INTRODUCTION
Ce que nous allons transcrire sera, pour le lecteur, un roman et un voyage, soit un voyage pendant un roman, soit un roman durant un voyage. Pour nous, c'est une histoire réelle ; car c'est le récit, écrit par lui-même, d'une demi-année de la vie d'un de nos amis : année pleine d'émotions, qui mit en relief et en activité toutes les facultés de son âme et toute l'individualité de son caractère.
Jusque-là, Jean Yalreg (c'est le pseudonyme qu'il a choisi lui-même) n'était connu ni de lui ni des autres. Il avait eu l'existence la plus sage et la plus calme qu'il soit possible d'avoir, au temps où nous vivons. Des circonstances inattendues et romanesques développèrent tout à coup en lui une passion et une volonté dont ses amis ne le croyaient pas susceptible. C'est par cet imprévu de ses idées et de sa conduite que son récit, sous forme de journal, offre quelque intérêt. Ses impressions de voyage ne présentent rien de bien nouveau; elles n'ont que
le mérite d'une sincérité absolue et d'une certaine indépendance d'esprit. Mais nous devons nous abstenir de toute réflexion préliminaire sur Son travail : ce serait le déflorer. Nous nous bornerons à quelques détails sur l'auteur lui-même, tel que nous le connaissions avant qu'il se révélât, par son propre récit, d'une manière complète.
J. V. (soit Jean Valreg, puisqu'il a pris ce nom qui conserve les initiales du sien) est le fils d'un de nos plus anciens amis, mort, il y a une douzaine d'années, au fond de notre province. Valreg père était avocat. C'était un honnête homme et un homme aimable. Son instruction était sérieuse et sa conscience délicate ; mais, comme beaucoup de nos concitoyens du Berry, il manquait d'activité. Il laissa, pour toute fortune, à ses deux enfants, vingt mille francs à partager.
En province, c'est de quoi vivre sans rien faire. Partout, c'est de quoi acquérir l'éducation nécessaire à une profession libérale, ou fonder un petit commmerce. Les amis de M. Yalreg n'avaient donc pas à se préoccuper du sort de ses enfants, qui, d'ailleurs, ne restaient pas sans protection. Leur mère était morte jeune ; mais ils avaient des oncles et des tantes, honnêtes gens aussi, et pleins de sollicitude pour eux.
Pour ma part, je les avais entièrement perdus de vue depuis longtemps, lorsqu'un matin on m'annonça M. Jean Valreg.
Je vis entrer un garçon d'une vingtaine d'années dont la taille et la figure n'avaient, au premier abord, rien de remarquable. Il était timide, mais plutôt réservé que gauche, et, voulant le mettre à l'aise, j'y parvins très-vite en m'abstenant de l'examiner et en me bornant à le questionner.
— Je me souviens de vous avoir vu souvent quand vous étiez un enfant, lui dis-je ; est-ce que vous vous souvenez de moi ?
— C'est parce que je m'en souviens très-bien, répondit-il, que je mp permets de venir vous voir.
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— Tous me faites plaisir : j'aimais beaucoup et j'estimais infiniment votre père.
— Ton père ! reprit-il arec on abandon qui me gagna le cœur tout de suite. Autrefois, vous me disiez lu, et je suis encore un enfant.
— Soit! ton pauvre père t'a quitte bien jeune! Par qui as-tu été élevé depuis?
— Je n'ai pas été élevé du tout. Deux tantes se disputèrent ma sœur...
— Qui est mariée, sans doute î
— Hélas, non ! Elle est morte. Je suis seul au monde depuis Tâge de douze ans; car c'est être seul que d'être élevé par un prêtre.
— Par un prêtre ? Ah ! oui, je me souviens, ton père avait un frère curé de campagne ; je l'ai vu deux ou trois fois : il m'a paru être un excellent homme. Ne t'a-il pas élevé avec tendresse?
— Physiquement, oui ; moralement, le mieux qu'il a pu, prêchant d'exemple ; mais, intellectuellement, d'aucune façon. Absorbé par ses devoirs personnels, ayant, sur toutes choses, et même sur la religion et la charité, des tendances toutes positives, comme on pouvait les attendre à'un homme qui avait quitté la charrue pour le séminaire ; il m'a recommandé le travail sans me diriger vers aucun travail, et j'ai passé dix ans près de lui sans recevoir d'autre instruction que celle des livres qu'il m'a plu de lire.
— Avais-tu de bons livres, au moins ?
— Oui. Mon père lui ayant confié par testament sa bibliothèque pour m'étre transmise à ma majorité, j'ai pu lire quelques bons ouvrages, et, bien que tous ne fussent pas orthodoxes, jamais ce bon curé ne s'est avisé de se placer entre moi et ce qu'il considérait comme ma propriété.
— Comment se îâitril qu'il ne t'ait pas mis au ca\\&%tft
— Élevé par mon père, qui avait résolu de m'instruire luimôme et qui m'avait donné les seules notions d'études classiques que j'ai reçues, j'éprouvais pour le collège une antipathie que mon bon oncle ne voulut pas même essayer de vaincre. Il disait, je m'en souviens, en me prenant chez lui, que ce serait autant d'épargné sur mon petit avoir, et que je serais bien aise, c'était son mot, de retrouver mon revenu capitalisé à ma majorité. « D'ailleurs, ajoutait-il, puisque l'idée de mon frère était de l'élever à la maison, je dois me conformer à son désir, et je sais bien assez de latin pour lui enseigner ce qu'il en faut savoir. » Mon brave oncle avait cette intention ; mais le temps lui manqua toujours, et, quand il rentrait, fatigué de ses courses, j'avoue que je ne le tourmentais pas pour me donner des leçons. Il s'assoupissait après souper dans son fauteuil, pendant que je lisais, à l'autre bout de la cheminée, Platon, Leibnitz ou Rousseau ; quelquefois Walter Scott ou Shakspeare, ou encore Byron ou Gœthe, sans qu'il me demandât quel livre j'avais entre les mains. Me voyant tranquille, recueilli, et studieux à ma manière, heureux et sans mauvaises passions, il s'est imaginé que cette absence de vices et de travers était son ouvrage, et que n'être ni méchant, ni importun, ni nuisible, suffisait pour être agréable à Dieu et aux hommes. '
— De telle sorte que tu penses n'avoir aucune grande qualité, aucune grande faculté développée, faute d'une direction éclairée ou d'une sollicitude assidue ?
— Cela est certain, répondit le jeune garçon avec une singulière tranquillité. Pourtant, je serais un misérable ingrat si je me plaignais de mon oncle. Il a fait pour moi tout ce qu'il s'est avisé de faire et ce qu'il a jugé le meilleur. Sa vieille servante a eu des soins si maternels pour ma santé, ma propreté, mon bien-être ; elle et lui ont si bien assuré le charme de mes loisirs, en prévenant tous mes besoins ; une telle habitude de silence, d'ordre et de douceur régnait autour de moi lorsque
mon oncle s'absentait pour les soins de son ministère, qu il n'aurait pas eu de motifs pour s'inquiéter de moi. Chaque jour, songeant au triple dépôt qui lui était confié, ma vie, mon âme et ma bourse, il me faisait trois questions : « Tu n'es pas malade? Tu ne perds pas ton temps ? Tu n'as pas besoin de quelque argent ? » Et, lomme je répondais invariablement non, à ces trois interrogations, il s'endormait tranquille.
— Ainsi, repris-je, tu ne te plains de personne ; mais tout à l'heure tu avais sur les lèvres, comme par réticence, une sorte de plainte contre toi-même.
— Je ne suis ni content ni mécontent de ce que je suis. N'ayant été poussé dans aucune direction, je ne peux pas valoir grand'chose, et, si je me suis permis de vous parler de moi, c'est qu'il faut bien que je m'excuse de la visite que j'ai osé vous faire»
— Ta visite m'est agréable, ton nom m'est cher, et tu m'intéresses par toi-même, bien que je ne pénètre pas encore beaucoup ton caractère et tes idées.
— C'est qu'il n'y a rien à pénétrer du tout, dit le jeune homme avec un sourire plutôt enjoué que mélancolique. Je suis un être tout à fait nul et insignifiant, je le sais ; car, depuis quelque temps, je commençais à me lasser de mon bonheur et à reconnaître que je n'y avais aucun droit ; voilà pourquoi, dès que l'heure de ma majorité a sonné, j'ai demandé à mon oncle la permission d'aller voir Paris, et, lui faisant part de mes projets, j'ai obtenu son assentiment.
— Et quels sont tes projets? Peut-on t'aider à lés réaliser?
— Je l'ignore. Je ne sais si l'on peut être utile à ceux qui ne sont bons à rien ; et il est possible que je sois de ceux-là. Dans ce cas, vous pouvez me renvoyer planter mes choux, puisque, par malheur, je possède assez de choux pour en vivre.
— Pourquoi par malheur?
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— Parce que j'ai hérité de la part de ma pauvre petite sœur, et que me voilà, depuis quelques jours de majorité, à la tête de vingt mille francs.
En parlant ainsi avec simplicité et résignatiqn, Valreg se détourna, ej, je crus voir qu'il cachait une grosse larme yenue tout à coup au souvenir de sa jeune sœur.
— Tu l'aimais beaucoup? lui dis-je.
— Plus que tout au monde, répondit-il. J'étais son protecteur ; je me figurais être son père, parce que j'avais quatre ans de plus qu'elle. Elle était jolie, intelligente, et elle m'adorait. Elle demeurait à trois lieues du presbytère de mon oncle, et, tous les dimanches, on me permettait d'aller la voir. Un jour, je trouvai un cercueil sur la porte de sa maison. Elle était morte sans que j'eusse appris qu'elle était malade. Dans nos campagnes sans chemins et sans mouvement, vous savez, trois lieues, c'est une distance. Cet événement eut beaucoup d'influence sur ma vie et sur mon caractère, déjà ébranlé par la mort de mon père. Je perdis toute gaieté. Je ne fus pas consolé ou fortifié par une tendresse délicate ou intelligente. Mon oncle me disait qu'il était ridicule de pleurer, parce que notre Juliette était au ciel et plus à envier qu'à plaindre. Je n'en doutais pas ; mais cela ne m'enseignait pas le moyen de vivre sans affection, sans intérêt et sans but. Bref, je restai longtemps taciturne et accablé, et, j'ai beau faire, je me sens toujours mélancolique et porté à l'indolence.
— Cette indolence est-elle le résultat de tes réflexions sur le néant de la vie, ou un état de langueur physique? Je te trouve pâle, et tu parais plus âgé que tu ne l'es. Es-tu d'une bonne santé?
—Je n'ai jamais été malade, et j'ai physiquement de l'activité. Je suis un marcheur infatigable ; j'aimerais peut-être les voyages ; mais mon malheur est de ne pas bien savoir ce que
j'aime, car je ne me connais point, et je suis paresseux à m' interroger.
— Tu me parlais cependant de tes projets : donc, tu n'as pas quitté ta province et tu n'es pas venu à Paris sans avoir quelque désir ou quelque résolution d'ptiliser ta Yie?
— Utiliser ma vie 1 dit le jeune homme après un momept de silence ; oui, voilà bien le fond de ma pensée. J'ai besqin que vous me disiez qu'un homme n'a pas le droit de vivre pour lui seul. C'est pour que vous me disiez cela que je suis ici ; et,' quand vous me l'aurez bien fait comprendre et sentir, je chercherai à quoi je suis propre, si toutefois je suis propre à quelque chose.
— Voilà ce qu'il ne faut jamais révoquer en doute. Si tu es bien pénétré de l'idée du devoir, tu dois te dire qu'il n'y a d'incapables que ceux qui veulent l'être.
Nous causâmes ensemble une demi-heure, et je trpuvai en lui une grande docilité dp cœur et d'esprit. Je le regardais avec attention, et je remarquais la délicate et pénétrante beauté de sa figure. Plutôt petit que grand, brun jusqu'à en être jaune, un peu trop inculte de chevelure, et déjà pourvu d'une moustache très-noire, il offrait, au premier asppct, quelque chose de sombre, de négligé ou de maladif; mais un doux spurire illuminait parfois cette figure bilieuse, et des éclairs de vive sensibilité donnaient à ses yeux, un peu petits et enfoncés, un rayonnement extraordinaire. Ce n'étaient. )à pi le sourire, ni Je regard d'une jeunesse avortée et infructueuse. Il y avait, dans la simplicité de son élocution, une netteté douce et comme une habitude de distinction qui ne sentaient pas trop le village. Enfin, bien qu'en effet il ne sût peut-être rien, il n'était étranger à rien, et me paraissait apte, et prompt à tout comprendre.
— ypqs ayez raison, mp dit-il en me quittant ; mieux vaudrajt lç ssjpwte réel que le suicide de l'Orne p^r npneljalanco
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et par poltronnerie. Je manque d'un grand désir de vivre ; mais je ne suis pourtant pas dégoûté maladivement de la vie, et je sens que, ne voulant pas m'en débarrasser, je dois l'utiliser selon mes forces. Le scepticisme du siècle était venu me blesser jusqu'au fond de nos campagnes. Je m'étais dit que, entre l'ambition des vanités de la vie et le mépris de toute activité, il n'y avait peut-être plus de milieu pour les enfants de ce temps,-ci. Vous me dites qu'il y en a encore. Eh bien, je chercherai, je réfléchirai, et, quand, avec cette espérance, je me serai de nouveau consulté, je reviendrai vous voir.
II passa cependant six mois à Paris sans prendre aucun parti et sans vouloir me reparler de lui-même. E venait souvent chez nous, il était de la famille ; il nous aimait et nous l'aimions ; car nous avions promptement découvert en lui des qualités essentielles, une grande droiture, de la discrétion et de la fierté, de la délicatesse dans tous les sentiments et dans toutes les idées, enfin quelque chose de calme, de sage et de pur, je ne dirai pas au-dessus de son âge, car cet âge devrait être, dans les conditions normales de la vie, une sereine éclosiori de ce que nous avons de meilleur dans l'âme, mais audessus de ce que l'on pouvait attendre d'un enfant livré de si bonne heure à sa propre impulsion.
Ce qui me frappait particulièrement chez Jean Valreg, c'était une modestie sérieuse et réelle. Cette première jeunesse est presque toujours présomptueuse par instinct ou par réflexion. Elle a des ambitions égoïstes ou généreuses qui lui font illusion sur ses propres forces. Chez notre jeune ami, je remarquais une défiance de lui-même qui ne prenait pas sa source, comme je l'avais craint d'abord, dans une apathie de tempérament, mais bien dans une candeur de bon sens et de bon goût.
Je ne pourrais pourtant pas dire que ce charmant garçon répondit parfaitement au désir que j'avais de le bien diriger.
Il restait mélancolique et indécis. Cette manière d'être donnait un grand attrait à son commerce. Sa personnalité ne se mettant jamais en travers de celle des autres, il se laissait doucement entraîner, en apparence, à leur gaieté ou à leur raison ; mais je voyais bien qu'il gardait, par devers lui, une appréciation un peu triste et désillusionnée des hommes et des choses, et je le trouvais trop jeune pour s'abandonner au désenchantement avant que l'expérience lui eût donné le droit de le faire. Je le plaignais de n'être ni amoureux, ni enthousiaste, ni ambitieux. U me semblait qu'il avait trop de jugement et pas assez d'émotion, et j'étais tenté de lui conseiller quelque folie, plutôt que de le voir rester ainsi en dehors de toutes choses, et comme qui dirait en dehors de lui-même.
Enfin, il se décida à me reparler de son avenir; et, comme il était d'ordinaire très-peu expansif sur son propre compte, j'eus à refaire connaissance avec lui dans une seconde explication directe, bien que je l'eusse vu très-souvent depuis la première.
Dans ce court espace de quelques mois, il s'était fait en lui certains changements extérieurs qui semblaient révéler des modifications intérieures plus importantes. Il s'était promptement mis à l'unisson de la société parisienne par sa toilette plus soignée et ses manières plus aisées. Il s'était habillé et coiffé comme tout le monde ; et cela, soit dit en passant, le rendait très-joli garçon, sa figure ayant déjà par elle-même un charme remarquable. Il avait pris de l'usage et de l'aisance. Son air et son langage annonçaient une grande facilité à effacer les angles de son individualité au contact des choses extérieures. Je m'attendais donc à le trouver un peu rattaché à ces choses, et je fus étonné d'apprendre de lui qu'il s'en était, au contraire, détaché davantage.
«— #on> me dit-il ; je ne saurais m'enivrer de ce qui enivre la jeu&ppse de mon temps ; et, si je np découvre pas quelque chose qui me réveille et me passionne , je n'aurai pas de jeunesse. Np me croyez pas lâche pour cela ; mettez-vous à ma place, et vous me jugerez avee indulgence. Vous appartenez à uns gén&atipn, M<m W souffle d'idées généreuses. Quand vous aviez l'âge que j'ai maintenant, vous viviez d'un souffla d'avenir spcjal, d'un fève *Je progrès immédiat et rapide qu'^ la révolution de juillet, vous crfltçs prêt h voir réaliser. Vos idées furent refoulées, persécutées, vos espérances déjouée? par le fait; mais elles, ne furent poiut étouffées pour cela, et la lutte continua jusqu'en, fêvripr 4848, moment de vertige où une explpsjpn, npuveljp vous fit retrouver la jeunesse e> la foi, Tout ce qui §'es$ paggé tfepujs n'a pu vous jp? faire perdre. Vou* et vof amis» vous avez prie ^habitude de croire et d'atten<jU?fl ; ypus sprpz fpujoujrç jpunea, puisque yous l'êtes encore k cinquante an$. Qn pwt 4*** que Je pli <W est pris, et qiw votre p*pén WP (}u passé ypu$ dounp lp drpit de compter sur l'avenir, ^ais rous, enfants de vingt an,$, notre émotion a puiyj la marche contraire. Notre esprit a ouvert ses ailes, pour Ift première fois, au gplpil dp la République ; et tput aussitpt Ipa ailes sont tombées, le solep & ! §st voilé. J'avais treize ans, moi, quand on me dit : « Le passé n'existe plus, ijgp npuye)|p èrp commence; la liberté n'est pas un vain mot, les hommes sont mûrs pour ce beau rêve ; tu vas avoir l'existence noble et digne
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que tes pères n'avaient fait qu'entrevoir; tu es plus que l'égal, tu es le frère de tous tes semblables. »
— • Est-ce ton oncle le curjj qui te parfait (je la sorte ?
— Non, certes. Mon oncle le cure], gui n'avait pas pçqr pqur sa vie (c'est un homme brave et résolu), avait peur pour son petit avoir, pour son traitement, pour son cfyamp, pour son mobitier, pour son cheval. Il avait horreur (Ju c^angen^nt, ej, sans avoir ni ennemis ni persécuteurs, ij rêvajt avec effroi le retour de 93.
? QuanJ; à xa% te Ife^is le.s journaux, les iprpcjaraations, Qt j'entçndais parler, le buvais l'espérance par tous mes sens, pajr tous mes pores, et j'eus deux ou trois mois (J'enfance enthousiaste qui furent ma seule, ma véritable jeunesse.
» Puis vinrent les journées de juin, qui apportèrent répouv vante et la colère jusqu'au fpnd de nos campagnes. Les paysans voyaient des bandits et des incendiaires dans tous les passants ; on leur courait sus, ejt mon pauvre oncle, si humain et si charitable, avait peur des mendiants et leur fermait sa porte. Je compris que la haine avait dévoré les semences de fraternité* avant qu'elles eussent eu Je temps de germer ; mon âme se resserra et mpn cœur consisté n'eut plus d'illusions. Tout se résuma pour moi dans ce mot : Les hommes n'étaient pas mûrs! Alors je tâohai de vivre avec cette pensée morne et lourde : J^a vérjté spciale n'est pas révélée. Les sociétés en sont encore à yQulQjr inaugurer son règne par la force, et chaque nouvelle expérience démontre que la forme matérielle est un élément gans dur^e et qui passe d'un camp à l'autre comme une graine emportée par le vent. La vraie force, la foi, n'est pas née... elle ne naîtra peut-être pas de mon temps. Ma jeunesse ne verra que des jours mauvais, mon âge mûr, que des temps de positivjsmg. Pourqupi donc, hélas! ai-je fait un beau rêve et
salué une aurpre qui ne devait pas avoir de lendemain ? Mieux; pût valu vivre si loin de ces choses, que le bruit n'en fût pas.
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venu jusqu'à moi ; mieux eût valu naître et mourir dans la pesante somnolence de ces gens de campagne qu'un changement quelconque trouble pendant un instant, et qui retombent avec joie dans les liens de l'habitude, sous le joug du passé.
» Celle fut la rêverie douloureuse de mes années d'adolescence, augmentée des douleurs particulières que je vous ai racontées.
» Aujourd'hui, j'arrive dans une société rapidement transformée par des événements imprévus, poussée en avant d'une part, rejetée en arrière de l'autre, aux prises avec des fascinations étranges, avec 'une pensée énigmatique à bien des égards, comme le sera toujours une pensée individuelle imposée aux masses. Je ne songe point ici à vous parler politique : les inductions qui s'appuient sur des éventualités de fait sont les plus vaines de toutes. Je me borne a chercher, dans l'avenir, une situation morale quelconque, à laquelle je puisse me rattacher, et, en regardant celle qui m'environne, e ne trouve pas ma place dans ces intérêts nouveaux qui captivent l'attention et la volonté des hommes de mon temps.
— Voyons, lui dis-je, j'ai très-bien compris tout ce qui t'a rendu triste comme te voilà. Cette tristesse, loin de me sembler coupable, me donne une meilleure opinion de toi ; mais il est temps d'en sortir, je ne dirai pas par un effort de ta volonté (il n'y a pas de volonté possible sans un but arrêté), mais par un plus grand examen de cette société actuelle que tu ne connais pas assez pour avoir le droit d'en désespérer.
— Je n'en désespère pas, répondit-il ; mais je la connais ou je la devine assez, je vous jure, pour être certain qu'il faut y vivre enivré ou désenchanté. Ce milieu paisible, raisonnable, patient ; ces humbles et bonnes existences d'autrefois, que me retrace le souvenir de ma propre enfance dans la famille bourgeoise ; cette honnête et honorable médiocrité où l'on pouvait ce tenir sans grands efforts et sans grands combats, n'existent
plus. Les idées ont été trop loin pour que la vie d e ménage ou de clocher soit supportable. Il y a dix ans, je me le rappelle bien, on avait encore un esprit d'association dans les sentiments, des volontés en commun, des désirs ou des regrets dont on pouvait s'entretenir à plusieurs. Rien de semblable depuis que chaque parti social ou politique s'est subdivisé en nuances infinies. Cette fièvre de discussion qui a débordé les premiers jours de la République, n'a pas eu le temps d'éclaircir des problèmes qui portaient la lumière dans leurs flancs, mais qui, faute d'aboutir, ont laissé des ténèbres derrière eux, pour la plupart des hommes de cette génération. Quelques esprits d'élite travaillent toujours à élucider les grandes questions de la vie morale et intellectuelle ; mais les masses n'éprouvent que le dégoût et la lassitude de tout travail de réflexion. On n'ose plus parler de rien de ce qui est au delà de l'horizon des intérêts matériels, et cela, non pas tant à cause des polices ombrageuses que par crainte de la discussion amère ou oiseuse, de l'ennui ou de la mésintelligence que soulèvent maintenant ces problèmes. La mort se fait presque au sein même des familles les mieux unies ; on évite d'approfondir les questions sérieuses, par crainte de se blesser les uns les autres. On n'existe donc plus qu'à la surface, et, pour quiconque sent le besoin de l'expansion et de la confiance, quelque chose de lourd comme le plomb et de froid comme la glace est répandu dans l'atmosphère, à quelque étage de la société que l'on se place pour respirer.
— Cela est certain ; mais l'humanité ne meurt pas, et, quand sa vie semble s'éteindre d'un côté, elle se réveille de l'autre. Cette société, engourdie quant à la discussion de ses intérêts moraux, es* en grand travail sur d'autres points. Elle cherche, dans la science appliquée à l'industrie, le royaume de la terre, et elle est train de le conquérir.
*- Yoilà ce dont je me plains précisément) Elle ne se soucie
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plus du royaume du ciel, c'esir-à-dire do la vie de sentiment* Bile a des entrailles de fer et de cuivre comme une irçacjùap, La grande parole, Y homme ne vit pas seulement depqip, $3t vid$ de seps pour elle et pour la jeune génération, qu'elle #£ve danç le matérialisme des intérêts et l'athéisme du cœur. Ppur mpi qui suis né contemplatif, je me sens isolé, perdu, dépouillé aj} sein de ce travail, oh je n'ai rien à recueillir ; car je n'ai pas tous ces besoins de bien-être que tant 4e millions de bras s'acharpent à satisfaire. Je n'ai ni plus faim ni plus soif qu'il nç convient à un homme ordinaire, et je ne vois pas la nécessjfc$ d'augmenter ma fortune pour jouir d'un luxe dont je ne saurajf absolument que faire. Je demanderais tout simplement un peu d'aise morale et de jouissance intellectuelle, un peu d'amour f$ d'honneur ; et ce sont là des choses dont le genre humain n'# plus l'air de se soucier. Croyez-vous donc que tous ces grands frais de savoir, d'invention et d'activité par lesquels le présent montre sa richesse et manifeste sa puissance, le rendront plus heureux et plus fort ? Moi, j'en doute. Je ne vois pas la vraie civilisation dans le progrès des machines et dans la découverte des procédés. Le jour où j'apprendrais que toute chaumière est devenue un palais, je plaindrais la race humaine si ce palais n'abritait que des cœurs de pierre.
— Tu as raison et tu as tort. Si tu prends le palais rempli de vices et de lâchetés pour le but du travail humain, je suis de ton avis; mais, si tu vois le bien-être général comme un chemin nécessaire pour arriver à la santé intellectuelle et ji l'éclosion des grandes vérités morales, tu ne maudiras plus cette fièvre de progrès matériel qui tend à délivrer l'homme des antiques servitudes de l'ignorance et de la misère. Pour être sage, tu devrais conclure ceci : que les idées ne peuvent pas plus se passer dps faits que les faits des idées. L'idéal serait sans doute de faire marcher simultanément les moyens et le but ; mais nous n'en sommes pas là, et tu te plains d'être ng
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cent ans trop tôt. f avoue que j'ai ej* souvent envie de m'en plaindre aussi pour mon compte ; mais ce sont là des désespoirs trop sublimes dont nous n'avons pas le droit d'entretenir hos semblables, sous peine 4' être fort ridicules.
— J'en conviens, dit Jean Yalreg après avoir un peu rêvé. Je suis un plus grand ambitieux; que ces vulgaires ambitieux que j'accuse. Mais il faut conclure. Je ne me sens pas né industriel, je n'entepcjs rien aux affaires. Les sciences exactes pe m'attirent pas. Je n'ai pas été à même de faire des études classiques. Je guis un rêveur; donc, je suis un artiste ou un poëte. C'est de ma vocation que je veux vous parler; car, vous le voyez, je suis fixé.
» J'ignore si j'ai des dispositions pour un art quelconque; il y en a un pour lequel j'ai de l'amour. C'est la peinture. Je vous raconterai plus tard comment ce goût m'est venu, si cela vous intéresse. Mais cela ne prouvera rien ; je n'ai peut-être pas la moindre aptitude, et, dans tous les cas, je suis d'une ignorance primitive, absolue. Je vais essayer d'apprpndre ce qui peut être enseigné. J'irai dans l'atelier de quelque maître. Je me ferai d'abord esclave du métier, et, quand j'en tiendrai un peu les procédés, je lâcherai la bride à mes instincts. Alors, vous me jugerez, et, si j'ai quelque talent, je ferai des efforts pour en
avoir davantage. Sinon, j'accepterai ma nullité avec une résignation complète, et peut-être avec une certaine joie.
— Aie ! m'écriai-je 7 voici le fond de paresse ou d'apathie qui reparaît.
— Vous croyez ?
— Oui ! pourquoi se réjouir d'être nul ?
— Parce qu'il me seinble que lp talent impose des devoirs mmenses, et que j'aurais plutôt le goût des humbles devoirs. C'est si peu la paresse qui me conseille, que, si je trouvais à m'employer honorablement au s,eryice d'une grande intelligence, je me sentirais fort jjeuj^ux d'avoir ijt jouir fie sa gloire
sans en porter le fardeau. Avoir tout juste assez d'âme pour savourer la grandeur des autres, pour la sentir vivre au dedans de soi, sans être forcé par la nature à la manifester avec éclat, c'est un état délicieux que j'ambitionne ; c'est mon rêve de douce médiocrité que je caresse: la médiocrité de condition, avec l'élévation du cœur et de la pensée, l'expansion dans l'intimité, la foi à quelque chose d'immortel et à quelqu'un de vivant. Suis-je donc si coupable à vos yeux, de vouloir apprendre pour comprendre, et de ne rien désirer de plus ?
— A la bonne heure! Essaye! Je ne crois pas que cette modestie t'empêche d'acquérir du talent, si tu dois en avoir. Il faudra pourtant songer à apprendre assez pour faire au moins de cette peinture un petit métier ; car, avec tes mille francs de rente...
— Douze cents francs ! Mon revenu capitalisé depuis dix ans par mon oncle, a porté mon revenu à ce chiffre respectable de cent francs par mois. Mais je me suis bien aperçu, depuis que je vis à Paris, que, par le temps qui court, il est impossible de mener avec cela la vie de loisir et de liberté. Il faudrait le double et beaucoup d'ordre. La question est d'acquérir l'un et de me procurer l'autre, non pas pour mener cette vie de fils de famille que je ne convoite pas, mais pour payer le matériel de mon apprentissage, qui est dispendieux, je le sais.
— Que feras-tu donc, je ne dis pas pour avoir une rigoureuse économie, cela dépend de toi, mais pour gagner cent francs par mois, en sus de ta rente, sans renoncer à la peinture, qui, pendant trois ou quatre ans au moins, ne te rapportera rien et te coûtera beaucoup ?
— - Je ne sais pas, je chercherai! Si j'ai besoin de votre conseil et de votre recommandation, je viendrai vous les demander.
Deux mois après, Jean Valreg était violon dans l'orchestre d'un petit théâtre lyrique. H était bon musicien et jouait assez
bien pour faire convenablement sa partie. Il ne s'était jamais vanté de ce talent, que nous ne lui supposions pas.
— J'ai pris ce parti sans consulter personne, me dit-il ; on eût essayé de m'en détourner ; et vous-même...
— Je t'eusse dit ce qui doit être vrai : c'est qu'avec les répétitions du matin et les représentations du soir, il ne te reste guère de temps pour étudier la peinture. Mais peut-être as- tu renoncé à la peinture? peut-être préfères-tu maintenant la musique ?
— Non, dit-il, je préfère toujours la peinture.
— Mais où diable avais- tu appris la musique?
— Cela s'apprend tout seul, avec de la patience! J'en ai beaucoup!
— Pourquoi ne pas te perfectionner dans cet art-là, puisque tu as un si bon commencement?
— La musique met trop l'individu en vue du public. Perdu dans mon orchestre, je n'attirerai jamais l'attention de personne; mais, le jour où je serais un virtuose distingué, il faudrait me produire et me montrer ; cela me gênerait. Il me faut un état qui me laisse libre de ma personne. Si je fais de la mauvaise peinture, on ne me sifflera pas pour cela. Si j'en fais d'excellente, on ne m'applaudira pas quand je passerai dans la rue ; tandis que le virtuose est toujours sur un pilori ou sur un piédestal. C'est une situation hors nature, et qu'il faut avoir acceptée de la destinée comme une fatalité, ou delà Providence comme un devoir, pour n'y pas devenir fou.
— Enfin, tu as du temps de reste pour l'atelier?
