‹ La dame aux camélias; pièce en cinq actes, mêlée de chant. Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 2 février 1852Chapitre 49 sur 71 · ACTE III, SCÈNE VIL · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE VIL

Oh! la femme qui aime ne fait pas ce que tu faisais, Manon !... Comment ce livre se trouve-t-il là?... (Nanine rentre aoec une lampe, et sort. Lisant au hasard.) « Je te jure, mon cher cheva- « lier, que tu es l'idole de mon cœur, et qu'il n'y a que toi « au monde que je puisse aimer de la façon dont je t'aime; « mais ne vois-tu pas, ma pauvre chère âme, que dans l'état où « nous sommes réduits, c'est une sotte vertu que la fidélité ! « Crois-tu que l'on puisse être bien tendre, lorsqu'on manque « de pain? La faim me causerait quelque méprise fatale, je a rendrais quelque jour le dernier soupir, en croyant pous- « ser un soupir d'amour. Je t'adore, compte là-dessus, mais « laisse-moi quelque temps le ménagement de notre fortune; ce malheur à qui va tomber dans mes filets ! je travaille pour « rendre mon chevalier riche et heureux. Mon frère t'ap- « prendra des nouvelles de ta Manon, il te dira qu'elle a « pleuré de la nécessité de te quitter... » (Armand repousse le livre avec tristesse et reste quelques instants soucieux.) Elle avait raison, mais elle n'aimait pas, car l'amour ne sait pas raisonner... (// va à lu fenêtre.) Cette lecture m'a fait mal, ce livre n'est pas vrai !... (Il sonne, Nanine paraît.) Mon père ne viendra pas ce soir, dites à madame de rentrer.

Madame n'est pas ici, monsieur.

Comment, où est-elle donc ?

Sur la route; elle m'a dit de dire à monsieur qu'elle allait rentrer tout de suite.

ARMAND

MmeDuvernoy est sortie avec elle?

Mme Duvernoy est partie un peu avant madame

ARMAND

C'est bien... (Seul.) Elle est capable d'être allée à Paris, pour s'occuper de cette vente qu'elle voulait faire; heureusement, Prudence, qui est prévenue, trouvera moyen de l'en empêcher!... (Il regarde par la fenêtre.) 11 me semble voir une ombre dans le jardin... (Il appelle.) Marguerite! Marguerite! Personne!... Nanine! Nanine!... (//sonne.) Nanine, non plus, ne répond pas. Qu'est-ce que cela veut dire? Ce vide me fait froid. 11 y a un malheur dans ce silence. Pourquoi ai-je laissé sortir Marguerite? Elle me cachait quelque chose. Elle pleurait!... Me tromperait-elle?... Elle, me tromper! c'est impossible ; à l'heure où elle pensait à me sacrifier tout... Mais il lui est peut-être arrivé quelque chose... Elle est peut-être blés-

sée!... Peut-être morte! Je suis trop inquiet, je vais moimême...

un commissionnaire, entrant.

M. Armand Duval?

ARMAND

C'est moi.

LE COMMISSIONNAIRE

Voici une lettre pour vous, monsieur.

ARMAND

D'où rapportez-vous ?

LE COMMISSIONNAIRE

De Paris.

ARMAND

Qui vous Ta donnée?

LE COMMISSIONNAIRE

Une dame.

ARMAND

Et comment êtes-vous arrivé jusqu'à ce pavillon ?

LE COMMISSIONNAIRE

La grille du jardin était ouverte, je n'ai rencontré personne, j'ai vu de la lumière dans ce pavillon, j'ai pensé...

ARMAND

C'est bien, laissez-moi! (Le Commissionnaire se retire.)

ARMAND, Seul.

Cette lettre est de Marguerite... Pourquoi suis-je si ému !... Sans doute elle m'attend quelque part, et m'écrit d'aller la rejoindre... (llvapour ouvrir la lettre.) Je tremble. Allons, que je suis enfant! (Pendant ce temps, M. Duval est entré et se tient derrière son fils. Armand lit.) A l'heure où vous recevrez cette lettre, Armand ! (Il pousse un cri.) Ah ! (Il se retourne et voit son père.) Mon père ! mon père ! (Il se jette dans ses bras en sanglotant, Duval prend la lettre et la lit.)

duval, à part.

Pauvre fille, comme elle doit souffrir!

Page 1