A BORD DE L' -,•; ASIA
Elle fut le charme et comme le parfum de tout ce long voyage, elle en fut l'énigme, elle en est restée la mélancolie et en demeurera le précieux souvenir, la mystérieuse dame turque d'à bord
iC LA DAME TURQUE
de l'Asia ' VAsia, le bateau qui nous transporta
de Tripoli à Malte.
L'Asia! Que de brèves et multiples images pour moi dans ce seul nom!
Je me vois encore accoudé aux bastingages, par ce radieux dimanche de janvier, le plus beau peut-être de notre voyage, et cela en rade de cette Tripoli de Barbarie, où quatre rapides journées nous donnèrent tant de sentations fortes, nous ont laissé tant de persistants souvenirs.
Embarqués à deux heures pour lever l'ancre à trois, il était cinq heures passées que nous étions encore mouillés dans le golfe... et, fantasmagorie des départs, Tripoli pour nos adieux s'était faite belle.
Lumineuse et blanche au ras des flots, elle était devenue la cité de mirage, la ville turque que nous avions rêvé trouver en quittant la France et dontla première impression nous avait si cruellement déçus au premier jour...
C'étaient ses huit minarets verts, ses dômes et ses koubas profiles avec une netteté de dccou-
pures dans la transparence azurée du ciel, la masse hautaine du palais du pacha qui la flanque au Nord et, après le môle aux quartiers de roche
et d'écume ruisselante, les derniers murs d'enceinte et leurs silhouettes ruineuses ; les felouques des pêcheurs d'épongés, tassées le long du
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quai, à l'ombre des remparts... : Et tous ces détails et toutes ces nuances, toutes ces formes comme immobilisées, figées dans une atmosphère où scintillaient le bleu de la mer et le halo d'or tics sables.
Tripoli des vagues, Tripoli des palmes; décor grandiose et calme où s'identifiaient pour moi tant de minutes exquises, d'une saveur si spéciale et par le cadre et la lumière, je dirai plus, par l'odeur même du pays...
Dans un détail une heure est toute!
et ces détails de minutes vécues dans l'étrange et l'exotique Tripoli, le panorama de la ville, aperçue déjà lointaine au fond de la grande Syrte, les rassemblait tous et nous les faisait revivre, mais déjà nostalgiques et irréparables, hélas !
Comme autant de décilieuses mortes un instant ressuscitées, les heures de soleil et de torpeur heureuse passées dans l'oasis semblaient nous appeler et noussourire de loin. Dressées au ras des vieilles murailles de l'empereur Charles-Quint, elles détilaient en images rapides, déjà inanes et frappées
de trépas, mais d'une précision presque douloureuse et que nous aurions tant voulu retenir... : et c'était notre déjeuner de l'avant-veille au bord même du Sahel, dans la villa du pacha défunt, nos provisions étalées sur la balustrade en mosaïque de la terrasse, les pâles ondulations du désert, vagues d'or rose et d'ocre blême en panorama au dessus des feuillages vernis des citronniers, la chuteamortie d'heure en heure d'oranges et de citrons se détachant des branches et le bruit frais d'une eau coulant on ne savait où. mais très près...
Oh ! cette villa de l'oasis, son jardin d'orangers et de grands palmiers souples, sa chaleur et son silence. Un grand vivier de marbre dormait sur la terrasse avec, dans ses profondeurs vertes, des lueurs mouvantes, de lentes transparences, tout un essaim de cyprinsaveugles, autrefois mis là par les Pères Blancs; car l'influence de monseigneur Lavigerie avait pénétré jusque dans cette oasis, l^'ordre fondé par lui avait officié là dans cette chapelle, mais des nomades avaient massacré les Pères Blancs et, de l'ancien cou-
vent, l'autorité turque avait fait une maison de plaisance.
Quelle mélancolie ".lie mettait dans notre âme cette tragique et pourtant banale histoire de roumis égorgés par des crovants, et dans quel français cocasse nous était-elle contée par les deux kawas du consul! Nous nous en serions tordus au boulevard I Mais voilà, elle nous était dite à sept cents lieues de Paris, devant les sables du Sahel, sur le théâtre même du meurtre, en plein Rhamadan, au plus fort même du jeûne religieux, rigoureusement observé par tous autour de nous ; et nous nous sentions seuls chrétiens dans ce milieu fanatique...
De branche en branche, avec un bruit de feuilles qu'on froisse, oranges et citrons mûrs continuaient de pleuvoir.
