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La dame de leurs pensées

Il a été tiré de cet ouvrage 500 exemplaires sur papier vergé pur fil des Papeteries Lafuaîa numérotés de 1 à 500

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pour tous pays.

— Je saurai qui a fait cet écho, dit Mastier. Et celui-là...

— Celui-là? interrogea Fissière, nonchalamment.

— Je lui casserai la figure!

Ils achevaient de déjeuner au Richelieu où, depuis une heure, leur colloque animé, leur mimique intriguaient les clients du café boulevardier. Les deux auteurs étaient connus. Ils avaient débuté la même année et le succès couronnait à peu près également leurs pièces, satires légères, spirituelles des mœurs contem-

poraines. Malgré Tâpreté particulière aux concurrences de leur milieu, ces hommes étaient des camarades. Ils se complétaient. Le gros Mastier égayait de sa verve le scepticisme de Fissière, quadragénaire froid, correct, qui tempérait les emballements de l'enthousiaste. Mais ce jour-là, Mastier ne voulait rien entendre.

— On a voulu, on a failli causer un drame! grondait-il. Heureusement que j'ai l'œil sur le courrier. Dans une enveloppe à l'adresse de ma femme, une enveloppe banale à écriture impersonnelle, j'ai trouvé cet écho, où l'on raconte tout, oui, tout, mes visites à la petite Line...

— Ta femme sait bien...

— Permets! Chaque histoire m'a valu une explication — et la rupture avec celle qui motivait la scène. Ma femme me donnait à choisir : elle ou l'autre. Je n'hésitais pas.

— Et maintenant, hésiterais-tu? murmura Fissière en fronçant les sourcils.

Mastier ne répondit pas. Son visage s'assombrit. Le questionneur insistait :

— Voyons! Tu ne vas pas me faire croire que pour une gosse quelconque...

— Ne parlons pas de cela. Il s'agit d'un écho.

Vois-tu, mon vieux, on a écrit sur moi d'innombrables bêtises, depuis quinze ans. Beaucoup d'entre elles m'ont agacé, énervé. Mais quoi, tout se paie! Une certaine célébrité comporte des inconvénients. Je les ai subis. Aujourd'hui, c'est différent. J'ai éprouvé, en lisant ces lignes que l'on avait découpées dans Gai Paris! j'ai ressenti comme une angoisse. Ce n'est plus le style, l'intention d'un bonhomme qui tient à extraire le plus possible de lignes à trente centimes d'un racontar quelconque. Il y a là-dessous une perfidie, un calcul. On veut me nuire! Il s'animait.

— Seulement, voilà! Je ne me laisserai pas faire! Je saurai le nom du monsieur.

Fissière grogna :

— Tu ne le sauras pas!

— Alors, je m'en prendrai au directeur de ce torchon, à ce vieux desséché de Gaillot...

— Gaillot ne mangera pas le morceau, et toi, tu ne mangeras pas Gaillot. On croirait que tu ne connais pas l'individu! Les injures le laissent froid. Il ne va jamais sur le terrain. Il encaisse les coups avec l'inertie d'un punchingball. Et il ne craint pas les assignations ; les

procès lui font de la réclame. On achète son Gai Paris! pour y trouver des rosseries que Ton n'imprime pas ailleurs. Il est obligatoire que ses rédacteurs soient assurés de l'anonymat!

Mastier ne semblait pas entendre. Il répétait obstinément :

— Je me défendrai, je me défendrai!... Comprends-moi, ajouta-t-il en saisissant le bras de son confident, je n'ai pas répondu à ta question tout à l'heure, mais... tu dois bien comprendre qu'il ne s'agit plus d'une passade, d'une intrigue de quelques jours ou de quelques semaines. Emmeline Morand est une femme comme jamais, jamais...

— Tu m'as dit cela de tant de femmes! Veuxtu que je les énumère?...

— Je te supplie de m'écouter. Quelles qu'aient été mes folies, c'est la première fois que j'envisage ceci J<que je pourrais moi, Georges Mastier, quitter ma femme, ma fille, rompre avec ma famille, une partie de mes amis.^

Fissière protesta. Il morigéna l'amoureux qui jouait nerveusement avec son briquet, écrasait, sur un cendrier, la braise de son cigare et finit par dire :

— Inutile, tout ce que tu me conseilles, je me le suis répété tant de fois! J'ai examiné la question avec une sévérité dont ton indulgence te garde. Et je m'insulte moi-même. Autant que rhomme que j'étais peut injurier l'homme que je suis devenu...

Il se fit verser un verre d'alcool, se plaignit encore du Gaz Paris! et à mi-voix :

— Je vais, dit-il, essayer d'un moyen. Réussira-t-il? Je vais téléphoner à Gaillot. Tu as vu, avant de me mettre à table, j'ai parlé au chasseur. Il doit demander le Gai Paris! à deux heures. Si Gaillot est là, je causerai avec lui gentiment...

— Je te répète, interrompit Fissière, que tu n'obtiendras rien. Peut-être pourrais-je essayer?

— Non, laisse-moi faire. J'ai assez de journalisme et de maniement de ces gens-là pour tenter une épreuve... Tiens, voilà le chasseur. M. Gaillot est à l'appareil? Bien, j'y vais. A tout de suite.

Mastier se leva, courut à la cabine téléphonique, s'y enferma et saisit les récepteurs.

— C'est vous, Gaillot? lit-il de son ton le plus aimable. Ici, Mastier... Très bien, je vous remer-

cie, et vous, mon cher?... Vous m'avez gâté, dites donc!... Non, c'est très sincèrement que je vous dis cela. L'écho m'a beaucoup amusé... Comment?... Vous pouvez être tranquille, ma femme me laisse ma liberté complète, depuis longtemps. Et moi, j'ai été — oh! je puis bien vous avouer cette faiblesse — assez flatté de voir consacrer, par un journal aussi parisien, mes relations... D'ailleurs, j'ai reconnu l'auteur. Je vous crois, sa manière le trahissait assez et je l'ai remercié, il vous le dira.

Un petit rire sec tinta aux oreilles de Mastier. Et Gaillot objectait :

— C'est peut-être quelqu'un enchanté de vous avoir fait plaisir qui aura laissé porter à son compte un écrit pouvant lui être imputé. Le style n'était pas si aisément identifiable que cela... Puisque vous êtes si malin, nommez donc l'écrivain !

Mastier voulut éluder :

— Voyons, mon cher, fit-il, je viens de déjeuner avec Fissière...

Il voulait dire : « Nous avons parlé de la chose ensemble. » Mais il répéta : « avec Fis-

sière », et, comme il hésitait, la voix de Gaillot reprit :

— Tous mes compliments! Il a dû se faire tout de même tirer l'oreille pour avouer la paternité de l'écho... Enfin! Et puis je n'aime pas beaucoup que les collaborateurs du Gai Paris! quittent le masque... Bah, après tout, Fissière n'est qu'un rédacteur occasionnel...

L'auteur dramatique n'entendait plus rien. Un bourdonnement lui emplissait les oreilles. Il raccrocha, s'essuya le front, laissa tomber ses mains sur ses genoux. Soudain, hurlant un juron, il s'élança.

La table où il avait déjeuné était inoccupée.

— M. Fissière? demanda Mastier d'une voix rauque.

Un maître d'hôtel s'approcha :

— Il est parti. Monsieur. M. Fissière a vu passer quelqu'un de connaissance. Il a laissé cinq louis pour l'addition. Et il s'en est allé très vite sans attendre sa monnaie.

M"' Einmeline Morand entra dans la chambre de sa tante. M"* Larose avait terminé sa toilette et se déclarait prête à descendre dîner. Mais Emmeline, le front soucieux, détacha le collier dont la bonne dame avait cru devoir se parer, un long collier assemblant d'énormes grains d'ambre.

— Qu'est-ce que c'est que cette fantaisie? dit la jeune fille. Je vous défends bien de vous affubler de cette horreur. Et, pour l'amour de

Dieu, coiffez-vous autrement. Rentrez-moi ces bouclettes, ces petits frisons. Vous n'êtes pas à Paris ici. Vous êtes en Savoie, à Talloires, dans un hôtel bourgeois. Je ne joue pas à l'actrice, tante, vous le savez. N'ayez pas la touche d'une mère Cardinal!

M"** Larose eut une lippe de désappointement. Elle retint un soupir. Puis, ayant esquissé une grimace admirative :

— Toi, fit-elle, tu arriveras!

Sous le nom de Rosita Vasquez, M"' Berthe Larose avait chanté l'opérette pendant trente ans. Maintenant retirée de la scène, elle laissait un souvenir charmant à de vieux spectateurs, et, à une multitude d'amis, celui d'une bonne fille, accueillante, facile. M"""* Larose ne se plaignait pas de son destin. Elle eût trouvé naturel que sa nièce Emmeline qu'elle avait recueillie, élevée, se fût engagée dans la même voie. Elle était prête à lui donner des conseils pratiques, dénués de la moindre sévérité. La jeune fille décourageait ce bon vouloir. Emmeline détestait le demi-monde qu'elle avait connu petite fille. Elle avouait ime double ambition : devenir une comédienne célèbre et s'allier par son mariage

à une société que sa tante ne se souciait pas de connaître.

— Et voilà, murmura M""* Larose, en finissant d'arranger sa coiffure. Est-ce que je fais assez distingué comme cela?.

Emmeline acquiesça d'un signe. La cloche de l'hôtel, une vieille cloche fêlée d'ancienne abbaye, sonnait le dîner. Les deux femmes traversèrent un cloître aménagé en salon de lecture et gagnèrent la salle à manger où quelques couples s'installaient. L'hôtel du Couvent n'avait encore que très peu de clients. On était aux premiers jours de juillet, la saison commençait à peine. En mangeant son potage. M""' Larose demanda :

— Alors, vrai, tu es partie sans même revoir Mastier?

M"" Morand haussa doucement les épaules.

— Mastier ne compte plus pour moi! Après ma tape au Conservatoire, il m'a été très utile, je n*en disconviens pas. Ce rôle qu'il m'a donné dans sa pièce m'a beaucoup aidée, il m'a permis de signer, pour l'hiver prochain, un engagement au Vaudeville...

— Qui ne te séduisait guère...

— Il n'a rien de magnifique et si je trouve mieux, je le ferai résilier. Mais je le garde en attendant... Que veux-tu maintenant que Mastier fasse pour moi? Qu'il m'entretienne?..,

La tante eut un clignement d'œil.

— Il aurait été plus loin! J'ai interviewé Fissière, sans en avoir l'air, susurra M""* Larose. Fissière avait une peur bleue de voir Mastier divorcer. Et t'épouser.

Emmeline répondit qu'elle n'avait aucun désir d'être M'"'' Mastier. Comme l'on s'étonnait, elle expliqua :

— Je connais la situation du monsieur. S'il quitte sa femme, il devra lui rembourser les trois cent mille francs d'une dot qui est mangée depuis longtemps, faire une pension à sa fille. Il sera obligé d'emprunter, de demander des avances sur ses droits. Et moi je le prendrai avec une situation hypothéquée? Pas si bête! Et puis, non et non, pour beaucoup d'autres motifs! La mère Mastier a énormément de relations. L'événement provoquerait un gros esclandre. Pour un tas de gens, je serais l'aventurière, la mauvaise femme...

Elle se tut. Le garçon s'approchait. Après le

changement de service, ce fut M'"^ Larose qui parla :

— Je te comprends. Tandis que Fissière... Evidemment c'est la grosse situation. Mais difficile à décrocher, l'animal! Un vieux garçon, un vieux Parisien, fûté, sournois...

Agacée, M"*" Morand pianota sur la nappe.

— Si nous parlions d'autre chose, tante, voulez-vous?

Elles passèrent, à voix basse, l'examen des robes voisines. M™° Larose critiquait sans indulgence. La vue qu'offrait sa nièce lui donnait le droit de se montrer difficile. Emmeline était parfaitement habillée. Sa petite et toute simple robe de jersey bleu sombre l'emportait en élégance, en réussite sur toutes les recherches provinciales des autres convives. Il eût fallu d'ailleurs une absolue disgrâce de vêtement pour desservir M"' Morand. Cette longue et souple fille, fine et forte, offrait une telle beauté de lignes, une si rare séduction de visage et de chair, qu'elle aurait rendu seyant un accoutrement ridicule. De la mode, la causerie glissa au commentaire des journaux.

— Gomme nous sommes loin de tout ici!

soupira M"" Larose. Elles sont fraîches, les nouvelles, dans ce pays! Les gazettes de la veille nous arrivent par le bateau de midi...

— Toujours vos journaux, reprocha Emmeline. Vous avez les mêmes goûts que votre concierge de la rue Sainte-Anne. Nous ne sommes pas ici pour lire. Nous nous referons le teint — la cerise, comme vous dites. — Le beau pays! Et qu*il est joliment situé, cet hôtel, entre la montagne et le lac! Et convenablement fréquenté, somme toute. Vous avez raillé la façon de s*habiller des personnes qui sont ici. Que voulez-vous? Elles sont de la bourgeoisie moyenne, elles ont d'autres couturières que les habituées d*Armenonville. Qu'est-ce que cela peut faire? En attendant que je me trouve une place là où j'en convoite une, je préfère ce milieu-là à un entourage de grues, soyez-en bien persuadée.

Les dîneurs se levaient. M™' Larose voulut se lever aussi, Emmeline la retint :

— Pendant que j'y suis... Fissière va venir. Il a été convenu avec lui qu'il ne mangera pas à notre table, qu'il sera, au moins pendant les premiers jours, d'une assiduité relative...

— Fissière est un homme du monde, il sera très correct, affirma la tante.

— J'exige autre chose que de la correction, dit M"" Morand, d'un ton péremptoire. Je tiens à un respect absolu. Vous me ferez un grand plaisir en n'échangeant pas vos souvenirs de théâtre, tous les deux, vos histoires de coulisses, de maillots déchirés... Attendez, je n'ai pas fini : c'est un malin, Fissière. Il plaidera le faux pour savoir le vrai. J'ai la conviction qu'il ignore tout de... de mes petites histoires des débuts. S'il affirme qu'il les connaît, rabrouez-le d'importance; répétez-lui qu'on ne saurait rien me reprocher et menacez-le de ne plus lui adresser la parole au cas où il insisterait...

M"* Larose se fâcha.

— Tu m'ennuies, à la fin! Me prends-tu pour une imbécile? Une vieille bavarde? Quelqu'un qui ne me connaîtrait pas et qui nous entendrait croirait que je t'ai toujours fait du tort! N'est-ce pas moi qui ai tout arrangé pour t'emmener ici, pour que Fissière t'y rejoigne sans que Mastier puisse savoir où nous sommes. Car s'il savait où nous sommes, le gros Mastier, les choses ne se passeraient pas aussi bien que nous le souhai-

tons. Il est fou de toi, cet homme, complètement fouJ Et un violent comme lui, poussé à certaines extrémités...

Le geste nonchalant d'Emmeline signifia : « Je n'ai pas peur de lui! » Elle quitta la salle à manger suivie de sa duègne. Une nuit bleue, scintillante, chaude, exhalait les parfums du jardin. Le lac frémissait à la caresse du vent, berçait la palpitation des étoiles et tout, odeurs, reflets, ombre tiède, composait une si douce et tendre magie que M™^ Larose fut secouée d'un frisson. Sa nièce ne semblait pas émue. Elle était pensive, mais sa méditation disait le calcul, la froide stratégie d'une fille cupide. La vieille chanteuse d'opérette considérait avec admiration, avec tristesse, cette beauté, ce charme qui ne s'étaient jamais grisés d'eux-mêmes, se vouaient au triomphe d'une ambition précise. Elle se rappelait des instants de sa jeunesse, une fugue à Bellagio en compagnie d'un camarade, pauvre, insouciant, enthousiaste. Cette fois-là, parmi tant d'autres, la folle Rosita Vasquez avait laissé à Paris un ami sérieux qu'elle n'était pas certaine de revoir en rentrant.

LA daMë î)ë leurs pensées 21

M™* Larose éprouvait pour la dure Emmeline un respect apitoj^é, une sorte d'effroi. Elle la plaignait d'ignorer l'imprévu, la spontanéité, l'ardeur. Elle murmura :

— C'est dommage!...

Sur la terrasse de l'hôtel du Couvent, à Toinbre légère de la vigne et du chèvrefeuille que nouaient les arceaux, les curieux cherchaient des fauteuils. Il était onze heures et l'on attendait le spectacle du bain. De l'ancienne abbaye, maintenant occupée en toutes ses chambres, sortaient des jeunes gens drapés de peignoirs. Une barque se chargea de garçons turbulents auxquels les mères criaient des recommandations.

— C'est elle!

Le chœur des vieilles dames échangea des murmures réprobateurs. Une petite femme rieuse venait d'apparaître et courait vers l'eau. Avant de plonger elle demeurait cinq bonnes minutes en plein soleil, son manteau tombé, se montrant nue dans une réduction de maillot, une toile d'araignée découpée en bretelles sur le torse, découvrant entièrement les jambes, soulignant l'impudeur d'un corps dodu, criblé de fossettes, duveté de blond. Une longue douairière assura son face-à-main, le replia en déclarant :

— Immonde! Il est stupéfiant de constater que l'on tolère cela.

— Qu'est-ce que c'est que ça? glapissait une matrone. Cette créature?

Un vieux monsieur triste, à redingote de clergyman, fournit des renseignements. Cette créature était algérienne, se nommait M™"' Bonnafois et passait chaque été au Couvent de Talloires depuis six ans.

— Son mari vient la chercher en fin de saison. Un gros homme quelconque, négociant en vins si mes souvenirs sont exacts. II est bien

loti le malheureux! Une flirteuse qui se fait serrer dans les coins par tous les amateurs...

— Et le propriétaire de Thôtel ferme les yeux? grinça la longue douairière.

— Je crois qu'il a des conditions spéciales pour l'approvisionnement de sa cave, dit le vieux monsieur en essuyant son lorgnon. Et il ne faut pas se le dissimuler, mesdames, ajoutat-il non sans aigreur : à notre clientèle de couche-tôt et de buveurs d'eau, il préfère les gens de cet acabit. La Bonnafois a fait payer par ses amoureux pour des centaines de francs de Champagne, d'asti, de gâteaux, de sucreries...

Aux propos fielleux, Fissière, étendu sur une chaise longue, ne prêtait qu'une oreille distraite. Il avait regardé, sans grande curiosité, la baigneuse hardie. Et sans désir. Il ne songeait qu'à un autre corps jaloux de se cacher, à une splendeur qui n'éblouirait jamais le face-à-main de la douairière ni le lorgnon du vieillard à la redingote. Il regarda, comme s'il ne les voyait pas, s'éloigner la barque chargée, les bras blancs et ronds de M'"^ Bonnafois déchirer l'eau verte. Il murmura : « Emmeline. »

— Je suis ici depuis cinq jours, songeait-il, et

me voici au même point qu'après la première visite à Paris! Si je ne brusque pas les choses, elles ne seront pas plus avancées dans un mois qu'aujourd'hui. Cette Morand me fait marcher. Elle veut le mariage, quitte à se f...re de moi en descendant l'escalier de la mairie. Elle ne me laisse qu'un rôle ridicule. Le sigisbée qui véhicule les pliants de ces dames et à qui l'on dit : « Voyons, avez-vous fini? » brutalement, quand il essaie de placer un baiser un peu plus haut que le poignet.

Toujours empressé, heureux lorsqu'il voyait Emmeline, Clément Fissière éprouvait une indicible rancœur dès qu'il était séparé d'elle. Aux moments de solitude, le charme du regard, des gestes n'opérait plus, laissant au désir sa brutalité. Des injures montaient aux lèvres de l'homme. Il estimait avoir trop fait pour se contenter d'aussi minimes compensations.

— J'ai perdu mon temps, bougonnait-il. J'ai joué à Mastier un tour ignoble, si sale que ce n'est pas la peur, c'est la honte qui m'a fait déguerpir de ce restaurant pendant qu'il allait au téléphone... Mastier! Il me semble que je ne pourrai plus le rencontrer! Ne voulant pas

LA DAME DE LEURS PENr^ÉES 27

me trouver sur son chemin, je me sauve ici, dans ce pays où j'espérais trouver une autre Emmeline, plus tendre, abandonnée, en vacances. Et je tombe sur la même pimbêche...

Une ombrelle s'ouvrit au fond du jardin, une large ombrelle gorge de pigeon, qui était celle de M™" Larose. Fissière se retint de ricaner :

— ... Au moins, à Paris, la tante avait quelque saveur. Mais ici, elle tourne à la quakeresse. Elle subit la contagion et ce serait pouffant si ce n'était sinistre! La Rosita, la Vasquez qui s'est déshabillée dans tous les cabinets particuliers du boulevard et des Champs-Elysées, devient une bonne madame, digne, friande de respect. Je parie que si elle n'avait pas été là et qu'elle eût assisté à la scène de tout à l'heure, elle aurait fait chorus!

L'ombrelle aux nuances changeantes se rapprochait. Fissière se leva, salua :

— Avez-vous bien dormi? demanda M"' Larose. Oh! moi, admirablement; ce calme, cette chaleur me donnent un sommeil de plomb. Quant à Emmeline, je n'en parle pas. A son âge...

— Oui, murmura Fissière, à vingt ans...

28 LA DAME DE LEURS PENSl'ZES

— Vingt-trois, mon cher, rectifia la tante. Emmeline n'admet pas les tricheries. Elle ne fraude pas avec son état civil. D'ailleurs, c'est simple, elle ne fraude jamais. C'est la franchise même.

— Certes! approuva Clément.

Cependant, un rien de gouaillerie crispait sa

bouche. M™* Larose s'en aperçut et, maladroitement, s'en étonna :

— Pourquoi, cette tête?

— Cette tête?

— Oui, vous dites « certes » avec une grimace... Non, pas grimace, le mot est trop vif, mais on croirait que vous apportez une restriction.

L'occasion était belle. Fissière se demanda s'il devait la saisir. Il craignait que son impatience ne le portât à brusquer trop. Puis, estimant que jamais peut-être ne se représenterait moment aussi propice, il murmura :

— Une restriction? Moi? Vous vous mépre- ROT. Je reconnais la droiture de M"* Morand. Je l'r.pprécie.

