BARON
S'adresser, pour la musique exacte, à M. R. TARANNB, 15, rue Montmartre.
Paris. — Typ. Monnis et Cie, r. Amelot, 64.
Si jamais artistes ont eu droit à la reconnaissance d'un auteur, ce sont bien certainement ceux que j'ai eu le bonheur d'avoir pour interprètes dans la Dame aux Camélias. Du reste, je ne fais que répéter ici avec toute ma reconnaissance ce que le public a prouvé avec enthousiasme, ce que la presse a confirmé avec sincérité.
Merci donc :
A Mme Doche qui s'est incarné le rôle de telle façon que son nom est à jamais inséparable du titre de la pièce. 11 fallait toute la distinction, toute la grâce, toute la fantaisie qu'elle a montrées sans efforts pour que le type difficile et franc de Marguerite Gauthier fût accepté sans discussion. Rien qu'en voyant paraître l'actrice, la salle s'est sentie prête à tout pardonner à l'héroïne. Je ne crois pas qu'une autre personne, à quelque théâtre qu'elle appartînt et quelque talent qu'elle eût, eût réuni, comme elle l'a fait, toutes les sympathies autour de cette création exceptionnelle. Gaieté fine, élégante, nerveuse, abandon familier, câlineries mélancoliques, dévouement, passion, douleur, résignation, toutes les délicates études de la vie qu'elle avait à peindre, toutes les phases par lesquelles le cœur de la femme peut passer, le calme, la sérénité, la pudeur dans la mort qui devait racheter en une minute le souvenir de cette vie, Mme Doche a eu tout cela, c'està-dire toute l'âme du rôle, sans compter la jeunesse, l'éclat, la beauté, l'élégance qui le complétaient physiquement et qui en étaient le corps et la plastique indispensables. 11 n'y a pas eu un conseil à lui donner, pas une observation à lui faire ; c'est au point qu'après lui avoir vu jouer le rôle de cette façon, je me demande si ce n'est pas elle qui l'a écrit. Une pareille artiste n'est plus une interprète, c'est un collaborateur.
Merci à Fechter. Que dirai-je de lui , que tout le monde ne dise et ne sache ? Fechter est l'artiste jeune, ardent, enthousiaste, entraînant par excellence. Quelle variété dans le talent, quelle habileté simple dans la composition, quelle exécution merveilleuse, saisissante, électrique ! Que ce soit dans Mauvais Cœur, à l'Ambigu, dans les Frères Corses, au Théâtre-Historique, dans Claudie, à la Porte-Saint-Martin, dans Hortense de Cerny ou dans la Dame aux Camélias, au Vaudeville, il est toujours l'homme du rôle d'abord ; puis, ces
inspirations heureuses, inattendues, qui enlèvent toute une salle et qui sont le cachet des grands artistes, donnent tout à coup au personnage des allures et des proportions que l'auteur lui-même, avec toutes ses ambitions, n'avait pas soupçonnées. L'illusion est complète dans la Dame aux Camélias; ce n'est plus un artiste qui joue, c'est l'homme pris sur le fait. Fechter a le geste, le regard, la voix de nos émotions les plus intimes, de nos passions les plus fréquentes. 11 est lui, il est nous. Pour ce drame où j'ai tâché que la rampe disparût et que le spectateur fût en communication directe avec les personnages, pour cette étude où j'ai voulu que toute une génération se retrouvât vivante, jusque dans ses erreurs, ot aurais-je trouvé un complice plus sûr que Fechter, jeune pas l'âge, mûr par le talent ? J'ai du bonheur, je dois l'avouer ; je cherche, et je me demande en vain qui aurait donné à Armand Duval la poésie convaincante, la jalousie noble, les susceptibilités indescriptibles, le naturel, l'effroi dont il a nuancé les trois premiers actes. Quant à l'emportement du quatrième, à la fin duquel la salie entière s'est levée pour l'acclamer et le rappeler, lui et Mme Doche, si je n'étais si content d'avoir fait la pièce, je voudrais qu'elle fût d'un autre pour pouvoir dire de Fechter tout ce qui doit être dit à ce sujet. Son cœur battait dans toute la salle. Au cinquième acte, il a trouvé la note la plus navrante de la douleur humaine. Heureux le confrère qui lui fera son prochain rôle ! Heureux moi qui, public à mon tour, irai l'entendre et battre des mains !
Merci à Mme Astruc. Composer, exécuter ainsi un pareil rôle qui consiste à escompter en pièces de vingt francs les impressions de la jeunesse des autres, et à louvoyer dans un monde à part, à un âge mitoyen, entre toutes sortes de nécessités à exploiter et de petits services à rendre, à ne toucher au cœur que par le point où il touche à la poche, c'était difficile, convenons-en. Il fallait le talent robuste d'une artiste consommée. Ce talent, Mme Astruc Ta eu et l'aura pour tous ceux de mes nouveaux confrères qui, comme moi, auront la bonne idée de lui demander son concours.
