre la mort. Elles se mouraient faute d'un peu d'eau.. .> leur maîtresse était morte faute d'un peu de bonheur et d'espérance. /
Hélas I aux murailles étaient suspendus les tableaux de Diaz qu'elle avait adopté, une des premières^ comme le peintre véritable du printemps de Tannée^^ et son portrait que Vidal avait tracé aux trois crayons. Vidal avait fait de cette belle tête une tête ravissante et chaste^ d'une élégance finie^ et depuis que cette déesse est mortè^ il n'a plus voulu dessiner que d'honnêtes femmes^ ayant fait pour celle-là une exception qui a tant servi à la naissante renommée du peintre et du modèle !
Tout parlait d'elle encore t Les oiseaux chantaient dans leur cage dorée ; dans les meubles de Boule^ à travers les glaces transparentes^ on voyait réunis^ choix admirable et digne d'un antiquaire excellent et riche^ les plus rares chefs-d'œuvre de la manufacture de Sèvres^ les peintures les plus exquises de la Saxe, les émaux de Petitot, les nudités de Klinstadt^ les Pam-
XVIU
{ôfies de fi(meher« Elle aimait ce petit «rt coquet^ gr«i1 deux, élégant, où le vice même a son eq»^it, où linnocence a ses nudités ; die aimait les bergers et 1er bergères &ï biscuit, les bnxizes florentins, les terrai cuites, les émaux, toutes lesredierches du goût etjdi. luxe des sociétés épuisées. Elle y voyait autant d'eqiblêmes de sa beauté et de sa vie. Hélas ! elle était, ^b aussi, un ornement inutile, une fantaisie, un jouet fin* vole qui se brise au premier choc, un produit brillant d'une société expirante, un oiseau de passage, une aurore d'un instant.
Elle avait poussé si loin la science du bien-être int6-, rieur et Padoration du soi-même, que rien ne saivait se comparer à ses habits, à son linge, aux plus petHs détails de son service, car la panse de sa beauté étail^' à tout prendre, la plus chère et la plus charmante o^ cupation de sa jeunesse;
J'ai entendu les plus grandes dames et les plus habiles coquettes de Paris s'étonner de Fart et de la recherche de ses moindres instruments de toilette. Son peigne fM poussé à un prix fou; sa brosse pour les cheveux s'est payée au poids de l'or. On a vendu des gants qui hà avaient servi, tant sa main était belle. On a vendu des bottines qu'elle avait portées, et les honnêtai fenunes ont lutté entre elles à qui mettrait ce souliar de Gendrillon. Tout s'est vendu, même son plus vieux' chMe qui avait déjà trois ans; même son ara au brillant plumage, qui répétait une petite mélodie assez triste que sa mattresse lui avait apprise ; on a vendu
«es portraits^ on m Teiuin ses billets d'amoar^ on aTendu ses cheveux, ion^ y passa, et sa famille, qui détoufiuut la vue quand cette femme se fi*omenmt dans sa voiture annodée, au grand galop de ses dievmx an^ais, se goorgea triomphalement de tout Var que ^ees dépouilles airat produit, fis n'ont ri^i gardé de ce qui lui avait appartenu, pour eux-mêmes. Chastes gens !
ZeUe était oeito Cérame àpart^ même dans les pas* lîÂns paEiûeiasie&, ei wmïs pensez si je fiis étcumé quand pwatee livre d'un intérêt si vif, -et surtout d'une vérité toute récente et toute jeune, intitulé : ia Dtane aux Cuahélim»>Qa en a parié tout d'd)6sd, comme <m parle d'ordinaire des pages empreintes de l'émotion sincère et la l^messe, et chacun se plaisait à dire que Je fflf d'AlexandreDomas, à pdne échappé du collège, marchait déjà d'un pas sûr à la trace brillante de son père. n en avait la vivacité et l'émotion intérieure ; il en avait le style vif, rapide et avec un peu de ce dialogue si naturel, si facile et si varié qui donne aux romans de ce grand inventeur le charme, le goût et l'accent de la comédie.
Ainsi le livre obtint un grand succès, mais bientôt les lecteurs, en revenant sur leur impression fugitive^ firent cette observation que la Dame aux Camélias n'était pas un roman en l'air, que cette femme avait dû vivre et qu'elle avait vécu d'une vie récente j que ce drame n'était pas un drame imaginé à plaisir, mais au ccmtraire une tragédie intime, dont la représentation était toute vraie et toute saignante. Alors on s'inquiéta
fort du nom derhérolne^ de sa position dans le monde^ de la fortune^ de Tornement et du bruit de ses amours. Le public qui veut tout savoir et qui sait tout en fin de compte^ apprît l'un après l'autre tous ces détails^ ef le livre lu^ on voulait le relire^ et il arriva natureller. ment que la vérité^ étant connue^ rejaillitsur l'intérêt da récit.
Or^ voilà comme il se fait, par un bonheur extraor^ dinaire^ que ce livre imprimé avec le sans-géne d'un futile roman^ à peine destiné à vivre un jour^ se réimprime aujourd'hui^ avec tous les honneurs d'un livre accepté de tous I Lisez-le^ et vous reconnaîtrez dans ses moindres détails l'histoire touchante dont ce jeune homme si heureusement doué a écrit Télégie et le dranie avec tant de larmes^ de succès et de bonheur.