— A la bonne heure!

— Je ne me permettrai qu'une constatation

en passant, un peu mélancolique. Vous la légi^ timerez, vous, qui avez connu le théâtre de naguère, milieu délicieux de fantaisie, de laisser-aller!... Il y a dix ans encore, une jeune artiste aurait eu pour un déjà vieil auteur plus de gentillesse, de... je ne sais pas... Voyez Emmeline. Elle est avec moi comme une farouche vierge craignant un monsieur entreprenant!

M"^ Larose hocha la tête.

— Vous parlez de certaines artistes! De bonnes filles déjà très... renseignées. Celles-là sont encore aujourd'hui ce qu'elles étaient de mon temps. Mais les petites qui avaient à cœur de se garder intactes se défendaient déjà de mon temps de même qu'Emmeline se préserve aujourd'hui. Les mœurs de théâtre n'ont pas changé. Les hommes non plus. Jadis, naguère, à présent, même fatuité... Lorsque vous rencontrez une jeune comédienne qui ne se précipite pas dans votre lit, vous criez au bluff, à la fausse pudeur. Laissez donc! Chacun est maître de son corps, de sa destinée!

Les derniers mots avaient été lancés d'une voix aigre. Fissière ne s'émut pas. Il s'appliqua à allumer très lentement une cigarette, puis, son

regard insistant sur les yeux de son interlocutrice :

— Que voulez-vous? fit-il. Je suis la méfiance même. 11 y a une légende, celle de la chaste enfant que l'on embrasse, que Ton palpe sur la scène et que l'on respecte dans les coulisses ou à la ville, la légende de la sainte qui traverse le feu sans se brûler. Eh bien! moi, je n'y crois pas!... Oui, je sais, il y a celles qui n'ont aucun tempérament. Mais accordez-leur au moins des curiosités! Ou admettez qu'elles sont tenues à certaines complaisances. Autre chose! poursuivit-il en levant un index et en articulant mieux. Pourquoi cette hypocrisie? Feindre des émois que l'on n'éprouverait pas? Etre à la fois trompeuse et dupe? Comprenez-vous cela, vous qui avez été Rosita Vasquez?... Non, ma chère amie, et trois fois non. Ou bien l'on est actrice et alors on admet l'enseignement de la meilleure école, celle de la vie, ou bien l'on épouse un employé dont on reprise les chaussettes... La vieille dame sourit.

— Conclusion! fit-elle.

Elle n'acheva pas. Clément questionna :

— Conclusion?

M"** Larose fermait son ombrelle, s'asseyait :

— Non! Je ne la dirai pas la conclusion. Peut-être vous vexerait-elle... N'insistez pas. Et laissez ma nièce agir selon sa guise. Vous avez votre opinion, elle a la sienne. La divergence ne vous empêche pas de rester d'excellents camarades. Si sa... froideur vous donne à craindre une mauvaise interprétation de vos rôles, ne lui confiez rien à jouer...

De ses deux mains tendues, Fissière protesta :

— Ma bonne amie!

— ... Elle a d'autres auteurs...

— ... Parfaitement ! Mastier ! C'est de Mastier que vous avez voulu parler, n'est-ce pas? lança l'homme, agressif.

— De celui-là et de tant d'autres. Allons, né soyez pas d'aussi méchante humeur. Regardez sortir de l'eau le scandale de l'hôtel. Elle est bien faite, la mâtine. Elle a une gorge! Des membres! Et je me suis laissé dire qu'elle n'était pas précisément inaccessible. Qu'est-ce que vous attendez, Fissière? Il n'y a pas un garçon plus élégant que vous à l'hôtel ! Votre renom d'écrivain, vos bonnes fortunes, ce sont des atouts, cela!

Elle baissa le ton. Des groupes s'approchaient. Clément ne put utiliser la riposte préparée. Il conçut un violent dépit. Toute sa finesse n'avait pu vaincre la placidité, la rouerie bonasse de la vieille chanteuse qui, après avoir étourdîment prêté le flanc à une attaque, voyait le combat se terminer à son avantage. Il allégua la nécessité de se laver les mains, se dirigea vers sa chambre, grimpa l'escalier que les petits pieds de l'alerte M""' Bonnafois avaient marqué de leurs plantes mouillées.

Le brusque départ de Fissière confirmait la trahison. Mastier crut étouffer de rage. Il quitta le Richelieu, marcha longtemps à travers la foule, sans voir, sans but. Il se réveilla, pour ainsi dire, bien loin de son point de départ : aux Champs-Elysées. Là, il s'assit sur le premier banc rencontré, tenta de se ressaisir.

A la première fureur, un sentiment de surprise, d'écœurement succédait. Fissière, commettre une vilenie pareille? Ce n'était pas

croyable et pourtant cela était! Mastier murmura :

— Lui! Pourquoi?

Il n'avait jamais rencontré Fissière chez Emmeline. Fissière s'était toujours montré bon camarade. Il n*avait jamais mis à profit de nombreuses occasions de nuire à son confrère. Que signifiait cette animosité subite, cette hypocrisie?

— Je vais aller voir Emmeline.

Georges Mastier cria l'adresse à un chauffeur, monta dans le taxi encore en marche. Le miroir de la voiture lui donna la constatation désagréable d'un visage congestionné, d'une cravate à demi dénouée. Mastier maudit son âge où les sentiments violents, amour, colère, enlaidissent, rabaissent. Dès qu'il put voir les fenêtres de Rosita Vasquez et de Mlle Morand, il se pencha. Les volets étaient clos. Dans le vestibule de l'immeuble, un guichet s'ouvrit au passage de Georges.

— Monsieur...

— Qu'y a-t-il?

— C'est pour éviter les quatre étages à Mon-

sieur. L'ascenseur ne fonctionne pas! Monsieur venait voir ces dames?

— Oui.

— Ces dames sont parties.

Mastier eut un tel geste que la concierge cessa de sourire.

— Parties? Depuis quand?

— Depuis avant-hier soir...

Le visiteur s'épongeait le front et d'une voix rauque :

— Comment, comment, depuis avant-hier soir?... Avant-hier, à quatre heures de l'aprèsmidi, j'étais ici, et...

Il se mordit la lèvre, regrettant son manque de sang-froid, reprit vivement :

— En eff*^i, oui, en effet, ces dames avaient des projets. Je me souviens. Et même, ajoutat-il en s'efforçant de prendre un accent de bonne humeur. M"** Vasquez m'avait dit de m'adresser à vous. Madame, pour que vous me donniez son adresse exacte.

Une lueur ironique glissa sur les yeux de la femme :

— Ah! pour ça. Monsieur... on ne m'a rien dit à moi. J'ai du courrier depuis hier et je ne

sais même pas où le faire suivre... Oh! Monsieur pourrait me donner dix fois plus, cria-t-elle, comme Georges tendait brutalement un billet, je ne serais pas mieux renseignée...

Déjà Mastier s'éloignait à grands pas. Il traversa la rue du Quatre-Septembre, entra dans un bar, appela un garçon, lui chuchota quelques phrases à l'oreille. Puis, stupide, essoufflé, s'installa devant un porto, attendit une demi-heure. Le garçon revint, se pencha :

— Chez la dame, on ne répond pas. Chez M. Fissière, pas moyen de savoir. On dit qu'il est parti aujourd'hui, après déjeuner, sans repasser par chez lui...

— On savait chez lui qu'il devait partir?

— D'après ce que j'ai compris, oui, monsieur Mastier, on le savait!

— Merci, tenez pour vous.

Georges se carra sur la banquette et ferma les yeux. La souffrance qui le prenait se traduisait physiquement. Une douleur lui serrait la nuque et les genoux. La jalousie, l'humiliation l'oppressaient. On ne voulait plus de lui, on le dupait par surcroît. Les amoureux voyageaient

ensemble sous le regard attendri de la vieille proxénète.

Peut-être, à ce moment même, Fissière racontait-il avec un bon gros rire l'histoire du déjeuner? Mastier ferma les poings. Autour de lui, des couples se serraient, des murmures aux inflexions tendres caressaient des joues. Deux jeunes gens se levèrent, partirent, légers, une femme prit leur place, une femme dont la venue avait fait tressaillir Mastier. Elle avait le même port, la même démarche qu'Emmeline, elle était aussi sobrement, élégamment habillée que M"" Morand, elle semblait avoir les mêmes cheveux, le même teint. Quand elle s'assit en pleine lumière et souleva sa voilette, Georges aperçut, flétrissant un visage sans doute admirable naguère, de terribles marques de fatigue, de vieillesse qu'un maquillage savant rendait plus cruelles encore. Il parut à Mastier que c'était un symbole de revanche qui venait se placer devant lui. Ainsi, dans quinze ans, vingt ans, serait Emmeline. Il se plaisait à reporter sur le visage aimé la boursouflure des yeux, les sillons des rides, l'affaissement de la bouche. Mais il avait beau s'obstiner, il ne parvenait pas à

ternir l'image radieuse. Plus il cherchait à en éteindre la flamme dans son souvenir, plus les chers yeux brillaient et le brûlaient. Soudain, comme halluciné, il vit nettement Emmeline, une certaine manière qu'elle avait de pincer ses lèvres, et, près de la bouche, la moustache rude de Fissière. Il se mit debout, il s'en alla :

— Quatre heures!

Mastier se souvint qu'il avait fixé un rendezvous chez lui pour quatre heures et demie. Il tenait à sa réputation d'homme exact et mesura sa détresse en comprenant qu'il lui serait impossible de parler d'autre chose que de son amour, de sa haine, de ces deux sentiments qui se mélangaient dans son cœur. Il marcha longuement, jusqu'à la fatigue, au hasard, méditant une lettre à Emmeline, lettre d'injures, de prière. Il voulait offrir le mariage, vanter sa situation; il choisissait les termes, allait jusqu'à murmurer des bribes de phrases, insoucieux des regards narquois. Enfin, las, il pénétra dans un café sans clients, demanda un buvard, écrivit, déchira, écrivit derechef. Il venait de barrer rageusement sa dernière version, lorsqu'il regarda la pendule. Huit heures allaient y sonner.

Il fit téléphoner chez lui qu*il ne rentrerait pas dîner. Il cherchait où trouver quelqu'un qui lui parlât d'Emmeline ou pût le renseigner sur le départ impromptu. Un nom le frappa comme il parcourait distraitement un courrier de théâtres : Simone Cortil. Simone, danseuse de music-hall, était apparentée à Rosita Vasquez. Elle fréquentait chez la vieille chanteuse et simulait, pour M"* Morand qu'elle calomniait partout ailleurs, une grande admiration : « J'irai voir la petite Cortil ce soir même, se promit Georges. Où est-elle? Au Grand Alcazar. J'y vais. »

Il n'avait pas faim. Il prit un autobus qui grimpait vers le boulevard de Clichy, et, sur les talons d'une demi-douzaine de girls qui se bousculaient, criaient leurs craintes d'être en retard, il tourna la vis d'un escalier qui menait à des loges d'artistes.

Dans un couloir où la chaleur suffoquait et se mêlaient des odeurs de gaz, de sueur, de parfums violents, Mastier finit par découvrir une carte : « Simone Cortil ». Il frappa. On le pria de dire son nom, après quoi on lui ouvrit sans le faire attendre. La danseuse nourrissait Tarn-

bition de jouer la comédie et la visite d*un auteur assurait son espoir :

— C'est gentil! Bonne surprise... Mais quel hasard, vous?

Et Simone, attendant la réponse, se remit aux mains de son habilleuse qui la frictionnait au gant de crin. Décoiffée, le torse nu et rougi, la figure et le cou enduits de cold-cream, la fausse amie d'Emmeline ne montrait aucune coquetterie. Mais elle eut un large sourire de satisfaction lorsque, mentant sans vergogne, Georges déclara :

— Ce n*est pas le hasard! Je vous ai vue hier soir. J'ai applaudi. Vos danses sont parfaites. Et je suis revenu aujourd'hui pour vous apporter mes compliments!

— Merci, dit Simone, mais vous ne me faites pas plaisir... Moi, maintenant, la danse j'en ai jusque-là, ça me rase. Ah! je voudrais, tenez, la comédie!... J'étais au Français, la semaine dernière. Bon Dieu, ce que toutes ces poseuses jouent mal. Pas de naturel ! C'est artificiel, guindé! 11 me semble que si je m'en mêlais...

Mastier, imperturbable, approuva. Il parla d'une comédie qu'il avait en train.

' — Elle comporte un joli rôle, original, demandant de la fantaisie, de l'enjouement. Tout à fait votre genre.

La petite femme se rengorgea :

— Vous me le donneriez? Vous auriez confiance?

— Je vous crois! Tenez, je viendrai vous en reparler l'un de ces jours. Car il faut que je vienne ici pour vous voir maintenant que nous ne pouvons plus nous rencontrer chez Rosita. A propos, Emmeline, avez-vous de ses nouvelles?

— Non, je sais qu'elle est partie, j'ai téléphoné hier à sa concierge.

— Vous savez qui l'accompagne dans son voyage? demanda Georges avec la voix et l'attitude d'un monsieur désintéressé.

— Eh bien, mais, Rosita?

— Et Fissièreî

Simone eut une moue méprisante :

— Pas très sympathique, le compagnon! Et elle se fait des idées sur ce type-là. Elle s'imagine qu'il l'épousera.

— Alors, elle lui tient la dragée haute?

La réputation de vertu dont on parait Emmeline agaçait la danseuse. Elle pouffa :

— Vous êtes naïfs, vous autres, les hommes! Vous êtes épatants! Je le connais, moi, le Fissière, c'est lui qui m'a écrit mon premier sketch, oh oui, je le connais, et si vous pensez qu'il se contente d'un baiser sur un gant... Et mam'zelle Morand ! Entre nous — vous, vous êtes un copain pour elle, vous lui faisiez une cour à la blague...

— Voyons! eut la force de crier Mastier.

— ... Elle n'est pas gelée, la petite, je vous en réponds. J'ai eu ses confidences. En somme, croyez-moi : gentille, Emmeline! C'est une amie de toujours, je l'adore et celui qui dirait du mal d'elle ici recevrait ce litre d'eau de Cologne à travers la figure... Mais pas artiste pour deux ronds, arriviste, ça oui, et tous les moyens lui seront bons pour parvenir, les honnêtes... et les autres... Madame Jules, vite mon voile, ça va être à moi, voilà le défilé des biscuits qui commence... Oui, mon cher monsieur Mastier, elle fera ce qu'il faudra et voulez-vous que je vous dise : elle a raison! Moi je n'ai jamais pu agir que franchement. C'est une question de nature, on ne se refait pas. Ça n'empêche que quand je vois une camarade se débrouiller, même d'une manière assez sale, je l'approuve!

— Parbleu!... A propos, savez-vous où ils se cachent, ces tourtereaux?

— Ils se sont bien gardé de donner leur adresse. Mais j'ai réussi à la dégotter quand même. Rosita est partie en me devant trente louis dont j'ai besoin, et à personne, pas même à la pipelette, elle n'a dit où elle allait. Seulement, je connais ma toquée. Il y a, rue Lepic, une cartomancienne qui lui « tire >> sa semaine et qui lui envoie le résultat... Excusez-moi, c'est à moi, je me sauve.

Cachant ses mains tremblantes dans ses poches, Mastier questionnait plus nerveusement qu'il ne l'eût voulu :

— Alors, elles sont? Où sont-elles?

— C*est-ha vous, mademoiselle Cortil! hurlait une voix de basse.

— On y va, répondit Simone.

Et, déjà dans le couloir, elle cria pour Georges:

— Talloires. Lac d'Annecy.

— As-tu un livre à me prêter?

Rosita Vasquez, hérissée de bigoudis, drapée dans un peignoir à fleurs jaunes, entrait chez sa nièce. Un geste lui répondit. Rosita bouscula des reliures :

— De Kant à Nietzsche... oh! Seigneur! Et ça? La psychologie de Stendhal. Pas pour moi. François le Champi, j'ai lu ce machin-là quand j'avais vingt ans. La deuxième guerre punique... La pathologie des émotions. C'est fou! Ce que ça doit être amusant ces petits bouquins!

Emmeline eut un mouvement nerveux. Elle dit» aigrement :

— Chacun son goût ! Vous n'aviez qu*à mettre les œuvres complètes de Paul de Kock dans une des malles!

M"*' Larose s'assit :

— Ma petite fille! Qu'est-ce qui te prend? Tu n'as pas desserré les dents de tout l'après-dîner et maintenant...

— Maintenant, vous devriez bien me laisser tranquille! vous avez bien remarqué que j'étais ennuyée. Vous savez bien que si je ne vous dis rien c'est parce que je ne veux rien vous dire. Vous sentez que j'ai besoin de calme, de solitude. Alors pourquoi venez-vous sous un prétexte qui n'en est pas un...

— Comment?

— Oui, il vous reste encore deux ou trois romans qui ne sont même pas coupés !

M"* Morand achevait de se déshabiller. Elle passa une longue chemise de nuit, s'enveloppa d'un kimono, s'étendit. M™* Larose s'était levée. Elle dit, très tendrement :

— Voyons, Line! Tu vas être plus gentille. Ce serait idiot de t'enfermer dans une préoccupa-

tion, un chagrin. Tu m'as donné l'habitude de tes confidences. Je puis... t'aider d'un conseil. Bien que ta manière d'envisager l'existence ne soit pas celle que j'ai eue...

Un sourire impertinent durcit le visage d'Emmeline. La vieille chanteuse continuait, sans se troubler :

— Ou à cause de cela, parfaitement, je suis à même de t'entendre et de te répondre.

M"^ Morand leva une main, la laissa retomber mollement sur le lit.

— Je n'étudie pas Kant, poursuivit M""^ Larose. Ton Nietzsche, dont on a tant rebattu les oreilles des gens, je l'ai connu à Nice, c'était un malade, ce bonhomme-là, et sa tête ne m'inspirait pas confiance... Je veux dire, mon petit, que j'en sais au moins autant que tous tes philosophes pour ce qui te tracasse. Ce n'est pas compliqué. Nous venons ici, Fissière nous rejoint, il continue sa cour. Tu le fais marcher pendant quinze jours, vingt jours...

Emmeline sursauta :

— Tante, je vous en prie. Vous avez des façons de parler!

^- Nous sommes entre nous. Tu t'attends à

une demande eu mariage et le monsieur, lui, s'offre tout simplement à t'entretenir en assurant ta carrière. Tu l'envoies promener. Et depuis hier, il essaie de te ramener à de meilleurs sentiments en flirtant avec la fameuse Algérienne, la Bonnafois.

M"^ Morand semblait ne pas écouter. La vieille dame se moucha et reprit :

— C'est le coup classique! S'il y avait des écoles pour ces choses-là, on l'enseignerait au cours élémentaire. Et cette manœuvre t'affecte^ Je ne te reconnais pas.

— M'affecter? moi? Vous voulez rire, j'imagine, précipita la jeune femme. Est-ce que vous pensez que je puisse avoir un sentiment quelconque pour ce Fissière?

— Il n'y a que du dépit dans ton cas, c'est entendu! Et je te trouve bien sotte de le laisser voir. Car cela se voit, je te l'affirme, insistait M"* Larose comme Emmeline niait par de violents signes de tête. Je l'ai remarqué, moi qui te parle. Et Fissière donc! Il rayonne, le monsieur... Maintenant, te voilà prévenue, je te laisse avec la PsJjcholofjie de Stendhal.

Et très digne, raidie dans son peignoir, la tante

se dirigea vers sa chambre. D'un bond, M'" Morand la rejoignit :

— Excusez-moi! C'est vrai, j'ai eu un mouvement d'humeur. Vous avez eu raison de me parler comme vous venez de le faire... Oui, je l'avoue, ce soir, j'étais désemparée. Je... je doutais de moi...

— Douter de toi!

L'exclamation était indignée. M""* Larose promenait son regard de la magnifique chevelure qui casquait sa nièce, à la gorge dure et blanche libre sous la chemise, aux bras purs qui sortaient du kimono. Elle caressa les belles joues, un peu chaudes :

— Tu es folle! Je te défends de manquer de confiance!... Et tu auras ta victoire quand tu le voudras. Les jeunes gens charmants ne manquent pas à l'hôtel. Tu n'as qu'à écouter plus attentivement les sornettes de l'un d'entre eux, et tu remarqueras après la tête du nouveau soupirant de l'Algérienne. Embrasse-moi. Et endorstoi!

Emmeline, rassérénée, indiqua la fenêtre du doic^'t :

— Mcndormir? Tant que ces autos feront ce bruit!

— Le fait est... Pourquoi toutes ces voitures, à cette heure?

Depuis un moment, sur le terre-plein qui dominait le lac en contre-bas de l'hôtel, une dizaine de phares croisaient leurs éclairs, les moteurs, subissant de brusques accélérations, arrêtés, puis remis en marche, troublaient le silence habituel. Des couloirs voisins, quelques rumeurs parvinrent. M""* Larose sursauta. On frappait à la porte :

— Qui est là? demanda M"* Morand.

— Ouvre, ma petite Line, ouvre ! cria une voix féminine. C'est Jeanne. Quelle Jeanne? Jeanne Goubet, la seule, la vraie!

— Jeanne Goubet! s'exclama la tante.

Elle se hâta, et, bientôt, une grande et forte fille à tailleur gris, à jupe courte, chaussée de solides bottes fauves, bondissait dans la pièce, sautait au cou des deux femmes, criait :

— Une surprise, hein? Vous vous couchez déjà? On peut dire que vous en devenez de la cambrouse! Maman Larose, je t'adore avec tes petits fers sur le crâne. Cachottières, toutes les

deux! Dire qu'il faut le ciné pour qu'on se retrouve...

