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La dance macabre des Saints Innocents de Paris :

| ome, la capitale du monde païen , | avait établi des chemins, qui, partant du Forum , s'étendaient jusqu'aux extrémités de l'Empire : on en a fait l'histoire (i). Il suffit de savoir qu'une de ces voies, la principale des Gaules, franchissant les Alpes, passait par Lyon, Sens,

(i) Nie. Bergier, Hist. des grands chemins de l'empire romain, 2 vol. 111-4, Bruxelles, 1728.

Paris et se prolongeait jusqu'à Boulognesur-Mer.

Au sortir de Lutèce, la voie antique, franchissant la rive droite de la Seine sur le Grand-Pont , se bifurquait auprès du principal Agora ou Forum (il en existait un autre vers la place Maubert, sur la rive gauche), sur l'emplacement actuel des Halles : une branche se dirigeait par les rues Vivienne, de Tivoli et de Clichy, vers Montmorency , pour aboutir à Beauvais et à Rouen; l'autre conduisait à Senlis et à Amiens (i). Pour mémoire, il faut rappeler qu'une troisième voie , partant du même point, prenait une direction tout opposée, • suivait le tracé des rues Saint-Antoine et de Montreuil et aboutissait à Ghelles.

Ces détails topographiques ne sont pas inutiles pour l'intelligence de ce qui va suivre.

La rive droite de la Seine n'avait pas, — même aux premiers temps de la monarchie, — l'aspect qu'elle a aujourd'hui. Un étroit chemin menait en descendant, le long

(i) Jollois, Mémoires sur les Antiquités de Paris, in-4, Imp. roy., 1843.

de la rivière, à travers des terrains souvent inondés, jusqu'aux hauteurs de Passy; à droite, tout le canton occupé actuellement par la Bastille, la gare de Lyon et Bercy, était plus ou moins submergé parles débordements du fleuve,où, de nos jours encore, on a pu voir l'eau s'élever sur le même emplacement à une hauteur étonnante, grâce aux infiltrations souterraines. L'espace intermédiaire, plus rapproché de la place de Grève, à l'abri des caprices de la Seine, par l'endiguement du fleuve, fut longtemps un terrain inculte et marécageux qui a conservé depuis son dessèchement le nom caractéristique de Marais, non pas que le sol fût naturellement marécageux, par suite des débordements de la Seine, mais parce qu'il recevait les ruisseaux qui, s'échappant des collines voisines de Belleville et de Ménilmontant (i), autrefois rives du fleuve aux temps antéhistoriques, cherchaient à le rejoindre, et faute d'issue, se répandaient sur ce terrain boisé.

Ces diverses chaussées, plus élevées que le sol, permirent d'en dessécher peu à peu les vjirn : „ i3|gj;àfijfflffiK)yi 2-i * a » W/Iî y

(i) E. Fournier, Énigmes des rues de Paris, p. y.

abords, de pratiquer un passage pour les eaux, de régler leur cours, de défricher les terrains qu'elles envahissaient auparavant, d'y bâtir des maisons de campagne , des établissements de culture, des marais, comme on dit encore à Paris, où l'on cultiva toutes les plantes potagères. Il y a quelques années seulement, le faubourg Saint-Antoine était presque exclusivement occupé par cette utile industrie, qui fournissait, avant 1860, les légumes nécessaires à l'alimentation de Paris.

En avançant vers le nord, au contraire, le terrain en pente se relevait sensiblement, aussi y avait-on établi un Forum, des Marchés, et les Halles qui n'ont jamais pu être déplacées de ces environs.

Vaincus par les armes et la politique de Rome, les Gaulois en adoptèrent bientôt les mœurs. S'ils conservèrent la religion des druides ou embrassèrent le christianisme, — dont le spiritualisme élevé les séduisit bien plus que le panthéisme matérialiste de Rome, — ils empruntèrent à leurs vainqueurs leur police et leur administration: sous ce rapport comme dans l'art de la guerre, les Romains étaient le premier peuple du monde. Une de leurs lois, basée