— Peu, mais j'en ai. Mon apprentissage durera plus longtemps que si j'avais toutes mes heures disponibles; mais il est possible maintenant; tandis que, sans cette ressource de mon violon, il ne l'était pas du tout. J'aurais pu, il est vrai, disposer de mon capital, sauf à n'avoir pas un morceau de pain et pas de talent dans trois ou quatre ans d'ici ; mais n si ie ç&cl&\ç>
18 LA PAN1BLLA
à mon oncle de lui retirer la gestion de cette belle fortune, il me donnerait sa malédiction et me croirait perdu. J'aurai donc de Tordre bon gré mal gré ; c'est-à-dire que je me contenterai de manger mon superbe revenu. Donc, tout est bien ainsi. L'état que je fais ne m'ennuie pas trop. Je racle mon violon tous les soirs comme une machine bien graissée, tout en pensant à autre chose. Je suis l'amant d'une petite comparse assez jolie, bête comme une oie et tout h fait dépourvue de cœur. C'est si facile d'avoir affaire à des femmes de cette espèce, que je ne m'inquiète pas d'être trahi ou abandonné par celle-là. J'en retrouverais, le lendemain une autre, qui ne vaudrait ni plus ni moins. Ma vie est occupée, et, si elle est un peu assujettie, je m'en console en me disant que je travaille pour conquérir ma liberté. C'est quelquefois un peu pénible, et il n'est pas bien certain que je n'eusse pas pris le chemin le plus sûr et le plus court en m'établissant dans mon village, et en épousant quelque belle dindonnière qui m'eût doucement abruti en me faisant porter des habits rapiécés et des marmots à joues pendantes. Mais j'ai voulu vivre par l'esprit et je n'ai pas le droit de me plaindre.
Je fis un voyage, et, au bout de deux ans, je retrouvai Jean Yalreg à Paris dans une situation analogue. Il s'était lassé 4c l'orchestre ; mais il avait trouvé des écritures à faire chez lui, le soir, et des leçons de musique à donner dans une pension, deux fois par semaine. Il gagnait donc toujours une centaine de francs par mois, et continuait à étudier la peinture. Il était toujours mis avec une propreté scrupuleuse et un certain goût. Il avait toujours ces excellentes manières et cet air de parfaite distinction qu'il avait pris ou ne sait où, dans sa propre nature apparemment ; mais il était plus pâle qu'autrefois et paraissait plus mélancolique.
— Voyons, lui dis-je, tu m'as écrit plusieurs lettres pour me demander de nies nouvelles, et je t'en remercie, mai* sans ja-
mais me parler de toi, et je m'en plains. Tu me dis aujourd'hui que tu as réussi à te maintenir dans ton travail, dans tes idées et dans ta conduite. Mais tu as quelque chose comme vingttrois ans, et, avec cette persévérance dont tu viens de faire preuve, tu dois avoir acquis quelque talent. Il faut que j'aille chez toi voir ta peinture.
— Non, non ! s'écria-t-il, pas encore 1 Je n'ai aucun talent, aucune individualité ; j'ai voulu procéder logiquement et me munir, avant tout, d'un certain savoir. Je tiens maintenant le nécessaire, et je vais essayer de me trouver, de me découvrir moi-même. Mais, pour cela, il faut une toute autre vie que celle que je mène, et qui est horrible, je ne vous le cacherai plus; si horrible pour moi, si antipathique à ma nature, si contraire à ma santé, que, sachant votre amitié pour nioi, je n'ai pas voulu vous écrire l'état de souffrance où, depuis deux ans, mon cœur et mon âme sont plongés. Je pars, je vais passer un mois chez mon oncle et ensuite un ou deux ans en Italie.
» Ah! ah! tu as donc le préjugé de l'Italie, toi? Tu crois que l'on y devient artiste plus qu'ailleurs?
— Non, je n'ai pas ce préjugé-là. On ne devient artiste nulle part quand on ne doit pas l'être ; mais on m'a tant parlé du ciel de Rome, que je veux m'y réchauffer de l'humidité de Paris, où je tourne au champignon. Et puis, Rome, c'est le monde ancien qu'il faut connaître ; c'est la voie de l'humanité dans le passé ; c'est comme un vieux livre qu'il faut avoir lu pour comprendre l'histoire de l'art ; et vous savez que je suis logique. Il est possible qu'après cela je retourne dans mon village épouser la dindonnière, accessible à tout propriétaire de ma mince étoffe. Je dois donc me maintenir dans ce milieu : faire tout mon possible pour devenir un homme distingué, et, en même temps, tout mon possible pour accepter sans fiel et sans abattement le plus humble rôle dans la vie. Rester dans cet équilibre ne me coûte pas trop, car je suis tiraillé alterna-
tivement par deux tendances très-opposées : soif d'idéal et soif de repos. Je vais voir laquelle remportera, et, quoi qu'il arrive, je vous en ferai part.
— Attends un peu, lui dis-je comme il prenait son chapeau pour s'en aller. Si tu échouais dans la peinture, ne tenteraistu pas quelque autre carrière? La musique...
— Oh! non. Jamais la musique! Pour l'aimer, il faudra que je l'oublie longtemps ; mais, plutôt que d'en vivre, j'aimerais mieux mourir : je vous ai dit pourquoi.
— Il faut pourtant que tu sois artiste, pdisque tu as la haine des choses positives, et que tu n'as pas fait d'études classiques. Il m'est venu une idée en lisant tes lettres, c'est que tu pourrais bien avoir quelque talent de rédaction.
— Etre homme de lettres! moi? Non! je n'ai fait qu'entrevoir et deviner le monde et la vie sociale. Rédiger n'est pas écrire, il faut penser, et je suis un homme de rêverie ou un homme d'action ; je ne suis pas un homme de réflexion. Je conclus trop vite, et, d'ailleurs, je ne sais conclure que par rapport à moi-même. La littérature doit être l'enseignement direct ou indirect d'un idéal. Songez donc que je n'ai pas trouvé le mien !
— N'importe ! veux-tu me faire une promesse sérieuse?
— Vous avez le droit d'exiger tout ce qui dépend de ma volonté!
— Eh bien, tu feras pour moi, pour moi seul, si tu veux, car je te promets le secret, si tu l'exiges, une relation détaillée de ton voyage, de tes impressions, quelles qu'elles soient, et même de tes aventures , s'il t'arrive des aventures. Et cela pendant un an, sans lacune de plus de huit jours.
— Je vois pourquoi vous me demandez cela. Vous voulez me forcer à m'examiner dans le détail de la vie et à me rendre compte de ma propre existence.
— Précisément. Je trouve que, sous l'empire de certaines
résolutions prises à des intervalles assez éloignés et rigidedément observées, tu oublies de vivre, et tu restes dans une attente perpétuelle qui te prive des petits bonheurs de la jeunesse. En te rendant mieux compte de tes vrais besoins et de tes légitimes aspirations, tu arriveras insensiblement à des formules plus sages.
— Vous me trouvez donc fou ?
— C'est l'être toujours que de ne l'être jamais un peu.
— Je ferai ce que vous m'ordonnerez. Cela me sera peutêtre bon ; mais, si, à force de caresser mes propres pensées, j'allais devenir plus fou que vous ne souhaitez?
— Je t'indique à la fois l'excitant et le calmant : la réflexion 1
Je lui offris de faciliter son voyage par cette assistance de père à enfant qu'il pouvait accepter de moi. Il refusa, m'embrassa et partit.
Huit jours après, je reçus de lui une assez longue lettre, qui était comme la préface de son journal, et que je transcrirai presque littéralement, ainsi que la suite de ce travail sur luimême, auquel je l'avais décidé à se livrer.
fOURNAL DE JEAN VALREG
Coçimuue de Mers, 40 février 185...
Me voici à mon poste, je commence : non pas encore une relation de ce qui m'arrive, car je suis bien sûr qu'ici rien ne m'armera qui mérite d'être rapporté, mais un récusé <& <&t-
22 LA DAN1KLLA
taines choses de ma vie que je n'ai pas su vous dire quand vous me les demandiez.
D'abord, vous vouliez savoir pourquoi, n'ayant jamais été rudoyé ou maltraité en aucune façon, j'avais ce caractère réservé, cette aversion à parler de moi aux autres, cette difficulté à m'occuper moi-même de moi-même. Je n'en savais rien. Je m'en rends peut-être compte maintenant.
Mon oncle l'abbé Valreg n'est pas du tout spirituel ni méchant, ce qui ne l'empêche pas d'être excessivement railleur, C'est une nature excellente, rude et enjouée. Il est si positif, que tout ce qui échappe à son appréciation étroite et rapide lui est sujet de doute et de persiflage. Il a pris ce tour d'esprit, non-seulement en lui-même, mais encore dans l'habitude de vivre avec la Marion, sa vieille et fidèle gouvernante, la meilleure des femmes dans ses actions, la plus dédaigneuse et la plus malveillante dans ses paroles. Il n'est pas de dévouement dont elle ne soit capable envers les gens les moins dignes d'intérêt de la paroisse ; mais, en revanche, il n'en est pas, parmi les plus dignes, qu'elle ne déchire à belles dents sitôt qu'elle prend son tricot ou sa quenouille pour faire la causette du soir avec M. l'abbé, lequel, moitié riant, moitié dormant , l'écoute avec complaisance , et s'entretient ainsi en belle santé et en belle humeur aux dépens du prochain.
Ceci est fort inoffensif, car, avec leur grand esprit de conduite, ces deux braves personnages ne confient leurs médisances et leurs dédains à personne du dehors, Mais j'y ai été initié si longtemps, que certainement quelque chose a dû en rejaillir sur moi et m'habituer, à mon insu, à une méfiance instinctive dans mes relations.
Pourtant je n'ai pas à me reprocher d'avoir partagé cette malveillance générale. Au contraire, il me semble que je m'en àèîenùms; maïs je me persuadais pèuVètre insensiblement que
j'en méritais ma part, et que, si l'abbé Valreg me l'épargnait, c'est uniquement parce que j'étais son parent et son enfant d'adoption. Quant à ses moqueries, étant placé sous sa main pour lui servir de but, j'en étais incessamment criblé. C'était avec une intention paternelle et affectueuse, je n'en saurais douter, mais c'était de la moquerie quand môme. Bon régime, certes, pour tuer tout germe de sottise et de vanité, mais régime excessif par sa persistance, et qui devait me conduire jusqu'au détachement trop absolu de moi-même.
Pour vous donner une idée, une fois pour toutes, des façons ironiques de mon oncle, il faut que je vous raconte mon arrivée ici, avant-hier au soir.
Comme aucune diligence, aucune patache ne dessert notre village, je vins à pied, à la nuit tombante, par un temps doux et des chemins affreux.
— Ah ! ah ! s'écria mon oncle dès qu'il me vit, c'est fort heureux ! Hé! Marionl c'est luit c'est mon coquin de neveu! Fais-le souper, tu l'embrasseras après ; il a plus faim de soupe que de caresses. Assieds-toi, chauffe-toi les pieds, mon garçon. Je te trouve une fichue mine. Il paraît que tu ne gagnes pas déjà si bien ta vie, là-bas, car tu as fait maigre chère, ça se voit. Ah çà ! il paraît que tu t'en vas en Italie pour détrôner Raphaël et... et les autres fameux barbouilleurs dont je ne sais plus les noms ! Ça me flatte de penser que je vas avoir un homme célèbre dans ma famille ; mais ça n'augmentera guère ton patrimoine, car il y a le vieux proverbe : Gueux comme un peintre t Tu es donc toujours toqué? Allons, soit. Pourvu que tu restes honnête homme! Mais ne mange pas tout ton bien avant que je sois mort, et ne fais pas de dettes, car je ne te laisserai pas la rançon d'un roi. D'ailleurs, je t'avertis que je veux m'en aller le plus tard possible, et, si j'en juge par ta figure, .Je nie porte mieux que toi. Prends garde que je ne t'enterre !
Après beaucoup de quolibets de ce genre, l'abbé Valreg me fit plusieurs questions, dont il n'écouta pas ou ne comprit pas les réponses, ce qui lui servit de texte pour me railler de nouveau.
— L'Italie ! dit-il, tu crois donc que les arbres y poussent les racines en l'air, et que les hommes y marchent la tête en bas ? Vdilà une bêtise, d'aller hors de chez soi étudier la nature, comme si partout les hommes n'étaient pas aussi bêtes et les choses de ce monde aussi laides 1 Quand j'étais jeune, mes supérieurs, sous prétexte que j'étais fort et en état de voyager, voulaient me persuader d'être missionnaire. Moi, je leur disais : « Bah 1 bah ! il n'y a pas besoin d'aller chez les Chinois pour trouver des magots, et dans les îles de la mer du Sud pour rencontrer des sauvages ! »
Quand j'eus soupe, et, bon gré mal gré, mangé plus que ma faim (la Marion se dépitant quand je ne faisais pas assez d'honneur à ses mets), mon oncle voulut voir quelque preuve de mon travail à Paris et de mes progrès en peinture.
— Tu crois, sans doute, que ce serait margaritas ante porcos, dit-il gaiement ; tu te trompes. Pour juger ce qui est fait pour les yeux, il ne faut que des yeux. Allons, déballe î Je veux voir les chefs-d'œuvre de mon futur grand homme.
Il me fallut ouvrir ma malle et la retourner dans tous les sens pour lui prouver que je n'avais qu'un très-mince et très-portatif attirail de peintre en voyage, et pas le plus petit croquis à lui montrer.
Il en fut très-mortifîé.
— Ça n'est pas aimable de ta part, s'écria-t-il. Tu devais bien penser que je m'intéresserais à tes grands talents, et je commence à croire que tu n'as rien fait qui vaille dans ton Paris. S'il en était autrement, tu te serais appliqué pour m'apporter au moins une jolie image coloriée par toi. Tu avais des
dispositions, cela est sûr; mais je parierais que tu n'as songé qu'à flâner, là-bas!
A force de retourner mon bagage, la Marion finit par découvrir une figure d'académie qui m'avait servi à envelopper un paquet de crayons. Comme c'était déchiré et chiffonné, que les pieds et la tête manquaient, elle ne comprit pas tout de suite ce qu'elle examinait ; puis, tout à coup, jetant un cri d'horreur et d'indignation, elle s'enfuit en se recommandant à tous les saints.
— Fi 1 dit mon oncle en regardant cette nudité qui avait épouvanté la Marion, est-ce là un état ? Quoi ! vous passez votre temps à copier des personnes toutes nues ? C'est une occupation bien dégoûtante, et à quoi ça peut-il servir? D'ailleurs, ça me paraît bien grossièrement fait! J'aimais beaucoup mieux les jolis petits bonshommes que tu inventais autrefois. C'était plus soigné, et c'était plus décent. Les habillements de la campagne étaient parfaitement imités, et tout le monde pouvait regarder ça ! Mais, parlons raison, ajouta-t-il en jetant au feu mon académie. Comment t'es-tu comporté dans cette grande Babylone? As-tu fait des dettes?
— Non, mon oncle.
— Si fait, conte-moi ça.
— Je vous jure que non : j'aurais trop craint de vous effrayer et de vous affliger ; mais, à l'avenir, si voulez bien vous laisser convaincre de certaines vérités positives, il est possible...
— Tu me trompes, tu es endetté I
— Non, sur l'honneur 1
— Mais tu as le projet...
— Je n'ai aucun projet. Seulement, j'ai à vous dire que je suis las d'un système d'économie qui va forcément jusqu'à l'avarice, et qui, si j'avais le malheur d'en prendre le goût, me conduirait à l'égoïsme le plus stupide. Je comprends les priva-
tions qu'on s'impose en vue des autres; mais celles qui n'ont d'autre but que notre propre bien-être dans l'avenir sont étroites et déraisonnables. Jusqu'ici, ma parcimonie a été pour moi une question d'honneur. Vous m'aviez fait jurer que je ne dépasserais pas mon revenu, et, enfant que j'étais, je m'étais laissé arracher ce serment sans prévoir, sans savoir qu'avec cent francs par mois on ne vit pas à Paris, ou que, si l'on y vit, c'est à la condition de ne jamais s'intéresser à un être plus pauvre que soi, et de s'absorber dans une prévoyance sordide. Je n'ai pas pu vivre ainsi : j'ai travaillé pour doubler mon retenu, mais j'ai travaillé de la manière la plus abrutissante et la plus antipathique ; ce qui ne m'a pas empêché d'être forcé de me priver de mille jouissances morales ou intellectuelles qui eussent développé mon cœur et mon esprit. Enfin, malgré tout, j'ai résolu le problème d'apprendre ce que je voulais apprendre, sans manquer, dans ma manière d'être, à aucune bienséance, et sans négliger trop les occasions dé voir de temps en temps une société d'élite où il m'a été permis de pénétrer sans choquer les regards de personne. A présent, je m'en vais dans un pays où l'on peut être pauvre et s'instruire, comme artiste, sans trop souffrir, à ce que l'on m'a dit ; mais, avant de me séparer de vous une seconde fois, mon bon et cher oncle, je viens vous dire que je reprends ma parole, et que je ne m'engage nullement à respecter mon patrimoine, si mes besoins d'artiste et mes sentiments d'honnête homme m'obligent à l'entamer.
À la suite de cette déclaration nécessaire, il y eut une discussion assez vive entre l'abbé Valreg et moi. Il était outré de me voir dans des idées si nouvelles pour lui, qui n'avait jamais songé à me demander compte d'aucune idée. Mais, quand il m'eut dit tout ce que lui suggérait sa conviction, mélange assez singulier d'égoïsme et de charité, qui consiste à faire la part des autres et la sienne propre, sans jamais se laisser aller à
aucun entraînement pour eux ou pour soi-même, il prit bravement son parti, et, incapable de s'affecter de quelque chose au point de perdre une heure de sommeil, il se calma en disant:
— Allons, c'est assez se tourmenter pour un jour ; nous penserons à cela demain.
En ce moment, l'horloge de l'église sonnait neuf heures, et mon oncle s'assoupit aussitôt comme autrefois, avec cette régularité de fonctions digestives qui appartient aux tempéraments vigoureux. La Marion rentra, rangea la salle, enleva la table, causant tout haut avec moi, faisant claquer ses sabots sans précaution sur le plancher sonore. Quand tout fut en ordre, elle cria dans l'oreille de son maître, qui, habitué à ce vacarme, ouvrit tranquillement les yeux sans tressaillir :
— Allons, monsieur l'abbé, on s'en val bonne nuit! c'est Fheure de faire vos prières et de vous mettre au lit.
Elle me conduisit à la chambre que j'ai habitée pendant la moitié de ma vie, veilla à ce que je ne manquasse de rien, m'embrassa encore une fois, et monta, à grand bruit, à l'étage supérieur. Un quart d'heure après, tout dormait au presbytère, y compris votre serviteur, fatigué par les rudes chemins du pays et les durs raisonnements de l'abbé Valreg.
Le lendemain, c'est-à-dire hier, mon oncle voulut, à l'heure du souper, reprendre la discussion ; je vins à bout de reculer toute explication jusque vers neuf heures moins un quart, et je compte l'amener ainsi, avec un quart d'heure de dispute chaque soir, à s'habituer, sans secousse trop vive, à ma diabolique résolution.
Vous allez croire comme lui, peut-être, que j'ai quelque folie en tête, quelque projet de Sardanapale à l'endroit de mon capital de vingt mille francs. Il n'en est rien pourtant. Je n'ai d'autre projet que celui d'aller devant moi, et de ne pas me sentir esclave d'une situation consacrée par un serment.
43 février
Mon onde réalise mes prévisions. Il s'habitue à mes volontés d'indépendance, et se rassure un peu en me voyant raisonnable d'ailleurs. Puisque j'étais en train de récapituler mon passe pour vous, il faut que je continue et que je vous raconte comment m'est venu ce goût de la peinture sur lequel je n'ai pas osé vous donner lés explications que vous me demandiez.
Ici ma jeunesse se passait dans la solitude au sein de la nature. Je ne faisais que lire et rêver. Tout à coup j'eus vaguement la conscience d'une jouissance infiniment plus douce qui s'emparait de moi. C'était celle de voir, bien plus soutenue, bien plus facile en moi que celle de penser. Les premières révélations de cette jouissance me vinrent un jour au coucher du soleil, dans une prairie bordée de grands arbres, où les masses de lumière chaude et d'ombre transparente prirent tout à coup un aspect enchanté. J'avais environ seize ans. Je me demandai pourquoi cet endroit, que j'avais parcouru cent fois avec indifférence ou préoccupation, était, ce jour-là et dans ce moment-là, inondé d'un charme si étrange et si nouveau pour moi.
Je fus quelques jours sans m'en rendre compte. Occupé jusqu'à midi au presbytère par quelques devoirs, c'est-à-dire quelques thèmes ou extraits que mon oncle me donnait régulièrement chaque matin, et que, régulièrement chaque soir, il oubliait d'examiner, je ne pouvais voir l'effet du soleil levant. Je cherchais tout le long du jour, en lisant dans la prairie, à bâtons rompus, le prestige qui m'avait ébloui. Je ne le retrouvais qu'au moment où l'astre s'abaissait vers la cime des collines, et quand les grandes ombres veloutées des masses de végéta-
tion rayaient l'or de la prairie étincelante. C'est l'heure que les peintres appellent l'heure de Y effet. Elle me faisait battre le cœur comme l'arrivée d'une personne aimée ou d'un événement extraordinaire. Dans ce moment-là, tout devenait beau sans que je pusse dire pourquoi ; les moindres accidents de terrain, la moindre pierre moussue, et même les détails prosaïques du paysage, le linge étendu sur une corde à la porte de la chaumière, les poules grattant le fumier, la baraque de branches et de terre battue, la barrière de bois brut et mal agencé qui, clouée d'un arbre à l'autre, séparait le pré de la chènevière.
— Qu'y a-Ml de si étonnant dans tout cela ? me demandais-je ; et d'où vient que seul j'en suis frappé ? Les gens qui passent ou qui travaillent à la campagne n'y font point d'attention, et mon oncle lui-même, qui est le plus instruit de ceux que je vois, ne m'a jamais parlé d'un pareil phénomène. Est-ce un état de la nature extérieure ou un état de mon âme ? est-ce une transfiguration des choses autour de moi ou une simple hallucination de mon cerveau?
Cette heure d'extase garda son mystère pendant quelques jours, parce que c'était, dans la saison, l'heure à laquelle soupait mon oncle, et il était fort sévère quant à la régularité des habitudes de sa maison* Une journée de mon absence ne le tourmentait pas ; une minute d'attente devant ma place vide à table le contrariait sérieusement. Il était si bon, d'ailleurs, que je ne craignais rien tant que de lui déplaire. Aussi, dès que le timbre lointain de l'horloge de l'église, et certain vol de pigeons dans la direction du colombier, me marquaient le moment précis où la Marion mettait le couvert, il me fallait m'arracher à ma contemplation et interrompre ma jouissance à demi savourée. Elle me poursuivait alors comme un rêve, et, tout en coupant le gigot ou le jambon en menues tranche3 pour obéir aux prescriptions de l'abbé Valreg, je voyais passer devant mes yeux des files de buissons aux contours dorés, et
des combinaisons de paysages empourprés par les reflets d'un ciel ardent comme la braise.
Mais ces jours d'automne raccourcissant très-vite, j'eus bientôt le loisir auquel j'aspirais, et je pus suivre, avec ce sentiment de la beauté des choses qui s'était éveillé en moi comme un sens nouveau, les admirables dégradations du jour et (a succession d'aspects étranges ou sublimes que prenait la campagne. J'étais comme enivré à chaque observation nouvelle, et, bien que nourri de livres poétiques, il ne me venait pas à la pensée de chercher dans les mots le côté descriptif de ma vision. Je trouvais les mots insuffisants, les peintures écrites vagues ou inexactes. Les plus grands poëtes me paraissaient chercher dans la parole un équiyalent qui ne saurait s'y trouver. Le plus hardi, le plus pittoresque de tous les modernes, Victor Hugo, ne me suffisait même plus.
C'est à cela que je sentis que la manifestation de mon ivresse intérieure ne serait jamais littéraire. Mon imqginatiqn était pauvre ou paresseuse, puisque les plus puissants écrivains ne m'avaient jamais fait pressentir ce que mes yeux seuls venaient de me révéler.
Je fus pourtant bien longtemps avant d'oser me dire que je pouvais être peintre ; et même encore aujourd'hui j'ignore si ces premières émotions furent les vrais symptômes d'une vocation déterminée; mais, à coup sûr, elles firent l'appel d'un goût prédominant et insatiable.
J'avais quelque chose comme dix-neuf ans, lorsque, durant mes longues veillées de l'hiver, VicJée, ou plutôt le besoin me vint de me remettre sous les yeux, tant bien que mal, les splendeurs de l'été. Je pris un crayon et je dessinai, admirant naïvement cet essai barbare, et, cette fois, dominé par mon imagination qui me faisait voir autre chose que ce que ma main pouvait exécuter. Le lendemain, je reconnus ma folie et ûrûlai mon barbouillage ; mais je recommençai, et cela dura
ainsi plusieurs mois. Tous les soirs, j'étoiç clarine de mon, ébauche; tous les matins, je la détruisais, cn)ignjfflt de m/habituer à la laideur de mon propre ouvrage. Et pourtant les heures de la veillée s'envolaient comme des minutes dans cette mystérieuse élaboration. L'idée me vint enfin d'essayer dç copier la nature. Je copiai tout avec une bonne foi sans pareille ; je comptais presque les feuilles des branches ; je voulais ne rien laisser ^ l'interprétation, et je perdais, dans le, détail, la notion de l'ensemble, sans rendre même le détail,! car tout détail est un ensemble par lui-même.
Un jour, mon oncle m'emmena dan$ un château où je vif enfin de la peinture des maîtres anciens et nouveaux. Mon instinct me poussait vers le paysage. Je restai absorbé devant un Ruysdaël. Je ne le compris pas d'abord. Peu à peu la lumière se fit, et je m'avisai que c'était là une science de toute la vie. Je résolus, dès que je serais indépendant, d'employer ma vie, à moi, selon mes forces, à écrire, avec de la couleur sur de I4 toile, le rêve de mon âme.
On me prêta de bons dessins ; mon oncle me permit même l'achat d'une boîte d'aquarelle. Il ne s'inquiéta pas de ma monomanie; mais, quand, parvenu à ma majorité, je v lui révélaj ma pensée, je le vis bouleversé. Je m'y attendais. Je résistai avec douceur à ses remontrances. Je savais son respect pour la liberté d 'autrui, son aversion pour les paroles inutiles, et ce fonds d'insouciance ou d'optimisme qui part d'une grande candeur et d'une sincère bonté.
Vous me demanderez maintenant pourquoi, aux premier? jours de notre connaissance, je vous ai fait mystère d'une chose aussi simple que ma prédilection pour cet art; la raison est tout aussi simple que le fait : vous m'eussiez demandé à voir mes essais ; je les savais détestables, bien qu'ils eussent fait l'admiration de la Marion et du maître d'école de mon village. Vous m'auriez dit que j'étais insensé, ou, si vous ne me
l'eussiez pas dit, je l'aurais lu dans vos yeux. Or, je n'ai pas en moi-même une foi assez robuste pour lutter contre les critiques de l'amitié. Celles du premier venu me sont indifférentes. Les vôtres m'eussent fait douter doublement, et c'est bien assez d'avoir à douter seul.
A mon âge, c'est-à-dire à l'âge que j'avais alors, et négligé comme je l'avais été, on ne sait pas défendre sa conviction. On la sent, on manque d'expressions et de preuves pour la formuler et la maintenir. On l'aime parce que, révélation ou chimère, elle vous a rendu heureux ; on la garde en soi avec terreur, comme le secret d'un premier amour. C'est une fleur précieuse qu'un souffle de dédain, un sourire de raillerie peut flétrir.
Cette crainte est encore en moi, elle est encore fondée, et, si je n'ai pas voulu vous faire juge de mes essais, ne croyez pas que ce soit par excès de vanité. Non ! Je me suis examiné sous ce rapport-là ; je me suis tâté le cœur et la tête avec impartialité. J'ai reconnu que, si je ne suis pas un sage, du moins je ne suis pas un fou. Il faudrait l'être pour me persuader que j'ai déjà du talent ; et ce qui me rassuré, c'est que je suis bien certain de n'en point avoir encore. Ce que j'aime dans mon secret, ce n'est donc pas moi, c'est l'art en lui-même et pour lui-même. C'est mon espérance, que je veux garder encore vierge de toute atteinte, de toute réflexion, de tout regard. U me semble qu'avec tant de respect pour mon idéal, je ne cours pas le risque de m'égarer, et que, le jour où je vous dirai : « Voilà ce que je sais faire pour exprimer ma pensée, » j'aurai véritablement conscience d'un succès relatif à mes forces ; je ne dis pas à mes aspirations ; ceci, je crois, ne peut jamais être atteint par personne.
Marseille, le 19 mars 185...
Me voilà en route, mon ami. J'ai fini par calmer mon oncle et par emporter sa bénédiction et ma liberté. Vous aviez sans doute raison de me dire que la patience n'est pas le génie ; mais je suis tenté de croire que c'est la vertu, car ce n'est qu'à force de patience que j'ai amené mon père adoptif à ne pas souffrir de ma résolution. J'étais décide* à ne point le quitter sans avoir atteint ce résultat. Je devais cela à son affection, à ses bontés pour moi.
Je pense partir demain pour Gênes. Le passage des Alpes serait, m'a-t-on dit, assez pénible à un piéton en cette saison de bourrasques. C'est ce qui m'a décidé à prendre la voie de Marseille ; mais, à vrai dire, la mer n'est pas beaucoup plus praticable en cette saison. Le ciel est noir et le mistral souffle avec furie. II s'est apaisé un peu ce soir, et on espère que le Castor, vapeur génois très-bon marcheur, pourra sortir du port.
J'étais déjà venu à Marseille, dans mon enfance, avec mon père. Il était, comme vous savez, d'origine provençale, et nous avions ici un vieux parent. Ce parent est mort aussi, et je n'ai plus personne ici que je me soucie de voir. J'ai très-bien reconnu les masses principales de la ville et des plans qui l'environnent. Je me rappelais avoir dîné avec mon père dans une baraque sur les rochers ; on appelle cet endroit la Résare*.> *&.
l'on y mange un certain coquillage très-recherché des indigènes, bien qu'assez coriace, qui parque naturellement en ce seul endroit du rivage. La baraque a brûlé ; à la place s'élève un élégant pavillon qui va, dit-on, disparaître aussi pour faire place à des constructions nouvelles.
J'ai poussé plus loin ma promenade. Courbé en deux par un vent terrible, j'ai vu la mer bien belle, plus belle que je ne me la rappelais. Enfant, elle m'avait terrifié ; aujourd'hui, sa grandeur m'a ébloui. Pourtant, c'est une chose formidablement triste que cette masse d'eau fouettée par la tempête. Aucune image n'exprime plus énergiquement la pensée d'un immense désespoir sous les coups d'une torture acharnée. Mais c'est un désespoir tout physique. L'âme humaine ne s'identifie que par la pensée des naufrages à cette tourmente du géant. C'est en vain qu'il mugit, qu'il se tord, qu'il se déchire en lambeaux sur le flanc des rochers, les inondant de larmes furieuses et leur crachant des montagnes d'écume enragée : c'est un monstre aveugle, et ce petit point noir là-bas, cette pauvre barque qui se débat contre l'orage, porte, dans le moindre atome des êtres qui la guident, la vraie force, c'est-à-dire la volonté.
La nature est terrible sur cette petite planète où nous sommes. Il est donc bon que l'homme soit hardi. Certes, j'ai compris aujourd'hui ma frayeur d'enfant devant ce bruit, cette agitation, cette immensité ! Je n'avais vu jusqu'alors que des blés et des foins courbés par les rafales de nos plaines tempérées. Mon père fut obligé de me prendre dans ses bras. J'avais tout aussi peur ainsi ; ce n'était pas d'être emporté ou englouti que je tremblais contre son sein : c'était un vertige moral. Il me semblait que mon souffle était arraché de ma poitrine et que mon âme tournoyait éperdue sur ces abîmes. J'ai eu un peu de la même sensation, cette fois-ci, mais plutôt agréable que pénible. L'idée de la destruction se dresse devant l'enfant comme un spectre effroyable. Devant l'homme, 'habitué à la
tette, ce spectre appelle plus qu'il ne menace, et le vertige est presque une volupté.