Elle bousculait la tante et la nièce, se déclarait exténuée, sautait comme un jeune chevreau, s'extasiait devant un flacon de parfum, interrompait dix fois ses histoires et les autres ne s'étonnaient pas. Jeanne Goubet, ex-pensionnaire de la Comédie-Française, était d'une pétulance que la scène n'avait jamais pu dompter. Seul, le cinéma, en ses rôles acrobatiques, convenait à la turbulente actrice. Il fallait à ce tempérament les chevauchées, les fuites et les poursuites sur les toits, les chutes dans l'eau, les précipices traversés à la corde par la force des poignets. Quand elle eut jeté son premier feu, qu'on l'eut contrainte de s'asseoir, Jeanne expliqua :

— Nous tournons un film ici, demain matin, une idiotie (elle eut un mot moins correct), mais faut pas se plaindre, il y a du sport ! La torpédo, la longue grise, tombe dans la flotte avec moi au volant, puis je me sécherai en courant à travers les rochers, sur une montagne tout près d'ici, une montagne qui a un nom à coucher dehors... Ça, coucher dehors, ça a bien failli nous arriver ! En voilà un hôtel I Pas une place ; nous

allons probablement en écraser dans nos bagnoles. Non, ma petite Line, ton lit est trop étroit, merci pour l'intention. Je crois, d'ailleurs, qu'on va me trouver un coin chez l'habitant.

M"^ Larose demanda, un peu étourdie par ce verbiage et le vacarme incessant des voitures :

— Comment, dès votre arrivée, avez-vous appris que Line et moi...

— Il y a longtemps que je sais votre présence en ces lieux, dit Jeanne en parodiant un solennel tragédien du Français... Tout Paris est au courant, mes bonnes dames ! J'ignore comment votre aimable parente Simone Gortil s'est débrouillée, mais dès qu'elle a su que vous étiez parties et avec l'intention que personne ne sache où vous alliez, cette douce amie s'est procuré votre adresse, elle la donne à tout le monde, même aux gens qui ne la demandent pas. Elle l'afficherait si elle osait.

Emmeline serra les dents. La tante leva au plafond des yeux implorants, gémit : « Cette fourbe! » puis détourna la conversation :

— Oui, nous sommes des recluses! fit-elle gaîment. Vous allez nous donner des nouvelles!

Elle voulait amener Jeanne à parler de Mas-

tîer. Elle y arriva. Jeanne joignit les mains. Ce pauvre Mastier venait de recevoir « un coup dur w. Sa fille relevait à peine d'une crise d'appendicite des plus sévères.

— Et je ne la crois pas encore hors de danger! Le père a vieilli de vingt ans. Vous savez que nous habitons le même quartier. Je l'ai rencontré la veille de notre départ. Il est tout blanc, amaigri, j'ai bien failli ne pas le reconnaître.

Un silence gêné plana quelques minutes.

Jeanne, soudain, tira sa montre :

— Je me sauve. A demain. C'est à neuf heures le saut dans le lac. Venez regarder ça! Le spectacle vous changera de mes petites exhibitions rue de Richelieu. Dis, maman Larose, tu te rappelles quand je jouais Aricie et que tu m'apportais des pralines, tu sais, celles que j'aime, les énormes, les fondantes? Il n'y en a pas à Talloires? C'est bien ma veine! Endormez-vous, et qu'un heureux songe, et cœtera...

Quand Emmeline et sa tante furent seules. Elles s'entre-regardèrent sans mot dire. Enfin, timidement. M"* Larose risqua :

— Cette dégoûtation de Simone!

— Je pense que cette fois la leçon sera bonne,

dit sèchement M"* Morand et que vous ne la recevrez plus, la fille Cortil! Un événement a empêché Mastier de venir ici. Oh ! il n'aurait pas cause de scandale, mais sa présence eût été gênante iout de même. Pourquoi prenez-vous cet air de commisération?

La tante secoua ses bigoudis :

— Je pense à ce pauvre vieux. Une fille malade! Il l'aimait, sa fille. Il l'aime. Il doit êtit* bouleversé.

Les yeux d'Emmeline ne trahirent pas ïo moindre émoi. La belle fille allongea une lippe dédaigneuse •.

— Que voulez- vous? C'est la vie!

Chaque été, les clients de Thôtel du Couvent se scindaient en trois groupes. Celui des courtisans de M"* Bonnafois, des jeunes femmes qu'entraînait l'exemple de l'Algérienne. On lui donnait le nom peu recherché de : la Bande Joyeuse. Puis venaient — ou plutôt suivaient de loin — les austères, les commentateurs sans indulgence, vieillards, bourgeois attardés. Enfin, disséminés, les indifférents, ceux qui, ne se souciant pas plus de suivre les premiers que de gloser avec les seconds, laissaient faire et dire, par indulgence ou paresse*

Un refus d'Emmeline avait enrôlé le plus déterminé des neutres dans la première troupe. Fissière ne quittait plus M°*" Bonnafois. Il gardait à M"* Morand et à sa tante une courtoisie parfaite, quelques mots aimables. Ses devoirs de politesse remplis, il courait rejoindre la femme du négociant en vins, la suivait à la promenade. Il jetait le peignoir sur les rondes épaules quand la peu chaste baigneuse sortait du lac. Clément Fissière s'appliquait à jouer son rôle. Il attendait de sa petite comédie les meilleurs résultats, une attitude analogue ayant maintes fois assuré son triomphe. Il ne se disait pas qu'il était à un âge où cette désinvolture entraîne quelque ridicule. Sans se croire aimé d'Emmeline, Fissière se persuadait que la belle comédienne lui vouait de la tendresse.

— Elle me reviendra, se répétait-il. C'est elle qui les fera, les premiers pas!

M"** Morand, la nuit que vint Jeanne Goubet, ne s'abandonna que fort tard au sommeil. Ce que lui avait dit M°" Larose la troublait. Trouver un flirt à l'hôtel? Cela semblait difficile. Emmeline passa mentalement en vue tous les célibataires logés dans la vieille abbaye. Un seul lui

parut digne de l'emploi : un jeune vicomte élégant, mélancolique, toujours suivi d'une jolie chienne épagneul. Elle l'élut, se promit de commencer les travaux d'approche dès le lendemain.

Le lendemain, le réveil fut matinal pour tout le monde. Les hommes de la tournée qui avaient passé la nuit dans les voitures manifestèrent leur mécontentement en tournant, dès l'aube, les manivelles de leurs klaxons, lancèrent du pain aux cygnes en hurlant des vers de Lamartine. A huit heures. M"* Morand se leva, commença une toilette soignée. Elle s'installait devant sa coiffeuse lorsque retentit une voix féminine bien connue sur le terre-plein où Ton avait rangé les autos :

— Allons, la Bande. Dépêchons-nous! Clément, où est-il? Ah! vous voilà! Venez voir ces châssis.

De sa fenêtre, Emmeline aperçut M""* Bonnafois et Fissière penchés sur les capots. L'auteur dramatique soulevait les rideaux de métal, prenait un air entendu pour fournir des explications. Sans aucune amertume, M"^ Morand pouffa de rire. Clément lui semblait grotesque et son costume ne contribuait pas médiocrement à cette impression. Le quadragénaire vêtu de blanc, son

veston serré à la taille, était habillé à la manière de ces jouvenceaux que promènent des courtisanes trop mûres. Ayant terminé sa visite des moteurs, il aperçut Jeanne Goubet causant avec un homme jeune, barbu, de mise fort négligée — quelque comparse de la troupe, imagina Emmeline — et se précipita pour la saluer.

Il était parti, avait rejoint M*"* Bonnafois, lorsqu'Emmeline prête, parée, vint serrer la main de Jeanne. Celle-ci frappa sur l'épaule de son compagnon :

— Je te présente ce vieux Pierre Beauceron, dit-elle, rencontré ici. Un habitant du pays. Un poète. J'ai créé sa première et dernière pièce à rOdéon, il y a déjà une paye. L'Heure élue, œuvre en un acte en vers et en trois représentations. Un four noir, mon petit... Oh! l'auteur ne se fait aucune illusion, poursuivit Jeanne comme Emmeline réprimait un geste. Il sait aussi que j'aime bien ce qu'il écrit, c'est savoureux, c'est original, ça n'a pas plu, sa machine, parce que ça manquait de banalité, voilà tout!... Le succès, il l'aura quand il se décidera à publier un livre de poèmes.

Beauççron ricana ;

— Si VOUS croyez que je vais me donner cette peine! A quoi bon?

M"* Morand considérait sans indulgence le désabusé. L'ambitieuse méprisait le découragement. Elle n'aimait pas les hommes mal vêtus et le panama terni de Beauceron, sa veste d'alpaga déteint, son pantalon déformé, ses chaussures lourdes et poussiéreuses exprimaient un dédain de la tenue qui choquait Emmeline comme le plus brutal manquement aux usages. Le poète, lui, n'éprouvait aucune gêne. Il roulait à doigts fermes une cigarette de gros tabac.

— Alors, vraiment, questionna Jeanne, vous ne quittez jamais Talloires, mon vieux Pierre?

— Jamais.

— L'hiver?

— Surtout l'hiver. Il ne me déplaît qu'en été, le pays, quand les hôtels se garnissent.

— Merci pour les liôtes, murmura Emmeline. Beauceron ne releva pas cette réplique à son

impertinence. Il fit voir à flanc de coteau une petite maison rongée de vigne vierge.

— J'habite là. Tout seul. J'écris pour moi. Je lis, je fume, je me promène. Une femme du pays

s'occupe de ma cuisine, de mon ménage. Je ne m'ennuie pas un seul instant.

Jeanne Goubet joignit les mains :

— Seigneur! Si j'étais obligée de mener une existence pareille, je crèverais au bout de quinze jours! Et toi, Emmeline? Toi, c'est autre chose. Il te faut le monde, la considération, prononça l'actrice avec emphase. Au Conservatoire, tu n'avais déjà que cette préoccupation : faire distingué. Ah! tes gants gris à baguettes noires et tes regards courroucés quand un copain te tutoyait! Tiens, je me souviens...

— Je t'en prie! coupa M"* Morand très sèchement. Mais Jeanne avait tourné la tête et s'occupait d'un autre sujet :

— Regarde ce daim de Fissière! s'exclama-tellc. Là-bas, tout près de cette personne assez voyante! Toujours costumé pour objectif de magazine mondain. Quel agacement! Quel dommage que l'on ne puisse pas pétrir deux êtres afin d'obtenir, par exemple, un Beauceron parisien et un Fissière moins sec, avec un peu de rusticité... Oui, mon père Pierre, tu n'es qu'un sauvage !

LA 1)AMe t)È LÊtTRS t'ÈMsÉES éi

Un petit homme bedomiant qui agitait des feuillets accourait en criant :

— Eh ben quoi? Jeanne?

— Je viens.

Et la bavarde se précipita laissant Emmeline et Beauceron tête-à-tête. Le poète risqua une phrase de civilité :

— Est-ce que vous vous plaisez ici, Mademoiselle?

La jeune femme pinça les lèvres :

~ Je m'y repose.

Elle avait envie d'ajouter quelques mots pour souligner la boutade de tout à l'heure, l'allusion aux gêneurs de la saison. Elle s'abstint. C'eût été faire trop d'honneur à cette espèce de paysan. Lui, semblait caresser le paysage d'un geste tendre :

— Beau pays! Trop joli même dans ces moisci. Trop de bleu, de vert ! Fade parfois comme les romans de Theuriet qu'il a inspirés. Mais l'automne!... Et aux premières neiges! Ou par un janvier dépouillé, sec!...

M"^ Morand écoutait, imperturbable. Elle attendait le moment où le poète se livrerait à son lyrisme. Alors, coupant le commentaire au plus

vif, elle saluerait Beauceron, lui tournerait le dos. L'occasion ne s'offrit pas. Beauceron considérait fixement le lac en tourmentant sa barbe. Enfin, sans ajouter un mot, il salua Emmeline et s'éloigna dans la direction de son gîte. Il ne se souciait pas du spectacle d'avant-écran qu'allait donner la troupe.

— Un rustre! se dit M"* Morand.

Le soleil devenait gênant. Elle ouvrit son ombrelle, se promena le long des fusains qui limitaient la propriété du Couvent. M""* Larose ne venait pas. Ses maquillages du matin ressortissaient à une cuisine compliquée. Emmeline soupira. Elle irait seule admirer les prouesses de Jeanne Goubet. Elle prit le chemin qui menait au débarcadère.

Assis sur un tronc d'arbre à côté de l'Algérienne, Fissière se mit à siffloter. Il voyait venir Emmeline. Il voulait masquer l'émoi que lui causaient la démarche fière et souple, le regard de M"' Morand. Emmeline coiffée d'un chapeau de paille blanc, sans rubans, sans fleur, nu, osait une robe de toile blanche, unie, montante, d'une incroyable sévérité et qui éclipsait les dentelles et les bijoux de M"* Bonnafois. Clément avait peine

à garder son attitude désinvolte. Il entendait encore une conversation, amorcée à la fin d'une promenade, celle où, las d'attendre, à bout de désir, il avait adressé à la comédienne l'offre bientôt repoussée. Quand M"* Morand ne fut plus qu'à quelques pas de lui, il se leva, salua, mais il eut besoin, pour ne pas trembler, de fixer toute son énergie.

— Allons! dit M""' Bonnafois. On prépare l'auto. Gomme cela va être amusant. Je vais voir ! Qui m'aime me suive!

— Alors, décidément, le vicomte? questionna M"^" Larose.

Emmeline eut un frisson de découragement.

— Il est trop bête! Vraiment trop! Je ne suis pas exigeante, je vous assure... Pour ce que j'en voulais faire de ce malheureux!... Mais depuis huit jours, car il y a exactement huit jours que Goubet a plongé, je me rends compte, j'étudie. Et je renonce!

Les deux femmes rentraient d'une promenade

en montagne. Avant de regagner l'hôtel, elles s'étaient assises dans l'herbe, au bord d'un chemin pierreux. Elles fixaient des yeux le golfe étroit, sans bienveillance. Le décor leur apparaissait celui d'une comédie manquée. M"* Morand ramenait constamment son regard sur le jardin de l'hôtel, y cherchant un banc où chaque soir M™' Bonnafois et Clément Fissière s'asseyaient tout près l'un de l'autre. Elle soupira :

— J'aurais dû mieux déchiffrer les intentions de cet homme, avant de quitter Paris. Je suis venue ici sans être certaine... Il est vrai que, làbas, Mastier devenait impossible.

— Impossible! fît M""^ Larose en écho.

Emmeline continuait :

— Je me demande si je ne ferais pas mieux de m'en aller. Oui, ne plus penser à tout cela, me reposer réellement dans quelque coin. Puis, en septembre, retrouver Paris. Et l'on verra bien!

La tante souscrivait au projet. Elle en avait assez de ce Talloires.

— D'ailleurs, confia-t-elle, s'en aller, ce serait le meilleur moyen de punir ce Fissière. Prenons une décision tout de suite, Emmeline. Quand partons-nous? '

M"' Morand hésitait. Elle finit par dire :

— Attendez. Ni demain, ni après-demain. Peutêtre la semaine prochaine. Il nous faut choisir une autre villégiature, cela demande quelque réflexion... Oh! vous, je sais bien, vous fourreriez tout pêle-mêle dans les sacs, chaussures, linge, robes, trousses, chapeaux et en route pour le premier « les Bains » venu, au hasard de l'indicateur...

— C'est charmant, l'imprévu...

— Cela dépend des caractères. Moi je trouve cela irritant au possible!

Et Emmeline se mordit la lèvre. Ses déceptions l'aigrissaient. M™^ Larose leva les yeux au ciel. La chanteuse regrettait Paris, sa petite cour d'amies potinières et d'anciens admirateurs, vieux rats de coulisses aussi médisants que les femmes de leur âge. Elle se leva, secoua sa robe en murmurant :

— Très bien, mon petit, nous étudierons. Viens-tu? Il commence à faire frais.

Toutes deux reprirent leur route. Leur retour fut morne, et morose leur dîner. A certaines tables, par contre, la gaité croisait des exclamations, des cris. M"* Bonnafois sortit, après le des-

sert, en esquissant un tango. Fissière se précipita derrière elle et, à leur suite, partirent deux jeunes mariés, les Vauchel, hôtes récents et tapageurs qui s'étaient enrôlés dans la Bande le lendemain de leur arrivée.

— Je sais où ils vont, fit M"' Larose, un œil cligné. Ils prennent leur café sous la tonnelle, celle du frêne pleureur. Et sur la terrasse audessus d'eux, dans la nuit, on entend absolument tout ce qu'ils racontent. Si les pères et mères la Morale de l'hôtel ne se couchaient pas d'aussi bonne heure, ils auraient signalé cette étourderie et ne manqueraient pas une occasion de s'édifier. Où vas-tu? Faire un tour? Prends ton châle. Moi je monte dans ma chambre.

Restée seule, Emmeline se couvrit les épaules. A pas légers, elle suivit une allée, puis une autre et s'arrêta. Des voix lui parvenaient, des rires. Elle reconnut le parler nasal de Fissière, le soprano aigu de M™* Bonnafois. L'Algérienne apostrophait Clément :

— Et cette grande randonnée? Et cette auto que vous devez louer à Annecy?

— La semaine prochaine. Ou, tenez, demain si vous voulez !

Les Vauchel, en duo, s'émerveillaient par avance. M""^ Bonnafois exposa :

— Il y a un type ici. Une espèce de sauvage. Un poète, paraît-il, enfin un ballot, quoi! Il habite la maison, vous savez, la petite maison là-bas sur la pente. Avec des volets verts et des tas d'herbes qui grimpent...

— Jolie description ! railla Fissière.

— Oh! vous!... Je sais bien ce que j'ai envie de vous dire...

— Allez-y!

— Non. Où en étais-je? Ah! oui, le type de la maison, il va tous les jours dans le petit recoin du lac fermé de rochers. Le matin, vers dix heures. C'est la gosse vicieuse à qui je donne des sous qui m'a raconté ça. Et il se baigne, mes amis, sans caleçon, tout nu... Evidemment, je suis de votre avis, cela n'a rien d'extraordinaire, mais comme il ne peut pas s'échapper quand il est là-dedans, nous allons faire quelque chose de très amusant demain. Nous irons le surprendre dans son abri. Vous apercevez d'ici la tête du bonhomme en costume d'Adam voyant surgir à l'entrée de la grotte quatre personnes dont deux femmes !

Un silence régna. Fissière le rompit :

— Et puis après?

— Et puis, c'est tout! déclara la pétulante Algérienne. Cela ne vous suffit pas?

Les jeunes mariés s'esclafifèrent. Clément protesta :

— Ridicule! D'un bourgeois achevé! Voilà un pauvre garçon qui n'aurait pas le droit... J'imagine que vous plaisantez, ma chère amie. En tout cas, je ne m'associerai pas à cette farce...

— Ah! si vous avez peur de lui, c'est différent!

— Peur? Non, tout de même...

— Personne ne vous oblige...

— Aussi m'abstiendrai-je. Je vous laisse votre initiative.

Le ton de M""* Bonnafois devint aigre :

— Merci, je la prendrai. Vous, les tourtereaux, vous m'accompagnez?

Un double oui retentit. Emmeline tendit l'oreille. Elle ne percevait plus qu'une série de chuchotements. Elle comprit bientôt que le couple Vauchel échangeait des tendresses et que M""* Bonnafois tentait de reconquérir Fissière par les moyens les plus directs. Au bout d'un quart d'heure ces mots parvinrent à M"' Morand :

LA DAME DE LEURS PENSIilES 71

— Oh! si cela est réellement une condition sine qua nonl.,. Entendu, entendu, je serai des vôtres !

Une triple exclamation s'éleva. Sans bruit, Emmeline quitta le jardin. Elle se rappelait Beauceron. L'homme négligemment vêtu, insoucieux de plaire, le bourru qu'elle avait voulu froisser lui devenait sympathique. Elle alla frapper chez M""* Larose. L'ex-Rosita Vasquez était couchée et inclinait sur un livre son auréole de papillotes. Dès qu'elle vit Emmeline :

— Tu n'as pas eu froid? demanda-t-elle.

— Non, répondit la jeune femme.

— Je devine où tu as été, chuchota M""^ Larose, en faisant jouer ses rides. Ce que je t'ai dit t'a menée tout droit au-dessus de la tonnelle, hein?

Emmeline mentit avec sérénité :

— Croyez-vous? Non. Je me fiche bien des flirts de l'Algérienne. Je me suis promenée du côté de la petite maison, la maison du poète, l'ami de Jeanne Goubet.

M""^ Larose allongea une lippe d'infini mépris :

— Oui. Le marque-mal.

— Comment l'appelez-vous ? Il ne se fait pas habiller à Londres, c'est évident. Mais tel qu'il

est, je le soupçonne plus intéressant que les pensionnaires d'ici. Et, j'ai envie d'aller lui dire un bonjour demain matin. Je lui demanderai un livre. Vous savez ^u'il a été joué à Paris. La tante se récria :

— Les auteurs que j'ai connus...

— ... Oui, vos auteurs d'opérettes, des hommes du boulevard. Ils ne me plaisaient guère malgré leurs fleurs, leurs sacs de bonbons... Dormez bien, ne vous fatiguez pas à lire, vous savez ce que l'oculiste vous a dit !

Et, laissant M"*' Larose touchée de cette sollicitude qui ne se témoignait pas souvent, Emmeline passa dans sa chambre.

Une vieille paysanne ouvrit à Emmeline la lourde porte de chêne et offrit un siège. Pierre Beauceron était à la poste, il ne tarderait pas à revenir. M"^ Morand attendit. Elle s'étonnait du bon goût que révélait rameublement de cette salle basse et dallée, admira l'horloge au balancier étincelant, la table solide, la commode ventrue, la bibliothèque. Comme elle examinait le dos des livres, le soleil entra dans la pièce et, sur la lumière, l'ombre du maître de la maison.

— Je m*excuse, monsieur, de vous déranger à cette heure...

Le poète s'immobilisait, interloqué. Il oubliait d'ôter son chapeau. Il se ressaisit, salua. Emmeline, rapidement, disait le motif de sa visite. Beauceron eut un sourire de gratitude légèrement ironique :

— Je vous remercie, Madame.

L'expression de son visage, l'accent qu'il prit

choquèrent visiblement M"' Morand. Il s'en aperçut et se hâta d'ajouter en feignant une vive reconnaissance :

— Vous me rendez un gentil service. Grâce à vous, ces belles dames feront un guet inutile. En vérité, je suis confus de les intéresser à ce point!

Il médita un instant, puis, sincère cette fois :

— Les goujats! marmonna-t-il. Pourquoi ne restent-ils pas chez eux?