sur l'hygiène publique, ordonnait d'enterrer le long des grands chemins et dans les jardins : les Gallo-Romains, les Francs après eux, se conformèrent à cet usage ; c'est ce qui explique pourquoi on a trouvé beaucoup de tombeaux antiques auprès de Saint- Gervais et de l'Hôtel de Ville ; dans la rue Vivienne et l'impasse Tivoli, sur les deux voies divergentes dont il a été question plus haut; il devait s'en trouver, et il s'en est trouvé par la même raison, aux abords de la voie médiane, près- de la ville, non loin du marché public. Cet emplacement, après avoir servi longtemps de lieu de sépulture pour les particuliers, fut, dès les premiers temps de la monarchie et peut-être avant, affecté à l'inhumation de la population parisienne ; ce n'est pas à dire que ce soit le plus ancien des cimetières parisiens, on en connaît d'autres de la même époque : au moins est-il un des plus anciens (i).

Ce canton, plus favorable à la culture, fut un des premiers exploités, son nom l'indique suffisamment; on l'appelait les Petits

(i) Jollois, Mémoires sur les Antiquités de Paris, passim, et Vacquer, Revue archéologique, IV, p. 348.

champs [Campellï], les Champeaux ou simplement Champeaux, par opposition aux Champs, par excellence (Campi), qui s'étendaient sur la rive gauche de la Seine, à droite et à gauche de la voie de Lutèce à Orléans, où ils formaient la plaine de Montrouge et son prolongement la plaine du Long- Boy au.

Quoiqu'il en soit de ces origines obscures, il est incontestable que ce canton servit de lieu de sépulture, dès l'époque la plus reculée, aux habitants de cette partie de Paris, que l'on appela depuis la Ville. Les Gallo- Romains enterraient leurs morts dans les cours et les jardins de leurs habitations, ou, comme les Romains, le long des chemins publics. L'établissement de la religion chrétienne dans les Gaules vint modifier cet usage (i ) . Les chrétiens enterraient les personnages marquants dans les églises, et le commun des fidèles dans les cimetières qui les entouraient, rarement dans les villes, petites d'ordinaire, comme Lutèce, — pour obéir aux sages prescriptions delà loi romaine sur cette matière — le plus souvent dans la cam-

(i) Sauvai, Ant. de Paris, I, p. 19.

pagne, toujours dans un endroit consacré où les disciples du Christ étaient séparés des adorateurs des idoles.

Avec le temps, on oublia d'observer ces utiles règlements, puis vint l'invasion des Barbares. Les désordres qu'elle entraîna après elle, firent négliger encore plus ces mesures de police et d'hygiène remises en vigueur par notre siècle.

Cependant à Paris, l'espace ne manquant pas aux environs de la ville, on y fut fidèle plus longtemps, le cimetière de Champeaux devint célèbre, avant qu'il y existât une chapelle ou église des Saints-Innocents, parce qu'il était celui du bourg Saint-Germain et de ses dépendances : la facilité du transport lui donna une vogue (i). Sous les rois de la première et de la seconde race, il prit une grande extension, son enceinte ne fut circonscrite que beaucoup plus tard ; ce qui le prouve, c'est qu'on a trouvé de nombreux ossements humains au-dessous des fondations des maisons des rues voisines, et notamment dans les fouilles qui furent faites

(i) Lebeuf, Hist. de la ville et du diocèse de Paris, édit. H. Cocheris, I, 140.

lors de la construction de la Halle aux Draps (i).

S'il faut en croire Sauvai (2), dans les premiers siècles de la monarchie, il était permis aux pères et mères de famille de se faire enterrer , eux et les leurs , aussi bien dans l'intérieur de leurs maisons que sur la voie publique. Pour éviter le mauvais air et la corruption des corps morts qu'on enterrait un peu partout, on aurait établi un cimetière auprès de l'église des Innocents (3).

Comme cet auteur ne donne pas de preuves de cette assertion, il est plus probable que selon l'usage on aura établi dans ce cimetière une chapelle ou oratoire, — comme saint Eloy en avait bâti une à Saint-Paul des Champs (4) , — qui fut détruite par les Normands quand ils campèrent non loin de là en 886, mais elle fut relevée après leur départ.

Cette église, dit un autre historien de Pa-

(1) Héricart de Thury, Description des Catacombes, Paris, 181 5, p. 1 65.

(2) Sauvai, Ant. de Paris, IV, p. 497.

