ACTE III, SCÈNE VI
MARGUERITE
Que t'arrive-t-il, grand Dieu !
ARMAND
Mon père est arrivé !
MARGUERITE
Ta l'as vu?
ARMAND
Non ; mais il a laissé chez moi une lettre sévère. Il a appris ma retraite ici, ma vie avec toi. Il doit venir ce soir. Ce sera une longue explication , car Dieu sait ce qu'on lui aura dit et de quoi j'aurai à le dissuader; mais il te verra , et quand il t'aura vue, il t'aimera! Puis, qu'importe! Je dépends de lui, soit ; mais, s'il le faut, je travaillerai. Quel travail me sera dur, quand j'aurai ton amour à la fin de ma journée? • marguerjte, à part.
Comme il m'aime, mon Dieu ! (Haut.) Mais il ne faut pas te brouiller avec ton père, mon ami. Il va venir, m'as-tu dit; eh bien ! je vais m'éloigner pour qu'il ne me voie pas tout d'abord ; mais je reviendrai, je serai là, près de toi. Je me jetterai à ses pieds, je l'implorerai tant, qu'il ne nous séparera pas.
ARMAND
Comme tu me dis cela, Marguerite ! Ah ! il se passe quelque chose. Ce n'est pas la nouvelle que je t'annonce qui t'agite ainsi. C'est à peine si tu te soutiens. II y a un malheur ici... Cette lettre... [Il étend la main.)
marguerite, l'arrêtant.
Cette lettre renferme une chose que je ne puis te dire; tu sais, il y a des choses qu'on ne peut ni dire soi-même, ni laisser lire devant soi. Cette lettre est une preuve d'amour, que je te donnais, mon Armand, je te le jure par notre amour, ne m en demande pas davantage.
ARMAND
Oh ! garde cette lettre, Marguerite, je sais tout. Prudence m'a tout dit ce matin, et c'est pour cela que je suis allé à Paris. Je sais le sacrifice que tu voulais me faire. Tandis que tu t'occupais de notre bonheur, je m'en occupais aussi. Tout est arrangé maintenant. Et c'est là le secret que tu ne voulais pas me confier. Comment reconnaîtrai-je jamais tant d'amour, bonne et chère Marguerite!
MARGUERITE
Eh bien ! maintenant que tu sais tout, laisse-moi partir!
ARMAND
Partir !
M'éloigner, du moins I Ton père ne peut-il pas arriver d'un
instant à l'autre? Mais, je serai là à deux pas de toi, dans le jardin, avec Guslave et Nichette, tu n'auras qu'à m'appeler pour que je revienne. Comment pourrais-je me séparer de toi? Tu calmeras ton père, s'il est irrité, et puis notre projet s'accomplira, n'est-ce pas? Nous vivrons ensemble tous les deux et nous nous aimerons comme auparavant, et nous serons heureux, comme nous le sommes depuis trois mois. Car tu es heureux, n'est-ce pas, car tu n'as rien à me reprocher ? Dis-lemoi, cela me fera du bien. Mais si je t'ai fait de la peine, pardonne-moi, ce n'était pas de ma faute, car je t'aime plus que tout au monde. Et toi aussi, tu m'aimes, n'est-ce pas?... Et quelque preuve d'amour que je t'eusse donnée, tu ne m'aurais ni méprisée, ni maudite...
ARMAND
Mais, pourquoi ces larmes ? •
MARGUERITE
J'avais besoin de pleurer un peu ; mais maintenant, tu vois, je suis calme. Je vais rejoindre Nichette et Gustave. Je suis là, toujours à toi, toujours prête à te rejoindre, t'aimant toujours. Tiens, je souris, à bientôt, pour toujours. (Elle sort.)