Sa colère lui fit oublier quelques secondes la présence de M"^ Morand. Il s'excusa, non sans gaucherie, et, bon campagnard, offrit « un verre de quelque chose ». Il insista trop et trop gauchement pour qu'Emmeline put refuser :

— Oh! une goutte d'eau de noix. C'est doux. Et c'est tonique. Et, chez moi, elle a le temps de

vieillir! Je ne reçois jamais personne. Je suis un ours. Les civilisés me prennent pour un croquant. Et les gens du pays se méfient à cause de mes mains d*oisif et de mes bouquins.

— Ne vous connaissent-ils pas? Vous êtes né à Talloires.

Beauceron nia. Il était né à Chartres. Il avait fait toutes ses études à Paris :

— Oui, toutes mes études. Et de la littérature. Du théâtre même. Jeanne Goubet vous Ta dit. Oh ! ce n'est pas cet insuccès qui m'a découragé. Non, c'est une aventure... mettons sentimentale! La ville m'a dégoûté, subitement. Je suis venu chez un camarade qui habitait Annecy, j'ai vu ce village, cette maison. J'étais orphelin, je n'avais pas un véritable ami. Je me suis fixé sous ce toit, j'y mange mes petites rentes. Je lis des vers, j'en écris, je n'ennuie personne avec mes élucubrations... Et je ne vous ennuierai pas davantage. Madame, en vous racontant la plus plate de toutes les histoires : la mienne!

Emmeline était surprise. Elle ne reconnaissait ni la voix ni le regard qui lui avaient déplu le premier jour. Ils causèrent, parlant des poètes que M"' Morand connaissait. Elle dit des strophes

récitées naguère à Paris. Lui, les commenta. Ses yeux brillaient. Enfin, M"* Morand quitta sa chaise ;

— Je dois rentrer. Ma tante s'inquiéterait. Voulez-vous pour que je motive la longueur de mon absence me prêter un livre?

Il sourit.

— Je ne prête jamais mes livres. Jamais. Estce que cela se prête, un livre? Un bouquin a une âme, une personnalité... Je vais simplement vous prier d'en accepter un. En remerciement, d'abord. Et puis... !

Il hésitait. Elle demanda, curieuse :

— Et puis?

— Et puis, lança-t-il brutalement, en hommage. Vous êtes si belle!

Emmeline, accoutumée aux déclarations, n'en avait jamais reçu qui fût présentée de la sorte. Elle redevint hautaine, lança une œillade irritée que le poète ne remarqua point. Il cherchait sur ses rayons et finit par sortir un petit volume habillé de maroquin :

— L'un de mes préférés, annonça-t-il, Victor Hugo. Les chansons des rues et des bois. Recueil inégal mais où les faiblesses, les naïvetés ont ua

charme à elles.Et où les belles choses, les jolies ont une puissance, une grâce...

Il tendait le livre. Il répéta :

— Il est à vous.

M"* Morand refusait d'un signe de la main.

— Je ne vous en priverai pas.

— Acceptez-le!

Ses yeux, sa voix donnaient un ordre. Emmeline se rendit.

— Soit. Mais je considère cela comme un prêt. Vous me le donnez aujourd'hui. Je vous le donnerai à mon tour la semaine prochaine.

Elle lut de la surprise sur le visage de Beauceron. Elle demanda la cause de Tétonnement remarqué.

— Oui, je croyais, murmura-t-il, que vous deviez partir dans deux ou trois jours... Madame votre tante, certainement, aura parlé de quitter Talloires devant quelqu'un du pays. Et la nouvelle ce matin, passait du boucher à l'épicier, de la receveuse des postes aux contributions... Cela est tout naturel. On vous remarque. La raison que je vous ai dite est encore la même : vous êtes belle! On vous appelle la belle dame... En quoi cela peut-il vous offenser?

Emmeline fronçait les sourcils :

— Vous vous moquez, j'imagine? fit-elle, sèchement.

— Non.

Posément, toute son assurance reconquise, il ajouta :

— Nous vivons une époque laide et nos mœurs manquent trop de simplicité! Je ne vois pas en quoi je manque au respect qui vous est dû... Oh! et puis, tant pis, je suis un sauvage. Vous ne me prenez pas pour un homme fréquentable, n'estce pas. Madame, alors, j'ai le droit de vous dire que vous ajoutez au paysage. Et que je me souviendrai de votre venue sous ce toit...

Elle l'interrompit, chercha des mots blessants.

— Bah! fit Pierre, je ne vous écoute pas, je vous regarde... Et, en vous tenant des propos, comme vous dites, qui vous choquent, j'en arrive à ce que je voulais : vous interdire une seconde visite... Pourquoi? Parce que je tiens à vivre tranquille, à ne pas me monter la tête, à ne pas vous faire la cour. Est-ce que j'ai l'allure, le costume d'un professionnel du flirt?

Il montrait ses bottes aux grosses semelles, son

costume de chasse en « peau de diable », sa barbe mal taillée. Elle le regardait comme si un être totalement inconnu venait de remplacer l'homme que lui avait présenté Jeanne Goubet. M"^ Morand ne savait à quel sentiment s'arrêter : flatterie légère, pitié narquoise, révolte. EJle dissimula son embarras d'une politesse banale. Elle dit : « Adieu, monsieur », salua sans aucune affectation et partit sans détourner la tête. Comme elle descendait au Couvent d'un pas rapide, elle s'aperçut qu'elle tenait toujours le petit livre.

— Je l'ai emporté?

Elle eut envie de remonter, de poser le volume sur le rebord de Tune des fenêtres.

— Bah! je le lui enverrai ce soir par une bonne. On n'a pas idée... Quel loufoque !

Après s'être recoiffée, poudrée, Emmeline chercha M"^ Larose sur la terrasse où les vieillards dénigraient les baigneurs. La tante, enfoncée dans une bergère de paille, tricotait pour se donner une apparence bourgeoise et respectable. Sa maladresse à pousser les aiguilles, son application quasi enfantine décelaient trop son inexpérience. M"^ Morand prit doucement l'ouvrage

des mains de la bonne Rosita, le remit dans le sac :

— Ne vous fatiguez pas!... Oui, je viens de chez le poète rustique.

— Alors?

— Vous aviez raison. Pas intéressant!

M™* Larose triomphait :

— J'ai trente ans de théâtre, souffla-t-elle, c'est un manuel, mon enfant ! On apprend à connaître les hommes. Mets-toi bien cela dans la tête : la tenue, d'abord, le vêtement! Celui qui a écrit « L'habit ne fait pas le moine » a lâché une bourde. La volonté de plaire par tous les moyens, c'est une référence!

Sur le sentier blanc qui longeait le lac au bas de la montagne, Emmeline distinguait Fissière, M°^ Bonnafois, côte à côte, et, fermant la marche, bras-dessus, bras-dessous, les Vauchel. Les quatre compagnons revenaient de la grotte où Beauceron n'était pas allé. M"* Morand éprouva la douceur d'une revanche. M"^ Larose, sans se soucier d'être écoutée, poursuivait son éloge des bons faiseurs. Quand elle ne trouva plus rien à dire sur le thème, elle leva les yeux vers sa nièce :

— As-tu réfléchi à notre départ? T'es-tu demandé où nous pourrions aller?... Moi, tu sais, ce patelin, je commence...

Emmeline répondit :

— Bah ! A quelques jours près... Nous verrons bien.

rx

La pluie tombait, ne laissant que de rares places à des éclaircies menteuses. Une lumière crue glissait des nuages vite rejoint», soudés et l'averse reprenait, monotone, crissait sur le feuillage des marronniers, battait les vitres. Les hôtes de l'abbaye travaillaient consciencieusement à tuer leur ennui. M"^ Bonnafois, de midi au coucher, organisait un bal dans le salon. Les enfants jouaient, piaffaient le long du cloître sonore au grand désespoir des lecteurs.

M"' Larose et sa nièce ne quittaient pas leurs chambres. Emmeline semblait résignée. Elle écrivait, étudiait. Sa tante faisait des patiences, disposant et tirant nerveusement les cartes. Au second crépuscule pluvieux, la vieille dame, en achevant la fameuse « réussite monégasque », eut une exclamation rageuse, telle que M"* Morand sursauta :

— Voyons? Je ne vous ai jamais vue aussi tourmentée, agitée I

M""* Larose battit le parquet du pied sans rien dire. La jeune femme reprit :

— Ce temps vous horripile. Il ne m'amuse pas. Il ne réjouit personne. Mais il faut faire comme Jean de Nivelle : il faut laisser pleuvoir, termina Emmeline en fredonnant.

La colère de la tante explosa :

— Ne chante pas, je t'en supplie. Si tu crois que c'est drôle d'être ici! Nous devrions être parties depuis douze jours. Il y a plus de deux semaines que nous avons décidé de faire nos malles. Tous les matins je te pose la même question : filons-nous? et tous les matins, tu remets...

M"* Morand prit un journal, le déplia :

— Lisez donc! Où trouverez-vous du soleil?

LA DAxME DE LEURS PENSÉES 85

Dans les Pyrénées, en Auvergne, en Suisse, en Bretagne c'est la même chose qu'en Savoie. Baisse barométrique générale, dépression, etc..

— Tu me prends pour une imbécile, continuait M"* Larose. C'est l'espoir de t'attacher Fissière qui t'a conduite ici. Bon. Or, maintenant elle est finie cette histoire-là. Pourtant, tu veux rester. Et en l'honneur de qui? D'un bonhomme que tu n'aurais même pas regardé ailleurs, de ce M. Beauceron. C'est tout de même trop bête !

Emmeline s'immobilisait sur sa chaise longue, fermait les yeux. La vieille Rosita s'approcha d'elle :

— Ces promenades avec ce garçon, ces visites chez lui, ça ne peut pas être un manège. Fissière est trop averti et ton poète provincial le ferait plutôt rire que pleurer! Ce n'est pas parce qu'il a passé une heure chez le coiffeur et qu'il a acheté un complet de confection dans une « Belle Jardinière » quelconque d'Annecy qu'il a pris une tournure de don Juan, ton M. Beauceron. Qu'en dis-tu?

M"* Morand ne bronchait pas. M"*® Larose insistait :

— Je te connais. Je sais que tu t'enrages à

réussir, que tu veux décrocher une belle situation stable, solide. Tu es mille fois plus raisonnable, plus sérieuse que je ne l'étais à' ton âge. Alors, je ne comprends pas. As-tu un caprice, est-ce un béguin? Mais pour ce croquant-là... Il est vrai que tout arrive...

— Je suppose que vous n'imaginez pas une stupidité...

— Parfait! Tu ne l'aimes pas. Dans ces conditions, je te le demande encore : Qu'est-ce que nous faisons à Talloires?

Emmeline eut un geste intraduisible.

— Réponds!

— Vous répondre?... Je vous jure que je n'ai rien, absolument rien à vous dire.

— Tu te plais ici? Gardes-tu encore un espoir en ce qui concerne Fissière?

— Aucun. Fissière m'a déçue, je ne compte plus sur lui.

— Résumons. Ce n'est pas le Beauceron qui te retient. Ce n'est pas Clément. Tu m'affirmais l'autre semaine que l'hôtel t'était désagréable et que tu trouvais la réputation du pays bien surfaite.

— Ouï.

— Alors, décampons! Qu'est-ce qui t'ennuie? Les préparatifs, les malles? Je me charge de tout, de l'horaire, des billets.

M"* Morand se leva, marcha vers la fenêtre, regarda longuement le paysage morose. Puis, faisant volte-face, brusquement, elle déclara :

— Je n'ai pas envie de partir. C'est ainsi. Elle ajouta, paisible :

— S'il vous est particulièrement odieux de rester... Je serais navrée, croyez-le bien!... Mais nous pouvons nous séparer pour trois semaines, un mois...

— Nous séparer!

M"^ Larose avait recueilli Emmeline, l'avait élevée. Elle n'était jamais restée plus de quelques heures loin d'elle. De son côté, M"^ Morand avait toujours admis cette cohabitation, cette intimité. Et maintenant, elle envisageait une indépendance complète! La bonne tante suffoqua. Elle pâlit, puis ses joues devinrent pourpres.

— Ah!... tu... Bon, très bien. Je te gêne! Emmeline, agacée, joignit les mains.

— • Vous ne me gênez pas! Mais je n'ai pas envie de partir, je vous le dis encore une fois. Or, il vous ennuie de rester. Je ne vois pas le motif

qui contraindrait l'une de nous à accepter quelque chose qui lui fût désagréable! Raisonnez! Je suis assez grande fille, n'est-ce pas, pour vivre seule dans un hôtel de ce genre.

— C'est certain!... Nous reparlerons de cela. Tu n'es pas bien, tu as tes nerfs. Et moi, de mon côté, je ne me sens pas en humeur de discussion. Je vais faire un tour de cloître. A tout à l'heure.

Et M""^ Larose quitta la chambre. Emmeiine soupira, leva lentement ses belles épaules et s'assit, à la turque, sur son lit. Un roman béait sur le couvre-pied. M"' Morand le fit tomber dans la ruelle.

— Je ne puis pourtant pas avouer... murmura-t-elle pour soi-même.

Elle osait à peine convenir dans ses pensées que, si elle restait à Talloires, c'était à cause de Beauceron. Certes, elle n'aimait pas cet homme. La sauvagerie qu'il feignait, celle qu'il avait réellement acquise, sa forfanterie, l'accent ironique avec lequel il parlait du monde, des bourgeois, des femmes — et principalement des femmes de théâtre — tout un ensemble de théories appuyées sur un parti-pris hostile choquait, irritait

M"" Morand. Pourquoi l'avait-elle revu, ce garçon? Quel besoin de lui rapporter ce livre deux jours après cette visite où il s'était plu à dénigrer, à manquer de courtoisie, à insister lourdement sur les choses qui le séparaient d'Emmeline? La jeune femme ne se souvenait pas d'une aussi grande surprise que celle que lui avait value sa démarche. On l'avait toujours adulée, fêtée, approuvée. Les amis de Rosita Vasquez, porteurs de bonbons, les camarades de Conservatoire, les directeurs, les auteurs, Mastier, puis Fissière l'avaient accoutumée aux égards. Ils soulignaient ses moindres paroles de sourires charmés. Pierre Beauceron, le premier, émettait de tranchants « je ne suis pas de votre avis », contrecarrait, niait sans s'excuser. Ils se voyaient chaque jour, soit chez lui, soit le long d'un sentier qui escaladait les premiers contreforts de la montagne. Et il n'avait fait qu'une concession, celle de la tenue plus soignée. Il demeurait, sous son complet neuf, aussi bourru qu'auparavant. — Non, songeait Emmeline, le tailleur ne l'a pas civilisé. Quel être ! Je suis certaine de ne pas éprouver la moindre tendresse pour lui. Je n'ai pas un seul mouvement de désir. Presque tous

les propos qu'il me tient m'ahurissent, me révoltent. 11 a des candeurs ridicules alternant avec des désenchantements navrants. Il ne fait rien qui me plaise. Et malgré cela, je le quitte à regret. Je ne m'ennuie jamais près de lui. Je ne parviens pas à envisager mon départ, à me persuader qu'un jour, un jour très proche, il faudra que je m'en aille, que je cesse de l'entendre et de lui parler. C'est stupide!

Elle s'efforçait d'enchaîner un raisonnement qui lui indiquât son point faible à elle, le défaut d'armure où la vigilante Emmeline avait pu se laisser toucher :

— Il m'a dit qu'il ne tenait pas à me revoir. Est-ce à cause de cela? Est-ce par dépit féminin que je suis retournée chez lui? Non, la manœuvre aurait été bien grossière de sa part et je ne me laisserais pas prendre à ces choses. Son bon accueil à ma seconde visite ne m'a pas enchantée. Alors? Est-ce parce qu'il ne fait, somme toute, rien pour se trouver en ma présence? Mais à moi, c'est le hasard qui me le montre. J'ai évité plusieurs fois de passer devant sa porte!

Elle plaisantait pour se rassurer, pensait qu'une force mystérieuse les amenait l'un à

l'autre. L'instant d'après, elle traitait sa facétie sentimentale de détestable. Soudain, un violent coup de vent rabattit l'un des volets. L'averse oblique mouilla les vitres. Emmeline gémit sur la ténacité de la pluie. La journée s'achèverait sans qu'elle pût causer avec Beauceron. La peine que lui causa cette certitude suscita une sorte d'effroi. Elle serra les poings, se révolta.

— Il faut partir. Cette histoire est idiote. Idiote! Nous partirons!

M"°^ Larose retrouva sa nièce penchée sur un indicateur. Elle demanda :

— Tu cherches l'heure du train qui te débarrasserait de moi?

M"^ Morand ne releva pas le trait. Elle dit, posément :

— Il faut toujours en passer par où vous voulez. Nous allons quitter Talloires.

— Oh! tu sais, ma petite fille, si tu tiens absolument... Moi, après tout, ici, ailleurs...

La naïve tante sentait se réveiller sa générosité.

— Non, décida Emmeline. Allons finir nos vacances dans un autre coin. J'ai pensé à Aix. Ce n'est pas loin. Mais c'est mondain, casinoteux, bruyant. On m'a parlé de Chamonix...

— Encore des montagnes? fit M""* Larose sans entrain.

— Que voulez-vous? La plaine? La mer? Décidez-vous. Nous télégraphierons, nous donnerons congé aussitôt et, dans quatre ou cinq jours, en route !

La vieille Rosita insinua, roulant des yeux de convoitise :

— Et si nous rentrions tout bonnement chez nous, à Paris?

Elle songea soudain à Mastier et, précipitamment :

— Non, je suis folle. Nous aurons encore de grosses chaleurs. La mer?... Oh! après tout, puisque Chamonix te dit quelque chose, si Ton essayait.

Emmeline frappa la table d'un coupe-papier. Elle arrêta, aussi nettement qu'un commissairepriseur :

— Chamonix! Je vais écrire la dépêche pour l'Impérial et la porter au bureau.

M""^ Larose passa chez elle. Et, se souvenant de sa pieuse enfance, elle remercia du regard la Vierge d'Hébert qui était fixée au-dessus de son lit.

Emmeline s'éveilla. Deux trompes d'autos à Tancienne mode geignaient sous ses fenêtres. De la chambre voisine, M"** Larose cria : « Bonjour » et d'une voix sonore :

— Regarde ! Il fait beau temps !

M"* Morand consulta la pendule gainée de cuir. « Neuf heures » . Elle s'était endormie tard. Elle avait lutté avec elle-même, s'était arraché une décision qui lui coûtait encore puisqu'elle dut se répéter intérieurement cette consigne : « Je ne

le reverrai plus ». A côté, la vieille dame commençait sa toilette. Rassérénée par le beau temps, la certitude du départ prochain, Rosita sifflotait le rondeau du Brésilien de la Vie Parisienne, un de ses succès d'autrefois. Emmeline sauta du lit, s'installa sur le bord de sa chaise longue avec une collection de chemises sur les genoux. Elle choisit un tissu rêche de voile écru, médita devant quelques paires de souliers. M'"* Larose chantait. M"' Morand, déjà lasse, se peignait, maussade. Le sentiment de n'être plus la même Emmeline, fière, combative, l'obsédait depuis la veille. Une hâte fiévreuse de quitter ce pays, de ne plus voir ce lac se traduisait en mouvements brusques.

— Tu malmènes tes brosses, mon petit! reprocha M™^ Larose qui s'était arrêtée net au milieu d'une vocalise. Qu'as-tu? Encore énervée? Cet air ne te vaut pas grand'chose. Et je crois que celui de Chamonix... Bah! nous verrons bien. Si nous nous apercevons...

— Voulez-vous venir agrafer ma blouse? interrompit Emmeline.

La tante s'empressa. Elle chaussa ses lunettes, chercha les ganses et reprit :

— Si nous nous apercevons que le climat ne te

convient pas, nous déménagerons une fois de plus, voilà tout... C'est une scie, ces petites machines. Tandis que les « pression », c'est si commode! Tu mets ton tailleur bleu? Tu descends déjeuner? Et tu iras faire un tour? Rendez-vous au jardin, vers les onze heures.

M"^ Morand prit une ombrelle, descendit à la salle à manger, but une tasse de thé en parcourant un journal local. Puis, elle sortit, marchant lentement, tournant le dos à la maison de Beauceron. Son intention de s'éloigner de la maison de Pierre la menait à l'orée d'un petit bois de châtaigniers. Elle remarqua le siège qu'offrait une grosse pierre moussue et, fatiguée, s'assit. Les arbres touffus avaient défendu contre la pluie cette salle de verdure. Emmeline creusait machinalement la terre du bout de son ombrelle quand elle entendit un pas : « Pierre » songea-telle. Et elle regarda qui venait. C'était Fissière. Il était seul. Il n'était pas vêtu de ces étoffes

I balnéaires qui plaisaient à M"** Bonnafois. Il

\ salua la jeune femme qui répondit gaîment, sans

\ embarras. Il s'arrêta :

i — Seule, aujourd'hui? demanda-t-il.

\ Le ton qu'il avait pris, son regard composaient

une évidente allusion à Beauceron. M"" Morand ne s'y trompa point. Mais elle répondit :

— Oui, seule. Ma tante ne finit jamais de terminer sa toilette! Et vous? fit-elle, seul aussi? Vos joyeux compagnons habituels?

Il dit, les yeux à demi fermés, dédaigneux :

— Mes joyeux compagnons! Le mot « compagnons » est adéquat. Compagnons d'ennui. Le brave propriétaire du Couvent a employé hier un autre terme : « Les amis de Monsieur! » J'ai encaissé mais il m'a semblé qu'il exagérait.

— Ne reniez personne !

— Il n'y a pas de reniement possible. Vous savez bien que, malgré les apparences, en dépit de certains faits qui ont amené une mésentente passagère, je n'ai que deux amies à Talloires : M'"'' Larose et vous.

Avec une solennité comique, elle mettait sa main sur son cœur, s'inclinait. Les yeux de Fissière s'assombrirent :

— Ne blaguez pas. Vous auriez tort.

— Mais, est-ce que j'ai l'air de quelqu'un qui plaisante?

— Tout à fait! Et vous le savez bien! Elle le regarda d'un air de défi :

• — Je me mets au diapason.