(3) Sauvai, Ant. de Paris, I, p. 2:. IV, p. 358.

(4) L'abbé V. Dufour, Charniers de l'église Saint- Paul, Paris, 1866.

ris (i), fut construite àFangle d'un cimetière, et il paraît quelle occupait vraisemblablement la place d^ne chapelle qu'on y avait bâtie selon l'usage, et qui peut-être était sous le vocable des Saints-Innocents, pour lesquels le roi Louis VII avait une dévotion particulière. Un chroniqueur nous apprend en effet que citait par eux qu'il jurait, disant souvent : Par les saints de Bethléem (2) ! (Per sanctos de Bethlehem) ! Ce fait explique suffisamment comment cette église n7a pas pu tirer son nom de saint Richard, jeune enfant que les juifs auraient crucifié à Pontoise, en 1 179.

On sait quelle haine s'attachait au moyen âge au nom des juifs; leurs richesses l'expliquent suffisamment : attisée par les passions populaires, et exploitée habilement par nos rois, elle fut souvent pour eux un moyen facile de battre monnaie. En 1 1 83 , Philippe- Auguste chassa les juifs de son royaume et confisqua leurs biens ; il y a toute apparence que ce fut avec la part qu'il en préleva que

(1) Jaillot, Rech. sur Paris, 1782, quartier des Halles, p. 14.

(2) Annal. Bened., VI, p. 700

Féglise fut agrandie depuis le sanctuaire jusqu'à la porte, entre l'an 1 1 83 et la fin du règne de ce prince arrivée en 1223. « Dans cet intervalle, le corps de saint Richard fut apporté de Pontoise, et placé au cimetière dans un tombeau près la croix des Guimiers, où il reposa jusqu'au temps où les Anglais, maîtres de Paris, sous Charles VII, levèrent son corps qu'ils transportèrent dans leur pays, ne laissant à Paris que sa tête qui s'y voit encore. Le tombeau fut rétabli par le chapitre de Saint-Germain, en 1 633. Il ne faut pas croire au reste que la translation du corps du jeune Richard fut la véritable cause du titre de Saint-Innocent, donné à cette église, puisque dès l'an 1 1 5o on l'appelait : Église des Saints -Innocents, Ecclesia sanctorum Innocenthim (i). »

Elle était primitivement bâtie sur partie d'un terrain concédé, au ixe siècle, à Hildebrand, évêque de Séez, qui, fuyant les incursions des Normands, apporta à Paris le corps de sainte Opportune, et y fonda une chapelle et un monastère de ce nom; aussi le doyen de Sainte-Opportune nommait à la

(i) Lebeuf, édit. Cocheris, I, 107.

cure; mais ies doyen et chapitre de Saint-Germain étaient seigneurs fonciers et propriétaires des cimetière et charniers (i).

L'église se composait de quatre nefs, auxquelles on arrivait par un pareil nombre de portes percées sur la façade occidentale ; des constructions modernes et accessoires avaient supprimé deux de ces portes; on entrait aussi dans l'église par un couloir ouvert sur la rue Saint-Denis, et par une porte latérale située au midi.

Parmi les quatre nefs , trois seulement étaient séparées par des colonnes ; celle du sud Tétait par des piliers ; deux absides, établies vers la rue Saint-Denis, composaient le sanctuaire. L'église était séparée du cimetière par un chemin de ronde (2).

« Il paroît que la raison pour laquelle « cette église fut d'abord bâtie, étoit pour « servir de lieu d'oraison aux fidèles qui « viendraient visiter les sépultures ; car dans « les anciens cimetières, il y avoit toujours « quelque église destinée à la prière pour les « morts. On jugea à propos de l'augmenter

(1) Arch. nat., Saints-Innocents (L. 567).

(2) Alb. Lenoir, Statistique monumentale, p. 160.

« depuis que Philippe-Auguste eut fait ente tourer de murs le cimetière de Cham- « peaux. On ajouta à l'église des Innocents « une chapelle de Saint-Michel, parce qu'on « avoit coutume d'en bâtir une en son nonaï neur dedans ou proche les cimetières. Cette « chapelle est enfermée aujourd'hui dans « la seconde aîle de cette église, du côté du « midi (i). »

Quittons un instant l'église que nous connaissons suffisamment pour revenir au cimetière et rentrer directement dans notre sujet.