J'ai eu un étrange plaisir à voir entrer, dans cette passe difficile de l'ancien port, quelques petits bâtiments plus ou moins en péril, selon leur construction, leur pilote et la force de la lame. Tous s'en sont bien tirés. Un petit chasse-marée, d'apparence assez fragile, m'a intéressé particulièrement. C'était le moment de tourner pour entrer dans la rade, le moment critique! La vague, sur laquelle il bondissait comme un oiseau des tempêtes, le prenait alors en flanc. U s'est couché si à plat, que ses vergues effleuraient la crête des flots ; mais aussitôt il s'est relevé, agile, élastique comme un arc bien tendu. Il a franchi légèrement une vraie montagne bouillonnante, et il s'est trouvé dans les eaux calmes, fier comme un cygne qui reprend possession de son nid. Rien ne trahissait l'épouvante dans les mouvements du petit équipage, et j'étais fier, pour ma part, comme si j'eusse été de la partie. Oui, l'homme doit être intrépide, et le spectacle le plus attrayant, c'est, on le conçoit bien, le déploiement des forces humaines. Les tempêtes et les océans ne sont rien : l'âme universelle émanée de Dieu a son foyer le plus pur en nous, qui méprisons la mort, et ce n'est pas la terre et la mer seulement qu'il faut peindre, n'est-ce pas, mon ami? c'est l'homme et sa vie 1
Puis un navire plus lourd est arrivé. Son entrée a demandé plus de cérémonies. Dans ces crises où le sort de l'équipage dépend de la manœuvre, on entend des cris à bord ; mais c'est le commandement de l'intelligence ou de l'expérience, et cette voix-là domine à bon droit les rugissements de la mer.
Le tout était bizarrement accompagné du son clair et strident d'une pe-ite harpe, partant d'assez près de moi. Tandis que flots et navires s'étreignaient dans la lutte, sur l'esplanade d'une baraque servant de cabaret, dansaient des filles et des marins endimanchés. Un artiste do grand chemin, \x\i\Kft&KA
36 LA DAKIELLA
harpiste, chevelu, déguenillé, jouait, avec une verve saccadée et diabolique, une sorte de tarentelle à mouvement détraqué, sur lequel polkaient avec fureur des créatures avinées. Le contraste était curieux, je vous jure, et résumait toute l'audace insouciante et aventureuse de l'homme de mer.
Arrivés le matin d'un voyage au long cours, bronzés par de terribles soleils et de terribles tempêtes, ces marins, rasés de frais et chaussés d'escarpins brillants, valsaient avec des filles en robe de soie, pirouettant dans sept étages de falbalas gonflés par le vent. 11 faisait un froid atroce, un ciel de plomb. La vague, déferlant jusque sur les planches vermoulues de la terrasse, semblait, à chaque instant, devoir emporter baraque et orgie. Le navire, approchant comme malgré lui, semblait devoir échouer sur le bal. Personne n'y songeait, si ce n'est moi. Le harpiste eût, je crois, marqué le rhythme au milieu des affres de la mort, et le rire échevelé des lionnes de guinguette se fût perdu sans transition dans le râle de l'agonie.
J'ai dîné seul dans un autre cabaret plus tranquille, et j'ai vu, avec la chute du jour, l'apaisement rapide de la bourrasque. Le vent est devenu tout à coup tiède, et, quand l'obscurité a tout envahi, je suis resté sans lumière dans le petit recoin où Ton m'avait oublié.
Pendant que je me reposais, en me laissant aller à ma rêverie, une conversation, établie de l'autre côté d'une mince cloison, allait son train, sans m'inspirer aucun intérêt. Pourtant, je fus frappé de ces paroles prononcées distinctement par un Anglais, s'exprimant avec facilité dans notre langue :
— Croyez-vous donc que cela serve à quelque chose, d'avoir de la volonté?
Cette réflexion s'adaptait si bien à mes pensées du moment, que je ne pus m'empêcher de prêter l'oreille, et alors j'entendis, après quelques paroles banales échangées entre les deux interlocuteurs et interrompues par le petit bruit de leurs cou-
LA DANIBLLA 37
teaux sur les assiettes, le récit que je vais vous transcrire et qui m'a paru renfermer une grande moralité.
— Bah! j'avais dix-neuf ans (c'est l'Anglais qui parlait) quand on me dit que j'étais en âge d'épouser miss Harriet. Moi, je me trouvais trop jeune et j'étais effrayé d'entrer dans le grand monde, que je ne connaissais pas et que je n'étais pas bien pressé de connaître. J'étais un cadet de famille ; j'avais très-peu de quoi vivre. J'avais déjà fait avec vous ce voyage aux Antilles. Je n'aimais pas précisément la marine ; mais j'avais le goût de l'indépendance et de la locomotion. Miss Harriet m'avait pris en amitié, Dieu sait pourquoi ! J'avais un beau nom, soit ; mais pas d'usage, pas de talent, et pas grand esprit, comme vous savez! mais elle était sentimentale, amoureuse de ma pauvreté et un peu monomane, je suppose. Des souvenirs d'enfance, une pitié que je ne lui demandais pas, un point d'honneur excentrique, le ciel vous préserve, mon cher, des femmes excentriques! l'orgueil d'enrichir un pauvre parent... Dieu me damne si je sais quoi ; enfin elle était folle de moi et mourait de consomption si nous n'étions pas mariés au plus vite. J'avais juré que je ferais le voyage de Geylan avant de me mettre la corde au cou,
— Pourquoi Ceylan? demanda le Français.
— Je ne m'en souviens pas, reprit le narrateur. C'était mon idée, ma volonté. La volonté d'un homme devrait être sacrée. Mais miss Harriet était jolie, très-jolie môme, et je devins amoureux en la voyant si éprise de moi. Bref, nous fûmes ma* ries avec deux cent mille livres de rente, et c'est de ce jour-là que commence mon infortune...
— Diantre ! milord, fit l'autre en frappant sur la table, vous avez deux cent mille livres de rente?
— Non, reprit l'Anglais avec un soupir qui fit vibrer son verre. J'en ai à présent huit cent mille ! ma femme a hérité !
— Eh bien, de quoi diable vous plaignez-vous?
— Je me plains d'avoir huit cent mille livres de t«&\&. Ç»!&&
38 LÀ BANISLLA
m'a créé des devoirs, des obligations, une foule de tiens qui ne convenaient pas à mon caractère, à mon éducation, à mes goûte. J'aime à foire ma volonté, mais je ne suis pas méchant, et, n'ayant jamais pu vivre à ma guise, depuis que je suis marié, riche et considéré, j'ai toujours été très-malheureux. -~ Gomment donc ça ?
— Voua aHez voir. Ma femme, dès le lendemain du mariage, me ât homme du monde. Je n'étais pas né pour ça. Je m'entnuyats dans la grandeur; j'aimais mieux la compagnie des gens simples. J'aurais voulu parler marine et voyages ; il me fallait parler politique et littérature. Ma femme était bas-bleo. Elle hsaifc Shakspear© ; moi 1 , je lisais Paul de Kock. Elle aimait les grands- chevaux ; je n'aimais que les poneys. Elle faisait de la musique savante ; moi, je préférais la trompe de chasse. Elle ne recevait que des gens de la plus haute classe ; moi, je m'en attais volontiers causer avec mes gardes. Je me plaisais quelquefois au détail de la ferme ; elle ne trouvait rien d'assez luxueux et d'assez confortable pour la vie de château. Elfe avait toujours froid quand j'avais chaud, et chaud 1 quand j'avais froid. Elle voulait toujours aller en Italie quand je voulais aller en Russie, et réciproquement ; être sur terre quand j'aurais voulu être sur mer, et vice versa ; et de tout ainsi T
— La belle affaire ! s'écria le Français en riant. C'est là le mariage 1 Un peu plus, un peu moins, c'est toujours la même histoire. C'est ennuyeux pour les pauvres gens qui n'ont pas le moyen de faire deux ménages ; mais, quand on est milord...
— Quand on est milord, on n'est pas pour cela un homme sans principes, repartit l'Anglais d'un ton qui révéla tout à coup une certaine supériorité de caractère ; si j'avais abandonné milady, elle aurait eu le droit de se plaindre et peutêtre celui de manquer à ses devoirs. Je n'ai pas voulu faire de ma femme une femme délaissée. Je voyais bien (et je l'ai vu irès-yite) gu'elle ne me trouvait plus ni beau, ni aimable, ni
LA DÀNIRLLÀ Jfo
intéressant. Ètte avait bien assez à rougir en elle-même de m'avoir aimé si follement. Ça, je h*y pouvais rien ; mais je n'ai pas voulu qu'elle fut humiliée dans le monde, et je ne l'ai pas quittée. Je ne l'ai jamais quittée, ce qui l'ennuie bien, et moi aussi î
L'Anglais soupira, le français se mît à rire.
— Ne riez pas* f reprît iiâilord d'un ton sévère : je suis malheureux, très-malheureux ! Ce qu'il y a de pire, c'est que milady, douce comme un agneau avec tout le monde, est un tyran avec moi. Elle croit que sa fortune a payé le droit de m'opprimer. Je n'ai pas eu le bonheur de la rendre mère, et, pour cela aussi, je suis humilié dans son cœur. Et, encore un fléau ! . .. elle est jalouse de moi. Arrangez cela ! Elle ne m'aime plus du tout, et nous ne sommes plus d'un âge à nous permettre ce ridicule. Eh bien, elle m'accuse de mauvaises mœurs, moi qui, pour ne pas lui donner prise sur ma conscience, ai dépensé tant de volonté à me sevrer de tout plaisir illicite 1 Vous voyez, je ne bois même pas ! «Et, quand je vais rentrer à l'hôtel, elle Ta me dire que je suis ivre... Je suis là avec vous, un ancien camarade, parlant raison et philosophie : elle m'accuse, en ce moment-ci, j'ensaW su*, de foire quelque débauche en mauvaise compagnie... Et, si elle nous voyait ici, tête à tête, dîîiant avec sobriété, elle trouverait encore nioyen de s'indigner. Elle dirait que le choix de ce petit restaurant de planches sur les roches est shockitltf, et que nous devrions être dans le pavillon le plus élégant de X&Mserve... Comme si les clovis et les moules fraîches n'étaient pas aussi bons ici 1 Je déteste le confort, moi ! Tout ce qui ressemble au luxe me rappelle ma femme. Heureusement, elle s'est imaginé de prendre avec elle une nièce très-belle, pour aller en Italie, et, comme elle craint que je ne la trouve pas laide... oh ! mon Dieu, cela suffirait pour amener l'orage ! elle me laisse un peu plus de liberté depuis quelque temps. C'est à cela que je dois le plaisir d'être
avec vous. Voulez-vous venir fumer un cigare? Allons au vent, pour que mes habits ne sentent pas le tabac t
Us sont sortis, et, moi, je suis rentré dans la ville, à tâtons, par les sentiers coupés dans la roche. La mer n'avait plus que des plaintes harmonieuses, et cette harmonie dans les ténèbres avait un charme étrange. Mais je voulais vous écrire, et me voilà relisant vos lettres, vous serrant la main, et vous disant que vous êtes le meilleur des amis, mon meilleur ami, à moi !
Mercredi 44.
Le mistral a recommencé hier et cette nuit. Le Castor ne veut pas sortir du port. J'ai pris le parti de faire de longues promenades pour remplir ces deux journées, et je vous écris au crayon sur une feuille de mon album, des hauteurs de Saint- Joseph. Je suis à quelques heures de marche de la ville ; et, tandis que le froid y fait rage, je me baigne ici dans les rayons d'un vrai soleil d'Italie. Je viens de traverser une immense vallée et d'atteindre le pied des collines qui la ferment. Elles ne sont pas assez élevées pour l'abriter ; mais, dans leurs plis étroits, on trouve tout à coup une chaleur ardente et une végétation africaine. Pour vous qui vivez avec les fleurs, je remarque les plantes que je foule. Elles sont toutes aromatiques ; c'est le thym, le romarin, la lavande et la sauge qui dominent. Les courts gazons sont jonchés de petits soucis d'un or pâle et d'une senteur de térébenthine.
Cette région-ci est admirable, et je comprends que la Provence soit si vantée. Ses formes sont étranges, austères, parfois grandioses. Elles attestent des efforts géologiques d'une grande puissance. En certains endroits, ce sont des crêtes déchiquetées qui sortent brusquement du sol et qui dressent d'immenses lignes de fortifications naturelles, quelquefois triples, sur la lisière des plateaux. Ces traînées de roches calcaires, aussi blanches que le plus beau marbre de Carrare, dont elles sont, je crois, cousines germaines, ressemblent à des vagues soudainement cristallisées, et quelques-unes sont penchées comme si elles pliaient encore sous le vent. Ailleurs, sur une étendue de plusieurs milles, les collines sont des escaliers naturels où la terre végétale est soutenue par des strates de pierre d'une régularité inouïe. On pourrait fort bien s'imaginer que chacune de ces collines était surmontée d'un palais magique, et que ces degrés gigantesques ont été taillés par la main des fées pour je ne sais quels êtres en proportion avec la nature primitive. Ce sont les gradins des amphithéâtres de quelque race de titans... Mais la science dit holà à la fantaisie, et se charge d'expliquer ces craquements formidables, ces exhaussements subits, ces soulèvements et ces écroulements, tous ces vomissements d'entrailles qui rayent la surface terrestre d'accidents incompréhensibles. Elle voit tout cela d'un œil aussi tranquille que nous les gerçures d'une pomme ou les rugosités d'une coque de noix.
J'ai souvent pensé , avec les poètes, que la science de ces faits était le bourreau de la poésie. Resté ignorant, j'avoue que je regrette parfois de savoir même l'infiniment peu que je sais. Mais, hier et aujourd'hui, j'ai compris que j'avais tort. Les peintres ne doivent pas être si poètes que cela. La science regarde et mesure l'immensité. Le peintre doit-il être autre chose qu'un œil qui voit ? Or, pour voir, il faut comprendre.
Je connais, depuis hier, un peintre qui a'fcw Nfc ^ ^ssra *x
42 LÀ PÀN1ELLA
avec qui je voyagerai probablement. Nous étions partis en* semble ce matin, pour la promenade ; mais il s'est arrêté au bout d'une heure, pour dessiner un petit coin qui lui plaisait. Je sais que, devant la vaste nature, le paysagiste ne peut que choisir le petit coin approprié aux convenances de son métier ; mais, avant de s'en emparer, n'est-il pas nécessaire de comprendre l'ensemble, Ja charpente de ce grand corps qui, dans chaque contrée, a une physionomie, une âme particulière ? Le petit coin peut-il nous révéler quelque chose, tant que l'ensemble ne nous a encore rien dit ? U y a là, je crois, plus que des accidents de lignes et 4es effets de lumière. Il y a des formes, une couleur générale dont il me semble que j'aurais besoin 4e m'imprégner. Si je m'écoutais, je resterais quelque temps ici ; mais l'Italie 1 c'est mon rêve, et, puisqu'il m'appelle, il faut le suivre.
Voici pourtant sous mes yeux et autour de moi un pays splendide. Je me rappelle ces paroles de Micfcetet à {'oiseau qui émigré; « Là, derrière un rocher, dit-il en parlant de la Provence, tu trouverais, je t'assure, un hiver d'Asie ou d'Afrique. *> C'est vrai. La terre ici esjt saine et sèche. Aprjès ces pluies et ces grumes de notre hiver 4e Paris, je suis tout étonné d'être couché sur l'herbe et de voir, dans le chemin, les troupeaux soulever des flots de poussière. Les pins maritimes £e balancent sur ma tète dans une brise qui sent l'été. L'immense vallée qui me sépare de la mer est comme une rade defteurs et de pâle verdure. Ce ne sont qu'amandiers blancs, abricotiers rosés, pêchers roses, et les oliviers au ton indécis flottant comme des nuages au milieu de toute cette hâtive floraison. Marseille, comme une reine des rivages* est là-bas assise au bord des flots bleus. La mer paraît encore méchante, car, malgré le chaud et le calme qui m'enveloppent ici, je vois bien les masses d'écume que le mistral fouette autour des âpres rochers du golfe, et même je, 4f stin gue la rayure des lames, bien
fto gigantesques encore que, de près, on ne se l'imagine, puisque, à la distance de plusieurs lieues, j'en suis le dessin et j'en saisis le mouvement.
45 mars.
Me voilà enfin sur le Castor, en vue des côtes d'Italie. La journée a été claire et fraîche à bord. Les rivages escarpés sont toujours magnifiques. Ce soir, le vent est tombé, la brume a envahi les horizons. Trois goélands, qui nous suivaient au coucher du soleil et s'obstinaient à vouloir percher sur la banderole de fumée noire que notre vapeur lance à intervalles égaux, se sont enfin décidés à nous quitter après des cris d'adieu d'une douceur étrange. Le phare de Nice perce le brouillard. Presque personne n'est malade. Pour moi, je n'aurai jamais le plus petit malaise en mer, je sens cela. J'ai un coin pour vous écrire, et je vais vous raconter les incidents de la journée.
D'abord, mon camarade le peintre, qui me prend pour un petit amateur paresseux, et par qui je trouve assez commode d'être piloté et protégé, m*a tenu compagnie tout le temps, et ne m'a pas fait grâce d'un terme du métier, en me montrant le ciel, la vague et les masses de rochers au milieu desquels le steamer nous promène. Il était tout étonné que je n'eusse aucune notion de l'argot des peintres, qu'il lui plaît d'appeler la langue de l'art. Car il faut vous avouer que, pour passer le temps, je me suis amusé à feindre la plus complète ignorance des us, coutumes et locutions de l'atelier. Il était bien près de me mépriser. Cependant la docilité que j'ai mise à l'écouter l'a un peu mieux disposé en ma faveur. Il m'a montré ensuite ses croquis de Marseille. C'est habilement fait , il y a ce qu'il appelle de la patte, une fière patte ; mais cela n'est pas plus l'endroit dont je l'ai vu charmé, que tout autre endroit du monde! Les formes y sont, le sentiment nty e%\,^a&. Ysxssss»^
de le lui faire entendre. A mon tour, je lui parlais une lan qu'il ne comprenait point et qui n'avait pas, comme son ai d'atelier, le mérite d'être amusante.
C'est, du reste, un aimable garçon que ce Brumières. Il a trentaine d'années, quelques petites ressources qui lui perr tent de refaire le voyage de Rome, bien que ses études so ce qu'il appelle terminées; une jolie figure, de la gaieté qui i semble à de l'esprit, et un très-agréable caractère.
Comme nous causions de l'itinéraire de notre voyage. monsieur des troisièmes, c'est-à-dire un prolétaire voyag au dernier prix, et qui avait une attitude dantesque, cor s'il se fut agi de naviguer sur l'Achéron, se mêla de notre < versation et nous conseilla de ne pas perdre notre temj Gênes, ville pour laquelle il affichait un profond mépris.
La figure de cet homme ne m'était pas inconnue.
— Où donc vous ai-je vu? lui demandai-je.
— Il y a deux jours, Excellence, répondit-il en assez français. Je jouais de la harpe à la Réserve...
— Ah ! c'est vous ? Eh bien, où est-elle donc, votre haï
— Elle n'est plus ! Ils se sont pris de vin, colletés, bat Dans la bagarre, ma pauvre harpe a eu le ventre écrasé ; une table. Et Dieu sait qu'elle était lourde : il y avait hommes dessus ! Quand ils ont été dessous, il n'y a pas eu me de faire entendre qu'ils m'avaient détruit mon gagne-pain n'est pas qu'ils soient méchants : non, certainement : à jeu marin est une bonne pâte d'homme. Mais le rhum, moss que voulez-vous faire contre cela? Ils m'auraient tué ! laissé là ma harpe, et je vais tâcher de faire quelque autre i tier. Aussi bien, j'en avais assez, de la musique et de la Frai
Je suis un Romain, moi, Excellence»
Et, là-dessus, il se redressa de sa hauteur de quatre pie< demi, taille d'enfant qui ne l'empêche pas de posséder barbe de sapeur et une chevelure à l'avenant.
— Je suis un Romain, poursuivit-il avec emphase, et j'ai besoin de me retrouver sur les sept collines.
— C'est bien vu, lui dit Brumières, les sept collines doivent avoir besoin de toi ! Mais quel métier y faisais-tu, et à quoi vas-tu consacrer tes précieux jours ?
— Je ne faisais rien ! répondit-il, et je compte ne rien faire, aussitôt que j'aurai amassé quelques sous pour passer l'année.
— Tu n'as donc rien épargné dans ta vie errante ?
— Pas même de quoi payer mon passage sur le Castor; mais Us me connaissent et ne me parleront pas d'argent avant Civita-Vecchia.
— Mais alors?...
— Alors, à la garde de Dieu î répondit-il avec philosophie. Peut-être Vos Excellences me donneront-elles un petit secours...
— Ah ! tu mendies ? s'écria Brumières. Tu es bien Romain, nous n'en pouvons plus douter. Tiens, voilà mon aumône. Fais le tour de l'établissement.
— Rien ne me presse ! peu à peu ! reprit le bohémien en me tendant une main, tandis que, de l'autre, il mettait dans sa poche les cinquante centimes de Brumières.
— Si c'est là le type romain..., dis-je à mon compagnon, quand le harpiste se fut éloigné.
— C'est le type abâtardi ; et pourtant cet homme dégénéré est encore très-beau; que vous en semble?
Il ne me semblait pas du tout. Cette énorme barbe grossissant encore le volume d'une tête trop grosse pour le corps grêle et court ; ce nez de polichinelle surmonté de gros sourcils ombrageant des yeux trop fendus; cette bouche de sot emportant violemment le menton dans tous ses mouvements, me faisaient l'effet d'une caricature de médaille antique ; mais mon ami Brumières paraît habitué à ces laideurs-là, et j'ai remarqué que toutes les figures qui me seii&\aÀ&\& çro>\fc«3E«k
46 L* PA*IPL{,A
av^iqnt de l'attrait pour lui, pourvu qu'elles eussent ce qu'il appelle de la race.
Au milieu du nombreux personnel qui encombre le Castor, nous nous sommes pourtant trouves, d'accord sur la beauté d'une femme. C'est un personnage assez mystérieux qui a, je crois, troublé la cervelle de mon camarade. Il veut que ce soit une princesse grecque ; soif. D'abord, nous l'avions prise pour une femme de chambre élégante, parce qu'elle était yenue, au milieu du déjeuner, chercher quelque? mets qu'elle a emportés elle-même, dans sa cambre ; mais nous l'avons vue ensuite assise sur le pont, donnant des ordres en italieu à une vraie suivante. Puis une dame âgée est apparue à ses côtés, celle sans doute qui était malade, une tante ou uue mère, et elles oqI parle* anglais comme si elles n'eussent fait autre chose de leur vie.
Brumières ne persiste pas moins à croire Grecque la belle personne qui captive son attention. C'est, en effet, un type oriental : les cils sont d'une longueur et d'une finesse inouïes ; les yeux, longs et doux, ont une forme tout à fait inusitée chez nous; le front est élevé, ave.ç des cheveux plantés bas ; la taille est d'une élégance et d'un mouvement magnifiques; enfin, c'est, à coup sûr, une (\es plus belles femmes, sinon la plus belle femme que j'aie jamais vue...
Je reprends mou bavardage après deux heures d'interruption. C'est un singulier être, à mou sens, que ce Çrumières. U se prétend positivement amoureux, e{ ce que je vous racontais de lui en plaisanterie, il faut peut-être le prendre au sérieux maintenant. Il a causé avec sa princesse^ c'est ainsi qu'il persiste à l'appeler. Il prétend qu'elle est romanesque, étrange, délicieuse. Elle était revenue seule Sur le pont et s'est laissé parler des étoiles (que l'on, n'aperçoit p^> de la phosph&rence de Ut ajer, qui est, en effet, superb^ en, ce moment-ci ; des merveilles de Rome, qu'elle connaît mieux que Ç.rumjères lui-
même, ce qui, selon lui, n'est pas peu dire : enfin, elle va à Rome sans s'arrêter, et mon cerveau brûlé, qui devait s'arrêter à Gênes, ne veut plus s'arrêter nulle part. Au moment où il devenait trop curieux, la princesse a eu froid, et s'en est •liée rejoindre sa vieille parente, ou sa maîtresse, car rien ne prouve encore qu'elle né soit pas lectrice ou dame de compagnie.
L'enthousiasme subit du jeune peintre nous a entraînés à parler de l'amour, et ses théories me semblent violentes à digérer. Comme je montrais quelque doute à l'endroit de la qualité de la dame, il s'est presque fâché, assurant qu'il connaissait le monde, les femmes particulièrement, et que celleci appartenait à la plus haute aristocratie.
— Soit, lui disais-jè, vous vous y connaissez certainement mieux que moi ; mais, quand, par miracle, vous vous tromperiez, qu'importe que votre héroïne soit riche ou pauvre, noble ou bourgeoise ? Ce n'est pas de son rang et de sa fortune que vous seriez amoureux, j'imagine ; ce serait d'elin-même. Le peintre ne demande pas au cadre ce qu'il doit penser de la peinture.
— Eh 1 eh ! m'a-t-il répondu, le cadre, quand il est beau, n'est pas une vaine présomption pour la valeur de l'image. Bien certainement, on peut aimer une femme sans argent et sans aïeux ; cela m'est arrivé aussi bien qu'à vous probablement, aussi bien qu'à tout le monde ; mais, quand une femme intelligente et belle joint à ses charmes l'attrait des biens et des grandeurs, elle est complète parce qu'elle vit dans son milieu naturel , dans une atmosphère de poésie faite pour elle.
— Je vous accorde cela pour la vue. Il devait être beau de regarder passer Desdentena traînant sa robe brodée d'or et de perles sur les tapis d'Orient en palais ducal. Cléopâtre, couchée sur les coussins de pourpré de sa galère, me ferait certainement ouvrir les veux, et, si j'avais vu parettfô <&<&&., \*^asr*
serais peut-être ma vie à m'en souvenir; mais, pour souhaiter d'être Tépoux de Desdemona ou l'amant de Cléopâtre, je croirais utile d'être Othello le victorieux ou Antoine le magnifique. Tel que je suis, sans nom, sans richesse et sans gloire, je me tiendrais à distance de ces divinités pour lesquelles il faut des héros, ou de ces diablesses auxquelles il faut des millions. Donc, que votre héroïne soit une reine ou une aventurière, regardez-vous vous-même, ou regardez dans votre poche avant de monter sur le piédestal d'où l'idole plongera toujours sur vous.
— Ainsi, mon cher, reprit-il, vous raisonnez avec l'amour? Vous croyez qu'il suffit de se dire : « Je ne dois pas désirer cette femme, » pour n'y plus songer ? Ce serait bien facile ! Ou vous êtes singulièrement blasé, ou vous ne savez ce que c'est qu'une passion qui vous envahit. Et d'ailleurs, ajouta-t-il après avoir attendu vainement ma réponse, il n'y a pas de rang et de richesse qui tiennent ! Non, il n'y a pas même d'intelligence, de fierté ou de pruderie qui défende une femme contre la volonté d'un homme. Je vous accorde que nous voilà trèslaids, avec nos paletots et nos guêtres de voyageurs, avec nos poches mal garnies, nos noms roturiers, nos célébrités d'artiste, dont personne encore ne se doute. Pour 'arriver à faire les aimables sur un pied d'égalité avec des Cléopâtre ou des Desdemona, il nous faudrait d'autres habits, d'autres séductions, d'autres museaux, peut-être, car je vois bien que c'est notre état ou notre apparence d'inégalité qui vous choque ; mais c'est trop de modestie... ou trop d'orgueil I Je me moque de tout ça, moi. Je vaux ce que vaux, et, si je parviens à me faire aimer jamais d'une merveille de beauté, de luxe et d'esprit, je me dirai que je le méritais et qu'elle ne pouvait pas faire un meilleur choix, puisque avec rien j'ai su conquérir celle qui avait tout. J'y ai souvent pensé; j'ai frisé de grandes aventures, et vous verrez que j'en attraperai un belle, un jour
LA DANIKLLA 49
ou l'autre. Ces choses-là arrivent toujours à qui s'y croit destiné, jamais à qui doute de soi-même.
Là-dessus, nous nous sommes souhaité le bonsoir, et, enveloppé de son manteau râpé, le bon jeune homme s'est endormi sur un banc, dans sa confiance et dans son bonheur, dans sa raison peut-être! Ce qui me choque et m'étourdit dans cette estime de soi que rien ne justifie, c'est peut-être là, tout de bon, le moyen grossier, mais toujours sûr, de réaliser ses rêves. Mais où diable va-t-on chercher de pareils rêves?
Pitté Gènes, 46 mirs, ooxe heures du soir.
Toujours à bord du Castor ! Mais j'ai passé une magnifique journée. Ce matin, je me suis éveillé à six heures, après avoir un peu dormi, bien malgré moi, car c'est un vrai plaisir, pour qui n'en a pas l'habitude, d'entendre, de voir et de sentir le flot, même dans les ténèbres. Je dis voir, parce que les sillages phosphorescents dessinent mille arabesques changeantes autour des flancs du navire. On s'hébète à regarder cela ; il me semble que je ne m'en lasserais jamais.
Je m'étais assoupi ayant froid, je me suis éveillé ayant chaud. Le soleil brillait déjà, le soleil d'Italie 1 C'est lui que j*ai salué le premier, et ensuite j'ai été libre de saluer le Gigante. Vous connaissez par les gravures et par le daguerréotype cette riante entrée du port de Gênes, cette colonnade des
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jardins du palais Doria, et cette statue colossale (qui n'est pas celle d'André) qui, de la colline où elle scient depuis si longtemps sur 6es grosses jambes, semble, d'un air bonhomme, vous souhaiter fa bienvenue. Je vous ferai donc grâce de cette description. Le premier aspect de la ville a, vous le savez, plus d'étrangeté que de beauté ; mais c'est une étrangeté souriante ; et, ici, le moyen âge n'a rien laissé d'imposant, rien de lugubre non plus.
On vous fait attendre le débarquement pendant deux mortelles heures, et ensuite, pour vous permettre de passer une journée sur le territoire sarde, on vous rançonne sous prétexte de visa, sans compter le temps qu'on vous prend encore à vous faire attendre le bon plaisir de la police et des ambassades. L'accueil n'a rien d'hospitalier, je vous jure, pour les pauvres diables. Enfin, il m'a été possible de pénétrer dans la ville et d'y chercher, à tout hasard, un coin pour déjeuner. Mon camarade Brumières n'avait pas voulu débarquer, sa princesse grecque ne débarquant pas. Je l'ai donc laissé tout le jour sur le Castor, occupé à tâcher de renouer la conversation avec l'objet de ses pensées et à tirer les vers du nez à ses domestiques. Et puis il est un peu comme le harpiste, il méprise Gênes, il méprise tout ce qui n'est pas Rome et les sept collines.
Le hasard m'a conduit devant la porte du café de la Concordia. La vue du petit jardin m'a tenté. Je me suis fait servir le café sous des orangers, de véritables orangers couverts d'oranges au milieu de plates-bandes fleuries auxquelles le soleil donnait des tons resplendissants. Mais ne soupirez pas trop. Le climat de cette région est, sinon aussi froid, du moins aussi variable que le nôtre. Nos déplorables printemps de ces dernières années ont eu ici leur contre-coup, et j'entendais dire autour de moi que cette belle journée était la première de l'année. J'en ai remercié le ciel, qui m'a permis de voir ainsi l'ancienne reine de ia Méditçrrannée dans toute sa ptendeur*
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Ea tant que cité commerçante, progressive et civilisée, elle est bien détrônée aujourd'hui par Marseille ; mais, comme mngement et distribution pittoresques, il y a la différence d'usé belle aventurière à une belle bourgeoise. La première un peu follement accoutrée et mêlant des ornements exquis à des parures risquées, mais ayant ces grâces qui entraînent ou ces originalités qui plaisent; l'autre plus sage, plus soumise à la mode, décente, riche, propre, mais ressemblant atout le monde.
Ea somme, l'aspect général de Gônes n'est pas satisfaisant, mais le détail est souvent adorable. Les maisons peintes sont décidément une laide chose; heureusement, la mode s'en perd. La ville, jetée sur des plans inégaux, n'a ni queue ni tète, mais les belles rues sont curieuses et amusantes. On appelle ici les belles rues celles qui sont bordées de beaux palais ; par malheur, elles sont si étroites, que ces beaux palais y sont enfouis. On passe en admirant les portes et les dessous de la construction ; mais il faut se tordre le cou pour voir l'édifice, et encore, ne se fait-on, quelque part qu'on se mette, qu'une idée vague de ses proportions et de son élégance.