Il insista sur la loyauté de ses paroles. Puis, d'une voix grave, un peu sourde :

^- Il faut que je vous avoue... J'ai eu de la peine, hier soir. Le bruit courait que vous vous disposiez à partir. Je ne me suis pas arrêté à ce potin, mais sait-on jamais? Peut-être quitteriezvous le Couvent sans...

Emmeline coupa, narquoise :

— Sans vous demander la permission?

— Il ne s'agit pas de cela.

— De quoi s'agit-il?

Fissière prit l'attitude de quelqu'un qui se résout à parler net :

— Eh bien! voici. Vous savez pourquoi vous êtes venue ici. Pourquoi j'y suis venu moi-même. Nous avons eu ensemble une explication. Vous n'avez pas voulu m'entendre. Mais je pensais qu'avant de fermer vos malles, vous provoqueriez une conversation...

— Moi, dit vivement M"^ Morand, pourquoi moi? Je vous voyais très occupé, très empressé... auprès d'une autre. D'ailleurs, ce n'était pas à moi à risquer le premier pas. Et vous le sentez si bien que c'est vous qui le tentez. A moins.

niurinura-t-elle avec un flegme nuancé d'ironie, que ce soit le pur hasard qui nous mette en présence.

Clément Fissière eut un rictus douloureux :

— Non, ce n'est pas le pur ha^sard. J'ai guetté votre sortie, je vous ai suivie. Et maintenant, si vous y consentez, nous n'allons pas nous embarrasser de circonlocutions. Permettez-moi une question, d'abord. Est-il vrai que vous allez partir?

Elle avait repris un visage sévère, presque dur :

— Je pourrais ne pas vous répondre. Je n'ai pas de comptes à vous rendre.

— C'est entendu. Mais nous causons. Amicalement.

— Oui, je pars, nous partons. Nous allons à Chamonix. Nous prendrons le bateau dès que nous serons assurées de nos chambres par un télégramme.

Il fit claquer ses doigts, respira bruyamment, puis murmura :

— Ne partez pas! Pas encore!... Emmeline, j'ai beaucoup réfléchi, beaucoup souffert aussi! Tant que j'avais la certitude de vous revoir au Couvent, chaque jour, l'espoir ne m'abandonnait pas.

Maintenant je sens, j'ai comme un pressentiment que si vous vous en allez, c'est fini. Et ce ne peut pas être fini!

Elle écoutait, sans le regarder, impassible. Il avoua, tout bas :

— Je vous aime.

— Je n'en ai jamais douté, dit M"^ Morand. J'ai regretté simplement que votre amour pour moi fût d'une qualité assez... basse! Je ne m'illusionne pas sur mes origines. Elles sont modestes. Seulement, comme une femme vaut surtout par ce qu'elle a acquis moralement, par sa conduite, par ce qu'elle veut devenir, je m'attendais à autre chose qu'à une proposition plutôt dégradante — pour moi ! — une offre telle qu'en reçoit la première fille venue. Il n'y manquait que le tarif! Vous avez fait fausse route, mon cher, je tiens à vous le répéter.JEt vous avez aggravé votre cas par ces assiduités un peu naïves et qui n'ont trompé personne, sauf la dame en question, naturellement !

Elle avait dépouillé ses paroles de toute inflexion de rancœur. Fissière eut un rire amer :

— Je me suis distrait de mon mieux.

— Continuez!

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— Je ne m*amuse plus. En admettant que je me sois jamais amusé. Je n*ai plus dans la tête, le cœur...

Il balbutiait, très pâle, les lèvres, les mains tremblantes :

— ... Plus que vous! Vous!.. Emmeline. J'ai eu tort. Oubliez ce qui a pu vous froisser, vous irriter, de mes paroles. Et acceptez! Soyez ma femme !

Elle questionna, le regard de biais, mordante:

— A combien par mois? Ou par semaine?

— C'est vous qui m'offensez, aujourd'hui. J'ai dit : ma femme. Légitime.

Il s'assit près d'elle qui ne bougeait pas, qui ne répondait pas. II eut grand' peine à extraire du fond de sa gorge ces mots :

— Votre réponse?

M"* Morand eut pour Fissière un tel regard qu'il se remit debout. A voix haute, elle lâcha, brutalement :

— Ma réponse? Non.

— Non?

— Non. Et non.

Il frémit. Ses paupières s'abaissèrent. Il les

releva pour envelopper Emmeline de convoitise et de haine sournoises.

— Vous avez tort, déclara-t-il. Je ne vous demande pas de m'aimer, il n'est pas question d'une folie pareille. Je sais mon âge. Je ne suis pas séduisant. Mais j'ai conscience de ma valeur... mettons commerciale. Je suis riche. Vous êtes jjauvre. Je me demande si vous retrouverez une occasion comme celle-ci. Car je vous connais. Ce n'est pas le mariage d'amour qui vous tente. Vous êtes enragée d'arrivisme. Donc, puisque vous voulez faire une affaire — il insista, faisant siffler les / — une bonne affaire, pourquoi ne la faites-vous pas avec moi? Je me suis jugé au point de vue physique : rien d'un don Juan, certes! Pas de prétentions! Je me plais à constater tout de même que je ne suis ni bossu, ni podagre. Je n'ai pas l'haleine fétide. Je réalise un mari sortable.

M"^ Morand ne montrait ni colère, ni intérêt :

— Allez dire ces choses, conseilla-t-elle, à celles qu'elles peuvent tenter. Quant à moi...

Sa main ébaucha un geste de refus. Il insis* tait :

— Quant à vous, retrouverez- vous mieux?

— Peut-être!

Elle le bravait avec calme. Il escomptait de la fureur et ne voyait qu'un mépris négligent.

— Permettez-moi de vous avertir, gronda-t-il. Voyez-vous, quand on fait n'importe quel commerce, il est toujours dangereux de surestimer ce que l'on vend. Mais je suis un vieux Parisien. Il y a longtemps que je me moque de beaucoup de choses. Je me suis délivré de bien des préjugés. Tout le monde n'a pas ma largeur d'esprit, répétez-vous bien cela. Clément Fissière passe l'éponge. Qui sait si M. X... ou M. Z... ne seront pas plus exigeants?

Emmeline se redressa :

— Que voulez-vous dire?

— Mon Dieu, ma petite enfant, vous le devinez! Vous voudriez bien accréditer la légende d'une réputation inattaquable. Pas facile! Mesurez les obstacles : vous sortez d'un milieu charmant, vous avez été élevée chez cette bonne Rosita. Et ce n'étaient pas des prix de vertu, toutes les belles filles qui vous ont prise sur leurs genoux, coiffée, dorlotée, bourrée de gâteaux! S'il n'y avait que cela ! On peut parfaitement vivre

dans un milieu et échapper à sa contagion. Ah! si vous y aviez échappé!

M"^ Morand tressaillit. Clément, incisif, soignant ses effets, continua :

— Gela vous était trop difficile. Les débuts ont des exigences. Je sais un vieux professeur du Conservatoire qui a été gentil mais qui vous a fait payer cher ses complaisances. Et un directeur du boulevard avec lequel il fallait absolument « y passer ». Hommes discrets l'un et l'autre... Mais rien ne reste ignoré. Un bon conseil : prenez vos airs de reine outragée avec ce bon Mastier qui, lui, a encore la foi, avec les poètes de Talloires. Avec moi, je regrette, ça ne prend pas. Je suis à la page.

Il respira fortement, comme soulagé d'avoir expectoré ses rancœurs :

— Méditez, ma petite Emmeline. De tous ces détails d'un passé, je ne parlerai qu'à vous. Pour tous, votre réputation restera intacte. Je tenais simplement à vous prouver que je sais. Réfléchissez. Il est encore temps. Je n'accepte pas votre refus de tout à l'heure. Nous aurons l'occasion de bavarder encore.

Il rompait l'entretien d'un salut, s'inclinait. Elle murmura :

— Je vous croyais plus intelligent. Et, surtout, moins mufle. Vous seriez content, n'est-ce pas, de me mettre en colère? Mais vous ne m'aurez pas, mon cher monsieur, pas plus de cette façon-là... que de l'autre. Quant à reprendre cet entretien, en voyez-vous la nécessité? Pas moi! Un bon conseil à mon tour : retournez à M"* Bonnafois. Elle a tout ce qu'il faut pour vous rendre heureux!

Fissière eut un geste de menace qu'il réprima vite. Emmeline ne le vit pas. Elle s'éloignait, s'enfonçait dans l'ombre.

— Cet homme !

Emmeline se retourna. Il avait disparu; elle s'assit tant elle éprouvait de fatigue. Cet homme savait. Il connaissait le prix auquel M"' Morand avait payé ses avantages de début. Il voulait spéculer sur ce renseignement, suspendre la menace de l'ébruiter. La froide, la calculatrice Emmeline sentait toute son énergie la fuir. Elle n'était qu'une femme isolée, faible.

— Pierre!

Elle ne songeait plus qu'à chercher un reconfort. M°^ Larose était incapable de le lui procurer. C'est l'image de Beauceron qui hantait l'esseulée. Devant le besoin d'être soutenue, considérée, le souvenir du serment à quoi s'était obstinée l'Emmeline de la nuit s'effaçait. A grands pas. M"' Morand rejoignit la route qui conduisait à la petite maison...

— Vous!...

Il eut cette exclamation quand il lui ouvrit et plus encore que ce « Vous » l'éclair qui traversa les yeux de Beauceron dit son attente, son impatience. L'attitude correcte, un peu guindée qu'il prit aussitôt qu'elle entra fit contraste avec la spontanéité joyeuse de l'accueil. Emmeline fut gênée. Elle hâta des paroles banales : il avait plu la veille, mais le temps semblait se fixer au beau. Cette brume légère qui se déplaçait lentement sur la montagne promettait quelques journées de grand soleil. Il hochait la tête. Il paraissait distant, préoccupé.

— Vous n'avez rien qui vous ennuie? demanda-t-elle.

Il eut une moue évasive. Non. Un solitaire de son espèce s'épargnait les inconvénients qui se

multiplient dans l'existence des autres. Elle insista :

— Mais vous pouvez être fatigué. Vous êtes accessible à la lassitude, à la maladie?

Il promena son regard sur elle, et, brutalement :

— C'est vous qui n'avez pas votre air habituel ! Votre jupe est fripée, vous vous êtes assise dans l'herbe. Et ce vague reflet de tristesse, de nostalgie... Ne vous défendez pas! Vous vous montrez moins Minerve, plus nature. On croirait toujours, d'habitude, que vous êtes en représentations!

Emmeline défroissait sa jupe. Sa tristesse s'accrut. Beauceron ne lui avait jamais parlé avec douceur. Quelle idée avait-elle eue de venir chercher auprès de lui un peu d'amitié, quelque chose qui ressemblait à de la tendresse? Décidément, il fallait quitter ce pays, son décor faussement apaisant, cet entourage hostile. Elle répliqua :

— Les représentations touchent à leur fin. La comédienne tiendra l'affiche ailleurs.

Son visage devint attentif :

— Vous dites?

— Je dis que je m'en vais. Nous faisons nos malles-

— Vous nous quittez à la fin de la semaine?

— Plus tôt que cela probablement. Aprèsdemain. Peut-être demain.

Beauceron hocha la tête. Sa main gauche se crispa dans sa barbe. Il murmura :

— Il fallait s'y attendre !

— S'attendre à quoi? demanda-t-elle avec moins d'étonnement qu'elle n'en fit paraître.

— A ce que vous partiez.

— Pouviez-vous penser que j'allais fixer mes pénates à Talloires? Du reste...

Elle s'assit sans terminer sa phrase. Il ne bougeait pas, ne disait plus rien. Elle acheva :

— Cela enlèvera deux étrangères au cadre. C'est toujours autant de gagné. Le premier jour où je vous ai vu, vous m'avez dit...

— Oui, coupa-t-il, comme en un aboiement de colère, oui, je sais ce que je vous ai dit. Mais je ne vous connaissais pas, je détestais tous ces gens... Maintenant, je ne vous parlerai plus ainsi, à vous, vous le savez bien... Vous allez partir! Vous avez tort. Le pays va commencer à être agréable. C'est le bon moment de la saison...

Il se promenait de long en large. Il avait caressé ses dernières paroles d'une émotion qui touchait M"^ Morand. Soudain, il s'arrêta, heurta de ses poings le haut dossier de bois de Tune des chaises rustiques :

— Oh!... Et puis, vous avez raison! Partez, cela vaudra mieux! Partez sans que je vous revoie! Oui, je vous fais l'effet de je ne sais qui, d'un détraqué, d'un... Vous reconnaissez pourtant que mon pressentiment était juste. Qu'est-ce que je vous ai dit à votre première visite?

Elle soupira :

— Oui, je n'aurais jamais dû revenir après cet accueil. Mais, soyez de bonne foi : quand je vous ai rapporté votre livre, je ne voulais pas entrer. C'est vous qui avez insisté. Je puis être... comment dire? coquette... Avec vous, je n'ai pas à me reprocher cela!...

Il la contemplait avec une joie si grave qu'elle couvrit son visage de ses mains. Il se pencha. Elle pleurait. Beauceron s'agenouilla. Il répétait :

— Amie, mais qu'avez-vous, amie?

N'obtenant pas de réponse, il s'assit non loin

d'elle, silencieux, bouleversé. Jamais Emmeline ne lui avait paru plus belle, plus troublante. Le

chagrin qui l'avait prise faisait féminine cette femme hautaine, charnelle cette chair inaccessible. Entre les bras qui touchaient les genoux, à l'échancrure du corsage, les seins soulevés se pressaient, irritaient le désir de l'homme et cependant il aurait voulu n'être qu'adoration, consolation chaste, fraternelle. Elle prit son mouchoir. Il s'approcha :

— Ne pleurez plus! Pourquoi pleurez-vous? Pourquoi?

Cette voix changée, implorante, la ravissait. Elle essuya ses larmes. Il vit un sourire :

— Soyez sincère! supplia-t-il. Ce n'est pas à cause de... à cause de moi? Par mon existence, mes façons, je suis si différent de ceux qui pourraient vous inspirer un sentiment... Vous comprenez !

Elle enchanta le regard de Pierre d'un tendre regard. Ses lèvres dessinèrent ces mots :

— Pourquoi pas?

Il prit une main qui s'abandonnait, molle, dans la sienne, la porta à ses lèvres.

— Pourquoi pas? Pour tant et tant de raisons. Que deviendrions-nous? Où cela nous mènera-t-il? Vous, amie, vous partiriez, vous ou-

blieriez vite. Mais songez à quel désespoir vous m'abandonneriez! Supposez : vous resteriez quelque temps encore ici, vous me laisseriez un souvenir tel... Je ne pourrais pas vous perdre. Je vous suivrais. Et à Paris...

— Que se passerait-il à Paris?

— Vous seriez reprise par l'ambiance, vos travaux, votre ambition.

Emmeline ne le quittait pas des yeux. Scandant ses mots :

— Et si vous faisiez de moi une autre femme? dit-elle.

L'inquiétude de Pierre la gagnait. La réalité la reprenait peu à peu.

— Oui, avoua-t-elle. La vie est stupide! Mais ce qu'elle avait senti germer en elle ne

voulait pas mourir. Elle cria :

— La vie est stupide, est-ce une raison pour se laisser dominer par elle? Soyez au moins aussi fort que moi. Vous êtes un homme, vous devriez braver les circonstances, tenter je ne sais quoi...

Il l'interrompit fougueusement :

— Ah! si j'étais certain!

— Certain?

— Si j'avais la conviction profonde, si j'étais

sûr d'être aimé vraiment... Voyez, vous-même, vous n'avez pas confiance...

Elle n'osait plus rien dire. Il pria ;

— Ne nous tourmentons pas. Laissons faire quelques heures, quelques jours. Promettez-moi que vous ne partirez pas aussi tôt que vous l'aviez décidé. Vous allez réfléchir, je mettrai mes idées en ordre... Ce soir, voulez-vous, vers cinq heures, nous nous retrouverons dans le petit bois. Nous causerons. Vous voulez bien?

Elle fit « Oui » des paupières.

— Savez-vous qu'il est onze heures trois quarts. Madame votre tante doit se demander ce que vous devenez.

— Onze heures trois quarts déjà!

Emmeline courut vers un petit miroir.

— Et j'ai une tête!... Où est mon sac?

Elle arrangea sa coiffure, sortit son nécessaire à poudre. Il ne perdait pas un seul des gestes délicats, son cœur se serrait de bonheur. En sa tête brûlante il sentait se confondre tous ses enthousiasmes de jeunesse. Bientôt prête, Emmeline tendit sa main. Il chuchota :

— Ce soir, n'est-ce pas, ce soir?

— Oui, ce soir! répondit-elle.

M"' Larose s'étonnait. Emmeline qui avait promis d'être à onze heures dans le jardin du Couvent rentrait passé midi. Et M"* Morand, au lieu de se diriger vers la table où les hors-d'œuvre étaient servis, montait dans sa chambre, priant sa tante de la suivre.

— Que se passe-t-il donc encore? gémit la vieille dame sitôt qu'Emmeline eut poussé le verrou.

— Il ne se passe rien d'extraordinaire, dit

Emmeline. Ou plutôt... ce serait trop long à raconter. Je vous narrerai tout cela à Chamonix, cela nous aidera à passer le temps. J*ai vu Fissière, j'ai vu le poète. Ils m'ont parlé. Je vous le répète, j'ai autre chose à faire qu'un récit. La tante essuyait son lorgnon.

— Qu'as-tu donc à faire?

— Un petit paquet. Je prends le bateau de trois heures.

— Et tu vas où?

— A Annecy. J'y coucherai ce soir, j'y passerai la journée de demain. Et celle d'aprèsdemain, si c'est nécessaire. Dès que vous serez avisée que nos places sont retenues à l'Impérial, vous viendrez me rejoindre avec tous les bagages.

Le ton était péremptoire. M"* Larose ne songeait pas à désobéir. Mais gardant le droit aux objections, elle en usait, se lamentait :

— Tu t'en vas. Toute seule. Mon Dieu, mon Dieu. Pourquoi?

— Parce que je ne veux pas faire de bêtises.

— C'est bien décidé, tu ne reviendras pas ici?

— Non. Je ne reviendrai pas.

— Quelle bizarre fille! Viens déjeuner.

— Merci. Je n'ai pas faim. Allez-y. En remontant, apportez-moi un sandwich quelconque.

M"* Larose insistait. Emmeline ouvrit la porte, la conduisit au milieu du couloir.

— Allez, je vous en prie, je voudrais être seule un moment.

Et M"^ Morand, rentrant chez elle s'occupa de ses préparatifs. Il n'avait fallu à la jeune femme que quelques minutes pour se ressaisir, mesurer le danger qui la menaçait. Elle possédait maintenant une certitude : elle aimait Pierre. Et, passé le premier trouble, dissipée l'ivresse, elle ne songeait plus qu'à lutter contre cet amour. Beauceron disait vrai : une trop longue distance le séparait d'Emmeline. Que serait une liaison entre ces deux êtres si différents l'un de l'autre? Cet homme loyal n'admettrait ni partage, ni compromission. Fallait-il prévoir soit une existence paysanne à Talloires, soit une union de médiocrité bourgeoise à Paris? Elle répéta à voix haute ce qu'elle s'était murmuré en poussant la grille du Couvent :

— Impossible!

Elle ouvrit un bloc-notes, écrivit ces mots : « Pardonnez, oubliez, adieu », traça Tadresse

de Pierre sur une enveloppe, enferma le billet, cacheta. Puis M"* Morand se vêtit d'un tailleur coupé large, garnit un nécessaire. Après une hésitation, elle prit dans une petite boîte d'argent deux pilules noires et les avala. Etendue sur son lit, elle chercha le sommeil. Elle allait s'endormir lorsque revint M""* Larose qui apportait du foie gras, une demi-bourgogne, des pêches et du raisin.

— Je ne veux rien de tout cela, dit Emmeline. N'insistez pas, vous seule savez combien c'est inutile. Il y a une lettre sur ma table. Vous la mettrez à la poste vous-même, je vous prie. Vous ne m'accompagnerez pas au bateau. Je pars seule. Et si ce soir, demain, on demande où je suis, vous voudrez bien répondre que je suis à Paris.

La pauvre tante n'y comprenait plus rien.

— Comment? C'est à Paris que tu veux aller, maintenant! Mais tu m'avais dit...

— A Annecy, oui, et je vous le répète : au Palace. Je ne serai à Paris qu'officiellement. Vous saisissez?

M°** Larose laissa échapper un « oui » timide et prit le parti de s'enfermer dans un mutisme traversé de longs soupirs. M"^ Morand s'immobi-

LA DAMr. DE LEURS PENSÉES 117

lisait. Après un long silence, elle regarda sa montre, se leva, réitéra ses prescriptions.

— Oui, je me rappellerai, murmura la tante. As-tu tout ce qu'il te faut dans ton sac? Je n'ai pas vérifié, tu te reposais, je craignais de te déranger, de t'agacer... Ah! si Ton m'avait dit ce matin... J'ai chanté, cela m'a porté malheur! Tu te soigneras, promets-le moi.

Emmeline se brossait, promettait, vérifiait le contenu d'un portefeuille. Quand elle eut tout rassemblé, elle consacra cinq minutes à M"^ Larose, l'embrassa, la rassura. Elle savait ce qu'il fallait dire. Et, aj^ant pris son nécessaire, elle partit rapidement. La vieille dame demeura une bonne demi-heure les doigts aux bras de son fauteuil, ahurie. Elle bougea pour prendre son mouchoir lorsqu'elle entendit la sirène du vapeur.

— Ma petite Line!

M""* Larose ne se décida que très tard à redescendre au jardin. Elle avait à peine choisi un siège de rotin, isolé près d'une pelouse, que Fissière l'aborda. Il rentrait d'une course en canot. La barque automobile qu'il conduisait avait croisé devant Menton le bateau de trois heures.

Et Clément croyait avoir vu sur le pont M"* Morand, habillée comme pour un voyage...

— Ma nièce part pour Paris!

— Pour Paris?

— Oui, pour Paris. Elle prend le train ce soir même.

Fissière verdit.

— C'est une plaisanterie!... Je veux dire... Elle ne serait pas partie seule. Vous l'auriez accompagnée?