Originairement, le cimetière était hors la ville et dans la campagne, mais peu à peu, la cité avait pris des accroissements : régulièrement elle éprouvait le besoin de s'étendre, régulièrement aussi il lui fallait reculer son enceinte pour se protéger contre les ennemis extérieurs.

Paris fut longtemps à se remettre des ravages commis par les Normands sur son territoire. On a prétendu que c'est à Hugues Capet que Ton est redevable du mur de clôture construit autour des faubourgs qui s'é-

(i) Lebeuf, édit. Cocheris, I, p. 106.

taient formés au nord et au midi de la Cité ; mais aujourd'hui il paraît prouvé que cette seconde enceinte de Paris doit être attribuée à Louis VI. Le cimetière de Ghampeaux resta encore en dehors de ces fortifications, il n'en fat pas de même lors de la construction de l'enceinte que Philippe- Auguste , avant son départ pour la croisade, entreprit en 1 1 90, voulant préserver sa capitale contre les incursions possibles des Anglais. Il commença la muraille sur la rive droite, la clôture ne fut continuée sur la rive gauche qu'en 1208. Le cimetière des Innocents, cette fois, fut compris dans la ville. A partir de cette époque commence son histoire au véritable point de vue parisien.

Destiné d'abord à l'inhumation des paroissiens de l'église Saint-Germain et des bourgs qui en dépendaient, il devint ensuite commun aux paroisses qui en furent démembrées : celles de Saint-Christophe et de Sainte-Marine dans la Cité, l'hôpital Sainte- Catherine, rue Saint-Denis, enfin l'Hôtel- Dieu, y eurent aussi droit de sépulture.

Comme ce cimetière était un lieu ouvert de toutes parts, l'asile de la paix était devenu celui du tumulte, par le passage et le bruit

continuel qubccasionnait le voisinage des Halles, où se tenaient les foires et les marchés, ressemblant plus aux entrepôts et aux bazars modernes qu'à nos halles actuelles, où l'on vient s'approvisionner des choses nécessaires à la vie : les marchands de tous les pays, ceux des Flandres surtout et du Nord, étaient représentés à cette exposition permanente, mais cette agglomération avait aussi ses dangers et ses inconvénients : cette multitude de marchands de toutes les nations attirait des gens sans aveu et des femmes de mauvaise vie. Nous en avons pour garant un contemporain, les cendres des morts foulées aux pieds par les hommes et par les animaux les plus vils qui venaient y chercher leur nourriture, étaient souillées par toutes sortes d'immondices et profanées par le crime : quoi pejus erat, meretricabatur in Mo (i).

Touché de ces désordres auxquels il voulut porter remède, pressé par les plaintes des habitants , Philippe-Auguste ordonna d'environner le cimetière de hautes murailles, de le fermer de portes la nuit : « fut

(i) Guill. le Breton, Philippide, L

— ib —

également pris et enclos partie d'un emplacement appelé Champeaux où se vendaient alors les bestiaux (i). » Guillaume le Breton et Rigord nous apprennent que ce fut en il 86.

Le nombre des habitants s'étant considérablement augmenté à l'entour de l'enceinte, on songea à agrandir le cimetière. Le 10 du mois de juin 12 18, l'évêque de Paris, Pierre de Nemours, donna pour cet effet « au « chapitre de Saint-Germain, un emplace- « ment qu'il avait auprès du terrain de a Guillaume du Mont, qui touche au « mur de Girard Bacheldry pour agrandir ce le cimetière. » C'est le seul accroissement de ce cimetière mentionné dans l'histoire. Il lui devenait d'ailleurs difficile de s'étendre davantage à l'avenir, enfermé qu'il était dans des rues étroites, après qu'il eut été entièrement clos de murailles. De jour, le cimetière continua à être ouvert et livré à la circulation, mais la clôture elle-même ne dut être qu'un palliatif temporaire et les abus se renouvelèrent avec le temps. Pour preuve, il suffit de citer notre Rabelais qui

(1) Sauvai, A nt. de Paris, I, p. 69.

parle : ce des guenaulx de Sainct Innocent (i) qui se chauffaient le c des ossements des morts. » Maître Villon a dû parfois se chauffer de ce bois.