Heures inoubliables, nous ne devions pas les retrouver le lendemain dans une autre promenade dans rOasis, promenade assez morne sous un ciel couvert, mais marquée au retour d'une si imprévue rencontre. Un soldat turc
en haillons et pieds nus nous apparut soudain, au milieu de cactus, au revers d'un fossé où
paissait un troupeau de dindons, d'énormes dindons blancs aux plumes ébouriffées, que ce brave Turc conduisait avec une baguette... Oh!
ce bachi-bouzouck en veste déchirée parmi ces volatiles, ce gardeur de dindons de Tarmée du sultan ! Tripoli seule réserve de ces surprises : et c'étaient toutes ces heures turques de Tripoli, que je m'efforçais de revivre, les deux bras appuyés aux bastingages, quand Elle apparut sur le pont.
Elle apparut et ce fut l'incarnation même de cet Islam que nous allions quitter. Elle apparut, exotique par son costume, énigmatique par sa beauté, Orientale dans sa démarche lente comme dans sa grâce souple, Orientale depuis ses yeux mouillés de kohl jusqu'à ses cheveux teints de henné.
Comment ne l'avais-je pas remarquée? Mais, après tout, c'était un tel va-et-vient d'Arabes et de Turcs à bord : portefaix arrimant des ballots et des caisses, officiers venus accompagner un des leurs en partance pour Constantinople, et toute l'attention des passagers, y compris la mienne, accaparée par cinq énormes tortues de mer, cinq monstrueuses carapaces pesées sur le
EVIDEMMENT, L ETRANGERE AU CAMAIL DE SOIE ÉTAIT UNE FUMEUSE ÉMÉRITE (p. 25).
dos et battant éperdument l'air de lourdes nageoires, cinq hideuses et pesantes tortues harponnées le matin même par l'équipage del^-lsZ-^, et que, toutes saignantes, VAsia, allait emporter avec nous à Malte, où les maîtres d'hôtels anglais les achètent fort cher.
Enveloppée de la tête aux pieds d'une robe et d'une sorte de camail de satin noir, je l'avais d'abord prise pour une Maltaise, car la dame turque avait ôté son voile, et de loin j'avais cru voir une femme enfaldette (i); mais une femme de Malte n'eût point fumé la cigarette, et avec quel charmée et quelle indolence de geste la dame turque fumait la sienne !
Evidemment, l'étrangère au camail de soie était une fumeuse émérite ; et les bouts de ses doigts légèrement jaunis, nicotine et henné, révélaient l'Orientale initiée dès l'enfance aux douceurs du kief et du narghilé.
Elle fumait, assise sur un banc des premières, et. causait avec un officier du sultan, celui-là
(i) Faldette espèce de cape en forme de conque et toujours d'éiofl'e noire dont s'enveloppent les Maltaises".
même que d'autres officiers avaient conduit à bord. Il fumait, lui aussi, et, comme je m'étonnais de cette infraction au jeûne prescrit en Rhamadan, cet homme fumant avant le coucher du soleil et cette femme révélant aux roumis le mystère de son visage, il m'était répondu que le croyant était relevé de toute contrainte et de tout jeune dès qu'il n'est plus en terre sainte ; et la terre sainte est la terre turque pour le serviteur d'Allah : la mer remueuse n'est à personne et le Mahométan qui y vovage n'est plus astreint qu'aux cinq prières du matin, de midi et du soir.
Et, m'étant rapproché du groupe, je bénis ce relâchement des sévérités du Koran, car la passagère der^45/tT révélait à mes yeux roumis le plus délicieux visage que j'eusse encore rencontré depuis notre sortie de Marseille.
Menton un peu carré et bouche aux lèvres fortement découpées, mais bouche sinueuse, d'une fraîcheur de grenade ouverte sur d'épais grains d'émail, une bouche turque bien faite pour le baiser et la morsure, elle offrait, avec son nez brusque et ses larges prunelles d'un bleu gris entre de longs cils noirs, elle offrait une
certaine ressemblance avec Marthe Brandès, et j'en subis l'attirance immédiate.
De l'actrice, l'inconnue avait en ellet la délicate pâleur et les méplats si fins, jusqu'à ses yeux enfoncés et reculés dans l'ombre, ce masque
tourmente et un peu douloureux dans la tension et le creusé des traits ; et pour elle, comme pour la pensionnaire du Théâtre-Français, on eût pu évoquer les bustes de cire peinte de l'école florentine.