Très sèchement, M""" Larose répondit qu'Emmeline agissait à sa guise et, pour ne pas continuer la conversation, déplaçait sa chaise. Fissière s'éloignait à grands pas. Il était à une cinquantaine de mètres de l'hôtel, lorsque M"^ Bonnafois le héla :

— Pssitt!... Hé! Clément! Notre promenade? Vous nous laissez tomber?...

Il cria : « Excusez-moi ! » ; grommela des mots sans indulgence et marcha plus vite. Arrivé devant une maison, il cogna un volet du poing.

— Jules! Viens vite...

Un jeune homme en larges braies de velours s'empressa.

— Jules? Le canot est prêt?

Le garçon se mit à rire, d'un rire niais qui exaspéra Fissière. Non, le canot n'était pas prêt. Il n'y avait plus d'essence.

— Va en chercher chez l'épicier. Cours, dépêche.

— J'en viens, de l'épicerie. Ils n'en ont plus.

— Au Couvent?

— Ils ont donné les deux derniers bidons qui leur restaient au monsieur, vous savez, de la voiture noire de ce matin.

Clément poussa un juron et, par un chemin de traverse, se hâta, parvint à la grand'route. Il était résolu à demander passage à la première auto en direction d'Annecy. Il fallait qu'il arrivât à la gare avant huit heures, avant le départ du train de Paris. Emmeline ne partirait pas. Il saurait bien l'empêcher. Il rétracterait ses paroles du matin, implorerait son pardon. Il flatterait, menacerait. Et elle resterait.

— Elle restera. Paris, c'est Mastier ou un autre! Je suis foutu si elle m'échappe.

Une torpédo en trombe n'entendit pas ses hurlements. Une demi-heure d'angoisse s'écoula. L'angelus tinta sur le vaste calme du lac et des champs, le silence de la route. Enfin, un nuage

de poussière monta, précédant un taxi qui rentrait à vide au chef-lieu.

— Chauffeur!

La voiture s'arrêta :

— Je vous prends! A la gare d'Annecy.

Le conducteur était à moitié ivre. Il expliqua qu'il venait de Faverges et que les messieursdames qu'il avait menés mettaient en cave un de ces vins blancs...

— Un de ces vins comme on n'en boit guère dans le département. Faut sortir de la Haute, aller à Montmélian, je ne sais pas si vous connaissez... Montez pas, mon brave ami, faut pas monter! Je charge, d'autres messieurs-dames en passant, devant la villa verte qui est fleur sous le raidillon.

Clément s'installait.

— A la gare d'Annecy. Cent francs.

Le chauffeur eut un roucoulement joyeux. Il ôta sa casquette en signe de soumission.

— Allez donc ! Allez vite 1

Le taxi roula. Et tout haut dans le tumulte du moteur et le bruit de la ferraille. Clément répétait :

— Elle ne partira pas! Elle ne partira pas!

Le chœur des vieillards eut une surprise à l'heure du bain. Fissière n'était pas sur la rive pour envelopper d'un peignoir M""* Bonnafois sortant de l'eau. La ronde Algérienne sembla plus étonnée que les spectateurs. Son regard s'enquit, s'assombrit. Puis, maussade, elle se drapa ellemême.

Dans le couloir de l'hôtel, elle rencontra Clément, l'apostropha :

— Lâcheur! Qu'est-ce que vous devenez? Où étiez-vous hier soir? Et cette nuit?.,,

Il eut un mauvais rire :

— Faut-il que je rende des comptes?...

M"" Bonnafois s'esquivait, courroucée, se demandant s'il y avait corrélation entre l'absence de M"* Morand et l'escapade de Fissière. Celui-ci cherchait M"^ Larose. Ne l'ayant trouvée ni dans le jardin, ni au salon de lecture, il se demandait s'il oserait frapper à la porte de sa chambre.

— Ce serait tout de même cavalier...

11 fit tourner sa main d'un geste désinvolte.

— Bah! Après tout! Quand Emmeline est là, la vieille s'appelle M"* Larose. Mais dès que la nièce n'est plus dans son ombre, il ne reste que cette bonne Rosita. J'y vais!

On lui ouvrit. La manière dont on l'accueillit fut assez ambiguë. M""* Larose avait l'habitude de se conformer aux indications de M"^ Morand. Or, Emmeline était partie sans rien dévoiler de son entretien avec Fissière. Dans l'ignorance de la conduite à tenir, la tante adoptait une sorte de camaraderie vague. Au surplus, elle regrettait sa brusquerie de la veille.

— Je ne vous dérange pas? interrogeait l'auteur dramatique, la bouche en cœur. Mais

qu'est-ce que je vois? Des malles, des sacs, des paquets. Vous partez, vous aussi?...

— Je pars.

Clément, sans façons, s'installait sur une chaise restée libre.

— J'ai dit : vous aussi. Mais je crains bien... Ma chère amie, je veux vous faire part d'une crainte. Un de mes amis quittait Annecy hier soir. Je suis allé l'accompagner au train de Paris. Et, m'autorisant de la confidence que vous aviez bien voulu me faire, j'ai cherché M"* Morand pour la saluer.

M"" Larose s'inclina.

— Elle aura été très touchée, certainement. Fissière mordit sa moustache.

— Je ne voudrais pas vous inquiéter. Permettez-moi de vous dire, toutefois... M"^ Morand n'a pas pris le train de Paris, hier soir.

La vieille dame qui remuait des colis feignit de n'avoir pas entendu. Il répéta son information. Rosita ne révéla aucun trouble.

— Peut-être aura-t-elle préféré coucher à Annecy au dernier moment.

— Cela ne vous émeut pas?

— Emmeline est une grande fille. Et mon

adresse est dans son sac à main et dans un médaillon. S'il lui était arrivé quoi que ce fût, on m'aurait téléphoné. Ne vous tourmentez pas!

Il perçut dans ce conseil un rien de gouaillerie qui le blessa. Il garda son flegme et, toujours avec la même onction :

— Je ne me permettrais pas de me tourmenter. Mais mademoiselle votre nièce et moi, nous avons eu hier matin une conversation assez longue. Elle vous a mise au courant...

— Elle m'a dit vous avoir parlé. C'est tout.

— ...Une conversation très longue, et ...très animée. Une explication, si vous préférez. Je me suis excusé de mon mieux de certaines propositions antérieures, d'une offre que j'avais faite pour associer son avenir au mien...

— Cela ne regarde qu'elle et que vous! s'écria M™' Larose. Ne m'associez pas à vos pourparlers, vos combinaisons.

— Mes combinaisons n'ont rien de louche, rien que vous ne puissiez entendre, chère Madame, puisqu'hier, de la manière la plus ferme, j'ai demandé sa main à M"" Morand.

La tante risqua :

— Sa main... droite?

— Oui, le mariage, le contrat, le maire, le curé. Toute la lyre de la légitimité!

— Et que vous a-t-elle répondu?

Clément murmura :

— Non.

— Ah!

Il risqua, timidement :

— Cela vous étonne?

— Cela me surprend sans me surprendre. Vous savez comment sont les jeunes femmes?

— Ubi velis, nolunt; uhi nolis, volunt ultro, grogna Fissière, qui retrouvait son latin avec son espoir.

M""* Larose s'enquit :

— Cela signifie ce machin? Probablement quelque chose comme le dicton de chez nous : « Quand ça le prend, ça me quitte, et, quand ça le quitte, ça me prend? »

— Si vous voulez? Vous croyez donc, vous, que... les choses pourraient s'arranger?

— Je crois, je crois... Connaissant Emmeline, je vous donnerais un avis si vous me racontiez comment cela s'est passé.

Docilement, Fissière narra. S'attachant à paraître le moins Rosita Vasquez qu'il était pos-!

sible, la tante écoutait, soulignait de murmures les passages satisfaisants et de « titt, titt » les moments fâcheux du dialogue. Elle n'approuvait pas Emmeline : « Un beau parti s'offre, pensaitelle, Fissière, sa situation, relations, fortune. Et elle refuse. » Le désir d'arranger les choses la prit.

Quand le confident eut terminé :

— Mon cher, déclara-t-elle, autorisez-moi à vous dire : vous n'avez pas été adroit. Ni généreux! Pourquoi rappeler à cette enfant des babioles de jeunesse, oubliées depuis longtemps! Des peccadilles, dont je n'ai jamais eu connaissance, quant à moi. Quel besoin de l'ennuyer avec cela? Bien faire sentir que vous ne vouliez pas être dupe? Ah! les hommes! Ah! la mauvaise méthode Ce sont les plus crédules en apparence qui sont les moins naïfs, les sages, pénétrez-vous bien de cela!

Il écoutait avec une figure d'enfant sage cette mercuriale qu'il jugeait ridicule. Lorsque la bonne dame eut paraphrasé une demi-douzaine de lieux communs, il reprit la parole, plaida sa cause. Il savait les points faibles de la tante et

ne mit pas un quart d'heure à la gagner. Elle eut une gentille menace du doigt :

— Si j'étais sûre...

— De quoi?

— De votre discrétion!...

— Voyons!...

— Je vous dirais : Emmelinc est à Annecy. Elle m'attend. Moi j'y serai demain. Trouvezvous-y. Vous la ferez à la bonne surprise quand vous nous rencontrerez!

Il parut sceptique :

— Elle est très, très montée contre moî, ditil. Il serait bon qu'auparavant vous lui fissiez un peu la leçon. Vous allez à Chamonix. Pourquoi n'y déb arquer ai s-je pas deux ou trois jours après votre arrivée?

— Après tout, pourquoi pas?

— Nous serons dans un autre cadre, nous ne verrons plus les mêmes têtes.

— ]\pne Bonnafois ne s'interposera pas.

— M"^ Bonnafois n'a aucune importance.

M""* Larose était ravie. Elle craignait que le

mariage d'Emmeline ne la séparât de sa nièce. Elle souhaitait que l'événement lui rapportât les menues faveurs cueillies dajxs l'intimité d'un

couple menant une existence insouciante, large. L'occasion s'offrait belle de protéger un épouseur éventuel, un homme riche qui saurait prouver sa gratitude. Elle n'oublia pas d'évaluer ses services :

— Vous m'en donnez une corvée, brigand! C'est qu'elle n'est pas commode, la jeune personne! Je ferai de mon mieux. Parce qu'il s'agit de vous!

Il encensa, remercia, baisa les petites mains ridées aux ongles trop brillants. Rosita profitait de l'eibsence d'Emmeline pour se livrer à des soins de beauté qui décelaient l'ancienne chanteuse. Elle avait déjà fourré dans les malles les trois quarts de son bagage, mais, en revanche, elle sortait tous ses colliers. Fissière descendit au jardin d'un pied léger.

— Pauvre vieille!

Dès qu'il fut dehors, il sourit. M"" Bonnafois n'avait pas perdu son temps. Elle sentait Clément lui échapper et serrait de près, sur un banc, un jeune Argentin qui était à l'abbaye depuis l'avant-veille. A peu près nue dans une robe de crêpe blanc, elle essayait des poses. Sous le prétexte de ^refaire la raie du jouvenceau, elle se

mit debout devant lui, promenant devant le nez de son nouveau flirt sa gorge généreuse et découverte. Fissière n'éprouva pas la moindre contrariété. Il était tout à Emmeline. Il ne voyait qu'elle. Il ne désirait qu'elle. Les clients de l'hôtel lui parurent tous plus laids que de coutume. M"** Morand leur prêtait un reflet de beauté, sa présence causait chez toutes les femmes, même aux disgraciées, une émulation à paraître, à plaire qui avait décru. On ne sentait plus, en regardant les hommes, de recherche de toilettes, d'attitudes.

Une buée chaude montait du lac, imprégnait l'air, développait les odeurs des roses. Fissière eut comme un éblouissement voluptueux. Il imaginait près de lui, faisant le geste que venait de risquer M"^ Bonnafois, il voyait Emmeline, tendant les bras, offrant sa poitrine, souriante. Il pensa que pour un instant semblable, pour une journée, pour une nuit, la vie d'un homme, si peu blasé fût-il, pouvait s'engager, se jouer. Il se souvint qu'il avait combattu pour la notoriété, le succès au théâtre, il compara son ardeur de naguère à son ardeur présente et jugea qu'auprès de la lutte dont cette femme était le prix, l'autre

d30 LA DAME DE LEURS PENSÉES

n'apparaissait que comme une dispute mesquine. Il s'éloigna. Le besoin le tenaillait de parler haut, d'entendre sonner à ses oreilles le mot de sa fiè\Te : « L'avoir, l'avoir! » cria-t-il presque dès qu'il se vit seul.

La cloche sonna pour le déjeuner.

Dès qu'il toucha le quai d'Annecy, Fissière avisa un porteur et lui fit charger les malles à porter en gare. Il avait trois heures à passer dans la ville de saint François de Sales et consulta un guide qu'il ferma bien vite. Les conseils aux visiteurs n'y étaient pas engageants. On n'y parlait même pas de Michelet qui, assis devant le paysage somptueux de couleurs et de perspectives, avait condensé en une passionnante rêverie l'histoire de cette ville, de ce pays. C'est Annecy qui

avait fomenté l'évêque de Genève, vu mourir la pauvre M"* Guyon, présenté M'"" de Warens à Rousseau...

— Oh! l'histoire... une autre fois!

Clément Fissière alla se désaltérer, puis, la canne haute, s'engagea dans une allée du magnifique jardin sur le lac. Le soir, il serait à Chamonix, le soir, il verrait Emmeline. Pourquoi se distraire de cette pensée? Il était enchanté d'espoir. M""* Larose lui avait envoyé un télégramme dont le laconique : « On vous attend » parlait mieux qu'une éloquente lettre. « On m'attend! » se redisait Fissière depuis la veille. Une nuit sans sommeil n'avait pas épuisé la douceur des trois mots.

Le voyageur alla s'asseoir. Il ne put demeurer assis. Ce lac, ce parc le fatiguaient d'un charme étranger à celui qui le ravissait. Clément rôda sous les portiques à l'italienne de la plus séduisante rue et, tirant sa montre, énervé par l'attente, pénétra dans un café. Il traversa une première salle, alla s'asseoir dans une seconde plus fraîche, près d'un carreau dépoli gravé de fleurs. Par les défauts de la gravure, il se plut à regar-

der sans être vu le mouvement qui se faisait de l'autre côté. Tout à coup, il eut un sursaut.

— Non?

Il se pencha. L'homme qui motivait son émoi s'était fort heureusement assis à la table la plus proche du seuil.

— Mastier!

C'était Mastier, et Clément eut un frisson. Georges paraissait avoir vieilli de dix ans en quelques semaines. Il était vêtu de noir, il était voûté, amaigri. Ses cheveux blancs, l'expression fatiguée, douloureuse de son visage le rendaient presque méconnaissable. Fissière évoquait l'homme vigoureux, alerte, sanguin du déjeuner au Richelieu en regardant ce vieillard en deuil. Sa fille, que l'on disait très malade, était morte, certainement. Pourquoi venait-il ici? Pour revoir Emmeline, la supplier, tenter de la convaincre, de l'apitoyer. Il consultait un petit horaire aux dernières pages; il cherchait à savoir l'heure du bateau de Talloires.

— Je l'échappe belle! s'il était arrivé hier, avant-hier... Après ce que j'ai fait! Si au lieu de se mettre où il est, il était venu en face ou à côté de moi?

Fissière retenait son souffle. Il entendait plus qu'il ne les sentait les battements de son cœur. Une peur presque puérile l'avait saisi. Mastier serait ce soir même à Talloires. Au Couvent, il ne mettrait pas longtemps à apprendre le départ de M™* Larose et celui de Fissière pour Chamonix. Qu'allait-il se passer? A quelles extrémités pouvait se porter un être qui a souffert à ce point et qui voit sa dernière chance le fuir? Clément arrêta un plan. Dès son arrivée à l'Impérial, emmener Emmeline et sa tante, les emmener très loin sans laisser d'adresse... Mastier se leva sans avoir remis son chapeau. Fissière vit au fond de la deuxième salle briller ces lettres : « Lavabo ». L'autre passerait-il devant lui ? Comme s'il se faisait un jeu cruel de prolonger le supplice de son rival, Georges resta environ une minute debout, sans un geste. Enfin, il paya, sortit. Clément essuya ses tempes moites.

Il jeta deux francs sur la table, courut plutôt qu'il ne marcha vers la gare. Il se posta dans le coin le plus obscur du buffet.

Ils avaient souvent conduit leurs promenades au centre d'un petit bois, fait halte dans une clairière où menait et finissait une sente de forestiers. Ce fut là que Beauceron attendit Emmeline.

Il guetta, espéra jusqu'à la nuit, l'oreille tendue aux craquements des branches, ruminant ce qu'il dirait, prévoyant les objections, s'inter disant de croire, puis, la minute d'après, s'abandonnant follement à la magie de son désir. Il

évoquait le Pierre des mois précédents, cet homme farouche, fier de sa solitude, orgueilleux de soi-même, et s'étonnait, admirant et regrettant tour à tour. Des heures s'écoulèrent.

— Elle tiendra sa promesse, se répétait Beauceron. Elle n'est pas libre, somme toute, un importun quelconque l'aura retardée.

Il entendit les sonnailles des retours aux étables. L'ombre descendait. Il n'était plus admissible qu'elle vînt. Pierre se leva, rentra chez lui. Il interrogea la vieille bonne qui avait passé l'après-midi à laver dans sa petite cour. Elle n'avait vu personne. Pierre descendit, rôda autour du Couvent. Il n'aperçut pas Emmeline.

— Ce sera pour demain. Demain matin, je la verrai, s'affirma-t-il.

Il savait qu'il ne dormirait pas. L'idée de se coucher, de lutter contre les doutes, les craintes que suscite l'obscurité, le révolta. Il lirait. Il ouvrit Ronsard, tourna des pages et des pages dont ses yeux suivirent toutes les lignes et dont il ne garda rien. Sa pensée ne quittait pas l'événement du matin, les possibilités de l'après-midi, brouillait les fils des hypothèses, les démêlait patiemment, les enchevêtrait encore. Une fatigue

qu'il n*avait jamais connue brisait ses reins, pesait sur sa nuque et ses bras. Il la subissait avec une sorte de plaisir, se desséchait la gorge à fumer. L'aube vint. Il lui ouvrit une fenêtre et sa porte et, douloureux, frissonnant, alla s'étirer, respirer devant sa maison.

Sa vue s'attachait à la bâtisse massive de l'abbaye. Emmeline était là. Et à cause d'une convention, d'une longue suite d'absurdités sociales, cette femme qui peut-être veillait, le souhaitait près d'elle, cet homme, ne devaient pas être l'un à côté de l'autre. Pierre réprima un cri. D'une ferme un attelage sortait, s'engageait sur la route. Il allait falloir répondre à un bonjour, soutenir la conversation de voisin à voisin.' Beauceron se réfugia dans sa chambre. Il y regarda toutes choses sans tendresse. Ce décor qu'il avait voulu lui déplaisait maintenant. Le lit de fer d'une étroites se militaire, les murs nus surprenaient l'amant qui s'était révélé. Il ne trouvait pas un regret de l'existence calme, réglée à laquelle on l'arrachait.

— Etait-ce vivre? se demanda Pierre. Mon destin me poussait sur une route difficile, et j'ai reculé. J'ai pris pour de la sagesse ce qui n'était

que de la lâcheté. Qu'ai-je fait sous ce toit sinon vieillir, perdre du temps?... Je ne perdrai plus une heure. Je travaillerai. Je prendrai ma part de déceptions, de rebuffades, de joies, de toutes les joies, les grandes, les médiocres. Je serai comme les autres, attentif, cupide, jouisseur... Il se grisait de mots, s'exaltait âprement. Enfin, une lassitude inexorable le gagna, l'étendit. Il tomba dans un sommeil fiévreux... Un songe l'égara au cœur d'une forêt, près d'Emmeline. Il n'entendait pas ce que son amie lui disait, les bûcherons abattaient des arbres et cognaient trop fort... Il s'éveilla. Le bruit qui troublait son rêve ébranlait sa lourde porte que l'on frappait du poing :

— C'est elle!

Pierre cria : « Excusez-moi. Je viens ». Il se peigna hâtivement des doigts, courut, ouvrit...

— Monsieur Beauceron n'est pas malade, des fois? demanda le facteur. Lui qui ferait presque lever les coqs, tous les matins. C'est une lettre...

— Une lettre...

— Quel joli temps, aujourd'hui. Ça fait plaisir des journées pareilles et c'est bon pour la vigne.

Pierre tournait l'enveloppe dans ses doigts.

— Elle m'écrit...

Il ouvrit l'enveloppe ^ans trembler. Il lut :

« Oubliez, pardonnez. Adieu. »

Dans sa chambre d'Annecy, Emmeline rangea et lit sa toilette.

Assise près de la fenêtre, devant un crépuscule rouge et bleu, mais plus soucieuse de polir ses ongles que de s'attarder au beau spectacle, M"^ Morand se félicitait de sa promptitude à décider. Elle avait échappé à un danger. Revoir Beauceron eût annulé tout l'effort minutieux de sa vie, détruit la tapisserie d'intrigues sur laquelle, chaque jour, ses prévisions et ses calculs la penchaient. M"^ Morand, décidément, était satisfaite de soi-même. L'épreuve lui montrait la fermeté de ses intentions, la solidité de ses nerfs. Une inquiétude ne laissait pas d'altérer ce sentiment de maîtrise. Emmeline, en dépit de son ambition, était soumise à la loi commune. Elle était femme. Elle l'avait été déplorablement et délicieusement le matin de ce four de combat.

Un instinct qui s'était borné jusqu'alors à risquer de timides conseils, venait d'élever la voix, de donner des ordres.

— Ma volonté! murmura Emmeline.

Elle éprouvait la nécessité d'affirmer — d'affermir aussi — son triomphe. Elle releva la tête, regarda d'un air provocateur la première image oJGferte. C'était, ornement plus gracieux que les hôtels n'ont accoutumé de suspendre, le portrait d'une des muses locales : M°" de Warens. La « maman » des Charmettes retroussait voluptueusement sa lèvre gourmande, semblait considérer la jeune femme du vingtième siècle avec une condescendante ironie. M"' Morand lui adressa une grimace. Elle saurait bien, elle aussi, s'arranger quelques aimables années.