Il faudrait consacrer une journée à chacune de ces demeures d'un style varié au dedans comme au dehors. Cette variété étonne, éblouit, amuse et fatigue. Il y a beaucoup de marbres, beaucoup de fresques, beaucoup de dorures, et tout cela a coûté beaucoup d'argent. C'est petit et mignon à l'extérieur. Au dedans, les salies sont vastes et l'on s'étonne qu'elles tiennent dans des palais qui semblent tenir eux-mêmes si peu de place Plus loin, il y a de belle? promenades bordées de vilaines petites maisons ; des églises riches et encombrées de choses précieuses et coûteuses; et puis des sentiers à pic, bordés de hautes maisons très-laides, des passages noirs qui s'ouvrent tout à coup sur des verdures éblouissantes , puis le roc à pic devant et derrière soi ; puis la mer vue d'en haut et toujours belle ; des fortifications gigantesques, interminables; des jardins sur
les toits ; des villas jetées au hasard sur les collines environnantes, profusion de bâtisses criardes, qui, vues de loin, gâtent le cadre naturel de la ville; enfin, c'est incohérent: ce n'est pas une cité, c'est un amas de nids que toutes sortes d'oiseaux sont venus construire là, chacun faisant à sa tête et s' emparant de la place et des matériaux qui lui plaisaient, Si on ne se disait pas que c'est l'Italie, on se persuaderait volontiers que ce n'est pas ce que l'on attendait; mais il faut ne point penser à cela, et plutôt se livrer à cette influence de désordre et de caprice qui rend un peu fou à première vue.
Après avoir couru deux ou trois heures, tantôt choqué, tantôt ravi, je suis entré dans quelques palais. Ah I mon ami, que j'ai vu de beaux Van Dyck et de beaux Véronèse! Mais les étranges intérieurs que ceux de ces nobles Génois! Quels drôles de petits détails attestent l'incurie ou l'absence du goût! quelles croûtes de portraits modernes, quels mesquins petits meubles, quelles plaisantes acquisitions de la veille au milieu de ces chefs-d'œuvre, de ces décorations splendides et de ces raretés rapportées par les ancêtres voyageurs ou trafiquants éclairés! Comme la petite faïence anglaise jure à côté de la monumentale potiche de Chine, et comme nos colifichets d'industrie française à bon marché d'il y a dix ans sont étonnés de se trouver mêlés à ces vieux marbres et à ces fières peintures!
Il semble que les descendants des illustrissimes navigateurs aient pris en dégoût tout ce luxe de pirates, ou que la lassitude du cérémonial ait gagné les têtes, comme celle de mon Anglais de la Réserve. Peut-être ont-ils perdu quelque chose de plus que le goût de la magnificence, le goût du beau. On va jusqu'à dire que, dans certains palais, des toiles de grands maîtres ont été vendues aux étrangers par des gardiens infidèles, remplacées par des copies médiocres, et que les propriétaires ne s'en sont pas encore aperçus.
Je ne vous affirme nullement le fait ; mais, pour vous résumer
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mon impression générale, je vous dirai qu'ici tout est surprise charmante ou brusque déception. Si j'eusse été en humeur de travailler, le pittoresque m'eût pourtant retenu ; il est à chaque pas, dans une ville aussi raboteuse ; il faudrait s'arrêter devant toutes ces ruelles qui se tordent et se précipitent d'un plan à l'autre, passant sous des arcades multipliées qui relient les maisons entre elles et projettent, sur ces profondeurs brillantes, des ombres d'un velouté et d'une transparence inouïs. Oh! s'il ne s'agissait que de peinture, la vie tout entière d'un artiste minutieux pourrait bien se consumer devant une de ces ruelles à perspective mouvementée! Mais il s'agit d'autre chose ; il s'agit d'avancer, de comprendre, de vivre si faire se peut !
Pendant que j'avalais Gênes des yeux, des jambes et de l'esprit, mons Brumières poursuivait sa déesse. Mais voilà où recommence- l'aventure, qui, j'espère, va vous faire oublier l'informe esquisse que je viens de mettre sous vos yeux.
Quand, à huit heures du soir, je suis remonté, affamé et harassé, sur le Castor, j'ai trouvé le pont tellement encombré de beau monde, qu'on eût dit d'une fête. Ce bruit et cette foule venaient d'un notable surcroît de passagers à bord ; des Anglais, toujours des Anglais, et puis quelques Français et quelques indigènes, ces derniers ayant amené là toute leur famille et tous leurs amis, qui, en manière d'adieux, causaien gaiement avec eux, en attendant le moment de lever l'ancre.
Au milieu de cette bagarre, que rendaient plus étourdissante les chanteurs et guitaristes ambulants postés dans des barques autour du Castor, et tendant leurs casquettes aux passagers, j'eus le temps de remarquer, encore une fois, que le Génois était expansif, babillard, enjoué, commère et avenant Cela était, du moins, écrit sur toutes les figures et dans toutes les intonations de ceux qui parlaient le patois. Les prêtres surtout me parurent gais et sémillants, ressemblant fort peu, 4ans leurs allures, à ceux de France. On voit qu'ils sont m&&
plus que les nôtres à la société locale et à ses préoccupations temporelles. Pourtant, l'opinion générale est ici en grande réaction contre eux, à ce que l'on m'a dit.
Enfin, le son de la cloche nous délivra de tous les visiteurs qui s'envolèrent sur leurs barques, envoyant de gais adieux et de bons souhaits à l'équipage, et, quand l'ordre eut un peu agrandi l'espace, je pus chercher et retrouver mon ami Brumières, tandis que le steamer se remettait en marche.
— J'ai passé une sotte journée, me dit-il ; ma princesse a dormi tout le temps dans sa cabine, d'où elle est enfin sortie, parfumée et coiffée à ravir, il n'y a pas plus d'une heure. J'ai réussi à l'accoster ; mais sa chère tante, n'ayant plus le mal de mer, est venue me l'enlever ; vous pouvez les voir là-bas qui se moquent de nous !
Je regardai la tante, qui m'avait paru vieille, hier, mais qui, débarrassée de ses coiffes et de l'affreux abat-jour vert que les Anglaises mettent maintenant en voyage autour de la passe de leur chapeau, est une assez jolie femme grasse, sur le retour. La princesse avait, en effet, arrangé ses magnifiques cheveux bruns d'une façon très-artiste et daignait nous les laisser admirer, en tenant à la main son petit chapeau de paille à rubans de velours vert. Du reste, ces deux dames ne me paraissaient faire aucune attention à nous.
— Et, maintenant, dis-je à Brumières, puisque vous étiez si intrigué, vous savez du moins qui elles sont? vous avez eu le temps de vous en enquérir ?
— La tante est une Anglaise pur sang, répondit-il. La nièce n'est peut-être pas sa nièce. Voilà tout ce que je sais. Leurs bagages sont au fond de la cale ; pas un nom, des chiffres tout au plus, sur leurs nécessaires de voyage. Le domestique ne sait pas un mot de français, et je ne sais pas un mot d'anglais ! Quant à la soubrette italienne, elle est malade, à ce que prétend Benvenuto.
— Qui <?a, Benvenuto?
— Votre harpiste ! il s'appelle Benvenuto, l'animai! J'espérais qu'il me serait utile. Il avait flairé ma préoccupation sentimentale, et, venant au-devant de mes désirs, il se mettait au service de ma passion avec cette inimitable courtoisie et cette délicieuse pénétration qui caractérisent certaine classe d'hommes très-employés et très-répandus en Italie... sur les sept collines, particulièrement; mais je soupçonne le drôle d'avoir bu ma bonne-main et de ronfler sous quelque malle. Bref, je ne sais rien du tout, sinon que l'on va à Rome, ce qui laisse mon espérance intacte. Si cette diable de mer que voilà coulante comme de l'huile pouvait se courroucer un peu, j'espérerais que la tante retournerait vite à ses oreillers... Mais qu'est-ce que vous avez, mon cher, et à qui est-ce que je parle?
— À quelqu'un qui vous écoute d'une oreille, mais qui, de l'autre, reconnaît une voix... Tenez, mon cher, cette dame qui emmène votre princesse en Italie est bien sa tante, c'est milady trois étoiles. Je ne connais que son nom de baptême, Harriet ; mais je sais qu'elle a épousé par amour un cadet de famille qui s'est laissé enrichir de huit cent mille livres de rente, un très-bon et très-honnête homme, pas gai tous les jours ; mais ceci ne fait rien à l'affaire. Votre héroïne est bien réellement une personne de grande maison, et peut-être l'héritière future de cette grande fortune, car milord et milady n'ont pas d'enfants.
— Zadig! s'écria Brumières transporté de joie, où diable avez-vous appris tout cela ?
— Vous voyez bien, repris-je en lui montrant un Anglais chauve, à pantalon grillagé, qui s'était approché assez respectueusement des deux femmes, que voilà milord qui parle à sa femme!
— Ça? C'est le domestique!
— Je vous jure que non ; et, s'il n'a pas voulu vous réç dre, c'est que vous ne lui êtes pas présenté, et que, de milady, il ne veut pas paraître ce qu'il est, un homme morgue et parlant le français aussi facilement que voui moi.
— Encore une fois, Zadig, expliquez-vous!
Je refusai de m'expliquer, autant pour me divertir de l'é nement de mon camarade, que pour obéir à un sentinc peut-être exagéré, de délicatesse. J'avais surpris "les sec du ménage de lord trois étoiles, en écoutant, avec une at tion dont je pouvais bien me dispenser, ses confidences i ami, à travers une cloison du cabaret de la Réserve. Je < que je devais m'en tenir là, et ne pas les divulguer.
Maintenant, mon ami, vous allez aussi me traiter de Z et me demander comment je reconnaissais un homme do: n'avais pas aperçu la figure. Je vous répondrai que d'à sa voix, sa prononciation, ses intonations tristes et comi à la fois m'étaient restées dans l'oreille d'une façon toute ticulière. Si je voulais me faire valoir comme devin, j'ajo rais qu'il est certains traits, certaines physionomies et ce nés tournures qui s'adaptent si parfaitement à certî manières de s'exprimer, et à certaines révélations de Ce tère et de situation, qu'il n'y a pas moyen de les méconna Mais, pour rester dans l'exacte vérité, je dois vous av qu'au moment où je quittais le cabaret de la Réserve, je tais trouvé face à face sur l'escalier extérieur avec les • personnages, au moment où un garçon leur présentait sa terne pour allumer leurs cigares. L'un me parut un ofl de marine ; l'autre, c'était l'homme à front chauve, à casqi vernie renversée en arrière, à pantalon grillagé, que je v< en ce moment échanger quelques paroles avec milady. '. conversation ne fut pas longue. Je ne l'entendis pas ; ma coup sûr, je la traduirais ainsi : « Vous avez fumé? — Je
jure que non. — • Je vous jure que si. » Et milord s'éloigna d'un air résigné, sifflota un moment, en regardant les étoiles, et s'en alla fumer derrière la cheminée de la chaudière. Il n'y eût peut-être pas songé, mais sa femme venait de lui en donner l'envie.
Brumières, enchanté de mes découvertes, vient de voir un antre de ses souhaits exaucé : le temps s'est brouillé, la mer s'est fait sentir plus rude. Lady Harriet a quitté le pont. La nièce, qui paraît d'une solidité à toute épreuve, est restée sur le banc avec la femme de chambre, et j'ai laissé mon camarade tournant autour d'elles. Je vous écris du salon, où, en ce moment, je vois apparaître milord trois étoiles avec un trèsvilain chien jaunâtre que je le soupçonne d'avoir acheté à Gênes pour se faire renvoyer plus souvent par sa femme. Ils se font mutuellement (milord et son chien) de grandes amitiés. Pauvre lord trois étoiles t II sera peut-être aimé, au moins, de ce chien-là I Mais le roulis augmente et il me devient difficile d'écrire. La nuit se fait maussade en plein air, et je vais me reposer des rues perpendiculaires et du terrible pavé de briques de Gênes la Superbe.
Samedi 17 mars.
Toujours à bord du Castor,
Il est onze heures du soir, et je reprends mon journal. Brumières est toujours amoureux, milord tau\o\uft fttax&vsra»,
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Benvemito toujours obséquieux. Mon camarade s'est obstiné" à ne pas débarquer à Livourne, où nous nous sommes arrêtés ce matin, après une nuit assez dure, malgré les allures douces et solides du Castor. ïl a fait tout aujourd'hui un temps de Paris, gris, humide, et froid par-dessus le marché. Beau ciel d'Italie, où es-tu? Tai bien le projet de revoir ces villes que je traverse au pas de course ; mais j'avoue que je n'y peux pas tenir, et qu'ayant la libef té de rester dans les ports, chose fort triste et nauséabonde, du moment que Ton se sent emprisonné dans une forêt de bâtiments qui ne sont pas tous propres à regarder, j'aime mieux payer l'impôt dWrivéè à toutes les polices locales, et voir quelque chose qui remplisse activement ma journée. Cela me fait faire des dépenses extravagantes pour un gueux de peintre ; mais je suis relevé de mon serment, et l'abbé Valreg est résigné à me laisser vivre.
Je n'avais pas fait trois pas dans la ville de Livourne, que vingt voiturins se disputaient l'honneur de me conduire à Pise. J'avais manqué l'heure du petit chemin de fer qui y transporte en peu d'instants, et j'allais me laisser rançonner, lorsque Benvenuto s'est dressé à mes côtés comme une providence, pour faire le marché, sauter sur le siège et me servir de cicérone. Comment avait-il débarqué? qui l'avait préservé des formalités coûteuses et ennuyeuses que je venais de subir? Dieu le sait ! Il y a aussi une providence pour les bohémiens.
Nous avons traversé ces grands terrains d'alluvion tout récemment sortis de la mer. Vous vous souvenez de ce fait, qu'au temps d'Adrien, Pise était à l'embouchure de l'Arno, dont elle est aujourd'hui éloignée de trois lieues. Il n'y a, au bord de ces terrains qui gagnent toujours, que des oliviers maigres, des taillis marécageux, des champs inondés, couverts de goélands ; puis des cultures trop bien alignées, des villages sans caractère. Mais Pise en a de reste. C'est solennel, vide, largement ouvert, riii, froid, triste et, en soimae, assez beau*
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J'ai déjeuné en tonte hâte et couru aux monuments. La basilique gréco-arabe et son baptistère isolé, la tour penchée, le Campo-Santo, tout cela, sur une immense place, est très-imposant, le ne vous dirai pas comme ferait un guide imprimé, que ceci ou cela est admirable ou défectueux au point de vue du goût ou des règles. Les chefs-d'œuvre ont des défauts ; à plos forte raison ces édifices bâtis, ornés ou enrichis à diverses époques, chacune apportant là son progrès ou sa décadence. Chacun y a apporté sa volonté ou sa puissance ; voilà ce qu'il y a de certain et ce qui peut toujours être regardé avec un certain respect ou avec un certain intérêt. Ces grands' ouvrages qui ont absorbé te travail, la richesse et l'intellpgence de plusieurs générations sont comme des tombes élevées' à la mémoire* des idées, tombes couvertes de trophées qui, tous, sont l'expression de l'idéal d'un siècle.
La tour penchée est une jolie chose, nonobstant Faccîdent qui Ta rabaissée ait rôle de curiosité; mais l'accident luimême a eu des suites illustres. Il a servi à Galilée pouf ses expériences et ses découverte* sur la gravitation. Les portes de Ghiberti , vous les savez par cœur. Nous travaillons aussi bien aujourd'hui ; mais nou9 imitons beaucoup et inventons peu. Honneur donc aux vieux maîtres! Pourtant les fresques d'Orcagna m'ont peu flatté. C'est un cauchemar grotesque, et j'ai eu besoin de m'adresser les réflexions ci-dessus énoncées, pour les regarder sans dégoût. Les autres fresques du Cmpo-Samto sont moins barbares, mais bien mal conservées" et successivement retouchées ou changées. Il faut y chercher celles de Giotto, avec les yeux de la foi. Quelques composa tions, les siennes peut-être, sont bien naïves, bien jolies, sans qu'il y ait pourtant motif de pâmoison, comme Brumières m'en avait menacé.
Ce Campo-Santo est, en somme, un lieu qui vous reste dans l'âme après qu'on en est sorti, M né serait ça& Yùstt tta& $&
dire pourquoi précisément, car c'est une construction ruinée ou inachevée, couverte en charpente. Le cadre d'élégantes colonnettes du préau n'est pas une merveille qui n'ait été surpassée en Espagne, dans d'autres cloîtres, dont j'ai vu les dessins. La collection d'antiques auxquels le cloître sert de musée est très-mutilée et n'approche pas, dit-on, d'une des moindres galeries de Rome. Il y a là, en somme, peu de trèsbeaux débris; mais il y a de tout, et ce vaste cloître où un pâle rayon de soleil est venu un instant dessiner les ombres portées de la découpure gothique, ces profondeurs où gisent mystérieusement des tombes romaines, des cippes grecs, des vases étrusques, des bas-reliefs de la renaissance, de lourds torses païens, de fluettes [madones du Bas-Empire, des médaillons, des sarcophages, des trophées, et ces fameuses chaînes du défunt port de Pise, conquises et rendues par les Génois ; l'herbe fine et pâle du préau, où quelques violettes essayaient de fleurir; tout, jusqu'à cette charpente sombre qui ne finit rien, mais qui ne gâte rien, compose un lieu solennel, plein de pensées, et d'un effet pénétrant. Fiez-vous donc à vos belles photographies, qui nous faisaient dire : « L'effet embellit tout ; la réduction aussi embellit peut-être les objets. » Non ! la magie du soleil n'est pas la seule magie du Campo-Santo. On le regarde sans trop d'éfoahissement, mais on l'emporte avec soi.
La cathédrale est un autre musée, encore plus précieux, des arts sacrés et profanes, Les mosaïques byzantines des voûtes sont d'un grand effet ; mais la mosaïque de marbre du pavé central m'a donné un certain frisson de respect. C'est la même que celle du temple d'Adrien. Elle était là, servant au culte des dieux antiques, avant qu'une église eût remplacé le temple; elle avait été foulée, usée déjà par les prêtres de ce dieu Mars dont la statue est là aussi, baptisée du titre et du nom de Saint-Epbèse. Ah! si ces pavés pouvaient parler!
que de choses ils nous raconteraient que notre imagination s'inquiète de ressaisir !
Hais les eaux de l'Ârno ou les croupes des monts pisans en ont vu davantage, me direz-vous. — Je vous répondrai que nous ne sommes jamais tentés d'interroger la nature brute sur les destinées humaines. Nous savons qu'elle gardera son secret; mais, du moment que, de ses flancs, une pierre est sortie pour être travaillée et employée par la main de l'homme, cette pierre devient un monument, un être, un témoin, et nous la retournons dans tous les sens pour y trouver une inscription, une simple trace qui soit une voix ou une révélation.
C'est là, je crois, en dehors de l'effet pittoresque, le grand attrait des ruines, la curiosité 1 J'avoue que je suis très-las des réflexions imprimées, sur les destins de l'homme et la chute des empires. Ce fut la grande mode, il y a quelque quarante ans, sous notre empire à nous, de pleurer les vicissitudes des grandes époques et des grandes sociétés. Pourtant, nous étions nous-mêmes grande société et grande époque, et nous touchions aussi à des désastres, à des transformations, à des renouvellements. Il me semble que regretter ce qui n'est plus, quand on devrait sentir vivement que l'on doit être quelque chose, est une flânerie poétique assez creuse. Le passé qui, en bien comme en mal, a eu sa raison d'être, ne nous a pas laissé ces témoignages, ces débris de sa vie, pour nous décourager de la nôtre. Il devrait, en nous parlant par ses ruines, nous crier : Agis et recommence, au lieu de cet éternel Contemple et frémis, que la mode littéraire avait si longtemps imposé au voyageur romantique des premiers jours du siècle.
L'illustre Chateaubriand fut un des plus puissants inventeurs de cette mode. C'est qu'il était une ruine lui-même, une grande et noble ruine des idées religieuses et monarchiques, qui avaient fait leur temps. Il eut des velléités généreuses comme il convenait à une belle nature d'en avoir. L'bœ&k
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essaya souvent de Coasser et de reverdir sur s& voûtés affaissées; mais elle s'y sécha malgré lui, et, comme un temple abandonné de ses dieux, sa grande pensée s'écroula dans le doute et le découragement.
Mais me voici bien loin de Pise. Non, pa=> trop cependant : je me disais ces choses-là en traversant ces grandes rues où l'herbe pousse, et en regardant ces vieux palais bizarres qui se mirent dans l'Àrno d'un air solennel et ennuyé. Pise tout entier est' un Campô-Santo, (un cimetière où les édifices, vides d'habitants, sont debout comme des mausolées. Sans les Anglais et les malades de tous les pays froids, qui viennent* en certains moments de Tannée, lui rendre un peu <f aisance, la ville, je crois, finirait comme doivent finir les petites républiques d'aristocrates : elle mourrait da se.
Il n'y pas tant à gémir sur ses destinées; elle a eu ses beaux jours, alors que sa constitution était un grand progrès relatif*. Elle a été rivale de Gênes, de Venise et de Florence ; elle a été reine de Corse et de Sardaigrie, reine de Carthage, cette autre ruine dont elle devait partager le destin. Elle a eu cent cinquante mille habitants, de grands artistes, une marine, de grands capitaines, dès colonies, des conquêtes, d'immenses richesses et tout l'enivrement de la gloire. Elle a bâti des monuments qui durent encore et que le monde vient encore saluer. Mais lès temps sont venus où ces petites sociétés si vivaces et si ardentes, au lieu d'être des foyers d'expansion, des sources bienfaisantes, se transformèrent en foyers d'absorption, en abîmes attirant la sève des nations sans Vouloir la rendre, en nids de vautours ou de pirates. Dès lors leur décadence et leur abandon furent décrétés là-haut. Jupiter ne lance plus de foudres ; mais Dieu a mis au cœur des sociétés le ver rongeur de l'égoïsme qui les dévore quand elles le nourrissent trop bien. Les voisins jaloux ou irrités ont livré des luttes acharnées; la mer, en se retirant, a accueilli de
nouveaux £ôtep ^ur ses .rivages. Livourne s'est élevée ,4ans dos i<Jé©3 tputep positives, et, jnoins jalouse d'art et de magnifiée, a ^édotfûné par te trafic. Les outrages, inséparables qqcapagnan^ du malheur, sont venus frapper l'orgueil des jfiers Pisans. JLa noble république fut vendue, violée, pillée, disputée comme une proie, ravagée par la famine, par la peste, nar la misère. Elle n'est plus, et la belle Italie du passé s'est vendue et perdue comme elle, poux avoir trop caressé dans ion sein des intérêts rivaux, pour avo^r dû sa splendeur et sa gloire à des passions étroites et non à des sentiments généreux.
Requiescat in pace I Je vous ai trop promené avec moi dans ce champ de repos. JJ faut que je vous ramème au Castor à travers la campagne, qu'un peu de soleil est venu égayer. J'ai pu, en me retournant, saluer les monti pisani, que les nuages m'avaient voilés ce matin, et quj font aux monuments de la ville un cadre assez beau. Je ne sais si, par un temps clair, on voit d'ici les Apennins, dont ces monts pisans sont une côte rompue et détachée.
Benvenuto m'a été d'un grand secours. Il est savant à sa manière et bavard avec un certain esprit. J'apprends avec lui à entendre l'italien, que je sais un peu, mais dont la musique est trop neuve à mon oreille pour que je la comprenne d'emblée complètement. Cela viendra, j'espère, en peu de jours.
Me revoici en mer, voyant passer comme des rêves, la Corse, l'île d'Elbe, le rocher de Monte-Christo, qu'un roman plein de feu a rendu populaire, et qu'un Anglais vient d'acheter pour s'y établir.
Ces écueils des côtes de France et d'Italie font, dit-on, la passion des Anglais. Le génie de l'insulaire rêve partout un monde à créer, une domination intelligente ou fantasque à établir. Au reste, je comprends le prestige qu'exercent sur l'imagination ces petites solitudes battues des vagijes. Qu.^-
ques-unes ont assez de terre végétale pour nourrir des pins, et, lorsqu'elles sont creusées en amphithéâtre dans un bonne direction, des villas peuvent s'y élever et des jardins y fleurir à l'abri des vents et des flots qui rongent l'enceinte extérieure. La chaleur doit y être tempérée en été, et le continent est assez voisin pour qu'on n'y soit pas trop privé des relations sociales. Pourtant, je crois de tels asiles dangereux pour la raison. Cette mer environnante vous défend trop de l'imprévu, elle vous rend trop sûr d'une indépendance dont on n'a que faire dans la solitude.
Brumières vient me souhaiter le bonsoir. Miss Mèdora est de race grecque, il ne s'était pas trompé. Son père, marié à la sœur de lady Harriet, était un Athénien pur sang. Elle est orpheline. Elle est amoureuse de Raphaël et de Jules Romain. Elle est très-anxieuse de recevoir la bénédiction du pape, bien qu'elle ne soit pas du tout dévote. Sa suivante s'appelle Daniella. Voilà le résumé de ses épanchements.
Rome, 48 mars.
Enfin, mon ami, m'y voilà ! mais ce n'est pas sans peine et sans aventure, comme vous allez voir.
Je ne m'attendais certainement pas à une Italie aussi complète. On m'avait dit qu'il n'y était plus question de brigands depuis l'occupation française, et il est de fait, m'assure-t-on, gue, grâce à nous, l'ordre est aussi bien établi que possible
dans un pays où le brigandage est comme une nécessité fatale. Ceci m'a été expliqué assez péremptoirement, et je vous l'expliquerai plus tard. Vous êtes pressé d'ouïr mon aventure. Je vais tâcher pourtant de vous la faire attendre un peu, pour la rendre plus piquante. Écoutez donc, ce n'est pas tous les jours qu'on en a une pareille à raconter !
Débarqués, ce matin, à Civita-Vecchia, après nos adieux au Castor et à son excellent capitaine, M. Bosio, nous avons déjeuné dans une auberge, des fenêtres de laquelle, plongeant sur le rempart, nous avons pu voir des soldats français se livrer à leurs exercices quotidiens avec cette aisance qui les caractérise. Encore des visites de police sur le bâtiment, encore les douanes sur le rivages ; encore des visas, des impôts et des heures d'attente : toujours le voyageur arraché à sa première impression, à son innocente fantaisie de courir à droite ou à gauche sur la terre qu'il vient de toucher. Le voyageur est partout suspect, il est partout susceptible d'être un bandit, ce qui n'a jamais empêché aucun bandit de débarquer, et aucun voyageur de trouver des bandits indigènes ou autres, là où il y en a pour l'attendre. Mais je vous assure que les bandits gâtent bien moins les voyages que les précautions prises contre les honnêtes gens. Les douanes sont aussi une vexation barbare. On s'en sauve ici avec de l'argent ; mais c'est encore une chose blessante de ne pouvoir s'en sauver avec sa parole. Les montagnes et les mers ne sont rien pour l'homme ; mais il s'arrange pour être à luimême son obstacle et son fléau sur la terre que Dieu lui a
donnée.
Une diligence attendait que toutes ces formalités fussent remplies pour nous transporter à Rome, en huit heures ; ce qui, moyennant quatre relais et de bons chevaux, me sembla exorbitant pour faire quatorze lieues. Mais c'est ainsi ! On perd une bonne heure à chaque relais > les ço&tiUora i& ^vsv&asaX
partir qu'après aypir rançonné les voyageurs. H y a bien un conducteur qui est çepsé les faire marcher quand môme ; mais il s'en garfle bien : il partage probablement avec eux. Il vous dit philosophiquement que vous ne leur devez rien, mais qu'il me peut pas les faire obéir. On est donc à la discrétion de ces drôles, qui vous insultent si vous ne voulez pas céder à leur ton d'insolence, et qui exigent que vous ayez sur vous la monnaie qui leur convient. Tant pis pour vous si, arrivant de Livourne avec celle qu'on vous a échangée, vous n'avez pas eu la précaution de vous munir de pauls romains, fis enfourchent leurs chevaux et restent immobiles jusqu'à ce, que vous )eur ayez promis de faire en sorte de les satisfaire au relais suivant. Peu importe que tous les autres voyageurs aient subi leurs prétentions ; un seul, empêché ou récalcitrant, arrête le (départ. Une bande de voyous qui ont aidé à l'attelage, sont là autour de la voiture, réclamant aussi, avec des grimaces, des langues tirées en signe de haine et de mépris, vous traitapt de singes et de porcs si, par malheur, dans votre aumône, il s'est trouvé un sou étang er, un sou ayant cours à deux lieues delà.
Je ne vous parle pas des mendiants de profession, c'est-à- <|ire du reste de la population, traînant sur les chemins ou grouillant dans les volages. Leur misère paraît si horrible et si réelle, qu'on n!h£site pas à |eur donner ce qu'on peut ; mais leur nombre accroît, en un çljn d'oeil, dans une telle proportion, qu 'en faisant à chacun la part bien mince, il faudrait être deux ou trois mille fois plus riche que je ne suis pour ne pas faire de mécontents. — Et puis il ne faut qu'un coup d'oeil pour voir que cette malheureuse engeance a tous les vices, toutes les abjections <je la misère : paresse, fourberie, abandon de soi-même, malpropreté et nudité cyniques, haine sans fierté superstition, san,s foi pu basse hypocrisie. Ces mendiants se battent $u se, yplgnjt lgs uns |es autres <Je Ja même main
!4 pAJUELLÀ $7
qui égrène }e pjiapelçt bénit. Il p'est pas saint dans le catepdrier qu'ils n'invoquent, en mêlant à leur }&anJ4 plaintive de {grotesques ordures, quand ils crpient qu'on ne tes comprend pas.
Tel est l'accueil, tel est le spectacle qui attendent le passager dès gu'il a tnjs le pied sur les États de l'Église. J'avais entendu raconter tout cela. Je croyais à de l'exagération, à de la mauvaise hunieur. Je n'aurais pas pu m'iinaginer l'existence d'une population n'ayant rien, ne faisan); rien, et vivant littéra- Ipmept fje l'aumône des étrangers.
Nous avions suivi quelque temps les rives de la mer, courant asse? vite sur un chemin tortueux, parmi des monticules sans arbres, mais couverts d'une végétation sauvage, luxuriance. Çpur la première fois, j'ai vu des anémones roses percer les touffes de bruyère. Il y a là une profusion et une yariété çle plantes basses qui attestent Ja fertilité de ces plages incultes. Un peu plus bip, nous vîmes quelques essais de culture.
Après le dernier relais, comme nous étions en pleine campagne romaine, le postillon s'arrêta court. Il avait oublié son manteau. On voulut le faire marcher, on invoqua l'autorité du conducteur.
— Impossible, dit celui-ci; un homme qui se trouverait, sans manteau, revenir à la nuit dans la campagne de Rome, serait un homme mort.
ïl paraît que cela est certain ; niais quelque chose de certain aussi, c'est que, tout en dépêchant un gamin pour lui aller chercher son manteau, le compère lui avait pajrlébas avec un sourire expressif. Cela signifiait: «Prends ton temps; » car l'enfant s'en alla lentement, se retourna, et, sur un signe d'intelligence, ralentit encore, sa, marche. Cet homme, avait-il, pour agir ainsi, une autre raison que celle de se venger de Brumières, lequel Favait menacé de mettre pied fl terre pour fa çorri^s <& q^V
que parole impertinente à son adresse? C'est ce que j'ignore, ce que nul de nous ne saura jamais.
Gomme il faisait beau temps, et que l'indicent, vu tous ceux qui l'avaient précédé, menaçait d'être interminable, je calculai devoir arriver à Rome en même temps que la diligence; je descendis et pris les devants sur la via Aurélia. Brumières avait voulu m'en empêcher.
— Gela ne se fait guère, m'avait-il dit : bien que depuis longtemps, dit-on, on n'ait dévalisé personne, on ne voyage pas seul et à pied dais ces parages. Ne perdez pas trop de vue la diligence.