Le voisinage constant des Halles explique l'affluence du populaire dans l'enclos du cimetière et ses dépendances : ce fut toujours un endroit cher aux oisifs qui y trouvaient un aliment à leur curiosité, et aux fripons qui y rencontraient toujours un asile le soir et dans la journée des dupes, des innocents, selon un vieux jeu de mots. Chaque siècle y apporta ses passions, ses joies, ses colères, comme ses fêtes.

Au xvic siècle, nous trouvons dans les registres du chapitre de Saint-Germain (2) des plaintes des riverains, d'où il appert que la clôture de nuit ne se faisait pas exactement, ce qui donnait lieu à des désordres de tous genres et provoqua une injonction faite par les habitants de la rue aux Fers à l'effet d'obtenir de messieurs du chapitre de Saint- Germain de faire mettre une barrière à la porte du cimetière dans leur rue, se plai-

(1) Rabelais, Pantagruel, xvi, p. 146 et vu, 1 19.

(2) Arch. nat., Saints-Innocents (L. 55o).

gnant que les pauvres gens en y séjournant y produisaient des ordures, maladies et contagions, et se livraient à toutes sortes d'excès. Ils citaient même comme exemple :

Maître Maillard et ses filles qui y avaient gagné une maladie contagieuse. Des autorisations de mettre des barrières aux portes du cimetière furent accordées à diverses époques, à condition que les habitants ne -pourraient s'attribuer aucune propriété d'icelles, ni du fonds où elles seraient plantées, et que les clefs en demeureraient au fossoyeur de Saint- Germain.

Aux xvne et xvme siècles, les irrévérences continuaient. Si du temps de Philippe-Auguste, bêtes et gens rivalisaient pour insulter à la cendre des morts, à une époque beaucoup plus rapprochée de nous, le désordre n'était pas moindre : c'était le rendez-vous des polissons, des badauds, des vagabonds et des chiens errants.

Sous Louis XVI, un auteur s'élève contre Thorreur indécente qui règne sous les sacrés portiques qui entourent le charnier des Saints- Innocents; sous ces voûtes d'une toise et demie de large, où se trouve une double rangée de boutiques d'écrivains, de lingères, de

libraires et de revendeuses à la toilette. Au milieu de cette cohue, on venait procéder à une inhumation, ouvrir une tombe et relever des cadavres qui n'étaient point encore consommés, où, même dans les plus grands froids, le sol du cimetière exhalait des odeurs méphitiques! (i)

Plusieurs ordonnances de police avaient défendu la vente des livres et l'exercice de petits métiers dans le cimetière et les charniers, mais en vain (2). Ainsi, dès l'origine, le scandale avait souillé le cimetière des Innocents et amené sa clôture ; depuis, l'insouciance et la cupidité s'y établirent et n'en sortirent plus qu'à sa démolition. Le cimetière des Saints-Innocents avait cependant toujours passé pour un lieu saint, un Campo Santo ; un évêque de Paris, Louis de Beaumont (1492), exprima, dans son testament, le désir que l'on remplît le caveau où il devait être inhumé à Notre-Dame, avec de la terre prise dans ce cimetière (3).

(1) Arch. de V État-Civil (C. 636).

(2) Arch. nat., Saints-Innocents (L. 567).

(3) Une vieille légende parisienne attribuait à ce sol une vertu merveilleuse. « Au grand cymetière de Paris, la terre duquel est si pourrissante qu'un

Le temps et la science surtout eurent raison de cette erreur.

« Vers i83o, on a trouvé des portions « d'anciens cadavres saponifiées ou conver- « ties en matière nommée adipocire, analo- « gue au blanc de baleine et formée sous « l'influence de matières alcalines ajoutées, « mais non naturelles au sol (i). »

Cependant, cette tradition subsista longtemps, au xvne siècle elle avait encore cours : « Le 12e jour... il nous prit envie d'aller « voir le cimetière de Saint-Innocent qui « n'est qu'à vingt pas de nostre logis. On « attribue à la terre une certaine qualité, qui « est qu'elle peut consumer en vingt quatre « heures de temps un corps mort, mais nous « n'en avons pas veu l'effet. On y voit tout « à l'entour quantité d'ossements rangés les « uns sur les autres; et logés dans des es- « pèces de galeries , qu'on nomme Charcorps humain y est consumé en neuf jours. Il contient lxxx arches et charniers, sans les murs de l'église. En ce cymetière y a tant d'ossemens de trépassés que c'est chose incréable. » Corrozet, Antiq. de Paris , Paris, Étienne Groulleau, s. d. Sauvai, IV, p. 359.