— Mais les affaires sérieuses, en premier lieu! se répéta Emmeline. Qu'est-ce qui m'a pris ce matin? Quel sot orgueil devant Fissière et quelle sensiblerie de petite fille chez l'autre!

Elle craignait d'avoir rudojé Clément d'une façon trop catégorique. Gardait-il de l'espoir et s'il en conservait, n'allait-il pas l'étouffer de ses rancœurs?

— Ai-je été trop loin? Ou, au contraire, en

voulant provoquer une rupture, me suis-je montrée habile?

M"' Morand n'attendit pas sa tante sans impatience. La vieille compagne lui manquait pour cent menus soins que M""* Larose se faisait une joie de rendre. Le désir de retrouver ces attentions était moindre que celui d'avoir des nouvelles. A chaque arrivée du bateau de Talloires, Emmeline allait guetter. Elle aperçut enfin dans le bouquet des chapeaux groupés au débarcadre, un canotier à ruban noir qu'elle avait acheté boulevard de la Madeleine. La bonne dame ne tarda pas d'ailleurs à agiter son mouchoir; dès qu'elle vit sa nièce, elle joua si bien de ses coudes pointus qu'elle fut des premières sur le quai :

— Mon petit, ma petite fille!

M"*' Larose étouffait de bonheur.

— Jamais nous ne sommes restées aussi longtemps séparées! T'es-tu dit cela?

— Mais oui, mais oui.

— Embrasse-moi encore!

M'^* Morand s'exécuta, non sans faire remarquer :

— Vous avez profité de ce que je n'étais pas

là pour VOUS laver les cheveux à la verveine et vous tremper de ce détestable Jasmin d'Orient. La tante nia, minauda. Emmeline demandait :

— Vous avez mis ma lettre à la poste?

— Le soir même.

— Vous n'avez pas revu le... le poète? Je pense bien qu'il ne s'est pas présenté à l'hôtel?

— Je ne l'ai pas vu.

— Quoi de neuf au Couvent?

La voix trahissait un rien d'anxiété. M"^* Larose prit son temps pour répondre :

— Situation inchangée.

— Fissière est toujours là-bas?

— Toujours.

La tante eut envie de placer l'exorde de son plaidoyer. Mais Clément lui avait recommandé de ne pas hâter les choses.

— Venez dans ma chambre, murmura Emmeline, nous nous y reposerons une heure ou deux.

M"* Larose s'installa dans un fauteuil. M"* Morand s'assit sur le lit, et, sans préambule :

— Je ne vous ai pas raconté ce qui s'était passé entre Fissière et moi.

Elle donna à la tante une seconde version des

pourparlers. L'auditrice hochait la tête. Lorsque Emmeline se tut, elle questionna :

— C'est tout?

— Oui, c'est tout. Gela suffisait d'ailleurs pour créer entre lui et moi...

— Créer quoi?

— ... L'irréparable.

— Tu le regrettes?

M"^ Morand se dit qu'il valait mieux ne rien dissimuler :

' — Oui, je le regrette!

— Alors, ne t'en fais pas. Le plus marri de l'histoire, c'est le bonhomme. Il est venu me trouver. Il m'a parlé de votre discussion. Je l'ai saboulé! Je ne permets pas que l'on raconte ceci et cela de mon Emmeline! Et il s'est aplati, il a soupiré, il a supplié. Tu peux m'en croire : il est plus emballé que jamais! « Chère Madame, vous serez mon avocat » . Tu le tiens comme cela, mon petit enfant, comme cela, regarde !

M"*^ Larose se serrait le nez entre le pouce et l'index. Sa nièce comprit :

— Et vous, naturellement, vous lui avez dit que nous partons pour Chamonix? Si, si, vous n'avez pas pu garder le secret, je vous connais.

ÎO

— Ai-je eu tort?

— Non, cette fois, vous avez très bien agi. Et je vous remercie.

Emmeline courut embrasser sa tante qui ne put retenir cette conclusion triviale :

— L'affaire est dans le sac !

Rassurée, voyant son projet aboutir, M"^ Morand subit une détente nerveuse. Ce qu'elle avait éprouvé chez Pierre l'obséda de tristesse. Elle cessa de sourire et presque sans transition se mit à pleurer.

— Mon enfant mignon! glapit M"^ Larose. Qu'est-ce que tu as? C'est... l'émotion? Le bonheur?

Emmeline eut une révolte des épaules. La tante chuchota :

— Ah! oui! oui, la lettre!

Elle essaya la seule consolation qu'elle put trouver :

— Ma petite fille... pour ce garçon? Un garçon qui s'habillait si mal!

M"* Morand pleurait toujours. La bonne Rosita la berça de paroles :

— Evidemment! Je te disais pour te dégoûter

de lui qu'un homme qui n'est pas vêtu convenablement... Je comprenais pourtant bien! Au temps où je chantais les Brigands aux Fantaisies — j'étais avec M. de Camarrieyre, tu étais trop petite pour t'en souvenir de M. de Camarrieyre qui t'apportait des papillotes et qui t'a donné un soir une poupée toute frisée avec une jolie robe de soie ponceau... Eh bien! c'était un beau gars, toujours à la dernière mode et à quatre épingles, un fin causeur, un gentleman... Figure-toi! Pendant six semaines, je n'ai pas pu le supporter. Je m'étais toquée, tu ne devineras jamais de qui? d'un machiniste, ma mignonne, d'une espèce d'Auvergnat, crasseux, grossier. Et qui sentait fort! J'ai été jusqu'à lui faire la cour, entends-tu? Le plus drôle c'est qu'il n'a pas voulu de moi. Il m'a rabrouée, m'a dit qu'il était fidèle à sa femme et qu'il la préférait à toutes les... je ne puis pas répéter le mot dont il s'est servi... qu'il rencontrait dans les coulisses.

Emmeline semblait consolée.

— Je vous en prie... Ces souvenirs de votre jeune temps!... Vous n'osez tout de même pas

mettre en parallèle M. Beauceron et votre Auvergnat?

— Allons, mettons que je n'ai rien dit. Mais — permets-moi — ce n'était pas... sérieux cette aventure?

— Je vous en supplie, parlons d'autre chose.

— Et partons pour Chamonix, conclut M""* Larose, qui commençait à s'alarmer.

Il avait sa photographie.

Après avoir passé deux après-midi à bouleverser les archives des libraires d'Annecy, Pierre avait trouvé une année reliée d*un illustré de théâtre. Et sous ce titre : Les Concours du Conservatoire, le portrait cherché : M"* Emmeline Morand, premier prix de comédie. La reproduction découpée, encadrée, souriait au-dessus de son lit.

Beauceron la regardait, longuement. Ensuite,

devant son miroir, il se regardait lui-même. Il n'était plus le poète hirsute que Jeanne Goubet avait présenté à Emmeline. Ni le Pierre aux tentatives élégantes chez qui M"^ Morand fréquentait. Il voyait un homme encore jeune, aux joues et aux lèvres rases, bien coiffé, sobrement vêtu, chaussé avec goût, un homme que les gens du pays ne reconnaissaient plus, que les touristes prenaient pour l'un des leurs. Maintenant, Beauceron employait chaque jour deux ouvriers de Talloires qui emballaient ses meilleurs meubles, clouaient des caisses de livres. L'un d'eux, un vieux bavard, disait à l'autre :

— Tu vois! Il avait beau faire le croquant. J'ai toujours pensé que c'était un Monsieur. Et aux sous! Ce que ça va lui coûter tout ce bois! Et tout ça pour aller pas plus loin qu'Annecy, ça se pourrait, hein?

— Ne t'occupe pas! répliquait l'autre. Pourvu qu'il nous paye! Que ça soit pour aller là ou ailleurs!...

Pierre ne révélait aucun projet en échange des « Vous nous quittez? » qui se multipliaient autour de lui. Il nourrissait mal les curiosités d'un « Oui, je m'en vais » évasif. Le soir, il

allait prendre une tasse de café dans les jardins du Couvent. II s'était fait quelques relations à l'hôtel et ne fut pas surpris, outre mesure, lorsqu'un vieux monsieur, après lui avoir demandé la permission de s'asseoir à sa table, s'informa :

— Monsieur Beauceron, n'est-ce pas?

— Oui monsieur.

— Permettez-moi de me présenter, dit l'inconnu : Georges Mastier...

— Monsieur, j'ai assisté, il y a bien longtemps, à l'une de vos générales.

— Et moi, à l'une des vôtres! Ne soyez pas étonné. Vous n'avez pas fait long feu au théâtre — erreur de votre part, car la première tentative ne signifie rien et son résultat, quel qu'il soit, ne doit jamais décourager... Vous n'avez pas été longtemps (i3 la partie, mais je possède une mémoire excellente. Et j'ai su par une jeune femme que j'ai rencontrée la veille de mon départ pour Talloires...

Pierre eut un tressaillement léger. Une jeune femme? II respira. On la nommait :

— Oui, j'ai su par Jeanne Goubet qui a été votre interprète que vous aviez posé vos lares dans ce beau pays...

Il s'inclina presque cérémonieusement.

— ...Où je me permets de faire valoir nos liens de confraternité.

Quoi qu'en pensât Fissière, ce n'était pas pour rejoindre Emmeline que Georges Mastier avait accompli ce voyage. Depuis la mort de sa fille, Mastier était changé de telle sorte qu'il pardonnait la trahison d'un camarade, les coquetteries brusquement, vilainement interrompues de M"" Morand. Si l'abbaye le comptait parmi ses hôtes, elle le devait à l'obsession causée, durant de longues semaines, par ce mot : Talloires, dans le cerveau du pauvre homme. Mastier était venu là, comme fasciné, mais sans emporter en lui le moindre projet de vengeance. Et quand il sut la présence à Ghamonix du trio Emmeline-Glément-Rosita, il ne sourcilla point. Il voulait oublier, il était certain qu'il oublierait. ■ ;!

Malgré ses résolutions, son souvenir le harcelait — et sa jalousie. Les causeries de la salle à manger, du salon et du jardin ne ménageaient guère la tante ni la nièce et n'épargnaient pas l'ancien sigisbée de M""** Bonnafois. L'Algérienne, sournoisement, glissait des perfidies

bien étudiées. Mastier devenait de plus en plus enragé de renseignements. On lui avait montré Beauceron, le désignant comme flirt loyal et jobard de la belle comédienne. Mastier, à ce nom, s'était rappelé l'indication fournie par Jeanne Goubet. Et il se préparait à jeter une sonde.

Emmeline, toujours sur ses gardes, ne parlait jamais de Georges à Pierre qui écouta sans défiance le nouveau venu :

— Monsieur, disait celui-ci, on vous a peint à moi sous les traits d'un Choulette savoyard, traînant des sabots, vivant à la façon des paysans. Et je vois un jeune homme qui figurerait à Armenonville. Est-ce que l'on m'a trompé?

— On ne vous a pas trompé, déclara Beauceron. J'ai travaillé longtemps ici, oubliant le tailleur et le perruquier, tout à mon art. Je refais peau neuve depuis quelques jours. Le moment des réalisations semble arrivé.

— Vous comptez revenir à la poésie?

— Au théâtre.

— Bravo! Vous pensez vous faire jouer... dans la région?

— Non. A Paris, avoua Pierre avec placidité.

— Ah! Ah!

Une pensée tortura soudain Georges Mastier. La métamorphose du garçon, cette témérité qui ne prenait aucune réticence pour se déclarer, appelaient une association d'idées. Emmeline s'était-elle amusée à ensorceler ce provincial?

— Ah! Ah!... A Paris, fit Georges d'une voix blanche. Votre pièce est reçue? Pas encore... Hum! Difficile, vous savez, en ce moment, de trouver une scène! Très compliqué. Avez-vous des promesses?

— On ne m'a rien promis, dit Beauceron.

— Personne ne vous a — excusez la brutalité de l'expression — bourré le crâne?

— Personne. Je me suis chargé de ce soin. Mastier mâchait impatiemment son cigare.

Devait-il parler? Il hésita. Enfin, entraîné par ses vieilles habitudes de spontanéité :

— Je vais mettre les pieds dans le plat, entreprit-il, bourru. Je suis une baderne et, si je gaffe, rassurez-vous, l'impair commis par moi envers vous n'aura aucune importance. La boîte où nous sommes est une usine à cancans. Je sais qu'une de nos plus belles comédiennes, M"* Emmeline Morand, a fait un séjour ici. Je

n'ignore pas que vous vous promeniez ensembie. Je devine ce qui s'est passé; une actrice parisienne rencontre un jeune poète, elle se fait lire quelques vers, elle s'enthousiasme — à tort ou à raison, car les femmes ne comprennent rien à ces choses — elle le chauffe à blanc et l'engage à prendre le premier train avec un manuscrit dans chaque poche... Et quand le monsieur est à Paris, elle lui donne quelques mots insignifiants de recommandation tracés d'une plume négligente pour de vagues directeurs...

Pierre coupait la diatribe :

— Je regrette, Monsieur, fit-il. Mais rien de tout cela ne s'est produit ou ne se produira. J'ai eu l'honneur, en effet, de causer plusieurs fois avec M"^ Morand. Voilà tout. II n'a pas été question de mes vers, de ma pièce, de directeurs. Je vous le répète, c'est moi qui me suis monté la tête, moi tout seul. Je vais partir pour Paris avec quelques milliers d'alexandrins et le dessein bien arrêté de les faire dire. Je ne connais personne. Qu'à cela ne tienne : je ferai connaissance!...

Il ajouta, ironique :

— Et soyez tranquille, je n'irai pas vous ennuyer !

Mastier était incrédule. L'inflexion chaleureuse avec laquelle Pierre avait caressé ce nom : Morand, l'exaspérait. Il recommença :

— Prenez garde, mon cher Monsieur, prenez bien garde.

Et il mit tant de flamme à dissuader que Beauceron ne s'y trompa point. Ce vieillard, lui aussi, aimait cette femme. Il eut pitié. Puis, une colère froide l'anima. Il dit, nettement :

— Et après tout, Monsieur, pourquoi M"* Morand ne m'aurait-elle pas donné, sinon un encouragement direct, du moins l'envie de retourner à Paris? M"^ Morand ne m'a témoigné qu'une amitié distante. Mais en admettant que j'éprouve le désir de la revoir, qui m'empêchera de suivre ma guise?

Sa voix tremblait légèrement.

— Ce ne sera pas vous en tout cas.

Georges crispa une de ses mains sur l'épaule

de Beauceron :

— Ne parlez pas ainsi! Si vous saviez! Pierre comprit. Il balbutia : « Excusez-moi ».

Ils firent silence, n'osant pas se regarder. Un

quart d'heure s'écoula durant lequel Beauceron se repentait, se courrouçait. Mastier, enfin, articula, non sans peine :

— Après tout, pourquoi pas? Vous avez la rudesse de l'honnête homme... Tandis que ce Fissière!... Oh! celui-là, si vous pouviez le faire chasser... Essayez donc votre chance.

Il parlait comme s'il était seul :

— Une femme de cette beauté!... Elle vaut bien une vie manquée.

Il se ressaisit. D'un ton plus ferme :

— Partez! dit-il. Et moi... eh bien! moi je vous aiderai. Je vous le promets. Je serai rentré dans une quinzaine. Je vais vous donner ma carte... Ce n'est pas pour un duel, c'est simplement afin que vous gardiez mon adresse. Prenez!

Pierre repoussait doucement la main tendue.

— Merci! monsieur. Vous me permettrez de ne compter que sur moi-même.

Il salua, s'éloigna. Mastier alluma un cigare, rêva longuement :

— Pauvre diable! Lui aussi... Bah! chacun son tour.

XVIÏ

— ' Vous voyez, ma bonne dame! En ce m'ment-ci, les touristes se préparent à franchir une crevasse. Le guide passe la corde à l'amateur, l'amateur au porteur, ils vont s'attacher pour le passage dangereux. Regardez bien.

Un camelot coiffé d'un béret sale faisait suivre, dans une lorgnette, à M""^ Larose une ascension au Mont-Blanc et commentait les péripéties avec le plus pur accent des BatignoUes. Fissière s'arrêta :

— Chère Madame!

— Vous? Déjà? s'exclamait la tante.

— Comment, déjà? relevait Clément, vexé. Moi qui pensais...

— Ne vous fâchez pas! se hâta de prier M™* Larose en délaissant son observation. Ce n'est pas un reproche. C'est un compliment.

Elle paya le montreur, prit familièrement le bras de Fissière.

— Venez, mon cher. Allons à l'hôtel. On va faire le nécessaire pour vos bagages? Parfait! Vous allez voir. C'est dix fois mieux ici qu'à Talloires. Un séjour exquis. Par exemple, insinua-t-elle avec une grimace taquine, pas de M™^ Bonnafois à l'Impérial!...

— Je vous en prie... Verrai-je Emmeline?

— Pas avant ce soir. Elle déjeune à Pierre- Pointue avec une bande de gens tout à fait aimables. Ils ne rentreront qu'à la nuit. Dame! On ne vous attendait pas si tôt! Aujourd'hui, vous vous installerez et vous vous contenterez de ma société.

Clément soupira, sans se préoccuper de courtoisie, et monta dans sa chambre. Il fit venir un coiffeur, ordonna soigneusement tout son atti-

rail de séduction. Le déjeuner lui réservait des surprises. Quelques Parisiens connus étaient là qu'il eût préféré ne pas rencontrer. Des oreilles se tendaient certainement afin de saisir la conversation de l'auteur connu et de l'ancienne chanteuse. Des hors-d'œuvre au café il ne plaça que de rares phrases. Il quitta l'un des premiers la salle à manger, suivi par M"*^ Larose.

— Nous allons faire un tour? proposa celle-

Il acquiesça. Ils prirent la route des Bossons. Aussitôt qu'ils se jugèrent suffisamment isolés, ils causèrent :

— Où en sommes-nous? s'informa Clément.

— Où nous en sommes, où nous en sommes, marmonna la tante, ma foi, je n'en sais trop rien. J'ai tenu ma promesse, mon cher, j'ai plaidé votre cause...

— Ah! que vous êtes bonne!...

— J'ai eu beaucoup de fil à retordre. Emmeline était très montée contre vous, je ne vous le cache pas! Il m'a fallu de l'éloquence, de la diplomatie... Enfin, j'étais parvenue à la convertir... Là-dessus, j'envoie le télégramme...

— « On vous attend ».

— Je disais juste : on vous attendait, elle vous attendait, elle avait oublié sa rancune... Malheureusement (je vous préviens) depuis que j'ai porté la dépêche, ça ne marche plus comme ça pourrait marcher. Quand je lui parle de vous, elle a, vous savez, ce petit frétillement agacé des doigts avec ce mouvement de la tête... Que s'estil passé?... Je ne vois jamais son courrier. Lui avez-vous envoyé une lettre que j'ignore? Dites?

Fissière prodigua des « Non ! » indignés.

— J'ai agi strictement selon nos conventions. Alors, quoi? A vous entendre, mes affaires ne vont pas? C'est pourtant bien simple : Emmelinê me connaît. Elle sait mes intentions. Elle a eu le temps de réfléchir.

- — Vous savez, au moment de prendre un engagement pareil, fit observer M"* Larose. L'autre se pencha :

— Autre chose, confia-t-il. Je crois qu'il serait prudent que nous partions d'ici le plus tôt possible!

— Partir!

— Oui, partir! Vous ne savez pas qui j'ai vu en passant par Annecy?

— M™* Bonnafois?

Ce nom exaspéra Clément. Il éclata :

—- M'"^ Bonnafois, M"« Bonnafois! Pour Dieu, fichez-moi la paix avec cette créature! Elle n*a jamais existé une minute. C*est Mastîer que j'ai vu, vous entendez, Mastier!

— Qu'est-ce qu'il vous a dit?

— Vous pensez bien que dès que je l'ai aperçu, j'ai eu une toute autre intention que celle de me jeter dans ses jambes. Si vous saviez la tête qu'il a!

Il décrivit l'affliction de son rival et, prenant un accent mélodramatique :

— Vous vous doutez de ce qu'il vient faire en Savoie! Il tient certainement à se venger. A l'heure qu'il est, il sait certainement notre adresse. Il sera ici après-demain. J'estime qu'il y a tout à redouter d'un homme qui a souffert à ce degré. Notre tranquillité vaut bien les ennuis d'un déménagement impromptu.

Les craintes de Clément gagnaient M"* Larose. Elle approuva.

— Mais où aller?

— Permettez-moi de vous inviter, vous et M"* Morand. Je vous emmène à Arcachon. J'ai

une petite vilia sous les pins. Nous y finirons l'été. Qu'en pensez-vous?

La tante acceptait d'enthousiasme.

— Ce n'est pas moi qu'il faut décider. C'est ma nièce. Voudra-t-elle ?

Ils revinrent sur leurs pas. Un dur soleil bleuissait les sapins, criblait les glaciers d'une poudre étincelante, accablait la vallée. Clément grogna :

— Il fait trop chaud dans ce pays!

— Oui, mais les soirées, rétorqua M™' Larose, les nuits! Une fraîcheur, un repos!

— La nuit, la nuit, bougonna Fissière. Je vous parle du jour, moi! Quand je pense qu'Emmeline court les chemins par cette température... Vous verrez Arcachon! Un rêve!

Le salon de l'hôtel, volets clos, les invita. Dans un large fauteuil, la vieille dame s'installa, s'assoupit. Clément feuilleta des magazines, ces sortes de revues touristiques dont l'impersonnalité, les images neutres et souriantes conviennent si exactement à l'ennui des caravansérails. Parfois, il jetait un regard dédaigneux sur Rosita somnolente, qui digérait son dîner et la promesse d' Arcachon avec un sourire béat.

LA DAME DE LEUnS PENSÉES 163

— Attends un peu! songeait Fissière. Laisse le mariage se conclure et tu verras comme je te laisserai choir!

Vers dix-sept heures, un tumulte de voix, des bruits de cannes ferrées emplirent le corridor. M"^ Larose fit comme un bond hors de son siège. Les excursionnistes rentraient. Emmeline parut. Fissière s'élança.

— Vous! Que je suis heureux...