Je le lui promis, mais je l'oubliai vite. Il ne me semblait pas possible, d'ailleurs, qu'aux portes d'une capitale, en plein jour et sur un sol complètement découvert, on ne pût pas faire impunément quelque mauvaise rencontre.
J'étais, depuis une demi-heure environ, seul dans le désert qui s'étend jusqu'aux portes de la ville ; désert affreux, sans grandeur pour le piéton qui, à chaque instant, perdu dans les mornes ondulations du terrain, ne voit qu'une suite de monticules verdâtres, où errent, de loin en loin, des troupeaux abandonnés tout le jour à eux-mêmes, sur un sol non moins abandonné de l'homme. Quelque paysagiste que l'on soit, on a le cœur serré, en voyant qu'ici la nature elle-même est une ruine muette et délaissée.
Le soleil baissait rapidement, et, de temps à autre, j'apercevais le dôme de Saint-Pierre dans la brume, moins imposant, à coup sûr, que je ne l'avais rêvé, terne, lugubre, semblable à un mausolée donhnant un vaste cimetière. D'une des médiocres hauteurs où je pus atteindre, je me souvins de l'avertissement de Brumières ; mais je cherchai en vain la diligence, et, comme il commençait à faire frais, je poursuivis ma route.
Un peu plus loin, quelques pierres sortant de l'herbe attirèrent mon attention. C'était un vestige de ces constructions
antiques dont la campagne est semée ; mais, comme c'était le premier que je voyais tout près de la route, je m'en approchai et m'arrêtai machinalement pour le regarder. J'étais auprès d'une petite butte déchirée à pic, et, par l'effet du hasard, je me trouvais caché à quatre escogriffes de mauvaise mine, adossés au revers de cet accident de terrain. Le sol herbu avait amorti le bruit de mes pas, et, au moment où j'allais m' éloigner sans me douter de leur présence, je les aperçus tapis dans les broussailles comme des lièvres au gite. Il y avait quelque chose de si mystérieux dans leur attitude et dans leur silence, que je crus devoir me tenir sur mes gardes. Je me retirai doucement, de manière à mettre tout à fait le pli du terrain entre eux et moi. Au même moment, j'entendis, sur le chemin que je venais de franchir, un bruit de roues, et, pensant que c'était la diligence, j'allais abandonner mon système de précautions, lorsqu'à ce même bruit mes quatre gaillards se relevèrent sur leurs genoux, rampèrent comme des serpents dans le petit creux qui aboutissait à la route et se trouvèrent à portée du véhicule, qui approchait rapidement et qui n'était pas la diligence, mais bien une voiture de louage traînée par de bons chevaux de poste.
Je reconnus aussitôt cette voiture pour y avoir vu transporter, à Civita-Vecchia, le bagage de lady Harriet et de sa famille. C'était une grande calèche ouverte. Un domestique, dépéché quelques jours d'avance pour l'envoyer, de Rome, audevant des illustres voyageurs, était resté à la ville pour achever de préparer leur logement. J'ai su ce détail après coup. Il n'y avait donc, dans la calèche que lord B*** (je sais son nom maintenant), sa femme et sa nièce. La femme de chambre italienne était sur le siège.
Le projet de mes bandits me parut assez clair, et je me demandai aussitôt comment je pourrais m'y opposer. Rongés par ta misère ou par la fièvre, ils ne me paraissaient cas biaa
solides, sauf un grand chenapan qui n'avait nj Je type ni le costume indigènes, et qui me sembla fortement constitue. Je n'avais pour arme qu'une canne à tête de plomb, et je regardais attentivement ce qu'ils traînaient dans l'herbe avec précaution. Quand ils se redressèrent à demi dans le fossé, je vis que c'était simplement de gros bâtons, circonstance qui acheva de me donner confiance dans le succès de ma défense. Us devaient avoir quelques couteaux sous leurs habits, car ils ne paraissaient pas gens à se permettre un grand luxe de pistolets. Il s'agissait de ne pas leur donner le temps de faire usage de ces lames, bonnes ou mauvaises.
J'avais l'avantage de me trouver sur les derrières sans avoir été apergu. Pendant que je faisais ces réflexions, me débarrassant de mon caban qui m'eût gêné, la calèche arrivait au lieu marqué pour le coup de main. Le postillon, sur une brève sommation, arrêtait ses chevaux, se jetait à genoux et se tournait la face contre terre avec une résignation vraiment édifiante. Gela réduisait d'un tiers les moyens de la défense. Je crus devoir agir prudemment ; et, comme lord B*f*, ouvrant la portière avec flegme, regardait devant lui à combien d'ennemis il avait affaire, je lui fis signe de ne pas résister encore, ce qu'il comprit avec un admirable sang-froid. Il mit donc pied à terre en leur disant avec un sourire calme :
— Dépêchez-vous, mes bons amis : la diligence est derrière nous.
Cette menace parut ne pas les inquiéter, et, voyant qu'il n'y avait pas tentative de résistance, que les femmes ne criaient pas, et que, d'elle-mêmes, elles descendaient précipitamment pour leur abandonner la calèche, ils parlèrent d'accommodement à l'amiable ; et cela, dans des termes d'une courtoisie comique, rendant grâce £ la gentilezza del cavalière et hommage à )a beauté des dames.
En ce moment, j'étais sur leurs talons, et, m'adressant aq
grand chenapan, qui ne disait rien et tenait son bâton levé sur la tète de lord B*** par manière d'intimidation, je déchargeai sur la sienne un si bon coup de ma canne, qu'il tomba comme mort.
Ramasser le bâton qui s'échappait de cette main défaillante, et en assommer le bandit obséquieux qui traitait avec lord B*** fut pour ce dernier l'affaire d'un' instant. Le troisième larron, qui tenait les chevaux, ne m'attendit pas : il prit la fuite. Le quatrième ne fit guère mieux, et, après avoir essayé de montrer son couteau, disparut également.
Nous restions là avec un homme qui demandait grâce, un' autre, étendu à terre, qui ne donnait pas sigiie de vie, un portillon, toujours prosterné, qui ne voulait rien voir de ce qui se passait, et trois femmes plus ou moins évanouies sur les bras.
Quand le drôle terrassé par lord B*** vit qu'il ne lui restait aucun espoir de sortir de ses mains, il prit le parti ingénieux du s'évanouir aussi. C'était nous créer* un ertibartas, dans le cas où nous eussions voulu le faire prisonnier.
— Je connais ces histoires-là, me dit lord B***, qui né' me parut nullement ému ; si nous nous arrêtons à attendre la diligence, qui est encore loin et au pas, nous risquons de voir arriver du renfort à ces gens-ci, et alors, la vengeance se mêlant de l'affaire, nous n'en sortirons pas vivants. Si noua avançons, nous laissons échapper ces messieurs, qui ne sont peut-être pas si morts qu'ils en ont l'air. Le mieux est de retourner vers la diligence et de la forcer à marcher vite jusqu'ici, où nous aviserons à faire constater le fait et à nous emparer de ces deux blessés avant qu'ils aient pu se relever.
C'était le meilleur avis possible. Il fallut rosser le postillon* pour le faire revenir de son émotion. Dans l'opinion de sonmari, lad y Harriet aurait peut-être eu besoin du même stimu«lant pour retrouver le marchepied de la voiture. Elle avait te
tête perdue. La nièce était d'un calme héroïque. Lord B*** voulut me faire monter avec elle. Je m'y refusai. Après avoir remis sur son cheval le postillon éperdu, et lui avoir fait tourner bride, je sautai sur le siège auprès de la soubrette, dont la frayeur ne se manifestait que par des torrents de larmes.
Je n'eus guère le temps de m'occuper de ses nerfs.
Rencontrer la diligence, l'arrêter, raconter l'aventure, et reprendre les devants pour montrer au conducteur et aux voyageurs la preuve des faits déclarés, tout cela fut accompli en moins d'un quart d'heure. Mais, ô surprise ! comme on dit dans les romans ; quand nous fûmes sur le lieu du combat, bien reconnaissable pour moi, grâce au fragment de ruine que j'avais exploré à dix pas du chemin, plus de morts, plus de blessés, plus de trace de l'aventure. Pas une goutte du sang de celui à qui j'avais fendu le crâne, pas un haillon enlevé dans la lutte à ses acolytes, pas même l'empreinte du piétinement des chevaux effrayés, ni celle des roues de la voiture sur le sable. Il semblait qu'un coup de vent eût tout balayé, et pourtant il n'y avait pas un souille dans l'air.
Lord B*** était plus mortifié que surpris. Il était surtout blessé de l'air de doute du postillon de la diligence. Celui de la calèche était muet comme la tombe, défait, tremblant, peutêtre désappointé. Brumières et quelques voyageurs ajoutaient foi à ma parole ; d'autres se disaient tout bas, en riant, que nous avions rêvé bataille, et qu'une panique nous avait troublé la cervelle. Quelques bergers, à la recherche de leurs troupeaux errants, riaient aussi et juraient n'avoir rien vu, rien entendu. Lord B*** avait fort envie de se mettre en colère et de se livrer à une minutieuse perquisition ; mais la nuit approchait, la diligence voulait arriver ; lady Harriet, nerveuse et malade, s'impatientait de l'obstination de son mari. Brumières, enchanté de retrouver sa princesse, et jaloux du bonheur que j'avais eu de lui porter secours, profi-
LA dAnJellA td
lait de l'occasion pour faire l'empressé autour d'elle. Quand on se. remit en marche, je ne sais comment la chose s'était passée, mais j'étais dans la diligence et Brumières dans la calèche avec les dames, milord sur le siège avec la soubrette.
Cette soubrette est, par parenthèse, assez jolie, et, dans lo peu de mots que j'avais échangés avec elle sur ce môme siège de calèche , je lui avais trouvé la voix douce et un trèsagréable accent. Je lui avais laissé mon caban pour s'envelopper, car elle était peu vêtue pour affronter ïinfluenza, c'est-à-dire l'atmosphère de fièvre mortelle qui commence ici à la chute du jour et qui, comme le désert et le brigandage, règne jusqu'au mur d'enceinte de la ville des papes.
Le caban ne me revint en mémoire que lorsque cette jeune fille me 1* rapporta à la porte Gavalleggieri, où nous nous arrêtâmes tous pour exhiber une fois de plus nos passe-ports. Comme, pour reprendre mon vêtement, je tendais la main, j'y sentis avec beaucoup d'étonnement le baiser d'une bouche fraîche, et, avant que je me fusse rendu compte d'un fait si étrange, la soubrette avait disparu. Brumières, qui arrivait à moi, ne fit que rire de ma stupéfaction,
— C'est une chose toute simple, me dit-il ; c'est la manière du pays pour dire merci, et cela ne vous donne pas le droit d'exiger davantage.
C'était plus que je n'aurais jamais songé à exiger d'une jolie femme.
On venait de visiter nos malles pendant une heure, lorsque le conducteur nous annonça que ceci n'était rien, et que nous allions subir une autre visite bien plus longue et bien plus minutieuse à la douane , mais qu'il pouvait nous en dispenser si nous voulions lui donner chacun deux pauls. Nous mourions de faim et nous donnâmes tous; mais, quand nous lûmes à la douane, notre collecte ne servit de rien : le digno homme ne put s'entendre avec les douaniers» lin. ç^VW^ #. ^
pou mystérieux et fort long, s'établit à deux pas de nous. Ils voulaient un paul et demi par tête, et lui, voulait partager seulement par moitié avec eux. On se querella beaucoup; notre homme se piqua, garda le tout, et nous fûmes visités.
Comme nous sortions enfin de ce purgatoire, riant, à force de dégoût, de toutes ces bouffonneries, et nous disposant à chercher un gite, lord B***, qui, muni d'un laisser-passer, avait disparu depuis longtemps, me frappa amicalement sur l'épaule en me disant :
— Je viens de faire ma déclaration relativement à nos brigands, et de conduire ma femme et ma nièce au logement qui les attendait. A présent, je viens vous chercher de leur part. Est-ce que vous avez ici des parents ou des amis qui vous réclament ?
Je ne songeai pas à mentir ; mais je remis au lendemain ma visite à ces dames, pour cause de faim et de fatigue.
— Oh ! si vous avez faim et sommeil, reprit-il, vous n'irez pas à l'hôtel, où, quel qu'il soit, vous serez mal. Nous avons une bonne chambre pour vous au palais ***, et nous vous attendons pour manger avec nous un bon souper.
Toutes mes excuses furent vaines.
— Je ne rentrerai pas sans vous, mo dit-il, et ces dames ne souperont pas tant que nous ne serons pas rentres.
Je donnai pour prétexte que je ne voulais pas laisser seul mon ami Bannières.
— Qu'à cela ne tienne ! votre ami viendra aussi , dit lord B***.
Brumières ne se le fit pas répéter. Nous voilà aussitôt en route, à pied, dans les rues de Rome, suivis de facchim portant nos malles, et de Benvenuto, qui se regardait comme invité aussi.
Lo palais en question me parut bien loin. J'aurais préféré la plus modeste auberge sous la main. CtesX >xttû tnaison trop
grande, jadis très-magnifique, aujourd'hui très-délabrée. Je n'ai pas eu le loisir d'en admirer l'architecture extérieure. J'ignore si elle est louée ou prêtée à mes Anglais. Leur majordome se vante de l'avoir rendue aussi confortable qu'il est possible de le faire ici en peu de jours. Si cela est, le confortable njabonde pas à Rome. Les meubles modernes disparaissent, d'ailleurs, dans ces salles immenses, où Ton gèle encore, en dépit des grands feux allumés depuis trois jours.
Lord B*** nous conduisit avec nos bagages dans une chambre dont il exigeait que je prisse possession ; après quoi, nous allâmes trouver lady Harriet et miss Medora dans un salon grand comme une église, et dont le plafond, surchargé de dorures massives et de peintures confuses, était lézardé en mille endroits. Ces dames n'en admirent pas moins le grand caractère de ce local et semblent se plaire à vouloir rajeunir ce vieux luxe évanoui. Beaucoup de bougies, allumées dans des candélabres d'un grand style, éclairaient à peine une table immense copieusement servie, dernière circonstance qui me fut agréable, car j'étais l'être le plus stupidement affamé du monde. Yous connaissez pourtant ma sobriété ; mais, j'ignore si c'était l'émotion du combat sur la via Aurélia, ou l'air de la mer avalé à pleins poumons depuis quatre jours , j'étais sourd et quasi muet. Quand cette abrutissante obsession fut calmée» je commençai à faire plus ample connaissance, à l'entremets, avec mes nobles hôtesses et à m'étonner des amitiés et des prévenances dont j'étais l'objet. Ces dames, influencées apparemment car les fresques mythologiques de leur palais, voulaient absolument m' ériger en Jupiter libérateur, en Apollon vainqueur des monstres. Il y avait l'enthousiasme des nerfe chez lady Harriet. Elle a eu tellement peur ! Chez miss Medora, il y avait quelque chose d'indéfinissable : una t*cm\iw»fcs£> moqueuse, ou une acceptation madigue du mtà&fc iwtaL^«^
être la digeslioa d'un si copieux dîner m'a-t-elle embrouillé la cervelle. Je n'ai rien compris à son air, à son regard, à son sourire, à ses éloges exagérés. Quand elle a vu que j'en étais plus étourdi que flatté, elle m'a laissé tranquille et s'est remise à causer peinture avec Brumières. Je la soupçonne de foire des ruines roses et bleues à l'aquarelle.
Quant à lord B***, ses remercîments m'ont été plus agréables, parce qu'ils m'ont paru plus sincères. Comme je lui faisais observer qu'avec sa présence d'esprit et sa manière d'employer le bâton, il se serait probablement tiré d'affaire sans moi :
— Non, me dit-il, je ne crains pas un ou deux hommes, j'en crains trois ou quatre. Je n'ai que deux mains et deux yeux. Je sais que trois de nos adversaires n'en valaient peutêtre pas un ; mais le quatrième, celui dont vous avez commencé par me débarrasser, en valait peut-être quatre.
Je répliquai que je n'y avais pas grand mérite, l'ayant abattu par surprise.
— Je ne suis pas fort, ajoutai-je. Je n'ai jamais eu l'occasion de savoir si je suis brave. Pour la première fois de ma vie, j'ai reconnu la nécessité de la traîtrise, et je n'en suis pas plus fier pour cela.
— C'est répondre en homme modeste, reprit lord B***, en lançant à sa nièce un regard sévère qui me confirma dans la pensée du mauvais vouloir de la jeune personne à mon égard. Mais, moi, poursuivit-il en me regardant, je sais que je suis fort et hardi, et que pourtant, sans vous, je ne me serais pas défendu.
— Oh! shame! murmura lady Harriet.
— Ma femme dit que c'est une honte, reprit-il. Les femmes trouvent tout naturel qu'on se fasse égorger pour sauver leurs diamants, pendant qu'elles se trouvent mal sur vos bras.
—Je ne me suis pas trouvée mal, dit fièrement miss Medora,
je cherchais les pistolets dans la voiture, et, si je les avala trouvés...
— Mais vous ne les trouviez pas, répondit lord B**\ Donc, vous n'aviez pas les idées bien nettes. Quant à moi, reprit-il en se retournant encore vers moi, je vous disais donc que je ne suis pas poltron. Pourtant, je n'engage jamais de lutte inégale pour peu de chose, et je ne tiens pas assez à l'argent pour exposer, par mesure d'économie, les personnes que j'accompagne à être tuées. On peut croire, si l'on veut, que c'est à ma vie que je tiens. Je n'ai pas de grandes raisons pour aimer la vie, n'ayant pas sujet de m'aimer beaucoup moi-môme. Pourtant il y a une chose qui me blesse beaucoup dans ces occasions-là : c'est de faire la volonté de ceux qui me mettent le couteau sur la gorge. J'aime à faire ma volonté à moi, et je ne la fais pas toujours. J'y renonce parfois de bonne grâce, parfois avec beaucoup d'humeur. J'étais dans cette dernière disposition quand vous êtes venu à mon secours. Vous m'avez donc, non pas rendu un service dont je voudrais vous récompenser : c'était votre devoir et j'en eusse fait autant à votre place sans prétendre à votre reconnaissance ; mais vous m'avez délivré à propos et avec beaucoup de jugement, d'une contrariété, la plus vive que je connaisse. Par là, vous avez gagné mon amitié, et je veux avoir la vôtre.
Ayant ainsi parlé sans regarder sa femme, bien que la moitié de ce discours fût évidemment à son adresse, il me tendit la main avec une franchise irrésistible.
En ce moment, l'affreux chien jaune que je l'avais vu caresser sur le bateau à vapeur, s'élança dans l'appartement et vint se J4ler dans ses jambes.
— Ah ! ciel ! s'écria lady Harriet, encore cette opieuse bête ! Elle vous a suivi !
— C'est malgré moi, répondit-il en soupirant.
— Non, vous dis-je ; c'est un chien que \ou* sssx aâbfeNfe *m,
qu'on vous a donné..» Vous me trompez toujours! Vous d qu'il appartenait à quelque passager; mais c'est à vous appartient. Convenez-en donc !
Milord jeta sur moi instinctivement un regard de détn Instinctivement entraîné, de mon côté, à prendre en pit: chien et son maître, je m'imaginai de dire que l'animal et moi. J'avais entendu le nom que milord lui donnait.
•n» Bufatot m'écriai-je, venez ici. Pourquoi êtes- vous de ma chambre? Venez 1
Et, comme si l'intelligente bote eût compris ce qui se pas die vint à moi la tète basse et l'air suppliant. J'allais l'em ner, lorsque mies Medora demanda grâce à sa tante poi chien, et la tante, excellente femme en somme, me pria ( faire manger et de le laisser s'installer dans un coin.
-^ D ne me gène pas, dit-elle ; il a l'air bonne persomu il n'est pas si laid que je croyais,
~- Je vous demande pardon, dit lord B*** , il est fort laie vous détestez les chiens.
~~ Où prenez-vous cela? reprit-elle. Je ne les déteste du tout!
— Ah! oui, pardon! c'est vrai, murmura-t-il avec son lancolique sourire : vous ne détestez que mes chiens.
Lady Harriet leva les yeux au ciel comme une victime ] nant les dieux à témoin d'une grande injustice. On se le de table. Lord B*** m'emmena dans un coin.
— Vous êtes un bon garçon, me dit-il; vous avez corn que j'aime ce chien. Grâce à vous, il restera dans la mai Voilà deux fois aujourd'hui que vous me faites foire volonté.
— Pourquoi, milord, aimez-vous tant ce chien? Il i réellement pas beau.
— Je l'aime parce que, me promenant en barque dan port de Gênes, je l'ai vu au bout d'une corde, prêt à ren
an diable sa pauvre âme de chien. C'était une bête perdue qui, sautant de barque en barque, était venue se réfugier à bord d'un bateau de pêcheurs, et ces brutes trouvaient plaisant de le pendre à une de leurs vergues. Je l'ai réclamé. Il a l'air de comprendre qu'il me doit la vie, et je crois qu'il
m'aime.
— En ce cas, je m'en dirai propriétaire tant que ce sera utile, et je ferai en sorte que milady vous conseille de m'en débarrasser.
— Voyez, dit-il, ce que c'est que le caprice d'une femme I Si milady avait vu ce chien avec la corde au cou, et que je fusse passé sans songer à le sauver, elle m'eût traité d'insouciant et de cruel ! Elle est très-bonne, je vous jure, et très-douce ; seulement... seulement, je suis son mari. C'est un grand défaut d'être le mari d'une femme !
À son tour, milady, toujours très-émue, m'appela pour me parler à l'écart.
— Nous vous devons plus que la vie, me dit-elle d'un air exalté. La vie n'est rien ; mais, dans ces histoires de brigands, les femmes peuvent être exposées à des insultes. Si les choses en fussent venues là, je suis sûre, j'aime à croire que lord B*** se fût fait tuer pour nous donner le temps de fuir ; mais une seule parole malhonnête est un fer rouge pour des femmes de notre rang, de notre caractère et de notre nation. Je vous dirai donc, comme lord B***, et plus chaleureusement, que vous avez notre amitié, et que nous vous demandons la vôtre. Nous nous connaissons, d'ailleurs, par votre ami monsieur. .. Comment l'appelez-vous?
Je trouvai fort plaisant que l'on me demandât le nom de l'homme qui me servait de caution, et je me hâtai de dire que Brumières ne me connaissait guère plus que lady Harriet elle-même.
— C'est égal, reprit-elle sans se déconcerter, il nous a dit
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<|ue vous étiez peintre comme lui, et que vous aviez beaucoup de talent.
— Il n'en sait rien, milady ; il n'a pas vu de moi la moindre chose.
— Oh ! c'est égal ! Il dit que vous parlez si bien de l'art l et il en parle si bien lui-même! Il a tant d'esprit, et il est de si bonne compagnie! C'est un jeune homme charmant! et il dit que vous êtes charmant aussi !
— Ce qui est bien la preuve, répondis-je en toute humilité, que nous sommes charmants tous les deux ! Mais permettez, milady, vous êtes bienveillante, et votre gratitude pour moi fait honneur à la générosité de votre âme. Pourtant, je ne dois pas...
Milady m'interrompit en s'écriant :
— Ah ! monsieur, je vois, à votre discrétion et à votre fierté, que ma confiance est bien placée, et que je n'aurai jamais à m'en repentir. Vous n'êtes pas riche, je le sais, et vous allez, en quelques jours, dépenser à Rome, où l'on est affreusement volé, tout ce qui pourrait vous en rendre le séjour possible. Nous, nous avons plus de fortune que nous n'en pouvons dépenser ; et, d'ailleurs, nous ne louons pas, on nous prête cet hôtel, dont nous n'occupons pas la moitié. Vous pouvez donc être libre et seul dans tout un étage, qui ne communique même pas avec le nôtre, si l'on veut faire vie à part. Vous n'accepterez notre table et notre société qu'autant qu'il vous plaira, pas du tout si nous vous ennuyons. Mais, pour ne pas nous causer un chagrin réel, vous serez sous notre toit, et, dans le cas où vous seriez malade, ce qui peut fort bien vous arriver dans ce climat, nous serons plus à portée de vous distraire ou de vous secourir. C'est donc dans notre intérêt que je vous demande de rester ici ; car, en quelque lieu que vous soyez, vous nous serez désormais un objet de sollicitude ou un
i sujet d'inquiétude. Choisissez généreusement.
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J'étais fort embarrassé. L'offre était si gracieusement tournée, que je me trouvais maussade d'y résister. Lord B*", plus pénétrant que sa femme, devina mes scrupules et vint à mon secours.
— Elle vous a rappelé qu'elle était riche et que vous ne l'étiez pas, me dit-il de manière à être entendu de lady Harriet. C'est une maladresse ; mais l'intention était bonne, et, quant à vous, vous sortirez d'affaire à votre honneur en payant votre chambre ce qu'elle nous coûte; ça n'ira pas à deux écus par mois. Vous nous permettrez bien de vous prêter les autres salles dont nous ne nous servons pas, pour faire de la peinture et pour fumer votre cigare les jours de pluie. Consentez à cet arrangement, ajouta-t-il tout bas. Sinon, je serai accusé de froideur, d'impolitesse, de maladresse et d'ingratitude envers vous.
Voilà donc mon gîte réglé. Restait à régler celui de Brumières. Je mourais de peur qu'il n'acceptât l'offre qui lui fut faite de partager l'hospitalité que l'on m'imposait. Avec ses prétentions sur le cœur et sur la main de miss Medora, je craignais d'avoir à endosser quelque responsabilité ridicule ou fâcheuse. Heureusement, l'offre lui fut faite avec moins de chaleur qu'à moi, et il eut le bon goût de refuser. Mais il est invité à revenir dîner souvent, ce qui indique l'intention de l'admettre à l'intimité des mœurs françaises. Ce n'est pas la première fois que je remarque combien les Anglais, quand ils sont aimables, le sont complètement. Sont-ils ainsi chez eux? Je ne sais.
Nous prîmes congé des. dames, qui étaient fatiguées, et lord B*** me reconduisit à ma chambre pour me montrer le plan de la maison, ainsi qu'à Brumières, afin qu'il pût venir me voir, disait-il, sans être forcé de rendre chaque fois visite à ces fiâmes ; mais, comme nous traversions l'antichambre, suivis de Bullalo, qui doit rester sous ma protection jusqu'à
nouvel ordre, je vis que je n'en avais pas fini avec toute ma suite. Au milieu de cet antichambre, ou plutôt de ce corps de garde, je trouvai messire Benvenuto se livrant à une danse de caractère avec la gentille suivante qui m'avait baisé la main. Ils sautaient, au sou d'une guitare magistralement raclée par un gros cuisinier à moustaches noires, une superbe caricature de Caracalla, récemment engagé au service de Leurs Excellences britanniques.
— Ah ! pour le coup, dis-je à mon hôte, voici un acolyte que je désavoue absolument. C'est un bohémien qui s'est
attaché à mes pas et que je n'ai aucun motif de vous recommander.
— Qui? Tartaglia? répondit lord B*** en souriant, autrement dit Benvenuto, Antoniuccio, et cent autres noms que nous ne saurons jamais? Soyez traquille : ce n'est pas vous qu'il a suivi ; c'est l'odeur de la cuisine qui l'a attiré. Nous le connaissons beaucoup. C'est l'ancien loueur d'ânes et l'ancien ménétrier de Frasçati, le compatriote et le parent de la Daniel la.
. En parlant ainsi, milord me montrait la gentille soubrette, qui continuait à danser en riant et en faisant briller ses dents blanches. Un coup de sonnette ne l'arrêta pas, mais l'enleva adroitement, p ar un e dernière pirouette, jusqu'à la porte de sa maîtresse, mi$s Medora, à qui elle est particulièrement attachée en qualité de coiffeuse.
-»- Avez-vous besoin de lui? reprit lord B*** en me montrant Benvem^o-Tartaglia ;
Et, ftvi^ma réponse négative ;
— Va te coucher, dit-il au bohémien ; tu reviendras demain matin savoir si milady a quelque course à te faire faire, et nous te donnerons un habit, car tu en as besoin»
Tartaglia, enchanté, vint nous baiser la main à tous trois.
— Triple coquin ! lui dit Brumières à voix basse, pourquoi
faisais-tu semblant de ne connaître ni Leurs Excellences ni la Daniella?
— Eh! carissime monsieur, répondit-il effrontément, que m'auriez-vous donné si j'avais contenté votre désir tout de suite? Quelques baroques! Au lieu que vous m'avez nourri en voyage aussi longtemps que j'ai laissé jeûner votre curiosité!
A demain, cher ami, pour vous parler de Rome, que j'ai traversée, ce soir, à peu près dans les ténèbres. Jamais ville ne consomma moins d'éclairage dans ses rues étroites et croisées d'angles infinis. Gela m'a paru interminable et empesté de cette odeur de graisse chaude qui s'exhale d'une multitude de frittorie en plein air, ornées de feuillages et de banderoles. J'ai longé la base de la colonnade de la place Saint-Pierre, qui paraît une chose puissante, même vue ainsi en courant. J'ai passé au pied du château Saint- Ange ; j'ai traversé le Tibre, et puis je ne sais plus où j'ai été, où je suis. Tout est confus pour moi, tant je me sens fatigué. A demain ! oui, demain, au lever du soleil, je penserai à vous qui me disiez : ce J'ai tant étudié la Rome païenne et catholique, que je la connais, je la vois ; je rêve quelquefois que j'y suis, et je m'y promène comme dans Paris. Au réveil, il me reste une impression de bien-être et d'enthousiasme, de lumière et de grandeur. »
C'est donc demain que je vais m' éveiller, moi, dans Ce beau rêve! Je ne le crois pas encore. Le morne silence qui règne déjà au dehors me fait douter si je ne suis pas encore dap* la campagne romaine.
Rome, 49 mari, dix heures du maUa»
Je viens de passer une heure à ma fenêtre. Je suis sur le monte Pincio, et j'ai une des plus belles vues de Rome. Oui, c'est ce qu'on appelle une vue, un grand espace rempli de maisons et de monuments bien éclairés, probablement quand le soleil s'en mêle; mais le ciel est gris, et il fait froid. La coupe de ce vallon, où Rome s'enfonce pour se relever sur ses illustres collines affaissées par le temps, est très-gracieuse; mais la ligne environnante est froide, l'horizon trop près, et pauvre malgré les grands pins qui se découpent sur le ciel, du côté de la villa Pamphili, et qui sont trop clair-semés, trop secs'de contours. Je sais bien que ces monuments, ces palais, ces églises innombrables sont à voir de près, et que cette ville renferme des trésors pour l'artiste. Mais quelle laide, triste et sale grande ville! Les colosses d'architecture qui s'en détachent la font paraître encore plus misérable... pis que cela, prosaïque, sans caractère. Rome sans caractère ! qui pouvait s'at « tendre à pareille déception ! Tartaglia (car, décidément, c'est le nom qui prédomine ici) est derrière moi, me disant qu'il ne faut pas regarder Rome par un temps sombre; que ce n'est, d'ailleurs, pas par l'ensemble qu'elle brille...; que la Rome moderne ne. sert qu'a avilir l'ancienne. Je ne le vois que trop Mais, moi qui ne comprends pas le détail avant d'avoir saisi la
physionomie générale, je cherche en vain à quoi ceci ressemble, tant ceci ressemble à une ville mal bâtie quelconque. Des quartiers entiers de vilaines maisons déjetées qui ne sont d'aucune époque, les unes d'un blanc criard, les autres d'un brun sale ; aucune intention, aucun lien, aucune époque précise dans toutes ces constructions, et la monotonie, cependant ; comment arranger cela? Est-ce l'uniformité de l'incurie, du mal-être, de l'abandon de soi-même? Il semble que cette population ne se soit pas douté qu'elle venait bâtir sur l'emplacement où fut Rome, ou bien que, prenant en haine sa splendeur passée, cause de tant d'invasions et source de tant de maux, elle se soit hâtée d'en cacher les vestiges sous un amas de rues étroites et de bâtisses misérables. Quoi! ceci n'a même pas la fantaisie de Gênes et la solennité de Pise ! Si l'on prenait trente ou quarante de nos laides et crasseuses petites villes du centre de la France, et si l'on en semait le sol bien serré, pour étouffer et cacher, autant que possible, les beaux restes de la Rome des Césars et des papes, on aurait ce que j'ai sous les yeux 1 Je suis consterné et indigné!