(1) Bonnardot, Revue universelle des Arts, V, p.

« niers. C'est sous ces charniers et le long « des piliers que l'on treuve de certains écri- « vains qui sont fort connus par ceux qui « ne sçavent pas escrire. Les valets, ser- « vantes et autres ignorants qui veulent ence voyer des lettres à leurs parents ou amis, « s'adressent à ces habiles secrétaires, qui « tout aussi tost demandent de quel stile ils « les veulent, et si c'est du haut stile qu'ils « demandent, la lettre vaut 10, 12 ou 20 « sols; si c'est du bas stile qu'ils demandent, « elle n'est que de 5 ou 6 » (1).

Si l'on veut avoir une idée du style des Écrivains, il faut lire la parodie qu'en fait Berthod (2).

Claude Lepetit décrit également en vers le Cimetière des Innocents (3). Ces trois auteurs sont contemporains. Voir aussi Mercier (4), qu'il serait trop long de citer.

Il est temps de faire connaître le cime-

(1) Journal d'un voyage à Paris en i65~-i658, publié par Faugère, Paris, 1862, p. 46.

(2) La Ville de Paris en vers burlesques, édit. du bibliophile Jacob, Paris, Delahays, i85q, p. 125-140.

(3) La Chronique scandaleuse ou Paris ridicule, même édition, p. 26-28.

(4) Tableau de Paris, I, p. 2 66.

tière et ses dispositions intérieures et extérieures.

Il présentait la figure cTun parallélogramme presque régulier, compris sur sa plus grande longueur entre les rues aux Fers et de la Féronnerie, sur ses petits côtés entre les rues Saint- Denis et de la Lingerie. Cinq portes y donnaient accès : la Porte Saint- Germain , la principale , à l'angle des rues delà Féronnerie et de la Lingerie; la Porte Saint Fustache, en regard au coin des rues de la Lingerie et aux Fers; la Petite porte de la rue aux Fers qui va au passage des Saints- Innocents et au cimetière; la Porte Saint-Jacques à l'angle de la rue Saint-Denis, enfin la Porte ou poterne de la Féronnerie, réservée aux particuliers comme la petite porte de la rue aux Fers, les trois autres servaient aux cortèges et aux charrois; la dernière,, ménagée dans les constructions lors de l'alignement de la rue de la Féronnerie, subsiste encore, on Pavait élargie pour faciliter l'entrée du Marché du Carreau; depuis rétablissement des Halles centrales, on y a pratiqué quatre arcades monumentales.

Sur l'alignement de la rue Saint-Denis se trouvait l'entrée de l'église ; à l'angle septen-

trional était adossée la célèbre fontaine de Jean Goujon , maintenant au milieu du square des Innocents, à peu près au centre de l'ancien cimetière. On a dû rétablir symétriquement deux côtés qui n'existaient pas, puisque primitivement cette fontaine était adossée à deux constructions : l'église et le presbytère. Un passage permettait de faire le tour de ces bâtiments qui se trouvaient ainsi isolés du cimetière; lequel était diminué d'autant en superficie. A ses dépens encore, on avait construit le logement du fossoyeur, (qui, au siècle dernier, se faisait appeler administrativement commis au bureau des convois), une logette pour serrer les outils de ses aides, et prélevé l'emplacement d'un jardin : il est vrai que le cimetière n'était pas planté d'arbres, comme nos nécropoles actuelles ; rien n'y égayait la vue que les divers monuments qu'on y avait élevés.

Le reste du terrain se trouvait encore divisé en deux parties : le Cimetière, proprement dit, et le Parterre, dont il est fait mention dans des actes du 21 octobre 1 543 et du 28 octobre 1546 (1).

(1) Arch. nat., Saints-Innocents ft- 56y).