D'un clin d'œil, M"^ Morand tempéra cette belle fougue. Clément admirait. Couverte de poussière, décoiffée, Emmeiine était plus séduisante encore et désirable que descendant de sa chambre à Talloires. Il attachait sur la jeune femme des yeux exorbités, s'empressait, offrait un siège. Elle devait être très fatiguée. M"^ Morand assurait que non, se déclarait enchantée de sa promenade.

— J'ai deux mots à vous dire, chuchotait Fissière.

M"^^ Larose les reluquait à la dérobée. Elle écoutait, impassible, lui, le visage tendu murmurant des phrases, comme on prie. Elle surprenait des bribes du discours : « Revu Mastier... situation qui peut devenir grave... il doit

vouloir... retraite délicieuse, pinède, promenades sur la plage. » Ils restaient seuls tous trois dans le salon. M"^ Morand domina Clément d'une sérénité agressive. Elle tira une conclusion avant qu'il eût fini :

— Oui, j'entends. Vous avez la frousse.

— Permettez, permettez! fit-il. Ce n'est pas pour moi! Moi, je suis un homme. Si j'étais seul, j'attendrais Mastier de pied ferme. Je ne pense qu'à vous. C'est pour vous que je redoute des histoires.

— Alors, calmez-vous, mon cher, dormez tranquille. Je connais Mastier. Il ne me fera rien, il ne me dira rien... Merci pour Arcachon. Mais je tiens à passer au moins deux semaines encore ici. J'ai une dizaine de promenades que je ne tiens pas à manquer. Et comme il faut compter avec les jours de pluie...

Fissière se rengorgea :

— Nous resterons. Soit. S'il arrive quelque chose, ma responsabilité est dégagée.

Emmeline éclata de rire :

— Entièrement!

Elle se leva :

— Vous permettez que j'aille me laver, chan-

ger de linge et de robe? J'ai la touche d'une femme de contrebandier!

Elle sortit de la pièce en courant. Il regarda la tante, demanda, plaintif :

— Vous l'avez entendue?

M"* Larose gémissait doucement :

— Je n'y comprends rien. Il y a quelque chose. C'est à vous d'arranger cela maintenant.

Clément Fissière menait à Chamonix une existence de galérien.

Il n'avait pas encore arraché le consentement d'Emmeline. Chacune de ses tentatives était reçue par des : « Etes-vous si pressé? — Laissez-moi respirer quelques jours! » et si jamais rien ne le décourageait, rien non plus ne venait accroître son espoir. Au premier dîner, comme Emmeline narrait sa promenade, il s'était targué de fausses prouesses alpestres accomplies

168 LA DAME DE LEURS PENSl!,ES

à Lucerne et dans les Pyrénées. M"* Morand l'avait pris au mot :

— Vous êtes bon marcheur? Vous aimez à grimper? Très bien. Nous vous enrôlons dans notre bande.

Et le malheureux auteur, qui n'avait pas descendu une seule fois les Champs-Elysées à pied, devait traîner ses semelles de La Flégère au Brévent, du Plan de l'Aiguille au Chapeau. Il plastronnait, ne s'avouait jamais fatigué, mais se ruinait l'estomac en se bourrant de kola, se couchait courbaturé, moulu. Le soir, le repos qu'il aurait souhaité absolu s'empoisonnait d'alarmes. Fissière s'attendait à voir surgir Mastier, un Mastier spectral, apportant il ne savait quelle sombre résolution.

Un matin qu'il devait atteindre le sommet d'un col, le prétendant, lorsqu'on l'eût éveillé, éprouva le désir irrésistible de ne pas quitter Chamonix :

— Après tout, je suis bien bête! Je vais me faire porter malade.

Il téléphona de son lit à M"* Morand, prétextant une foulure légère. Elle lui conseilla des soins avec une sollicitude qui agaça Clément.

Emmeline semblait le traiter comme un vieillard perclus.

— Je ne veux tout de même pas qu'elle se moque de moi! pensait-il. Je ne suis pas un Géronte, un Bartholo! La comédie a suffisamment duré. Nous allons hâter le dénouement.

En nouant sa cravate, il regarda son image sans plaisir. Ce surmenage physique le tuait. Ses cheveux se faisaient plus rares chaque nuit, de lourdes poches s'enflaient sous ses yeux. Joignant son menton aux ailes de son nez, deux arcs de cercle se creusaient dans la chair molle.

— Je m'y achève, moi! C'est un régime crevant! Je ne veux plus d'un hard-labour de ce genre! J'aurai pas plus tard que dans une heure une explication avec la mère Larose, je poserai ce soir l'ultimatum à Emmeline et je saurai de quoi il retourne!

M""' Larose ne sut quelle opinion formuler :

— Mon pauvre Clément — la tante pour la première fois risquait le prénom — je ne comprends plus rien à Emmeline. C'est un sphinx!... Si j'étais à votre place, je l'emmènerais au fond du jardin ce soir, et là, je poserais l'ultimatum. Carrément.

— C'est bien mon intention! dit rageusement Fissière.

Emmeline rentra plus tôt qu'on ne le prévoyait. Aussitôt qu'elle fut de retour, elle gagna sa chambre. Elle n'y resta pas longtemps. Clément l'attendait au bas de l'escalier.

— Tiens! Vous êtes là! fit-elle. Justement, je voulais vous chercher pour vous dire quelques mots. Gomment allez-vous? Cette entorse?

Il se redressa :

— Une bagatelle. Il n'y paraît plus! Je vous remercie.

Sans s'être concertés, ils se dirigèrent tous deux vers un banc à l'écart, s'assirent à bonne distance l'un de l'autre. Il jugea qu'il valait mieux qu'Emmeline parlât la première.

— Vous vouliez un entretien, fit-il.

— Un entretien, répondit M"* Morand, le mot a trop d'importance. Non. Je tenais à ce que vous sachiez que j'ai trouvé une lettre tout à l'heure. Une lettre de Talloires.

Il blêmit légèrement :

— De Mastier?

— De Mastier.

Elle ménageait ses effets, attendait les ques-

lions. Fissière dit avec une nonchalance affectée :

— De quelle sorte, cette lettre? Aimable? Comminatoire ?

— Très aimable... pour moi. Me demandant des nouvelles de ma santé, me parlant de Paris, de quelques amis communs...

— Il ne manifeste pas...

— L'intention de venir? Si fait. Il sera ici après-demain.

Clément croisa les jambes, croisa les bras :

— Il ne vous... il n'est pas... bredouilla-t-il. Et moi? Aucune allusion?

M"* Morand baissa les yeux et, pateline :

— C'est à ce propos que je tenais à vous informer, murmura-t-elle... Oh! je vous sais courageux; il est bon, néanmoins, que vous soyez averti. Mastier ne s'exprime pas sur votre compte en des termes très élogieux. Il faut prévoir au moins une altercation...

— Que dit-il? interrompit Fissière énervé. Vous l'avez là, sa lettre?

— Non, je l'ai déchirée sitôt lue... Il dit... Vous excuserez le terme dont je vais me servir, ce n'est pas moi qui l'emploie...

Emmeline « prit sa respiration » selon Tune des plus tenaces traditions du Conservatoire et lâcha, enfin :

— Il dit qu'il vous cassera la gueule!

— Charmant!

Fissière, la lèvre pendante, Toeil vague, médita. Puis :

— Que comptez-vous faire? demanda-t-il.

— Moi?

— Oui, vous et M""^ Larose. Vous savez bien que M""" Larose vous obéit au doigt et à l'œil. Si vous décidez de quitter Chamonix...

— Je vous ai spécifié, le jour même de votre arrivée, que je ne voulais pas m'en aller encore.

Il crispait sa main au dossier du banc, le grattait de ses ongles.

— Très joli! ricana-t-il. Alors nous restons, Mastier débarque après-demain, me tombe des^ sus et je dois me battre comme un charretier, donner un mauvais coup ou en recevoir un? Mille grâces! Je ne veux pas de ça, moi, je suis un homme du monde. Je file à Arcachon.

Ses yeux supplièrent :

— Et vous venez avec moi!

Elle dit, très doucement, très simplement :

— N'y comptez pas!

— Vous restez ici, soit! Au moins m'autorîsez-vous à emporter un espoir?

Il se rapprocha d'elle. Elle l'écarta d'un geste:

— Ecoutez, Fissière. Ne pensez plus à moi, cela vaudra mieux ! Je sais ce que vous m'offrez. Ce que je vous aurais apporté. Vous m'avez dit avec un très joli cynisme l'esprit du marché que vous vouliez conclure. Et ce marché, même après vous avoir crié le dégoût qu'il me causait, j'ai eu envie de l'accepter. Oui, le soir même, je regrettais les paroles que vous méritiez, j'envisageais votre belle situation, votre fortune! J'en ai honte aujourd'hui mais cela fut, je ne puis pas ne pas l'avouer. Quelle fille j'étais alors î Vous auriez pris cette fille-là, vous Fissière?

Clément, interloqué, ne pouvait trouver un mot. Elle poursuivit :

— Vous l'auriez épousée? Comme je vous aurais plaint!

Il se leva; il dit, ardemment :

— Je vous aime.

M"" Morand sourit :

— Même pas, Fissière, même pas! Si vous m'aimiez, que vous importeraient les menaces de

l'autre? Peut-être seriez-vous malade de peur, mais vous resteriez. Vous attendriez, de pied tremblant, mais vous attendriez quand même. Rassurez-vous. Votre amour est curable. Il est fait d'un désir très vif, guidé par un caprice un peu... sénile.

Il sauta en arrière.

— Vous m'insultez. Faites attention à ce que vous dites!

— Vous n'êtes plus tout jeune. Et certaines années comptent double ou triple. Allons, quittons-nous bons amis, cela vaudra mieux! Dites adieu à l'Emmeline que vous avez connue. Ne cherchez pas à connaître l'Emmeline d'aujourd'hui dont vous n'avez pas soupçonné la naissance.

Clément s'empourprait de colère. Il reprit sa place sur le banc, scanda :

— Des boniments! Allons, fixez votre prix, marchez, je suis prêt à toutes les concessions! Vous avez sûrement rédigé un projet de contrat. Passez-le moi. Je signe sans lire. Je suis encore plus riche que vous ne le supposez, vous entendez! plus riche. Vous tenez à ce que je vous reconnaisse une somme ronde? C'est fait!

tX DAME DE LËUftS PÊ^ÎSÉES 1?S

Il écumait.

— Vous Tavez dit. J*âi vécu. Vous sere^ encore une femme jeune et belle quand je m'en irai. Vous voyez plus loin. Vous pensez que lorsque vous serez veuve, vous serez décatie, pas très sortable et vous estimez qu'il vous faudra beaucoup d'argent pour vous payer un gigolo...

— Je ne vous gifle pas, coupa-t-elle, je n'aime pas le scandale. Mais, pour l'amour de Dieu, Monsieur Fissière, disparaissez, allez-vous-en. Gardez votre argent, gardez-le. Et ne m'adressez plus jamais la parole, jamais!

Il tourna brusquement les talons. Elle eut un long soupir : « Enfin ! » Elle remonta chez elle. Sans jeter l'œillade habituelle à la glace, Emmeline s'assit à son bureau, écrivit, noircit huit pages. Elle avait terminé sa lettre, cacheté l'enveloppe, lorsque M"* Larose entra. M"^ Morand glissa le pli sous un livre. La tante, dès qu'elle eut refermé la porte, souffla :

— Mon petit! Ah! mon petit!

Emmeline fit l'étonnée : ~

— Pourquoi cet air d'affolement?

— Fissière...

— Eh bien? Fissière?

— Dans tous ses états! Oh! il ne perd pas courage! Il a voulu crier, je l'ai remis à sa place, il s'est amadoué, m'a raconté ses chagrins. Saistu que tu es une fille bien difficile à comprendre? Tu te rappelles ce que tu m'as dit à Annecy?

— Je me souviens parfaitement.

— Donc, tu as changé d'idée.

— J'ai changé d'idée. Vous n'imaginez pas combien le changement est radical!

M"** Larose se composait une figure résignée :

— Fissière est tenace. Il pense que c'est une crise, que tu lui reviendras. En attendant il file ; à Arcachon, en vitesse. Il aime autant ne pas ^ affronter Mastier. Crois-tu? Ce Mastier, tout de même !

M"' Morand embrassa la vieille dame, lui glissa dans l'oreille :

— Il a bon dos, Mastier!

M""* Larose ne comprenait pas. Emçifline précisa :

— Je n'ai pas reçu de lettre!

— Ça, par exemple!

Elle regardait Emmeline comme si elle n(

Tavait jamais vue. Car, elle voyait bien une nouvelle Emmeline, en effet, une Emmeline gaie, alerte, aux yeux plus clairs. M""^ Larose dut s'asseoir et ne put s'empêcher de constater :

— C'est vrai ce que tu lui as dit...

— Je lui ai dit beaucoup de choses vraies... — ' Que tu n'étais plus la même ! Tu as changé.

Tu me rappelles l'Emmeline en robes courtes, celle de douze ans; tu as eu un mouvement de tendresse tout à l'heure...

La tante cessa de parler. Soudain, le bras tendu, elle cria :

— Toi, tu es amoureuse!

M"* Morand ne répondit pas.

— Le poète?...

Emmeline, qui mettait un chapeau, feignit une yive attention en fixant l'épingle.

— Tante, dit-elle, il faut que j'aille à la poste. M'accompagnez-vous? Demain, je me reposerai. Fissière nous débarrassera de sa présence. Après-demain, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, nous reprendrons le train...

— Pour Talloires?...

— Non, pour Paris.

178 U DAME DE tÊtJRS PENSéES

— Tiens i J'aurais cru plutôt...

M"^ Morand ne releva pas l'allusion. Elle répéta :

— Pour Paris. Cela ne vous déplait pas ! Vous allez retrouver votre piano, vos amies, vos petites habitudes de la rue Sainte-Anne.

Sournoisement, M"* Larose s'était approchée du bureau d'Emmeline. Le livre qui était sur l'enveloppe ne masquait qu'une partie de l'adresse. On pouvait voir a.„ceron » et plus bas «...lloires ».

— Que regardez-vous? demanda M"^ Morand. Vous tenez à savoir? Oui, j'écris à M. Pierre Beauceron et c'est cette lettre à M. Pierre Beauceron que je veux confier tout de suite à la boîte.

— Je m'en doutais.

— Que votre doute se change en certitude! La vieille dame demeurait sceptique :

— Et c'est lui, lui que tu aimes.

— C'est lui que j'aime!

M"'" Larose insistait :

— Tu l'aimes sincèrement, vraiment?

— Je l'aime sincèrement, vraiment.

— Oh! tu es libre! fit observer la tante dont

Emmeline paraissait vouloir solliciter l'enthousiasme. Il est sans doute charmant, ce monsieur! Je ne le connais pas, je regrette. Et M""' Larose ajouta, les lèvres pincées : — Tu n'auras qu'à lui donner l'adresse d'un bon tailleur!

Le rideau tombait sur le deuxième acte. Les portes battirent, des gens se hélèrent dans le bruit des applaudissements. Jeanne Goubet vint s'asseoir dans la loge de M"* Larose.

— Eh bien? tu es contente?

La vieille dame, un peu pâle, fit un signe affirmatif. Jeanne lui passa un bras autour des épaules.

— Ça marche, hein? Et c'est une belle pièce. Il a mis dans le mille pour sa rentrée et il lui

a fait un chic rôle à son Emmeline... Je n'ai jamais vu une générale de cette tenue à rOdéon. Des toilettes, ma chère!

Elle prit les fourrures de M""' Larose.

— Viens. Nous allons féliciter ta petite fille. Et son auteur. Mon vieux Pierre! Je l'ai rencontré avant le deux. Il était aussi troublé que le soir où j'ai créé sa première machine.

Les deux femmes se dirigèrent vers le plateau. Un gros critique heurta du coude un petit bonhomme à cheveux longs.

— C'est toi qui fais la Soirée Parisienne dans l'Indépendance ?

— Oui, c'est moi!

— Eh bien! note ce nom sur tes tablettes : Rosita Vasquez. Il suggérera un tas de joyeux souvenirs à quelques vieux de ma génération. Rosita Vasquez! Cette ruine, mon petit! Si tu l'avais vue et entendue! Des bras, des jambes, un sourire, une voix!... On n'en fabrique plus comme ça.

Le petit bonhomme haussa les épaules.

— Vous me faites tous rire! C'est votre jeunesse que vous regrettez... N'est-ce pas la tante d'Emmeline Morand?

— Oui, c'est.

— Je me rappelle. Je Tai déjà vue. Cest pas mal, hein, cette Belle au bois éveillée. De riches images, de la poésie, de Tampleur! Il n*est pas maladroit, ce Pierre Beauceron, et sa femme l'interprète bien... Oui, oui, quatre actes en vers, c'est un peu dur à digérer! Mais les deux premiers ont bien passé. Comment a-t-il fait pour la caser cette grande histoire-là?

Le gros critique avoua son ignorance par une moue. Il dit :

— Sais pas! Aucun tuyau! Bah! on n'est pas pour rien le mari d'une aussi belle gaillarde. Quand on a des messagers bâtis comme ça pour porter les manuscrits chez les directeurs, on n'est pas fauché !

Ils se perdirent dans la cohue. Devant le contrôle, une grande femme maigre roulée dans une zibeline causait avec Fissière.

— Vous trouvez cela intéressant, vous? demandait-elle.

— Pal mal! apprécia mollement l'auteur.

— Vous n'êtes pas dur! C'est une idiotie de collégien. Les vers sont plats, l'intrigue est bête à pleurer. Et c'est monté! Une horreur I Quant

à Morand, je la savais mauvaise. Je n'aurais tout de même pas pensé qu'elle fût si nulle. La diction d'une enfant de six ans, une allure grotesque. Et nippée!

Clément ne protestait pas. Il n'ignorait point que cette indulgente personne avait été une rivale d'Emmeline au Conservatoire. Il écoutait sans ennui, sans plaisir. Dix-huit mois s'étaient écoulés depuis son départ de Chamonix, un an et demi, laps de temps dont la première moitié l'avait accablé de rage et de regrets. Mais sa souffrance calmée, Fissière s'était remis au travail. Dans les tourments vécus, il avait puisé l'inspiration d'une œuvre de trois actes qu'il venait de faire recevoir à la Comédie-Française. Il savait que ces trois actes atteignaient à une grande puissance. Les sociétaires s'en disputaient les rôles. A celle qui avait été indirectement son inspiratrice, Fissière ne gardait pas de rancune.

Il regagna son fauteuil, se plut aux deux derniers actes. Un peu avant la fm de la représentation, levant les yeux au balcon, il y aperçut Mastier. Georges Mastier, lui aussi, reprenait son labeur. Et, pour chercher sans doute une

onsolation dans le comique des intrigues et des ituations qu'il imaginait, il tournait au vaudeilliste. Les deux anciens rivaux ne s'étaient pas encontrés depuis ce déjeuner au Richelieu que ^issière avait quitté si prestement. Ils affecaient à chaque rencontre de ne pas se reconlaître.

Le rideau tomba, se releva, on nomma l'aueur, on l'applaudit. Clément se préoccupait de ortir l'un des premiers. Sur les marches du héâtre, une main lui toucha l'épaule. Il se ■etourna. La main se tendit vers la sienne et >iastier dit à Fissière :

— Allons! Passons l'éponge. Près de deux ms de brouille, cela fait un siècle à Paris et au héâtre !

Clément se sentit remué.

— Mon vieux! souffla-t-il.

Et il serra les doigts offerts. Ils prirent le nême chemin côte à côte.

— Ah! que c'est bizarre l'existence! fit jreorges. Cette Emmeline! Elle m'a bien causé ;out le chagrin qu'il est possible. A cause d'elle, j'ai vieilli de vingt ans en quelques semaines... Et maintenant! Maintenant, je la regarde, je

l'écoute et c'est comme si je voyais ou j'entendais une inconnue.

— Il faut cela!

— Je ne sais pas. Notre égoïsme est plus intelligent que nous, il sait nous défendre. Cependant, quelle tristesse! Combien l'on s'aimerait une autre constance!

Fissière dit :

— Une constance pour qui? Pour cette Emmeline que nous avons connue intéressée, tacticienne...

— Elle valait mieux que son ambition. Elle a tout lâché pour son petit sans-le-sou de poète! Elle l'aime. Il ne fera pas grand' chose, ce garçon. Du talent, du métier déjà. Mais je ne sais pas s'il a réellement le sens du théâtre. Penh! il écrira des chroniques, ils se tireront d'affaire.. Et puis, s'ils se fâchent et se séparent, tant pis ou tant mieux pour eux!

— Qu'est-ce que cela fait à Sirius? cita Clément.

— Vois-tu, nous arrivons à nous en désintéresser. Triste cela, je te le répète. On croit ne vivre que pour une femme, on place tout danî un amour et il suffit de changer de calendrier

t t)AM£ DE LEURS PENSEES 18?

Est-ce parce que la souffrance épuise toutes ses ressources? Un sujet d'études pour toi, psychologue. Moi je ne m'occupe plus de cette spécialité.

Ils entrèrent dans une brasserie. Selon les tables, on y louait, on y dénigrait La Belle au bois éveillée. Mastier et Fissière écoutèrent les conversations. Pierre Beauceron était nettement accusé d'envoyer sa femme se dévêtir dans les cabinets directoriaux. Et beaucoup d'hommes semblaient accueillir le propos avec moins de réprobation que d'envie.

— Ecœurant! murmura Fissière.

— Oui! dit Mastier. Ce sont de bons garçons qui déblatèrent contre un autre bon garçon sans penser un mot de ce qu'ils racontent ou de ce qu'ils laissent raconter! Beauceron s'accoutumera, l'atmosphère lui deviendra respirable. C'est égal, je me demande si, ce soir, au milieu de tout cet énervement, il ne pense pas tendrement à la petite maison de Talloires, la bicoque à flanc de coteau?

Clément demanda :

— Si tu devais rentrer ce soir avec cette

Emmeline dont tu te désintéresses, regretteraistu une petite maison à Talloires ou ailleurs?

Une ombre de tristesse passa sur le visage de Georges. Il fit d'une voix sourde :

— Non!

— Moi non plus! avoua Fissière.

Ils s'entre-regardèrent, gênés, sans amabilité, pendant une demi-minute. Mastier offrit un cigare et proposa :

— Nous allons parler d'autre chose.

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