D paraît que c'est jour de lessive, car je n'aperçois pas une maison, pas un palais même, qui ne soient couverts de haillons pendus à toutes les fenêtres. Et notez que ce ne sont pas les capes rouges des marins génois, ni les brillants mezzari bariolés semant de points lumineux et chauds les harmonieuses profondeurs des ruelles de Gênes. Ce sont des guenilles incolores sur des murs décolorés, ou des amas de chiffons blafards couvrant les ruines, jurant auprès des édifices, masquant les détails de la composition, la seule belle chose qu'il y aurait à laisser voir !
déception ! déception î Allons ! cela passera sans doute* C'est l'effet du temps gris et des mauvais rêves que j'ai faits cette nuit. Je m'étais couché tranquille, ne sentant aucun remords et aucun regret, je vous jure, d'avoir ift\^\&sft\&-
Rome, 49 mars, dix heures du matto»
Je viens de passer une heure à ma fenêtre. Je suis sur le monte Pincio, et j'ai une des plus belles vues de Rome. Oui, c'est ce qu'on appelle une vue, un grand espace rempli de maisons et de monuments bien éclairés, probablement quand le soleil s'en mêle ; mais le ciel est gris, et il fait froid. La coupe de ce vallon, où Rome s'enfonce pour se relever sur ses illustres collines affaissées par le temps, est très-gracieuse ; mais la ligne environnante est froide, l'horizon trop près, et pauvre malgré les grands pins qui se découpent sur le ciel, du côté de la villa Pamphili, et qui sont trop clair-semés, trop secs'de contours. Je sais bien que ces monuments, ces palais, ces églises innombrables sont à voir de près, et que cette ville renferme des trésors pour l'artiste. Mais quelle laide, triste et sale grande ville! Les colosses d'architecture qui s'en détachent la font paraître encore plus misérable... pis que cela, prosaïque, sans caractère. Rome sans caractère ! qui pouvait s'at tendre à pareille déception ! Tartaglia (car, décidément, c'est le nom qui prédomine ici) est derrière moi, me disant qu'il ne faut pas regarder Rome par un temps sombre; que ce n'est, d'ailleurs, pa.^ par l'ensemble qu'elle brille...; que la Rome moderne ne. sert qu'à avilir l'ancienne. Je ne le vois que trop Mais, moi qui ne comprends pas le détail avant d'avoir saisi la
physionomie générale, je cherche en vain à quoi ceci ressemble, tant ceci ressemble à une ville mal bâtie quelconque. Des quartiers entiers de vilaines maisons déjetées qui ne sont d'aucune époque, les unes d'un blanc criard, les autres d'un brun sale ; aucune intention, aucun lien, aucune époque précise dans toutes ces constructions, et la monotonie, cependant ; comment arranger cela? Est-ce l'uniformité de l'incurie, du mai-être, de l'abandon de soi-même? Il semble que cette population ne se soit pas douté qu'elle venait bâtir sur l'emplacement où fut Rome, ou bien que, prenant en haine sa splendeur passée, cause de tant d'invasions et source de tant de maux, elle se soit hâtée d'en cacher les vestiges sous un amas de rues étroites et de bâtisses misérables. Quoil ceci n'a même pas la fantaisie de Gênes et la solennité de Pise ! Si l'on prenait trente ou quarante de nos laides et crasseuses petites villes du centre de la France, et si l'on en semait le sol bien serré, pour étouffer et cacher, autant que possible, les beaux restes de la Rome des Césars et des papes, on aurait ce que j'ai sous les yeux 1 Je suis consterné et indigné I
H paraît que c'est jour de lessive, car je n'aperçois pas une maison, pas un palais même, qui ne soient couverts de haillons pendus à toutes les fenêtres. Et notez que ce ne sont pas les capes rouges des marins génois, ni les brillants mezzari bariolés semant de points lumineux et chauds les harmonieuses profondeurs des ruelles de Gênes. Ce sont des guenilles incolores sur des murs décolorés, ou des amas de chiffons blafards couvrant les ruines, jurant auprès des édifices, masquant les détails de la composition, la seule belle chose qu'il y aurait à laisser voir !
déception ! déception ! Allons ! cela passera sans doute* C'est l'effet du temps gris et des mauvais rêves que j'ai faits cette nuit. Je m'étais couché tranquille, ne sentant aucun remords et aucun regret, je vous jure, d'avoir frappé, mortel-
86 LA DANÏKLLA
leroent peut-être, un voleur ou un assassin de grand chemin ; et voilà que, dans mon sommeil, ce gibier de potence est revenu dix fois se faire assommer 1 Cela me met mal avec l'Italie dans mon for intérieur, de m'être trouvé forcé, dès mon premier pas sur cette terre sacrée, de la priver d'un de ses habitants. Cela me convient si peu, à moi, paisible et patient amoureux des fleurs des champs et des petits ruisseaux, de me frayer passage, comme un paladin, à travers des embuscades de mélodrame l
J'en suis tout triste, tout honteux, tout irrité. J'en veux à cette race de postillons insolents, de conducteurs filous, de mendiants obscènes, qui m'avaient rendu méchant, et qui sont peut-être cause que j'ai trop réellement cassé la tète du pre- Bftier bandit offert à ma vengeance. Faisait-il le mort? l'a-t-on emporté? s'est-il sauvé lui-même? Cela me fait penser que j'ai promis hier à lord B*** de ne pas sortir pour mon compte avant d'avoir été avec lui faire ma déposition. Si j'en croyais Tartaglia, nous nous tiendrions tranquilles. Il assure que cela ne servira de rien; qu'on va nous ennuyer pendant six mois en nous confrontant avec tous les belitres arrêtés pour d'autres méfaits; enfin, que nos poursuites vont nous exposer à de pires aventures dès que nous quitterons Rome, et même dans Rome, peut-être. Il a l'air assez sûr de son fait. Peut-être aussi fait-il partie de quelque respectable société en commandite pour le détroussement des voyageurs. Je ferai ce que lordB*** jugera convenable.
Puisque je vous transmets l'opinion de Tartaglia, il faut que je vous dise de quelle merveilleuse apparition il a charmé l'instant de mon réveil.
— Il est huit heures, Excellence. C'est moi que vous avez chargé de vous faire lever.
— Tu en as menti. Je n'ai pas besoin et je ne veux pas de doinastigue.
LA DANIBLLA 87
— Moi, domestique, mossiou? Vous n'y songez pas! Un Romain domestique! Gela ne s'est jamais vu et ne se verra jamais.
— En vérité? C'est donc comme ami que tu t'occupes de ma personne? Eh bien, je n'ai pas besoin d'ami pour le moment. Va te promener!
— Vous avez tort, mossiou t Tu as souvent besoin d'un plus petit que soi!
— Diantre! nous sommes érudits, môme en français! Mais quel diable de costume as-tu là ?
— Un joli costume, n'est-ce pas, Excellence ? J'ai mis ce que j'ai de mieux en toilette du matin, et je vais vous dire pourquoi. Lord B*** m'a promis hier un habillement. Je fais les commissions de la maison, et milady ne veut pas que j'aie l'air d'un malheureux.
— Eh bien, est-ce là le goût de milady, cette toilette du matin?
— Je ne sais pas, mossiou; mais n'importe. On m'a promis des habits, on m'en donnera. Seulement, si je me montre dénué de tout, on me jettera une vieille redingote de domestique ; au lieu que, si on me voit comme me voilà, un peu élégant, on m'offrira un habit noir, encore bon, de la garde-robe de milord.
Vous voyez que Tartaglia raisonne serré. Mais imaginez-vous son élégante toilette : un habit de bouracan vert-olive gansé de noir, rapiécé de vert-bouteille aux cpudes ; un pantalon pareil, rapiécé de vert-billard aux genoux. Cela fait la gamme de tons la plus étrange et la plus fausse. Ajoutez à cela un jabot de-mousseline et des manchettes énormes, très-blanches, bien-plissées, mais percées de trous gigantesques; une corde grasse, qui fut jadis une cravate de soie, et une sorte de berret, autrefois blanc, aujourd'hui couleur des murailles de Home, objet de goût, qu'il a rapporté de ses voyages ; enfin,
une épingle de corail de Gênes au jabot et une bague de lave du Vésuve au doigt. Cet ajustement de sa petite personne à grosse tête, ornée d'une affreuse barbe dure et grisonnante achève de le rendre hideux, et le contentement avec lequel il se posait devant la glace me le fit paraître si bouffon, que je partis d'un immense éclat de rire.
Je crus voir que je l'avais blessé, car il me regarda d'un air de tristesse et de reproche, et j'eus la niaiserie de me repentir. Affliger un homme qui me rendait le service dem'égayer, c'était de l'ingratitude. Quand il vit ma simplicité :
— C'est bien aisé de se moquer des pauvres, dit-il, quand on ne manque de rien ; quand on a trois ou quatre cravates à choisir tous les matins!
Je compris l'apologue, et lui fis don d'une cravate. Il retrouva aussitôt sa bonne humeur, qu'il avait fait semblant de perdre.
— Excellence, me dit-il, je vous aime, et je m'intéresse à un cavalière qui sait ce que c'est que la vie! (C'est là son éloge favori, éloge mystérieux, profond peut-être dans sa pensée.) Je veux vous donner un bon conseil. Il faut épouser la signorina. C'est moi que je vous le dis!
— Ah ! ah ! tu veux me marier ! Avec quelle signorina ?
— La Medora, l'héritière future de Leurs Excellences britanniques.
— En vérité? Pourquoi faut-il l'épouser? Est-ce qu'elle est en peine d'un mari ?
— Non, elle est riche et belle. Oh ! la belle femme ! n'est-ce pas?
— Oui, après?
— Eh bien, elle a refusé ici, l'an dernier, les plus beaux partis de la contrée : des neveux de famille papale, des fils de cardinaux, tout ce qu'il y a de plus huppé.
— Tu es sur qu'elle a refusé tout cela pour m'attendre?
LA DANIBLLA 89
— Non ; mais qui sait l'avenir? Puisque vous êtes amoureux d'elle, pourquoi ne serait-elle pas amoureuse de vous?
— Ah I je suis amoureux d'elle? Qui t'a dit cela? -Elle.
— Comment, elle? à toi?
— A la Daniella, ma cousine ; c'est la môme chose.
— Ah ! oui-da, vraiment! voilà un amour dont je ne me serais pas avisé 1
— Voyons, voyons, mossiou, c'est moi que je m'y connais ! vous êtes amoureux. La Daniella vous le dira comme moi. Elle n'est pas sotte : je suis son oncle.
— Tu disais son cousin?
— N'importe. Tenez, la voilà.
En effet, la Daniella entrait avec un immense plateau chargé, sous prétexte de thé, d'un déjeuner complet.
— Eh! bon Dieu! qui m'envoie cela? m'écriai-je. Je n'ai rien demandé; je ne veux pas être nourri ici, moi, que diable !
— Ça ne me regarde pas, répondit la jeune fille. Je fais ce que l'on m'a commandé.
— Qui?
— Milord, milady et la signorina. Je vous prie de manger, monsieur, ou je serai grondée.
— Est-ce que l'on vous gronde quelquefois, Daniella?
— Oui, depuis hier ! répondit-elle d'un air singulier. Mais mangez donc!
Brumières est survenu et s'est moqué de ma contrariété. Il prétend que je fais des façons ridicules ; qu'il n'y a rien de plus contraire au bon goût que cette petite fierté bourgeoise en révolte contre la facile libéralité des grands ; que ces genslà font leur devoir et leur bonheur en caressant et en gâtant ainsi les artistes; enfin, qu'à ma place, il se laisserait faire ; et il a ajouté que justement, pour être & cette \tosA tas&\*&
bonnes grâces d'une certaine personne de la famille, il aurai tué dix brigands et, au besoin, trois honnêtes gens par-dessu: le marché.
Son entrain et sa gaieté ont charmé Tartagîia et la sou brette ; de sorte que la conversation s'est établie sur les sujets les plus délicats avec un abandon extraordinaire. Comm je suis seul maintenant (il est midi, et je vous écris à bâton rompus, en attendant toujours lord B***, qui m'a fait dir qu'il allait venir me prendre), je veux vous la transcrir comme une peinture de mœurs. Peut-être resterai-je ensuit quelques jours sans pouvoir vous tenir ainsi au courant d mes faits et gestes ; car il faudra voir Rome et digérer mien les réflexions que je me permets aujourd'hui de mettre étour diment et crûment sous vos yeux. Je profiterai donc du mo ment que je tiens encore, pour vous installer avec moi, par 1 pensée, dans ce nouveau monde où je viens d'être jeté par 1 hasard.
la daniella, à Brumières, pendant que je me résigne à avi 1er une côtelette assez bonne qui n'est ni mouton ni agneau (La Daniella parle facilement le français, mais non correcte ment, et je supprime les contre-sens et les pataquès). — J savais bien, Excellence, que, vous aussi, vous soupiriez pou la signorina.
brumières. — Moi aussi? Qui donc est l'autre?
votre serviteur, la bouche pleine. — Il paraît que c'ej moi!
brumières. — Coquin de paysagiste, vous ne me disic pas ça ! N'en croyez rien, charmante Daniella, et dites bie à votre jeune maîtresse qu'elle ne fasse pas d'erreur. Ce* moi, moi seul qui soupire pour elle.
la daniella. — Vous seul? Un seul amoureux à une i belle fille? Elle ne le croirait pas! N'est-ce pas que vous aussi signor Giovanni di Val-Reggio, vous aimez ma maîtresse ?
l\ DANIflLLA Ql
votre serviteur, toujours la bouche pleine. — Hélas! non, pas encore ! ,
[Stupéfaction de Y auditoire).
tartaglia, indigné. — Cuistot vous faites l'imprudence de vous méfier de nous ! Vous êtes un enfant, c'est moi que je vous le dis!
la daniella, dédaigneuse, —Monsieur n'a peuWtre pas regardé la signorina?
brumières, triomphant. — Vous voyez, ma chère, il ne Ta pas seulement regardée I
votre serviteur. — J'ai fait mieux, je l'ai vue,
u daniella, étonnée. — • Et elle ne vous plaît pas?
votre serviteur, résolument, —Non, de par tous les diables, elle ne me plaît pas!
brumières, me serrant la main avec une solennité comique. v- Grand cœur ! noble ami 1 Je te revaudrai ça quand tu seras amoureux d'une autre.
la daniella, à Tartaglia, me désignant, — C'est un facétieux (un buffonne) !
tartaglia, haussant les épaules. — Nonl il est fou tynatto) !
la daniella, à votre serviteur. — Est-ce qu'il faudra dire ^ la Medora qu'elle vous déplaît?
tartaglia, vivement. — Non ! je le protège I (A part, pro-> lablement.) Il m'a donné une cravate 1
brumières, à la Daniella. — Vous direz poliment qu'il est amoureux d'une autre. Vous y consentez, Valreg?
votre serviteur, d*un air magnanime. — Je l'exige !
la daniella. —Tant pis ! je vous aimais mieux que l'autre,
brumières. — Qui, l'autre?
brumières. — Tu me fais penser que je ne t'ai rien donné. Veux-tu un baiser, charmante fille?
92 LA DANIBLLA
la daniella, après l'avoir regardé. — Non , vous ne ma plaisez pas, vous 1
VOTRE SERVITEUR. — Et moi?
la daniella. — Vous me plairiez ! vous avez l'air sentimental. Mais vous aimez quelqu'un.
brumières. — C'est peut-être vous.
votre serviteur. — Qui sait? ça pourrait venir!
la daniella. — Alors, vous n'aimez personne et vous vous moquez de nous. Je dirai cela à ma maîtresse.
brumières. — Ah çà 1 ta maîtresse tient donc beaucoup à être aimée de monsieur ?
la daniella. — Elle? Pas du tout.
votre serviteur. — Tu vois donc bien que je suis trèsheureux de ne pas la trouver jolie ! Tu me plais cent fois davantage.
la daniella, levant les yeux au ciel. — Sainte Madone! peut-on se moquer ainsi 1
Je dois vous dire que, tout en me posant de la sorte, je disais jusqu'à un certain point la vérité. Seulement, je la disais sans préméditation aucune, et, vous pouvez m'en croire, sans dépit contre la Medora, comme sans projet de séduction sur la Daniella. Je trouve bien la première un peu impertinente à mon égard, de s'imaginer que je n'ai pu la voir sans perdre la tête ; mais elle est assez belle pour qu'on prenne en considération son orgueil d'enfant gâtée. Je le lui pardonne. Le fait est qu'elle ne m'est pas sympathique, qu'elle me semble étrange, trop occupée d'elle-même, trop poseuse de courage martial et de goût raphaélesque. Si j'avais quelque raison pour aimer sa soubrette, ce dont le ciel me préserve, car je la crois très-délurée, je m'arrangerais beaucoup mieux avec l'expression de sa figure et le type de sa beauté ; je dis beauté, quoiqu'elle soit tout au plus jolie. Vous me direz si vous la voyez telle, d'après le portrait que je vais vous faire.
Je voudrais vous montrer une de ces puissantes beautés du Transtevère, ou une de ces élégantes filles d'Albano, que vous connaissez en peinture, avec leur costume pittoresque, leur taille de reine, leur majesté sculpturale. Rien de tout cela n'a encore frappé mes regards. La Daniella est une Frascatine pur sang, à ce que m'assurent Brumières et Tartaglia, c'est-à-dire une jolie femme selon nos idées françaises, bien plus qu'une belle femme selon le goût italien. Elle est très-brune, un peu pâle; elle a des yeux, des dents et des cheveux magnifiques; le nez est passable, la bouche un peu grande, le menton un peu court et avancé ; les plans du visage sont plus fermes que gracieux; le regard est passionné, peut-être hardi. Est-ce franchise ou impudeur? Je ne sais. La taille est charmante, fluette sans maigreur et souple sans débilité. Les pieds et les mains sont petits, qualité rare en Italie, à ce que j'ai pu remarquer jusqu'ici. Elle est vive, adroite, et m'a paru danser avec grâce. Quoique civilisée par un voyage en France et en Angleterre (elle est depuis deux ans au service de lady Harriet), elle a conservé je ne sais quoi de hautain dans le sourire et de sauvage dans le geste qui sent la villageoise méfiante, à idées étroites et obstinées. Je ne l'avais guère regardée en voyage : elle avait un châle et un chapeau qui l'enlaidissaient beaucoup, et qu'elle portait assez mal ; mais, depuis ce matin, elle a repris son costume local, qui n'est pas des plus beaux, mais qui lui sied : une robe brune à manches demi-courtes, un tablier dont la pièce de corsage baleinée lui sert de corset, et un mouchoir de mousseline blanche sur le chignon, noué trèslâche sous le menton.
Telle est la personne dont je suis censé amoureux, car il faut vous raconter la suite de Y intrigue.
A peine la Frascatine (car, en dépit de Tartaglia, je crois que c'est ainsi qu'il faut dire) était-elle sortie, emportant les restes de mon déjeuner, que Tartaglia, se posant dwasvt,
moi d'un air solennel et un peu tragique, m'adressa cette réprimande :
*- Prenez garde à vous, môssioù! (Je découvre que màssioU est son terme de mécontentement, tandis qu'éxcelteitce est son terme de satisfaction.) Prenez garde atfx yeux de la Ùantèllâ! C'est une Frascatine et une fille apparentée.
~ Qu'entends-tu par ces paroles?
BRtMiÊREs. — Je vas Vous le dire, moi. J'ai failli y être prié, à l'occasion d'une certaine...
ta&taglià. •*- Je sais !
BRuteiÈRES. — Gomment, tu sais?
îartaglia. — Ëh! oui; vous ne vous souvenez pas de moi;, mais je vous ai remis tout de suite sur le vapeur. Il y a deux ; ans, quand, par occasion et faute de mieux, je tenais des ânes à, Frascati, vous fîtes la cour à la Yincenza.
brumières. — C'est possible; mais j'y renonçai vite en Voyant qu'elle était apparentée; c'est-à-dire, mon cher, ajoutat— il en s'adressant à moi, qu'elle avait une famille établie au pays. On vous expliquera peu à peu comment, dans certains villages de la Campanie, et à Frascati particulièrement, il y a une population nomade, la caste des contadini (paysans), qui ne tient pas au sol, et une population stable, la caste des artisans. Ces derniers ont l'humeur austère à l'endroit des étrangers, et, dès qu'une fille de la tribu est recherchée par un touriste, un peintre, un amateur quelconque sans grande protection ni crédit, on lui impose le mariage... ou le duel au couteau. Seulement, on ne lui prête aucune espèce de couteau pour se défendre, et on le force à épouser ou à fuir. C'est le sage parti que j'ai pris et que je vous conseille de prendre si jamais vous avez affaire, à Frascati, avec une fille ayant beaucoup de parents. Je crois que la Yincenza avait quelque chose comme vingt-trois cousins.
Vùîbjë BBknfÈVRy à Tartagtia* — Et, comme tu prétends
être le parent de la Daniella, tu m'avertis et me menaces? Tu me donnes envie de lui faire la cour !
târtaglia. — Non, Excellence ; je ne suis ni son parent ni son amoureux. Je ne suis pas Un Frascatino ; je suis un Romain, moi! La Daniella, qui est une bonne fille, m'a fait passer ici pour son parent, ce qui m'a assuré les bonnes grâces de milady. Un petit mensonge, c'est une bonne action quelquefois. Mais je vous dis : Excellence, ne pensez pas à cette petite fille, quand môme vous ne devriez jamais mettre les pieds à Frascati.
brumières. — C'est donc... t
târtaglia. — Non, non, rien de mauvais 1 Une bonne fille, Excellence, je vous dis ! Mais quoi ! une fille de rien !
Et, me prenant à part, il ajouta :
— Regardez plus haut ; faites-vous aimer de l'héritière, c'est moi que je vous le dû t
— Laisse-nous tranquille avec ton héritière et tes avis. Nous avons assez de ta conversation,
— A votre service, quand il plaira à mossiou ! dit-il en sou* riant de travers et en emportant sa cravate.
— Ne le fâchez pas, me dit Brumières dès que nous fûmes seuls; ces abominables coquins-là sont utiles ou dangereux; il faut opter. Dès que vous avez accepté d'eux le plus petit service, même en le payant bien, et surtout si vous l'avez bien payé , vous leur appartenez, vous devenez leur ami, c'està-dire leur proie. N'espérez plus leur échapper, tant que vous aurez un pied dans Rome ou aux environs. Et môme, s'ils ont quelque intérêt sérieux à vous épier ou à vous suivre, vous les verrez sortir de terre en quelque lieu de l'Italie que vous vous trouviez. Dès qu'ils ont pénétré ou cru pénétrer votre caractère, vos goûts, vos besoins ou vos passions, ils s'arrangent pour les exploiter. Vous avez l'air de ne pas me croire? Eh bien, vous yerrez ) Je vous attends à la çreuuta* mws&V& <ag&
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vous aurez ici. Fût-ce la nuit, au fond des catacombes, et sous triple cadenas, vous me direz si vous ne trouvez pas ce Tartaglia sur vos talons, et s'il ne s'arrangera pas pour que vous éyez absolument besoin de lui. Au reste, ne vous en chagrinez pas. Si f obsession de ce genre de démon familier est quelquefois irritante, elle a aussi bien des avantages, et le mieux est de l'accepter franchement. Ils ont les qualités de leur emploi ; ils sont aussi discrets pour garder votre secret qu'As le sont peu pour vous l'arracher. Ils connaissent toutes gens et toutes choses; ils ont l'esprit subtil, pénétrant, agréable à l'occasion. Ils vous donnent des conseils infâmes dans l'intérêt de vos passions ; mais ils vous en donnent aussi de fort bons dans l'intérêt de votre sécurité. Ils vous avertissent de tout danger et vous préservent de toute école. On les connaît, on les emploie, on les ménage. A mesure que vous prendrez langue ici, vous apprendrez bien des choses et serez émerveillé de voir à quel point, sur cette terre classique de la caste, le diable rapproche, dans une mystérieuse intimité, les individus placés aux points extrêmes de l'échelle sociale. Souvenez-vous que Rome est le pays de la liberté par excellence. Entendons-nous : la liberté de faire le mal ! Il y a plus de deux mille ans que c'est ainsi.
— Je crois ce que vous mè dites en voyant un vagabond comme ce Tartaglia prendre possession de ce palais et de cette famille, comme ferait un homme de confiance. Et pourtant nous sommes chez des Anglais qui devraient avoir en exécration un pareil spécimen des mœurs locales !
— Rien de plus tolérant que les Anglais hors de chez eux, mon cher. Voyager est pour eux une débauche d'imagination qui les soulage de la roideur de leurs habitudes. Ceux-ci sont venus plusieurs fois en Italie, et, si je ne les ai jamais rencontrés à Rome, c'est que je ne m'y suis pas trouvé aux mêmes époques, ou qu'ils n'avaient pas, pour se faire
remarquer, cette belle nièce avec eux. Mais je vois bien que lord B*** connaît le terrain, et, quand je l'ai vu, hier au soir, accueillir le Tartaglia si amicalement, je me suis dit que lady B*** était jalouse, et que milord avait souvent besoin d'un éclaireur, d'un factionnaire ou d'une vigie. Peut-être bien aussi Tartaglia sert-il à la fois d'espion à la femme et ae confident au mari; mais je vous réponds qu'il satisfait aux exigences de l'un et de l'autre sans en trahir aucun, son affaire étant de vivre de leurs bonnes grâces, et de vivre sans travailler, ce qui est tout le problème à résoudre dans l'existence du prolétaire romain.
— Ainsi, par fierté, ils refusent d'être laquais ; mais, par goût, ils sont...
* Hommes d'intrigues ! Ceux qui ne le sont pas sont forcés de voler ou de mendier. Si ce n'est par goût que beaucoup d'entre eux cherchent à vivre des vices des classes riches, c'est au moins par besoin. Que voulez-vous que fasse un peuple qui n'a ni commerce, ni industrie, ni agriculture, ni relations avec le reste du monde? Il faut bien qu'il se mette à sucer, comme un parasite, la sève de ces grands arbres qui étouffent les plantes basses sous leur ombre. Gela vous indigne ou vous attriste? Bah ! c'est Rome, la merveille du monde, la ville éternelle de Satan, le grand festin où, parasites nousmêmes, nous venons chercher, selon nos aptitudes, l'art, le mystère, la fortune ou le plaisir. A bon entendeur, salut! Pourvu que vous ne fassiez pas de scandale, tout ira bien pour vous. Et, pour ma part, excepté de prétendre à l'enthousiasme de miss Medora, je suis disposé à vous aider en toute honnête entreprise, ou à vous pardonner toute aventure agréable, Et, sur ce, jb m'en vas trouver il signor Tartaglia ; car il m'a semblé que le drôle avait pour vous une préférence inquiétante, et je veux que, par l'intermédiaire de la Daniel la, il me fasse mousser auprès de la céleste Medora. A propos, a^w&V&AHb. *&.
s'en allant, permettez-moi, au premier dîner que j'accepterai ici, xie glisser dans Poreille de la princesse que vous êtes épris... en tout bien tout honneur (je sais comment il faut parler à Une Anglaise I) de sa piquante camériste.
— Dites que c'est ùnë ide*e dé peintre!
— Oui, c'est oa! Une locade! Ce séfa bien' feéez ffdttt tôfos faire mépriser fcrôfôndénïetit. À demain! Je viendrai Vous éhercher pour vous Montre* un peu les principales massée de là ville. Mais* je vous avertis qu'il vous faudra bien un ÏÛ par Voir totls leâ détails t Àdlèùl
A présent, j'entends la voix de lord B***, <piï vient fiië éner^ cner. Il m'a dit qu'il se chargeait d'envoyer nies lettres' en France par l'ambassade anglaise, sans qu'elles eussent à passer par les mains de la police papale, qui ne les laisserait point passer du tout.
Home, 84 ours *«;*
Je crois que je ne resterai pas ici; j'y suis abattu, faible} une tristesse de mort me pénètre par tous les pores. Jïst-ce de Rome, est-ce de moi que cela vient? Ces entretiens de chaque jour avec vous m'arrachaient à des réflexions trop personnelles et me faisaient vivre en dehors de mon spleen. Je vais tâcher de les reprendre, ne dussé-je pas vous envoyer toutes ces écritures*
Mais si, pourtant; if faut que je vous promène avec moi dans ce cimetière plus vaste, mais moins imposant mille fois que celui de Pise. Il faut vous montrer Rome comme elle m'apparaît, dussé-je vous faire partager ma désillusion.
Par où commencerai-je?Par le Golisée. Vous connaissez, par la peint/ -e, la gravure et la photographie, tous les monuments de l'Italie. Je ne vous en décrirai aucun. Je vous dirai seulement l'impression que j'en ai reçue. Celui-ci, quoique beaucoup pîus vaste, en fait, que ceux de Nîmes et d'Arles, que j'ai vus dans mon enfance, est moins saisissant. La partie des gradins manque, et c'est ce revêtement qui donne à ces vastes arènes leur caractère solennel, et qui aide l'imagination à y reconstruire les terribles scènes du passé. Ici, ce n'est plus qu'une carcasse gigantesque, des constructions superposées dont on ne devinerait pas l'usage si on ne le savait pas d'avance. Et puis n'a-t-on pas imaginé de sanctifier ce lieu funeste par un chemin de croix, c'est-à-dire par un entourage intérieur de petites chapelles uniformes, microscopiques, il est vrai, mais, en revanche, d'un nu et d'un blanc si criard, qu'elles s'emparent de l'œil et le crèvent, quelque effort qu'il fasse pour s'en détacher ! Entre ces chapelles, des échafaudages de planches semblent destinés à un étalage forain ; c'est là que des capucins viennent prêcher pendant le carême. Ce que Ton nous racontait chez vous des incroyables bouffonneries de ces énergumènes, et des scènes burlesques que présentent ces prédications en plein vent, reste beaucoup audessous de la réalité. Il faut l'avoir vu et entendu, pour croire que cela existe encore. On dit que le haut clergé en rit, mais qu'il le tolère, et ne pourrait s'y opposer sans mécontenter le peuple.
Je ne m'en fâcherais pas si ces saltimbanques emportaient leurs baraques et la décoration de petits frontons badigeonnés dont ils ont enlaidi l'arène du Colisée ; mais cette décoration
bénite et consacrée durera peut-être plus que le Colisée li même. Il faut en prendre son parti, et ne pas s'arrêter se ces puissantes arcades ruisselantes de végétation, au fond d( quelles, au milieu d'une perspective magique de couleur, aperçoit, de quelque côté qu'on s'y prenne, un de ces obji disparates qui tuent tout effet, en bannissant toute émoti sérieuse.
— Passons, me dit lord B***, qui avait voulu me servir guide. Ce n'est rien de plus qu'un tas de pierres bien grau
Il avait presque raison.
Le Forum, les temples, toute cette série de vestiges magr fiques qui s'étend le long du Campo Vaccino, depuis le Caj tôle jusqu'au Colisée, n'est réellement très-intéressante q pour les antiquaires. Les arcs de triomphe sont seuls ass entiers pour qu'on puisse les appeler des monuments. On < enchanté, cependant, au premier abord, de voir tant d'oss ments du grand cadavre montrer encore l'étendue et l'impo tance de sa vie et de son histoire. Les fragments relevés < gisants sont beaux, ou riches, ou énormes. Ce qui est res debout fait encore grande figure à côté des constructions q ont été accolées ou qui touchent de trop près, à côté surto d'édifices modernes tels que le Capitole, qui est une jolie cho trop petite pour sa base. Mais, à part l'intérêt historique q est incontestable, qu'est-ce qui manque donc pour que c ruines ne produisent pas plus d'effet sérieux sur le commi des mortels comme votre serviteur ? Pourquoi n'éprouve-tqu'un saisissement de malaise et de regret plutôt que de sui prise et d'admiration? Pourquoi lui faut-il faire un notât effort pour se représenter le spectre du passé planant sur c restes dont l'attitude est encore significative et la pens lisible ?
