‹ La dame aux camélias; pièce en cinq actes, mêlée de chant. Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 2 février 1852Chapitre 61 sur 71 · ACTE IV. SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE IV. SCÈNE VI

ARMAND

Que je reparte?

MARGUERITE

Oui ! que vous retourniez auprès {de votre père, et cela tout de suite.

ARMAND

Et pourquoi, madame ?

MARGUERITE

Parce que M. de Varville va vous provoquer, et que je ne veux pas qu'il arrive un malheur pour moi. Je veux être seule è souffrir.

ARMAND

Ainsi vous me conseillez de fuir une provocation ! Vous m^ conseillez une lâcheté ! Quel autre conseil en effet pourrait donner une femme comme vous?

MARGUERITE

Armand, je vous jure que depuis un mois j'ai tant souffert, que c'est à peine si j'ai la force de le dire ; je'sens bien le mal qui augmente et me brûle. Au nom de notre amour passé, au nom de ce que je souffrirai encore, Armand, au nom de votre mère et de votre sœur, fuyez-moi, retournez auprès de votre père et oubliez jusqu'à mon nom, si vous pouvez.

ARMAND

Ah! oui ! je comprends, madame, vous tremblez pour votre amant qui représente votre fortune. Je puis vou3 ruiner d'un coup de pistolet ou d'un coup d'épée. Ce serait là, en effet, un grand malheur.

MARGUERITE

Vous pouvez être tué, Armand, voilà le malheur véritable!

ARMAND

Que vous importe que je vive ou que je meure ! Avez-vous eu cette crainte, quand vous m'avez écrit : Armand, oubliezmoi, je suis la maîtresse d'un autre? Que vous importait alors que je mourusse de cet amour ! Si je ne suis pas mort, madame, c'est qu'il me restait à me venger. Ah ! vous avez cru que cela se passerait ainsi! que vous me briseriez le cœur, et que je ne m'en prendrais ni à vous, ni à votre complice! Non, madame, non. Je suis revenu à Paris, c'est entre M. de Varville et moi une question de vie ou de mort; dussiez -vous en mourir aussi, je le tuerai, je vous le jure.

MARGUERITE

M. de Varville est innocent de tout ce qui se passe, Armand !

ARMAND

Vous l'aimez, madame ! c'est assez, pour que je le haïsse.

MARGUERITE

Et vous savez bien que je n'aime pas... que je ne puis aimer cet homme !

ARMAND

Alors, pourquoi vous êtes-vous donnée à lui, madame?

MARGUERITE

Au nom du Ciel, ne me le demandez pas, Armand ! Je ne puis le dire.

ARMAND

Eh bien ! je vais vous le dire, moi. Vous vous êtes donnée à lui, parce que vous êtes une fille sans cœur et sans loyauté, parce que votre amour appartient à qui le paye, et que vous avez fait une marchandise de votre cœur. Parce qu'en vous trouvant en face du sacrifice que vous alliez me faire, le courage vous a manqué, et que vos instincts ont repris le dessus ; parce qu'enfin, cet homme qui vous dévouait sa vie, qui vous livrait son honneur, ne valait pas pour vous les chevaux de votre voiture et les diamants de votre cou.

Eh bien! oui, j'ai fait tout cela. Oui, je suis une infâme et misérable créature, qui ne t'aimais pas; je t'ai trompé. Mais plus je suis infâme, moins tu dois te souvenir de moi, moins tu dois exposer pour moi ta vie et la vie de ceux qui t'aiment. Armand, à genoux, je t'en supplie; pars, quitte Paris, et ne regarde pas en arrière.

ARMAND

Je le veux bien, mais à une condition.

MARGUERITE

Dis vite, Armand, et quelle qu'elle soit, je l'accepte.

ARMAND

Tu partiras avec moi.

marguerite, reculant.

Jamais !

ARMAND

Jamais!

MARGUERITE

Oh ! mon Dieu ! donnez-moi le courage !

ARMAND

Ecoute, Marguerite ; je suis fou, j'ai la fièvre, mon sang brûle, mon cerveau bout ; je suis dans un de ces états où l'homme est capable de tout, même d'une infamie. J'ai cru un moment que c'était la haine qui me poussait vers toi ; c'était l'amour, amour invincible, irritant, haineux, augmenté de remords, de mépris et de honte, car je me méprise de le ressentir encore, après ce qui s'est passé. Eh bien! dis-moi un mot de repentir, rejette ta faute sur le hasard, sur la fatalité,

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