Comme Brandès, cette femme était de cire avec quelque chose de tragique et de voluptueux dans la physionomie, ce quelque chose de prédestiné à la passion et au malheur, qu'un intuitif de lettres a rendu pour l'actrice dans cette phrase hardie : un masque de morte amoureuse.
Pour l'instant, la morte amoureuse souriait. Avec l'abandon du plus provocant des flirts, la dame turque fumait en compagnie de son compatriote.
UAsia filait maintenant d'un mouvement à peine sensible sur une mer unie comme un lac. Tripoli n'étaitdéjà plus à l'horizon qu'une étroite bande d'un gris verdàtre semée, çà et là, de cubes blancs, les villas de l'oasis; et sur le pont de VAsia, où les cinq tortues capturées groupaient autour d'elles passagers de secondes et de troisièmes, l'étrangère continuait à fumer presque en tête-à-tête avec l'officier, sous l'œil respec-
tueux,mais incompréhensif, des personnes de la suite : un nègre et deux négresses empaquetées de soieries et de voiles, dont la plus jeune a'.laitait un en'ant.
Par discrétion, je m'étais retiré à l'écart et m'absorbais maintenant dans l'examen du bagage de l'étrangère; un amas de couffes, de nattes serrées de cordes et de ballots d'étoffes voyantes, et, parmi ces objets, une somptueuse malle de cuivre ouvragé, le coffre de Shérazade,une malle multicolore et historiée, on aurait dit un plafond de mosquée avec ses découpures et ses applications de métal, arabesques de cuivre rouge sur rosaces de cuivre vert et losanges d'un cuivre argenté, comme bleui.
Elle en disait long sur la fortune et l'état de maison de la dame, cette malle en cuivre moiré, gaufré et mordoré.
La femme d'un pacha, me chuchotait-on à l'oreille. Sonmari,ilest exilé. Elle étaitallée àTripoli pour obtenir une escorte et la permission d'aller le retrouver dans les sables, car son mari, il est dans le désert, à Fézan, tu sais, monsieur^ le village des nègres. Mais le pacha de Tripoli,
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lui, n'a pas voulu lui donner l'escorte, et la dame, elle retourne à Beyrouth par Alexandrie. Nous allons prendre un bateau à Malte, car je voyage avec elle, moi, je suis son interprète.
-- Et juif? répliquai-je immédiatement mis en défiance par la servilité de mon interlocuteur.
— On dis pas juif, dis Israélite, m'était-il répondu et la voix de l'homme caressait, semblait demander grâce, dis Israélite, toi pas aimer les youdis, en France on n'aime pas les youdis, je suis arménien aussi.
— Tu es fou, pourquoi veux-tu que je t'en veuille, je ne te connais pas, c'estla première fois que je te vois, ta maîtresse est musulmane, elle.
— Oui et elle est jolie, ma maîtresse, hein ! elle te plaît?
— Elle me plait plus que toi certainement; tiens, voici pour ta complaisance. Et, lui glissant deux francs dans la main : Adieu, il y a longtemps que tu es à son service f
— Depuis ce matin, elle a payé mon passage à bord pour que je sois son interprète. Moi, parler le français, l'anglais un peu et très bien le turc et l'italien. A ton service, sidi. Moi, être heureux
Je faire quelque chose pour toi, moi, ai mer loi déjà. — Vrai! tiens, prends ces cigarettes. Adieu, à demain
Je tournai sur mes talons, la dame turque avait disparu. L'Asia commençait à rouler, la mer, si
calme en sortant de la grande Syrte, était maintenant inquiète, houleuse; le bleu de ses vagues s'était tout à coup foncé et c'était une eau vitreuse et lourde que nous fendions maintenant, à la fois secoués par du tangage et du roulis. Le pont s'était fait subitement désert.
« Ils ont tous le mal de mer », baragouinait en italien de Malte un maître d'hôtel à un autre.
La femme du pacha devait être, elle aussi, malade dans sa cabine, mais où cela? dans les secondes, sans doute, puisque nous étions seuls, ma mJre et moi, dans les premières.
Cette femme depacha m'intriguait. Le peu que j'en savais, maintenant : ce long voyage entrepris loin du harem pour retrouver un mari adoré, ou, qui sait? un tyran haï, son échec à Tripoli et tant d'efforts et de pérégrinations inutiles, la tragédie d'âme et, peut-être, de palais, que portait avec elle cette veuve d'exilé, tout le mystérieux de son aventure joint au charme d'une impérieuse beauté, tout cela me surexcitait, m'énervait et m'emplissait d'une obsédante angoisse; je songeai à elle toute la nuit.