J'en cherche la raison, et je trouve celle-ci, qui est fo banale, mais fort vraie : c'est que les ruines ne sont pas à lei
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place au beau milieu d'une ville. Plus elles sont belles, plus elles font paraître laid tout ce qui n'est pas elles. La mort et la vie ne peuvent pas trouver un lien, une transition. Elles effacent mutuellement leur empreinte. On se demande ici où est Rome, si elle existe, ou si elle a existé. C'est l'un ou l'autre, et pourtant je ne vois bien ni l'un ni l'autre. La Rome du passé n'existe plus assez pour m'écraser de sa majesté. Celle du présent existe trop peu pour me la faire oublier, et beaucoup trop pour me ia laisser voir. Je sais bien qu'il n'y a pas moyen de relever la Rome antique ; mais il m'est venu un projet à l'état de vision qui arrangerait toutes choses à ma guise : ce serait de faire disparaître la Rome moderne et de la transporter ailleurs. Nous laisserions sur place ses palais et ses églises, ses obélisques, ses statues, ses fontaines et ses grands escaliers ; et, au lieu do ses vilaines rues et de ses affreuses maisons, nous apporterions de beaux arbres et de belles fleurs que nous grouperions assez habilement pour isoler un peu les édifices des diverses époques sans les masquer. Mais nous ne planterions qu'après avoir bien fouillé ce sol immense qui nous rendrait autant de richesses que nous en avons déjà à fleur de terre. Oh! alors, ce serait un beau jardin, un beau temple dédié au génie des siècles, la véritable Rome de nos rêves d'enfant, le musée de l'univers !
Quant à transporter la population dans un air viable et sur une terre cultivée, la chose faite, elle ne s'en plaindrait pas. Elle n'aurait certes pas lieu, même en supposant qu'elle restât sous le joug des prêtres, de regretter l'atmosphère où elle végète et le foyer de pestilence qui l'environne.
Mais assainir cette Rome d'aujourd'hui, au moral et au physique, me paraît plus difficile que le rêve de la transplanter ailleurs.
Disons donc, pour en revenir à l'aspect des choses ici qu'elles sont mal situées relativement au cadre qui lesenvv
ronne : un cadre de constructions laides, pauvres, bétes ou choquantes ; et, par malheur, rien qui puisse être dégagé pour l'œil, de ces accessoires déplorables, à moins de grands partis pris, de grandes dépenses, de grands moyens et de grandes idées pai» conséquent. Sans aller aussi loin que moi* tout à l'heure (il ne m'en coûtait rienl), le formidable travail de démolition et de reconstruction auquel se livre aujourd'hui l'édilité parisienne serait ici aux prises avec des éléments grandioses, des rêves magnifiques, sans compter les besoins impérieux d'assainissement que réclame au plus vite une population décimée par la fièvre, même au sein des quartiers réputés les mieux aérés et les mieux entretenus.
Si vous saviez en quoi consiste le nettoyage d'une ville qui possède à chaque coin de rue ce que l'on appelle un immondiziario, c'est-à-dire une borne, souvent décorée d'un fragment antique très-curieux, d'un torse innommé ou d'un pied Colossal, sur lequel s'entassent toutes les ordures imaginables! Cela sert à enterrer [des chiens morts sous des trognons de qhQux çt beaucoup d'autres choses que je ne vous dirai pas. GQmjne les rues sont étroites et les dépôts considérables, il faut y marcher à mi-jambe ou rebrousser chemin. Ajoutez à eçla l'aimable abandon du peuple romain, qui, en quelque lieu qu'il se trouve, sur les marches des palais ou des églises, sous le balai même des custodes irrités, sous les yeux des femmes et des prêtres, s'accroupit, grave, cynique, le cigare à la bouche, ou chantant à pleine voix. Je me demande comment les poëtes contemplatifs dont je vous parlais l'autre jour ont tant pleuré sur les ruines et se sont assis sur tant de fûts de colonnes sans être asphyxiés, car les ruines sacrée? sont presque aussi polhées que les rues fréquentées et les pfcices publiques; et, l'autre jour, j'ai vu la belle Medora au bras de mon ami Brumières, levant les yeux vers le fronton de Sainte- Marie -Majeure, et s' extasiant sur les délices intellectuelles de
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Rome,.,, mais promenant sa longue robe de soie et ses incommensurables jupons brodés... J'avoue que je n'ai pu retenir un fou rire, et que, ne pouvant plus songer à cette romantique beauté sans me représenter le spectacle de cette distraction, je sens que je ne pourrai jamais devenir amoureux d'elle.
Je vous demande bien pardon d'associer dans votre pensée l'image de Rome à celle de la révoltante obscénité de ses coûtâmes et franchises; mais c'est le trait caractéristique qui, du premier moment, vous donne la clef de l'ensemble. L'abandon absolu de toute pudeur, l'absence de répression, la magistrale insouciance du passant, la fièvre et la mort planant sur le tout malgré une incessante pluie d'eau bénite, cela explique bien des choses, et il ne faut pas s'étonner si Ton a pu bâtir tant de cahuttes avec les pierres des édifices sacrés, si des guenilles immondes flottent sur les précieux bas-reliefe incrustés dans tous les murs, et si, dans le monde moral que cet extérieur représente, il y a des vices infâmes vainement arrosés d'eaux lustrales, et des vertus natives écrasées sous d'effroyables misères.
Je me suis relevé de l'abattement moral où m'avait plongé cette première impression, au milieu des Thermes de Caracalla. Ceci est une ruine grandiose et dans des proportions Colossales; c'est renfermé, c'est isolé, silencieux et respecté. Là, on sent la terrifiante puissance des Césars et l'opulence d'une nation enivrée de sa royauté sur le monde.
Mais ce qui, pour mon usage personnel, me semble préférable à tout, ici, ce qui est unique dans l'univers, c'est le coup d'oeil que, par un ciel sombre et rougeâtre, présente la via Àppia, cette route des tombeaux dont on parle moins dans les livres que de tout le reste, et dont je n'avais vu aucune image. Je crois que cela est en grande partie nouvellement exhumé et n'a pas encore eu trop de larmes de poètes. Je vois qu'on fouille encore et que, tous Ic>: jours, on découvre
de nouvelles tombes. Cette étroite, mais incommensu perspective de ruines tumulaires, est d'un effet que vous vez rêver incomparable, sans crainte d'aller trop loin, une route bordée, sans interruption, de monuments auti de toute dimension et de toutes formes, avec un cara harmonieux et une profusion de débris d'une grande be On a rassemblé tous ces fragments épars et enfouis ; on a r à rétablir assez chaque tombeau pour qu'ils aient tous un i une physionomie, et la plupart de leurs inscriptions se nelles ou facétieuses. Gela s'étend dans la campagne de I pendant plus d'une lieue ; et, si l'on fouille toujours, on t vera peut-être tous les monuments de cette route-cime qui allait jusqu'à Gapoue.
Le pavé de lave basaltique sur lequel vous marchez es beaucoup d'endroits, la voie basaltique même, et les roue voitures s'enfoncent dans les mêmes rainures qui furent c sées par le passage des chars. A droite et à gauche de < voie, qui coupe à vol d'oiseau dans la campagne de B jusqu'à Albano, vous voyez s'élever, dans le désert, les doi et triples lignes de ces aqueducs monumentaux dont la ture et l'abandon font la beauté du tableau et, en partie, l'i lubrité du pays. Les souvenirs abondent : le tombeai Sénèque, le champ de bataille des Horaces, le temple d'1 cule, le cirque de Romulus, et, ce qui est encore un m< ment debout et imposant, le mausolée splendide de Ce Metella; mais je ne suis qu'un pauvre peintre, et je ne ' parle que de ce qui frappe les yeux. C'est beau, c'est gr; c'est coloré, c'est étrange surtout, cette via Appia, et < caractère de désolation que ne trouble aucune construc moderne, aucun accident vulgaire.
Je suis descendu d'un degré de plus dans le mépris de 1 Jfedora en avouant, après une journée de courses avec iord B
que la plus vive sensation de cette journée avait été le tableau que je vais vous dépeindre.
Tartaglia, qui, bon gré mal gré, nous suit partout, et qui, en dépit du silence que nous lui imposons, trouve moyen de nous faire faire sa volonté, nous avait conduits au fond d'un abominable égout placé sous des jardins, dans un coin tout rustique du Yélabre; car il faut vous dire qu'à chaque pas et sans transition, cette ville est une ruine antique, une cité chrétienne, un quartier nobile, et une campagne. Nous avions descendu un petit chemin malpropre, et vu, dans une sorte de précipice infect, un bonhomme lancer les charognes dont sa charrette était chargée. Cette voirie, c'est la Cloaca maxima; cela a plus de deux mille ans d'existence. Ce fut un grand ouvrage pour assainir Rome, et c'est si solidement construit en blocs de travertin et de pépérin, que cela sert encore à recevoir les eaux des égouts du quartier et à les porter dans le Tibre. Mais je doute que la police s'en occupe beaucoup, puisqu'il est maintenant à moitié comblé par les immondices, et qu'on trouve plus simple d'y jeter des chevaux morts que de faire un trou pour les enterrer.
Lord B***, qui est fort las d'antiquités, jurait après Tartaglia, lorsqu'en revenant sur nos pas, nous remarquâmes un détail qui nous avait échappé : c'est une excavation dans le tuf où, au fond d'un petit antre noir, coule YAqua argentina, flot de cristal dont on ignore l'origine. Cette eau, si belle et si précieuse dans une ville où les eaux sont presque toutes funestes, est à la merci de la première lavandière venue. Il y en avait là une que je n'oublierai jamais. Seule dans cet antre, grande, maigre, jadis belle, hideusement sale, vêtue de haillons couleur ae .erre, ses longs cheveux, encore noirs, épars sur son sein nu, pendant comme celui d'une vieille Euménide, elle lavait, battait et tordait avec une sorte de rage qui m'a fait penser aux fantastiques lavandières de nuit de uo&V&ç$uta%
gauloises; mais elle n'en avait que l'activité : c'était utm Romaine ou plutôt une Latine. Elle chantait quelque cIkmp d'inouï, avec une voix haute, nasillarde et plaintive, dans us patois dont je ne saisissais que ces rimes souvent répétées mar, amar. J'aurais été désolé que Tartaglia me traduisit 11 reste ou qu'il m'apprît quel était ce dialecte. On sent er soi le besoin de respecter les mystères de certaines sensations. J'aurais été également fâché de songer seulement à faire un croquis de cette pythonisse détrônée, qui se trouvait là comme sortie de terre, frappant l'eau en cadence et essayant sa voix enrouée après deux ou trois mille ans d'inhumation sous les ruines de Rome. Non, ce n'est pas moi qui dirai maintenant cette formule classique que l'on trouve dans les romans : Il eût fallu à cette scène le pinceau d'un grand maître î Non. certes, il ne fallait rien que voir entendre et se souvenir. Il y s des choses qu'on ne prend sur le fait par aucun moyen maté* riel : l'âme seule s'en empare. J'aurais bien défié le plus habile musicien de noter ce que chantait la sibylle. Cela n'avait aucun rkythme, aucune tonalité appréciables d'après nos règles musicales. Et cependant elle ne chantait pas au hasard, elle ne chantait pas faux selon sa méthode, car je l'écoutai longtemps, je vis que chaque couplet repassait exactement dans les mêmes modulations et la même mesure. Mais que cela était étrange, lugubre, funéraire ! Ce thème peut être une tradition aussi ancienne que la Cloaea maxima. C'était peut-être là le chant primitif des Latins, et ce serait peut-être beau si no* oreilles, faussées par un système inflexible, pouvait l'admettre ou le comprendre.
Voilà comment je peux vous expliquer, à vous, l'émotion qui m'avait gagné, et que lord B*** voulut ensuite me faire traduire en paroles convenables à sa précieuse nièce. Je n'auraiî pu en venir à bout ; je m'en tirai par des plaisanteries, et il ei résulta quelque aigreur entre nous, au grand contentement d<
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Brumières, qui était là à prendre le thé, et qui me pousse le coude pour m'encourager, chaque fois que l'occasion se présente de me rendre insuppçr table à l'objet de son culte.
M mars.
le vous ai bien assez promené aujourd'hui 'chez les morts. Nous serons forcés d'y retourner, car ici il n'y a pas moyen d'en sortir; mais, pour aujourd'hui, il faut que je vous parle un peu des vivants.
Miss Medora est donc tout à fait persuadée que j'ai l'horreur du beau, et j'ai bien senti, dans ses paroles, que, la i)aniella aidant, Tartaglia avait fait les affaires de mon camarade. On sait que je me défends d'adorer les charmes irrésistibles de miss Medora, et que j'ose trouver plus piquants ceux de la soubrette. La soubrette elle-même a l'air de croire à mon amour, vu que je continue mon rôle et que je l'accable de compliments exagérés. Brumières pousse sa pointe et se nourrit d'espérances que je crois tout aussi folles que celles dont Tar* taglia persiste à vouloir m'enûévrer.
Cela fait une situation assez piquante et qui m'égayerait si je pouvais secouer je ne sais quel manteau de glace tombé sur mes épaules et sur mon esprit depuis que je suis à Rome*
Il faut pourtant que je tâche de ne cas nwx* ^xn^\ «ass*^
et je veux vous dire quelle singulière conversation j'ai entendue avant-hier ; cela fera la suite, et, à certains égards, la contrepartie de celle que j'ai surprise à la Réserve. Il paraît que je suis destiné à m'emparer, comme malgré moi, des secrets d'autrui. Ne me dites pas que je fais métier d'écouter aux portes ou au travers des cloisons. Vous allez voir comment la chose est arrivée.
Pour vous la faire comprendre, il faut que je vous dise où et comment je suis logé.
Il arrive quelquefois, dans ces grands palais d'Italie, que les deux étages principaux sont la propriété de personnages différents. 11 en a été ainsi dans celui où je me trouve, car ces deux habitations superposées ont été arrangées de manière à être bien distinctes l'une de l'autre. Nulle communication entre le premier et le second. Quand je vais dîner avec mes Anglais j'ai à descendre jusque dans la rue pour remonter chez eux par une autre porte située sur une autre façade de l'édifice.
Mais cette disposition particulière n'a pas été prise lors de la construction du palais, et il se trouve dans mon appartement, dans ma chambre même, nne porte donnant sur un petit escalier qui aboutit à une impasse. C'était autrefois, sans doute, une des communications pour le service intérieur de la maison, et elle est parfaitement murée. J'avais exploré cet escalier le jour de mon installation, et, voyant qu'il n'aboutissait qu'à un gros pilier pris dans la maçonnerie, j'avais jugé parfaitement inutile d'en demander la clef.
Avant-hier donc, vers six heures, comme je venais de rentrer pour faire un peu de toilette (car il est à peu près impossible de songer à dîner dehors, lady Harriet m'envoyant dire sept fois tous les matins qu'elle compte sur moi pour le soir), je fus surpris de trouver cette porte ouverte et le très-remarquable berret basque de Tartaglia sur la première marche. Je l'appelai, il ne répondit pas ; mais il me sembla entendre re-
muer au fond de l'impasse, et j'y descendis dans l'obscurité. Quand je fus à la dernière marche, je sentis une main se poser sur mon bras.
— Que fais-tu là, coquin? lui dis-je reconnaissant le sansgêne de mon drôle.
— Chut ! chut! tout bas! me répondit-il d'un ton mystérieux. Écoutez-la, elle parle de vous!
Et, m'attirant avec lui contre la muraille, il m'y retint par le bras, et j'entendis, en effet, prononcer mon nom.
Celait la voix de miss Medora qui m'arrivait à l'oreille, comme au moyen d'un cornet acoustique, et qui disait :
— Tu déraisonnes ; il te trouve laide, et c'est une coquetterie à mon adresse, de faire semblant...
Un éclat de rire de la Daniella interrompit la jeune lady.
J'aurais dû n'en pas écouter davantage. Oh! cela, j'en conviens, et voilà que, suivant la prédiction de Brumières, je subissais fatalement la mauvaise influence de cette canaille de Tartaglia ; mais croyez- vous qu'un homme de mon âge, quelque sérieux que l'ait rendu sa destinée, puisse entendre deux jolies femmes parler de lui, et résister à la tentation de prêter l'oreille ?
La Medora avait, à son tour, interrompu le rire de la Frascatine par une réprimande assez aigre.
—Vous devenez sotte, lui disait-elle, et prenez garde à vous ! Je ne souffrirais pas auprès de moi une fille qui aurait de vilaines aventures.
— Qu'est-ce que Votre Seigneurie appelle vilaines aventures? reprit vivement la Daniella. Qu'y aurait-il de vilain à être aimée de ce jeune garçon ? Il n'est ni riche ni noble, et il me conviendrait beaucoup mieux qu'à Votre Seigneurie.
Là-dessus, miss Medora fit une morale à sa femme de chambre, essayant de lui prouver qu'un homme de ma condition, bien élevé comme je le paraissais, ne pouvais ç?fe\vfofe\*B&rc£ u T
au sérieux avec une grisette, avec une artigitma de Frascat qu'elle serait trompée, abandonnée, et que, pour un momei de vanité satisfaite, elle aurait à pleurer tout le reste de m jours.
La Daniella ne me semble pas fille à tant se désespérer, ] tias échéant, car elle continua sur un ton très-décidé :
— Laissez-moi penser de tout cela ce que je veux, signon et renvoyez* moi Bi je me conduis mal. Le reste ne vous rc garde pas, et les sentiments de ce jeune homme pour moi a peuvent que vous- éivertir, puisqu'il vous déplaît encore pli que vous ne foi déplaisez.
La discussion «lia quelque moment atesi; mais, d'aign douce, elle devint tout à coup violente. Miss Medora se pftri gnait d'être mal €#HTée (il paraît qu'on la coiffait pendant c colloque) ; et, comme la Daniella assurait avoir lait de so mieux et aussi bien qu'à l'ordinaire, l'autre s'emporta, ii dit qu'elle le faisait exprès, et, s'étant apparemment décefl fie, elle donna Pondre de recommencer. Il y eut des larnw de la DanMa^* <etkt, après un moment de silence, l'Anglaœ reprit :
— Allons, sotte, pourquoi pleures-tu?
— Vous u& m'aimez plus, dit l'autre. Non! depuis que c jeune homme est ici, vous n'êtes plus la môme : vous *vez d dépit, et je vous dis r moi, que vous l'aimez.
— Si je ne vous savais folle, répondit l'Anglaise irritée, j vous chasserais pour les impertinences que vous dites à toi propos ; mais je vous prends pour ce que vous êtes, une sau vage I Allons, venez me mettre ma robe.
Le bruit d'une porte, brusquement fermée, mit fin à cett querelle et à mon péché de curiosité. En cherchant à retrouve l'escalier, je m'aperçus que Tartaglia était toujours près d moi et qu'il n'ayait pas dû perdre un mot de tout ceci. Je l'ava oublie.
— Hais, insupportable espion, lui dis-je, pourquoi es-tu venu-là, et comment oses-tu te permettre de surprendre les secrets d'une maison qui t'accueille et te nourrit?
— En cela, répondit l'impudent personnage, nous sommes à <3tenx de jeu, mossiou t
— Port bien, pensai-je, j'ai ce que je mérite.
Et, pour ne pas faire avec lui le pendant de la scène des deux jeunes filles, je remis ma réplique à un autre moment.
— Avant de remonter, me dit-il en me retenant avec son incorrigible familiarité, donnez-vous donc le plaisir de regarder la joHe invention !
Et, frottant sur le mur une allumette qui prit feu, pour nous éclairer suffisamment, il me montra, sous le renfoncement de Il muraiïle, contre le pilier, une petite ouverture simulant Fsbsence d'une brique. J'y collai mon œil, et ne vis pas le plus petit rayon de lumière.
— D M'y a rien là pour la vue, continua le cicérone de cet arcane domestique. Cela serpente dans le mur ; c'est arrangé pou* entendre. C'est comme une oreUle de Denys.
— Et l'invention est de toi ?
— Oh 1 non, certes 1 Je n'étais pas né quand celui qui a imaginé ça est mort. C'était un cardinal jaloux de sa bellesœur, qui...
Je remontai à ma chambre. J'ai peu de goût pour les historiettes scandaleuses de Tartaglia. Vraies ou fausses, elles sont mie satire si sanglante des mœurs des princes de l'Église, et, en même temps, je le vois tellement dévot, que je me tiens avec lui sur mes gardes. Il est trop libre dans son langage pour n'être pas mouchard, et agent provocateur par-dessus le marché.
— Mossiou f mossiou! dit-il en riant quand j'eus refermé la porte en lui promettant beaucoup de coups de pied quelque part si Je l'y reprenais ; vous ne feriez pcâûX cûaA H «ù&^&»
Romain, moi, et, au contraire de la Medora, qui fait l'indiflft rente parce qu'elle est fâchée, vous faites le fâché pour cactJ< que vous êtes content. J'espère que vous en êtes sûr, à présent que j'avais raison ? Vous êtes aimé ! Je ne me trompe jamais moi! Allez, allez, Excellence, n'ayez pas peur. En écoutan' souvent par là, vous saurez comment il faut vous conduire, & je vois, à présent, que vous vous y prenez bien. Vous poussez au dépit pour faire pousser la passion. C'est bien, je suis content de vous ; mais vous, quand vous serez milord, souvenezvous du pauvre Tartaglia.
Là-dessus, il sortit plus enchanté que jamais de luimême.
La première parole que j'adressai à Medora, au moment du dîner, fut une louange exorbitante sur l'admirable arrangement de ses cheveux. J'étais, vous le voyez, dans une disposition d'esprit profondément scélérate ; mais il est certain que cette Daniella a un goût exquis et qu'elle est pour moitié dans les triomphes de beauté de sa maîtresse.
— Pauvre fille, pensais-je, elle aussi, elle a des cheveux magnifiques qui sont peut-être plus à elle que ceux de cette Anglaise, et on ne les aperçoit que quand son mouchoir blanc se dérange.
Dans la querelle que j'avais entendue, certes la piovoquée, la méconnue et l'humiliée était cette pauvre Frascatine. N'estce pas une chose contre nature pour une jeune fille d'avoir à s'effacer pour faire place à une autre, et de consacrer sa vie à orner une idole en s'oubliant soi-même ? Et, parce que cette humble prêtresse de la Medora se permettait de croire à mec hommages, la déesse courroucée l'avait menacée de la chasseï de son sanctuaire ï
— Certainement, lui dis-je, je ne vous ai jamais vue si biet arrangée.
— Vous croyez? répondit-elle du ton d'une femme au-des-
a» de ces misères. Je m'arrange toujours moi-même, et j'y mets si peu de temps !
-Ah! vraiment? Vous avez l'adresse d'une fée et le goût d'une véritable artiste.
Nous étions seuls: elle en profita pour être coquette, et même un peu lourdement, comme le sont, je crois, les Anglaises quand elles s'en mêlent.
— Ne faites donc pas semblant de me regarder, dit-elle ; je ne suis pas belle du tout dans votre opinion.
— C'est vrai, répondis-je en riant ; vous êtes laide, mais bien coiffée, et j'envie votre habileté.
— Ah 1 et pourquoi faire? Voulez- vous donc natter et crêper vos cheveux?
— Je voudrais, dans l'occasion, savoir dire à un modèle comment il faut s'arranger. Est-ce que vous me permettez de regarder de près?
— Oui, regardez bien, et vous direz à la fameuse lavandière de YAqua argentina de s'arranger comme moi. Ah çà! vous
• touchez à mes cheveux? Savez-vous qu'on ne doit pas toucher à un seul cheveu d'une Anglaise?
-— J'ai ce droit-là, ne vous semble-t-il pas?
— Vous? et pourquoi donc, s'il vous plaît?
— Parce que, auprès de vous, je suis absolument calme et indifférent. Je suis le seul homme au monde capable d'une pareille imbécillité ! donc, le seul homme qui ne puisse vous inquiéter et vous offenser en aucune façon.
Il faut jrous dire que j'avais senti, au toucher, en effleurant la grosse tresse de son chignon, la différence des cheveux morts avec les vivants , et cela me donna l'aplomb d'ajouter :
— Croyez-vous qu'une femme qui n'aurait pas, comme vous, cette profusion de cheveux, pourrait imiter votre coiffure?
— Je n'en sais rien, répondit-elle brusquement en me last-
çant un regard d'aversion où je crus lire clairement ces paro* les : « Vous savez que ma grosse tresse n'est pas à moi, parfit que la Daniella vous l'a dit, ou qu'elle m'a coiffée de manière à rendre l'artifice visible. »
Elle sortit au bout d'un instant, et, quand elle revint, je vs que l'on avait retouché à la coiffure. Je me repentis de mou impertinence . ceci avait dû causer de nouvelles larmes à la pauvre Frascatine.
Je vois que je suis une pomme de discorde et que je dois cesser absolument de taquiner l'une ou l'autre. J'espère être quitte envers Brumières et m' être consciencieusement assuré l'antipathie de Medora. Les impertinences de la soubrette m'ont bien aidé à obtenir ce résultat; mais les choses ne doivent pas aller plus loin, si je ne veux pas que l'orage retombe sur la pauvre fille.
Savez-vous que je m'attache réellement à la personne la moins aimable de la maison ? Je ne parle pas de ce pauvre Butfalo, qui a réellement beaucoup d'esprit et de savoir-vivre, mais au véritable chien galeux de la famille, à lord B***, le prosaïque, le petit esprit, le vulgaire, l'ignorant, l'homme nul, sans cœur et sans intelligence? Car telle est l'opinion bien arrêtée désormais de lady Harriet sur le compte de l'homme qu'elle a aimé jusqu'à la consomption, jusqu'à Fétisie. Quand je regarde cette courte et ronde personne, si bien guérie, si fraîche dans son soleil d'automne, et si aimable quand elle oublie de déplorer la médiocrité de son mari, je ne puis m'empêcher de m'effrayer à la pensée de l'amour. Est-ce donc là une des réactions inévitables des grandes passions, et faut-il absolument, quand on a été adoré, tomber dans ce mépris que les délicatesses d'un grand savoir-vivre peuvent à peine dissimuler chez lady B***, mais qui navrent son orgueil comme un poison lent à dose continue? Ceci ne serait rien encore, et
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w» me dires que Je ne cours pas si grand risque d'inspirer de grandes passions. C'est bien mon avis; mais, si, par hasard, j'étais capable d'en ressentir une et d'obtenir, pour compagne de ma vie, une femme adorée, serais-je donc condamné, un jour oo l'autre, à éprouver les angoisses et les écœurements d'une désillusion comme celle dont lady B*** me montre le triste exemple?
H y a une chose certaine, cependant, c'est que lady B*** est dans Terreur sur le compte de son mari et sur le sien propre. Lord B*** lui est infiniment supérieur sous tous les rapporte sérieux. Sans avoir beaucoup d'instruction ni d'esprit, il en a infiniment plus qu'elle ; et, quant au caractère, il y a en loi une loyauté, une chasteté, une candeur, une philosophie , une générosité à la fois spontanées et raisonnées qui laissent bien loin derrière elles la douceur naturelle, la libéralité insouciante et la sensiblerie exaltée de sa femme. En somme, ce sont deux bonnes et honnêtes natures ; mais ici le mari a toutes ^qualités essentielles de l'homme, et l'épouse n'a que les agréments vulgaires de la femme. Lady Harriet est un type que Ton voit pai tout ; lord B*** est une précieuse originalité, et, dans le cercle obscur des vertus privées, une supériorité réelle.
Au fond, je crois voir que ces deux âmes froissées ne se haïssent point, et que, tout en maudissant le joug qui les lie, elfes ne le verraient pas se rompre sans douleur et sans effroi. Quelle est donc la cause du désenchantement de Tune et du découragement de l'autre? Peut-être une fausse appréciation du monde extérieur, trop de dédain pour ce monde, de la part du mari, trop d'estime, de la part de la femme. Mais le dédain, chez lord B***, vient d'un excès de modestie personnelle, et, chez lady Harriet, l'engouement résulte d'un fonds de vanité frivole.
"Voilà donc un ménage à jamais troublé, doras» ttûataftKftfc
profondément gâtées et stériles, parce qu'une femme manqcr de bon sens, et un homme de présomption !
Je suis arrivé vite à parler de cette plaie secrète av^ lord B***. Son seul défaut, c'est de la laisser voir trop facile ment. Il y a si longtemps qu'elle le ronge ! Peut-être aus^ n'est-il pas né avec beaucoup d'énergie. Je lui ai appris q«j'avais entendu sa conversation avec l'officier de marine, à f - Réserve, et que j'avais résolu de lui en garder le secret, mêm.« avant de prévoir que nous serions liés ensemble. Il m'en sa* un gré infini et me tient pour un homme excessivement délicat. Il ne s'aperçoit pas que ma discrétion ne sert pas à grand'chose, et que son attitude pénible, mélancolique et un peu railleuse auprès de sa femme, fait deviner à tout le monde ce que je sais avec plus de détail seulement. Je me suis permis de le lui dire, et il m'a remercié de ma franchise, en promettant de s'observer ; mais lady Harriet a, dans ses indignations rentrées ou dans ses soupirs de compassion, quelque chose de si blessant pour lui, que je doute de l'utilité de mes humbles avis. Il semble, d'ailleurs, que tous deux soient tellement habitués à ne pas s'accepter, qu'ils périraient d'ennui et ne sauraient plus que faire d'eux-mêmes, si on arrivait à les mettre d'accord.
La belle Medora devrait être un trait d'union entre eux; mais il ne paraît pas qu'elle y ait jamais songé. C'est, je le crains bien, une tête éventée, sous son air grave et pensif. Élevée à travers champs par une mère voyageuse, ensuite orpheline et promenée de famille en famille, elle a fait acte d'indépendance dès sa majorité (car elle a déjà quelque chose comme vingtcinq ans), en choisissant sa tante Harriet pour chaperon définitif. Cette préférence s'explique peut-être par des affinités de goût et d'habitudes : amour de la parure, de la paresse et de l'apparence en toutes choses. Elles nous font l'honneur d'appeler cela des goûts d'artistes. Et puis la jeune personne a fait
cause commune de plaintes et de dénigrements moqueurs avec h chère tante contre le pauvre oncle. Lord B*** en souffre et le supporte.
-Elle a doublé ma part de blâme, dit-il, en apportant son contingent de remarques défavorables sur mon compte; mais, d'autre part, elle a allégé mes ennuis en réussissant à faire rire Harriet. C'est presque toujours à mes dépens; mais, du moment qu'elle rit, elle est un peu désarmée, et si on me méprise davantage, du moins on me laisse plus tranquille.
Nous avons retiré du journal de Jean Valreg quelques chapitres que nous nous proposons de publier à part. Les impressions de voyage l'emportaient trop sur le roman de sa vie, et, dans le choix que nous avons fait, nous désirons rétablir un peu l'équilibre auquel il ne songeait nullement à s'astreindre, en nous écrivant ces réflexions.
Nous ne le suivrons donc ni dans les musées, ni dans les églises, ni dans les palais de Rome, et c'est à Frascati que nous reprendrons le fil de ses aventures.
Frascati, 31 mari.
Je crains, mon ami, d'avoir été bien spleenétique ces jours derniers. Mon dégoût de Rome s'est terminé par quelques jours de maladie. J'ai quitté Rome et j'espère être mieux ici.
118 LA DANISLLA
La principale cause de mon niai, c'est le froid que j'ai éprouvé à Tivoli. C'est bien beau, Tivoli 1 Je vous en parierai un autre jour. Je sais que vous voulez, avant tout, que je vous parle de moi. La bonne lady Harriet, me voyant trembler la fièvre, — cela m'avait pris comme un état convulsif en rentrant de cette course, — a prétendu me soigner et me veiller elle-même. Son mari a eu beaucoup de peine à lui faire comprendre que cela me gênait et me contrariait au point de me rendre beaucoup plus malade, et c'est lui qui s'est chargé de moi. Mais avec quelle délicatesse et quelle bonté 1 Cet homme est réellement excellent 1 Voyant que j'éprouvais comme les chats, le besoin de me cacher d'être malade, il s'est caché lui-même derrière mon lit et ne s'est montré que quand, battant la compagne, j'ai été hors d'état de comprendre la sollicitude dont j'étais l'objet.