Il y a dans cette pièce un type, celui du jeune homme désœuvré, bon garçon, vivant le cœur à l'air et la bourse ouverte. Ce type, Luguêt se l'est assimilé d'une façon merveilleuse. Rien de plus charmant que ce débraillé de bon goût, rien de plus touchant que ce garde-malade du cinquième acte :Luguet est tout bonnement un grand artiste. L'homme, qui à la fin d'un rôle gai, trouve le regard qu'il jette sur Marguerite morte, e( qui, personnage secondaire, met ainsi sa douleur silencieuse au premier plan, est un talent sérieux et plein d'avenir. Merci à lui et de tout mon cœur.
Dans un personnage qui ne fait que traverser la pièce et aont elle a bien voulu se charger, M1,(î Worms a mis la grâce, le charme de voix, la cordialité jeune et franche, le sentiment délicat et distingué que nous avons si souvent admiré au Théâtre-Français. M1,e Worms méritait un plus long rôle. En entendant cette voix fraîche et sympathique, le public a oublié que Nichette n'avait peut-être pas tout à fait droit à la couronne blanche des mariées véritables, il s'est laissé tricher par l'artiste et il a encore remercié celle qui lui gagnait sa sympathie.
Je suis très-reconnaissant à M. Dolannoy d'avoir accepté lo rôle où il a trouvé les larmes et le pathétique, que l'on croyait incompatibles avec ses joyeuses créations du passé. Ce sera une lois de plus la preuve qu'il ne faut pas spécialiser les talents, surtout au théâtre.
Le rôle de Gustave avait besoin de tenue, de distinction, de jeunesse et de verve. M. Lagrange a eu toutes les qualités qu'il fallait.
Je contracte une dette vis-à-vis de MUe Irma Granier, et j'espère pouvoir la payer un jour, en demandant un appui au jeu alerte et spirituel de cette jeune artiste.
Mlle Glary a quitté les ingénuités pour un rôle qui n'est rien moins qu'ingénu, je l'en remercie; et, du reste, elle a prouvé par la scène du souper au premier acte, par l'entrain qu'elle y a mis, par la grâce dont elle l'a entourée, une intelligence applicable à tous les emplois.
GilPerezaété étourdissant. Je rêvais ce type de vieux jeune, mais je n'espérais pas le trouver. Rendons à César ce qui appartient à César. Perez a fait son rôle, qui n'était qu'indiqué. Si tous les artistes étaient comme lui, il n'y aurait plus besoin d'auteurs : les pièces se feraient toutes seules.
M. Allie, dans le rôle difficile du comte, de l'homme du monde jeune, insoucieux, de bonne famille, en contact d'amour monnayé avec la femme du hasard, a eu toute la dignité, toute l'élégance, tout le scepticisme, je dirai même toute la philosophie dont le rôle avait besoin.
M. Dupuis, d'un rôle ingrat, a su faire une figure, et, dans les deux faces bien tranchées de ce rôle, a mis des effets réels.
Mlle Clorinde porte gaillardement le costume d'Arthur et lance avec esprit les queques mots qu'elle a à dire.
Oh ! je n'oublierai pas M. Roger, le commissionnaire du quatrième acte, la fatalité à vingt sous la course ; sa voix ferme, bien notée, entre sans effort dans l'harmonie de la scène. Il est rare de trouver une si grande intelligence pour un si petit rôle.
Si j'ai gardé pour la fin Hippolyte Worms, qui a bien voulu se charger du rôle du docteur, j'ai mes raisons : il me fallait de la place. J'ai à le remercier trois fois.
La première, parce qu'il a accepté ce rôle, qu'il a tenu avec une dignité parfaite.
La seconde, parce que c'est à lui que je dois que la pièce ait été reçue au Vaudeville. C'est lui qui, après la fermeture du Théâtre-Historique, où la Dame aux Camélias devait être représentée, s'est fait franchement l'apologiste de mon drame, Va fait lire et recevoir au directeur du Vaudeville.
La troisième raison, c'est qu'il a mis cette pièce en scène d'une façon remarquable, d'autant plus remarquable, que tout est intimité d'un bout à l'autre, et qu'il a fallu trouver de la variété dans une chose uniforme.
Enfin, merci à Bouffé, dont la conviction à l'endroit de cette pièce n'a pas été ébranlée un seul instant ni par les obstacles matériels, ni par l'opposition systématique que nous avons eu à combattre à la censure, et que M. le comte de Morny a tranchée si résolument.
M. Montaubry, le chef d'orchestre , a animé la scène du souper d'une ronde vigoureuse, originale, facile, et. avec une habileté pleine de sentiment, a fait revenir, au dernier acte, au moment de la mort de Marguerite, ce motif gai, comme un souvenir constant de la vie folle qui s'exhalait.
Merci à tout le monde, enfin, car il est impossible de trouver plus de confiance dans l'ouvrage, plus de conscience et de patience dans l'étude, plus de talent dans les artistes, plus de sympathie et plus d'encouragement dans le public.
J'ai l'air d'avoir dit beaucoup, eh bien ! ce que j'ai dit n'est ri**, à côté de ce que je pense,
A. DUMAS fils, g février 1852.