Le Parterre, longue bande de terrain parallèle à la rue de la Lingerie, comprenait les trois chapelles dCOrgemont, de Villerqy et de Pommer eux ; il s'étendait devant la galerie des Ecrivains dans un espace limité par une ligne tirée entre le troisième pilier des Lingères et son correspondant le troisième pilier de la rue aux Fers. On y enterrait spécialement les personnes décédées à THôtel-Dieu ou mortes accidentellement sur la voie publique, et déposées à la geôle ou morgue du Châtelet. Les religieuses de Sainte- Catherine étaient chargées de leur procurer la sépulture chrétienne.

La montre ou visite s'en faisait régulièrement; celle de 1440 nous fait voir les administrateurs délégués de THôtel-Dieu, constatant Vétat des lieux à partir du tiers p il lier faisant clôture des trois dernières arcades des galeries dud. cimetière du costé de la Charronnerie, allant tout au travers dud. cimetière, jusqu'aux galeries ou charniers estant en iceluy du costé de la rue aux Fers et à prendre aussy du pillier faisant closture des trois arches estant aud. costé de la rue aux Fers, près du recousté (retour d'angle?).

Le tour du charnier de ces costés ne fait pas partie de la propriété de V Hôtel- Dieu (i). » Ainsi jugé contre Marc Legros , procureur de la veuve Palluau (1567).

Un simple fossé semble avoir servi de délimitation entre le Parterre et le Cimetière, ce qui explique la surveillance des intéressés; c'était d'ailleurs l'apogée de la gloire et de la célébrité du cimetière des Innocents.

Un plan de 1756 représente le Parterre par une simple ligne (2), il n'y avait pas de mur, ni de haie, le terrain était trop précieux. On va en juger.

La légende du Plan du cimetière des Saints- Innocents avec ses environs , levé géométriquement sur les lieux en juillet iy56, donne les renseignements suivants :

Le cimetière avec le logement et le jardin du commis des convois (non compris les trois chapelles d'Orgemont, de Villeroy et de Pommereux), contient

une superficie de 1597 t. 1 p. 7 p.

Avec ces chapelles 1623 4 3

La chapelle d'Orgemont i3 2 o

(1) Arch. nat., Saints-Innocents (L. 567).

(2) Bibliothèque nationale, Cabinet des estampes :. Topographie de Paris, Ier Arrond1.

La chapelle de Villeroy

La chapelle de Pommereux. . .

Avec le vieux charnier de la rue

aux Fers

Le passage devant l'église des Saints-Innocents, qui prend depuis le pilier attenant à la balustrade de la chapelle de la Vierge et va en retour de l'église des Saints-Innocents, et du mur du cimetière jusqu'au premier pilier du vieux charnier du côté de la petite porte qui donne dans la rue aux Fers, à côté de laquelle porte est un petit escalier circulaire, contient en superficie 36 5 2

Le vieux charnier, . ...... i3'2 3 o

Le charnier de la Vierge 18 4 5

Le logement du commis de bureau des convois et le jardin à côté. 18 4 G

Porte Saint-Germain, 21 pieds 3 pouces de haut sur 8 pieds de large.

Porte Saint-Eustache, 9 pieds 3 pouces de haut sur 6 pieds 1/2 de large.

Porte Saint-Jacques, 10 pieds 10 pouces 1/2 de haut sur 7 pieds 7 pouces de large.

La petite porte de la rue aux Fers, 7 pieds 6 pouces de haut sur 5 pieds 8 pouces de large.

L'auteur du plan a négligé de donner la

Hauteur et largeur des portes.

superficie du charnier des Écrivains et de celui des Lingères.

C'est dans un espace aussi restreint (i ,775 toises, chiffre rond), que pendant plus de six siècles, depuis l'établissement de la clôture du cimetière sous Philippe-Auguste, jusqu'à sa fermeture, on enterra la population de plus de trente paroisses, hôpitaux et communautés de Paris.

La liste n'en ayant jamais été publiée entière, ce n'est pas s'écarter du sujet que de la donner ici, d'autant plus qu'il s'y rencontre un peu de statistique, point sur lequel nos ancêtres ne nous ont pas gâtés. Cette pièce est tirée des Archives de l'Etat-civil, brûlées en mai 1871, et complétée pour certains détails, mais le fond, les chiffres surtout, n'ont pas été altérés; ils sont malheureusement trop peu multipliés.

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