Je suis resté ainsi deux fois douze heures, avec un intervalle de douze heures entre les deux accès. Un bien habile et bien digne médecin français m'a médicamenté à propos et sauvé, je crois, d'une plus grave maladie. Je dois dire que la petite Daniella m'a montré aussi beaucoup d'intérêt, et que, dans mes moments lucides, je l'ai vue autour de moi, aidant lord B*** à me dorloter. Et puis je ne l'ai plus revue, et même, lorsque je l'ai cherchée dans le palais pour lui faire mes remercîments et mes adieux au moment du départ, il m'a été impossible de l'apercevoir.
C'est qu'il faut vous dire que je me suis enfui à la sourdine. Aussitôt que j'ai été sur mes pieds, je me suis fait conseiller la campagne pour quelques jours, par le docteur Mayer. J'aurais vinilu retourner à Tivoli ; mais l'air y est mauvais, et c'est Frascati qui m'a été désigné. Lord B*** voulait m'y amener et s'occuper de mon installation ; mais je déteste tant occuper les autres de ma sotte personne, encore nerveuse et irascible comme on l'est quand on se sent affaibli, que je me
LA. DANIKLLÀ 119
suis sauve avant le jour désigné pour lo voyage. J'ai pris une petite voiture de louago, et me voilà enlin libre, c'est-à-dire seul.
Frascati est à six lieues de Rome, sur les monts îusculans, petite chaîne volcanique qui fait partie du système des montagnes du Latium. C'est encore la campagne do Rome , mais c'est la fin de l'horrible désert qui environne la capitale du monde catholique. Ici, la terre cesse d'être inculte et la fièvre s'arrête. Il faut monter pendant une demi-heure, au pas des chevaux, pour atteindre la ligne d'air pur qui circule audessus de la région empestée- de la plaine immense; mais cet air pur est moins dû à l'élévation du sol qu'à la culture de la terre et à l'écoulement des eaux ; car Tivoli, plus haut perché du- double que Frascati , n'est pas à l'abri de l'influence maudite.
Aux approches do ces petites montagnes, quand on a laissé derrière soi les longs aqueducs ruinés et trois ou quatre lieues de terrains ondulés sans caractère et sans étendue pour le regard, on traverse de nouveau une partie de la plaine dont le nivellement absolu présente enfin un aspect particulier assez grandiose. C'est un lac de pâle verdure qui s'étend sur la gauche jusqu' au pied du massif du mont Gcnnaro. Au baisser du soleil, quand l'herbe fine* et maigre de ce gigantesque pâturage est un peu échauffée par l'or du couchant et nuancée par les ombres portées des montagnes, le sentiment de la grandeur se révèle. Les petits accidents perdus dans ce cadre immense, les troupeaux et leurs chiens, seuls bergers qui, en de certaines parties du steppe, osent braver la malaria toute la journée, se dessinent et s'enlèvent en couleur avec une netteté comparable à celle des objets lointains sur la mer. Au fond de cette nappe de verdure, si unio que l'on a peine à se rendro compte de son étendue, la base des montagnes semble nager dans une brume mouvante, tandis que
120 ï.À DAN1ELLA
leurs sommets se dressent immobiles et nets dans le ciel. Mais, en résumé, voici la critique qui se présente à mon esprit sur l'effet bien souvent manque de la plaine de Rome. Je dis manqué par la nature sur l'œil des coloristes, et peutêtre aussi sur l'âme des poëtes. C'est un défaut de proportion dans les choses. La plaine est trop grande pour les montagnes. C'est une étoile énorme avec un petit cadre. Il y a trop de ciel, et rien ne se compose pour arrêter la pensée. C'est solennel et ennuyeux, comme en mer un calme plat. Et puis le genre de civilisation de ce pays-ci trouve moyen de tout gâter, même le désert. Puisque désert il y a, on voudrait le voir absolu, comme la prairie indienne de Cooper, dont les défauts naturels me semblent, d'après ses descriptions et les images que j'ai vues, assez comparables à ceux d'ici : de trop petites lignes de montagnes autour de trop grands espaces planes; mais, au moins, la prairie indienne exhale le parfum de la solitude, et l'œil du peintre qui voit, quoiqu'il fasse, à travers sa pensée, peut se reposer sur une sensation d'isolement complet et d'abandon solennel.
Ici, n'espérez pas oublier les maux passés ou présents de l'état social. Cette plaine est parsemée do détails criards, d'une multitude de petites ruines antiques plus ou moins illustres ; de tours guelfes ou gibelines, très-grandes de près, mais microscopiques sur cette vaste arène ; de cahutes de paille, assez vastes pour abriter, la nuit, les troupeaux errants pendant le jour, mais si petites à distance, qu'on se demande si un homme peut y loger. Ce semis de détails toujours trop noirs ou trop blancs, Selon l'heure et l'effet, est insupportable, et fait ressembler la plaine à un camp abandonné.
Pardonnez-moi cette critique froide de lieux qu'on est forcé par l'usage de trouver admirables de lignes et ruisselants de poésie. Il faut bien que je vous explique pourquoi, sauf de rares instants où l'œil saisit un détail par hasard harmonieux
Ces troupeaux le sont toujours et partout) et une échappée entre deux buttes où, par bonheur, il n'y a pas de ruines tranl (kmte$, je m'écrie intérieurement :
— Laid, trois fois laid et stupide le steppe de Rome ! mes belles landes plantureuses de la Marche et du Bourbonnais, personne ne parle de vous! Voilà ce que c'est que de manquer de peste, de cadavres, de rapins et de larmes de poète !
Enfin, ici, à Frascati, on entre dans un autre monde, un petit monde de jardins dans les rochers, qui, grâce au ciel, ne ressemble à rien et vous fait comprendre les délices de la vie I antique. Je tâcherai de vous en donner peu à peu l'idée ; car c'est un cachet bien tranché, et voici la première fois que je me sens vraiment loin de la France et dans un pays nouveau. Pour aujourd'hui, je ne vous parlerai que de mon installation dans un domicile étrange comme le reste.
Oubliez vite ce mot que je viens de dire : les délices de la vie antique, en parlant de la villégiature romaine. La campagne qui m'environne mérite le titre de délicieuse ; mais la civilisation n'y a point de part pour le pauvre voyageur, et, si les villas princières que je vois de ma fenêtre attestent un reste de magnificence, la population ouvrière et bourgeoise qui végète à leur pied ne me paraît pas s'en ressentir le moins du monde.
La ville est pourtant jolie, non-seulement par sa situation pittoresque et son côté de ruines pendant sur le ravin, mais encore par .elle-même. Elle est bien coupée et assez bien bâtie . On y arrive par une porte fortifiée qui a du caractère ; la place, bien italienne avec sa fontaine et sa basilique, annonce une importance, une étendue et une aisance qui n'existent pas; mais c'est comme cela dans toutes ces petites villes des États de l'Église : toujours une belle entrée, des monuments, quelques grandes maisons d'aspect seigneurial, quelque villa élégante ou quelque riche monastère ayant à vous montrer quel-
ques tableaux de maîtres; et puis, pour cité, une bourgade d'assez bon air, peuplée de guenilles et recelant à l'intérieur une misère sordide ou une insigne malpropreté.
Je suis entré dans vingt maisons pour trouver un coin qù je pusse m'établir, et Dieu sait qu'élevé dans un pauvre village de paysans, je n'apportais pas là de prétentions aristocratiques. J'ai trouvé partout le contraste particulier à ce pays : un luxe de décoration inutile au milieu d'un dénûment absolu des choses les plus nécessaires à la vie. Dans ia plus pauvre demeure, des sculptures et des peintures : nulle part, à moins de prix exorbitants, un lit propre, une chaise ayant ses quatre pieds, une fenêtre ayant toutes ses vitres. J'entrais dans ces maisons sur leur mine. Bien bâties et tenues fraîches, au dehors, par un air pur, elles annonçaient l'aisance. On est tout surpris de trouver, dès l'entrée, une sorte de vestibule voûté qui sert de latrines aux passants ; un escalier noir, étroit, avec des marches de deux pieds de haut, conduisant à un bouge infâme dont l'odeur vous fait reculer. Tl est vrai que l'on a du marbre sous les pieds et des fresques telles quelles sur la tête. Le superflu est le nécessaire pour lé Romain, et réciproquement.
L'intérieur de YAlbergo Nobile de Frascati , ancien palais vendu et revendu, est une curiosité sous ce rapport. On traverse de vastes salles remplies de statues de marbre blanc, copiées sur des antiques. Dans un grand hémicycle qui sert de salon principal, il y a tout un Olympe d'une colossale bêtise. Ailleurs, ce sont des chambres représentant des paysages vus à travers des colonnes, des salles de bain fort agréables, avec des baignoires de marbre blanc sur le modèle # d es vasques antiques ; d'autres endroits plus secrets encore sont aussi en marbre blanc et décorés de sculptures. Puis sur tout ce luxe de parois, des loques de tapis rapiécés, des fauteuils dépareillés, si gras et si vermoulus, qu'on n'ose s'y asseoir ; des lits
rembourrés d'ardoises, et, pour ornements, des vases en cartonnage fané, rouge et or, contenant des bouquets de plumes de paon. Je m'imagine que le roi de Tombouctou, ou le grand chef des Têtes-Plates, se pâmerait d'aise devant un pareil goût de décoration.
Ce que j'ai enfin trouvé de plus confortable et de moins
cher, c'est la villa Piccolomini, où me voilà installé. C'est une
grande maison carrée, largement bâtie, et qui, malgré son
dénûment et son état de dégradation, mérite encore le titre de
priais. Un perron, à marches brisées et disjointes, où il faut
se baisser pour passer sous le linge qui sèche sur des cordes,
donne entrée à un vestibule fermé, qui, rempli de fleurs, ferait
une jolie serre. Au rez-de-chaussée s'étendent d'immenses
appartements voûtés, d'une élévation disproportionnée , et
percés de petites fenêtres qui ont fermé jadis. Tout cela est
disposé pour le frais en été ; mais, au temps où nous sommes,
c'est glacial. La fresque qui garnit tout, de la base au faite de
ces chambres-édifices, est d'un goût insupportable. Tantôt cela
veut imiter les arabesques de Raphaël et n'imite absolument
lien; tantôt d'atroces bonshommes nus, soi-disant divinités
mythologiques, se tordent au plafond dans des poses terribles
qui imitent grotesquement les Michel-Ange. Les portes sont
à fond d'or, rehaussées du chapeau et des cordelières du
cardinalat, emblèmes qui vous poursuivent dans toutes ces
demeures seigneuriales , puisqu'il n'est pas d'ancienne famille
qui n'ait eu quelques-uns de ses] membres pourvus des hautes
dignités de l'Église.
Tout celaest sale, crevassé, moisi, terni d'une croûte de piqûres de mouches. De lourdes consoles dorées, à dessus de riches et laides mosaïques, et menaçantes de vétusté, garnissent les coins. Les glaces, de quinze pieds de haut, sont dépolies par l'humidité, et raccommodées, dans leurs brisures, avec des guirlandes de papier bleu. Le pavé de petites briques s'égrène
sous les pieds. Les lits de fer, sans rideaux, disparaissent dans l'immensité. Le reste du mobilier est à l'avenant de cette misérable opulence. Une pauvre cheminée pour tout un appartement de cinq pièces énormes, est à peu près inutile : on ne trouve de bois à acheter à aucun prix à Frascati, bien que ses collines soient couvertes d'une magnifique végétation ; mais tout cela appartient à trois ou quatre familles qui, à bon droit, respectent leurs antiques ombrages, et n'ont rien de superflu à vendre de leur bois mort. Le pauvre monde et les étrangers qui s'imaginent , comme moi, qu'il faut aller chercher un hiver doux et un printemps chaud en Italie, se dégèlent le bout des doigts à la flamme rapide de quelques tiges de bambous pourris qui ne peuvent plus servir d'échalas aux vignes, et qu'on daigne leur vendre aussi cher que, chez nous, des bûches de Noël.
Au-dessus de ce rez-de-chaussée qui, sur l'autre face de la maison, bâlie à mi-côte, est un premier étage, s'étendent des appartements encore plus vastes, habités en été par une famille suisse, aujourd'hui propriétaire de la villa Piccolomini. Maintenant la maison serait entièrement vide sans la présence de quatre ouvriers qui viennent passer la nuit dans une cave, et celle de la Mariuccia, qui demeure dans les combles.
La Mariuccia, c'est-à-dire la Marion ou la Mariotte (j'avoue que j'ai été influencé par cette similitude de nom avec la vieille gouvernante de mon oncle le curé), la Mariuccia est la gardienne, la servante, la gouvernante, la cuisinière, le régisseur, le factotum de cette grande habitation et des terres qui en dépendent. C'est un être assez singulier et assez remarquable : petite, maigre, plate, édentée, malpropre, hérissée, elle s'attribue una trentasettesina d'années. J'ai été fort effrayé quand elle m'a offert de faire mon ménage et ma cuisine ; mais, en causant avec elle, j'ai reconnu qu'elle était excessivement intelligente, spirituelle même, et qu'elle me serait une res-
mrce dans ces heures de spleen où Ton a besoin d'échanger uelques paroles, quelques idées avec une créature humaine, ,i bizarre qu'elle soit.
Elle m'a promené et piloté minutieusement dans son palais en commençant par les plus belles chambres et en finissant par les plus humbles, et débattant les prix avec une âpreté énergique. Gomme ces prix étaient, en somme, les plus raisonnables que j'eusse encore rencontrés, je ne les discutais que pour me divertir de sa physionomie et de sa parole, étourdissantes de vivacité. Je m'attendais à être rançonné comme partout et mis au pillage comme une proie acquise aux exigences de détail d'une servante-maîtresse. J'y étais tout résigné ; mais à peine eus-je fait choix de mon gîte, que les choses changèrent subitement. La Mariuccia, soit qu'elle m'eût pris en amitié, soit qu'elle ait dans le caractère un fonds de bonté réelle, commença à me dorloter comme si elle m'eût connu toute sa vie. Elle s'inquiéta de ma pâleur et se mit en quatre pour réchauffer ma chambre, défaire ma malle et préparer mon dîner. Elle apporta chez moi le meilleur fauteuil et les meilleurs matelas de la maison, fouilla l'appartement de ses maîtres pour me trouver des livres, une lampe, un tapis propre ; bouleversa le grenier pour me choisir un paravent, et courut au jardin pour me procurer quelques poignées de bois mort. Enfin, elle fixa le prix de ma consommation et celui de son service avec une discrétion remarquable.
Cela m'a mis fort à l'aise avec elle, non que je sois d'humeur à regimber contre le système d'exploitation auquel tout voyageur doit se soumettre en Italie pour avoir la paix, mais parc* qu'on se sent vraiment soulagé, dès que l'on peut voir dans u être de son espèce, quelqu'il soit, un égal sous le niveau d la probité.
Me voilà donc dans un appartement situé au trt>isième ; troisième oui, en raison de la hauteur des étages inférie»
serait un sixième à Paris. De là, j'ai la plus admirable vue qui se puisse imaginer. Je devrais dire les deux plus admirables vues, car les deux pièces que j'occupe, faisant l'angle de la maison, j'ai, d'un côté la chaîne des montagnes depuis le Gennaro jusqu'au Socrate, la campagne de Rome et Rome tout entière, visible à l'œil nu, malgré les treize milles de plaines c^ui m'en séparent à vol d'oiseau ; de mon autre fenêtre, c'est plus beau encore : au delà de la plaine immense, je vois la mer, les rivages d'Ostie, la forêt de Laurentum, l'embouchure du Tibre, et, au-dessus de tout cela, montant comme des spectres dans le ciel, les pâles silhouettes de la Sardaigne. C'est immense, comme vous voyez, et un rayon de soleil m'a fait paraître tout cela sublime. Je peux donc être ici languissant de santé, paresseux ou enfermé par la pluie. J'ai le vivre et le couvert assurés, une bonne femme pour me montrer de temps en temps une figure comique et bienveillante, deux pièces trèsbasses, mais assez vastes, trop mal closes et trop haut perchées d'ailleurs pour n'être pas suffisamment aérées ; quelques livres propres à me renseigner sur le pays, et, n'eussé-je que quelques rares éclaircies de soleil, un des plus beaux spectacles que j'aie jamais contemplés.
En ce moment, tenez, c'est splendide. Les "montagnes sont d'un ton d'opale si fin, si doux, qu'on les croirait transparentes. Tout ce côté de l'est se baigne dans des reflets d'une exquise suavité. Le couchant, au contraire, est embrasé d'un rouge terrible. Le soleil, abaissé sur l'horizon, éclate d'autant plus ardent que des masses opaques de nuages violets s'amoncellent autour de lui. Les méandres marécageux du Tibre se dessinent en lignes étincelantes sur des masses de forêts encore plus violettes que le ciel. La mer est une nappe de feu, et, comme pour rendre le tableau plus lumineux et plus bizarre, une riche fontaine, située sur la terrasse d'une villa voisine, semble Cadre jaillir, aux premiers plans, une pluie
LA DANIKLLA 127
d'or fbndu qui se détache sur un fond de sombre verdure. Mes deux chambres sont, à mon sens, les moins laides de la maison, parce qu'elles n'ont aucune espèce d'ornement. C'est pour cela que la Mariuccia me les a cédées au moindre prix possible, estimant que je devais être bien pauvre, puisque je consentais à me passer de fresques et de bustes. C'est peutêtre aussi pour cela qu'elle m'apporte les meubles les plus propres de l'établissement, compensation qui lui paraît probablement moins sérieuse qu'à moi.
Vous voilà tranquille sur le compte de votre serviteur et ami, qui, un peu fatigué de sa journée, va se coucher avec le soleil, comme les poules.
Frascati, villa Piccolomini, 1er avril.
Les nuées violettes du couchant n'avaient pas menti : il a feit, cette nuit, une tempête comme je n'en ai jamais entendu. Malgré l'épaisseur des murs et la petitesse des fenêtres, circonstances qui me semblaient devoir assourdir le vacarme extérieur, j'ai cru que la villa Piccolomini s'envolerait à travers ces espaces sans bornes que mon œil contemplait hier au soir. J'ai dormi malgré tout; mais j'ai rêvé dix fois que j'étais en pleine mer sur un navire qui volait en éclats. Il pleut fin et serré, ce matin. Le colossal paysage que je vous décrivais n'existe plus. Plus de mont Janvier, plus de Soracte, plus de
V1SS LA DAHIELLA
Saint-Pierre, plus de Tibre, plus de mer. C'est gris comm une matinée de Paris. Je ne distingue que les maisons d Frascaii sous mes pieds; car la villa Piccolomini, placée à un extrémité de la ville, occupe le premier plan d'un système d terrasses naturelles verdoyantes qu'il me tarde d'explorer.
La Mariuccia vient de m'apporter une tasse de lait pas sable; et, en attendant que jo puisse sortir, je vais vou raconler les circonslances que j'ai omises dans mon bulletin d'hier.
D s'agit d'une course à Tivoli que je vous ai sommairement indiquée et dont les faits me paraissent si étranges aujourd'hui, que j'ai besoin de me bien tater pour m'assurer que je n'ai rêvé cela pendant ma fièvre.
J'aime bien à Être seul, ou tout au moins avec des artistes, r aller à la découverte des belles choses ; mais la famille '* avait décréié, le ï'i du mois dernier, qu'elle irait à Tivoli et que je serais de la partie. On n'invita pas Brumières, quoiqu'il eût pu y avoir place pour lui dans la calèche. J'offrais d me mettre sur le siège avec le cocher ; mais ma proposition fut
t comme éludée, et, croyant m'a percevoir d'une certaine opposition, surtout de la part de lad y B***, je n'osai pas insister, et je ro'ahstins de prévenir Brumières de la possibilité de »
La route m'ennuya beaucoup jusqu'à la solfatare, où I' rèt géologique commence. Il faisait tour à tour trop chaud, et trop froid ; lady Harriet et sa nièce ne cessaient de vouloir forcer lord B***, et moi, par contre-coup, à nous extasier sur la poésie, sur la beauté de la plaine, et, par toutes les raisons que je vous en ai données, je trouvais cette interminable solitude sans caractère, insupportable à traverser. Nous allions pourtant aussi vite que possible, lord B*** ayant Tait l'acquisition de quatre magnifiques chevaux du pays. C'est une race récieuse.Ilsnesontpaslrès-grands, mais assez doublés sans cire
lourds; ils trottent vite ; ils ont de l'ardeur et de la solidité. Leur robe est d'un beau noir, leur poil très-fin et brillant. La tête est un peu commune, le pied un peu vache, mais les formes sont belles quant au reste. Ils ont le caractère hargneux, et il ne se passe pas d'heure où l'on ne voie, à Rome ou autour de Rome, des querelles sérieuses entre hommes et bêtes. Cavaliers et cochers sont intrépides, mais généralement équitent ou conduisent avec plus de hardiesse, de violence et d'obstination que de véritable adresse et de raisonnement. Pourtant, les accidents sont rares, les chevaux ne manquent jamais par les jambes et descendent à fond de train, sur les dalles, les pentes les plus rapides des collines de la métropole.
Je remarquai, avec lord B***, qui essayait cet attelage avec attention pour la première fois, que le type de ces animaux était exactement celui du cheval de bronze doré de Marc-Aurèle dans la cour du Capitole. Il m'a dit, et je l'ai oublié, de quelle partie des États de l'Église ils proviennent. Ce n'est pas de Yagro romano, je présume, car tous les élèves que l'on voit courir dans le steppe sont rachi tiques et d'une race vulgaire, ainsi que les juments qui les produisent. Les bœufs y sont également petits et laids, bien qu'ils appartiennent à cette belle espèce d'un blanc de lait, aux cornes démesurées, que l'on voit employée aux transports sur les routes, et aux travaux des champs dans la région des montagnes. Cette espèce est fort étrange. Elle est encore très-petite relativement à nos espèces de France ; mais la finesse de ses formes et de son poil, la beauté de ses jambes et de sa face devraient en faire, pour les artistes, le type de la race bovine. On emploie pourtant le buffle de préférence dans les tableaux de l'école romaine, sans doute à cause de son étrangeté ; mais le buffle est un hideux animal.
Cette race de bœufs blancs est, m'a-t-on dit, originaire de la Yénétie ; mais le développement vraiment fantastique des
cornes me parait une dégénérescense due au sol romarin, H une preuve de faiblesse plutôt que de vigueur. On laboure ici avec tout ce qui tombe sous la main dans la prairie : bœufs, vaches, ânes ou chevaux; mais on laboure très-mal, sans s'occuper de l'écoulement des eaux, sans assainir ni unir le terrain. La terre est légère et le climat favorable ; mais k grande question pour les laboureurs est de se dépécher, et de séjourner le moins possible sur ces terrains pestilentiels. Tous sont étrangers au terroir. Journaliers nomades, ils couchent, pendant la quinzaine des travaux, dans ces ruines ou ces paillis qui servent de point de repère dans l'étendue; puis Ms disparaissent en toute hâte et vont chercher de l'ouvrage daas des lieux plus salubres, jusqu'à ce qu'ils reviennent faire la moisson de ces semences abandonnées aux influences natarelles, et totalement privées de soins jusqu'à leur maturité.
Les animaux, abandonnés avec presque autant d'incurie que les végétaux, se ressentent aussi du mauvais air. Dès que l'on s'élève au-dessus de ces régions funestes, les races grau* dissent et embellissent comme les plantes.
Les plus jolis animaux que Ton voie ici sont les chèvres. Un vaste troupeau de race cachemirienne était littéralement couché et endormi comme un seul être sur le bord du chemin, et, au milieu de ce troupeau, dormait aussi un enfant vêtu de la peau d'une de ses chèvres et couché pêle-mêle avec les petits chevreaux. Au bruit de la voiture tout s'éveilla en sursaut, tout bondit à la fois sous le coup d'une terreur indicible. Ce fût comme un nuage de soie blanche qui s'envolait en rasant le sol, les cabris se livrant à des cabrioles échevelées, les mères faisant Ûotter leurs franges éclatantes à la brise, le petit berger, propre et blanc aussi, parce qu'il n'avait d'autre vêtement que sa toison neuve, courant éperdu, tombant et se relevant pour fuir avec ses bêtes effarouchées.
On arrêta la calèche pour jouir de cette scène. Je descendis
LA DANIBLLA 131
et parvins à rassurer le petit sauvage, qui consentit à me laisser prendre un de ses chevreaux pour le montrer de près à mies Medora.
C'est ici, mon ami, que commence l'étrange aventure. La
telle Medora prit le petit animal sur ses genoux, le caressa,
lui fit manger du pain, le dorlota jusqu'à ce que lord B*** f
impatiente, lui eût rappelé que le temps s'écoulait et que nous
«'avions pas trop de la journée pour voir Tivoli à la hâte et
revenir à Rome. Puis, lorsqu'elle me rendit le chevreau, après
tvotr attaché sur moi un regard tout à fait inexplicable, elle
m rejeta dans le fond de la voiture et couvrit son visage de
W& mouchoir.
'Ce mouvement me fit croire que le cabri sentait mauvais et que miss Medora, s'en apercevant tout à coup, respirait son mouchoir parfumé.
le me hâtai de porter le chevreau au chevrier, qui ne manqua pas de me tendre la main avant que j'eusse eu le temps de porter la mienne à ma poche pour y prendre, à son intention, quelques baroques. Mais, quand je remontai en voiture, je vis Medora sanglotant, sa tante s'efforçant de la calmer, et milord sifflant entre ses dents un lila buretto quelconque, de l'air d'un homme embarrassé d'une scène ridicule. Cette sitution incompréhensible me mit fort mal à l'aise. Je me hasardai à demander si miss Medora était malade. Aussitôt le mouchoir cessa de cacher son visage, et, à travers de grosses larmes qui cou kient encore, elle me regarda d'un air étrange, en me répondant, d'un ton enjoué, qu'elle ne s'était jamais sentie si bien.
— Oui, oui, se hâta de dire lady B***. Ce n'est rien, qu'un peu de mal aux nerfs.
Et lord B*** ajouta :
— Certainement, certainement, des nerfs, et rie» do plus.
— Cela m'est égal, pensai-je.
Et, au bout de peu d'instants, je trouvai un prétexte pour monter sur le siège à côté du cocher, liberté à laquelle j'aspirais depuis longtemps, et plus vivement encore depuis cette scène mystérieuse où mon rôle était nécessairement celui d'un indifférent incommode ou d'un indiscret mal appris.
Un peu plus loin, on s'arrêta pour voir les petits lacs dei tortari i et la curieuse cristallisation sulfureuse qui les environne. Figurez-vous plusieurs millions de petits cônes volcaniques s'élevant de quelques pieds au-dessus du sol, ayant chacun sa cheminée principale et ses bouches adjacentes, plusieurs millions d'Etnas en miniature. Au premier abord, cela ressemble à une végétation étrange, pétrifiée sur pied. Et puis cela vous apparaît comme un liquide en fusion qui se serait candi tout à coup au milieu d'une ébullition violente. Autour de ce champ de cratères, et sur les bords de ces flaques d'eau sédimenteuses que l'on nomme des lacs, s'étendent des haies d'autres cristallisations incompréhensibles, que l'on dit être des plantes pétrifiées; mais je n'en suis pas sûr, et je crois voir là, comme dans les cônes voisins, les caprices du bouillonnement refroidi d'un volcan de boue et de soufre.
Je parcourais tout cela avec beaucoup de curiosité, me hâtant de casser quelques échantillons, lorsque je vis recommencer les larmes de Medora. Sa tante la gronda un peu et se dépêcha de la ramener à la voiture. Lord B*** me dit :
— Venez! nous reviendrons ici tous les deux, si cet endroit vous intéresse. En ce moment, vous voyez que ma chère nièce a un accès de folie.
— Vraiment 1 m'écriai-je consterné, cette belle personne est sujette...?
(I) Cest-a-dire des tartres, et non pas des Tartares, comme traduisait quelques voyageurs.
—Non, non, reprit en riant lord B***, elle n'est pas aliénée; elle n'est que folle à la manière de ma femme, qui prend cela au sérieux, et vous savez bien la cause de toutes ces bizarreries.
— Moi? Je ne sais rien, je vous le jure !
— Vous n'en savez rien ? dit lord B*** en m'arretant et en me regardant fixement; vous en donneriez votre parole d'honneur?
— Je vous la donne ! répondis-je avec la plus parfaite simplicité.
— Tiens ! c'est singulier, reprlt-il. Eh bien, nous reparlerons de cela plus tard, s'il y a lieu.
Et, sans me donner le temps de l'interroger, il me ramena à la voiture, et me força de lui céder ma place sur le siège, voulant, disait-il, conduire lui-même, pour essayer la bouche de ses chevaux.
Mon malaise recommença, comme vous pouvez croire. Les deux Anglaises furent d'abord muettes. Lady B*** paraissait aussi embarrassée que moi. Sa nièce pleurait toujours. Forcé par les assertions de lady Harriet à regarder ces larmes comme une crise de nerfs, je ne savais quelles idées suggérer pour y remédier. J'ouvrais et refermais les glaces, ne trouvant rien de mieux que de donner de l'air ou de préserver de la poussière. Enfin, nous commençâmes à gravir au pas une montagne couverte d'oliviers millénaires, et je conseillai de marcher un peu. On accepta avec empressement ; mais, au bout de quelques pas, lady Harriet, essoufflée et replète, remonta en voiture. Lord B*** resta sur le siège, le cocher .mit pied à terre, et miss Medora, qui s'était traînée d'un air dolent, prit sa course comme si elle eût été piquée de la tarentule, et s'élança, légère, forte et gracieuse, sur le chemin rapide et sinueux.
Une belle femme 1 dit naïvement le cocher, avec cet abandon propre aux Italiens de toutes les classes, en se tournant vers U 8
fcc'/
moi d'un air tout fraternel; j'en fais mon compliment à Vrtre Excellence.
— Vous "vous trompez, mon ami, lui dis-je. Cette befle femme est une demoiselle, et je n'ai aucun lien avec elle.
— Je sais bien 1 reprit-il tranquillement, en m'ôtant sans façon mon cigare de la bouche pour allumer le sien. Je suis au service de ces Anglais pour la saison ; mais on sait bien, dus la maison et dans Rome, que vous épousez la belle Anglaise.
Eh bien, mon cher, vous direz, s'il vous plaît, dans la maison et dans Rome, que ce que vous croyez là est un mensonge et une stupidité.
Je doublai le pas, peu curieux de constater l'effet des bavardages insensés de la Daniella ou du Tartaglia son compère, et, fort ennuyé du rôle absurde que ces valets voulaient m'attribuer, je fis un effort pour n'y plus songer en marchant.
Cette préoccupation venait mal à propos m'arracher m charme qui s'emparait de moi dans cette région vraiment admirable. La montagne était jonchée d'herbe d'un vert éclatant, et les antiques oliviers adoucissaient leurs formes fantastiques et la torsion insensée de leurs tiges, sous des robes de mousses veloutées d'une adorable fraîcheur. L'olivier est un vilain arbre tant qu'il n'est pas arrivé à cet aspect de décrépitude colossale qu'il conserve pendant plusieurs siècles sras cesser d'être productif. En Provence, il est grêle et n'offre qu'une boule de feuillage blanchâtre qui rampe sur les champs comme des flocons de brume. Ici, il atteint des proportions énormes et donne un ombrage clair qui tamise le soleil en pluie d'or sur son branchage échevelé. Son tronc crevassé finit par éclater en huit ou dix segments monstrueux, autour desquels les rejets plus jeunes s'enroulent comme des boas pris de fureur.
Cette forêt de Tivoli fait penser à la forêt enchantée du Tasse. On ne sait pas bien si ces arbres ne sont pas des
ta qui vont se mouvoir et rugir ou parler. Mais, pas plus que dans le génie tout italien du poète, il n'y a, dans cette nature, de terreurs réelles. La verdure est trop belle, et les profondeurs bleuâtres que l'on aperçoit à travers ces entrelacements infinis sont d'un ton trop doux pour que l'imagination s'y assombrisse. Comme dans les aventures de la Jèrunàm, on sent toujours la main des fées prête à changer les dragons de feu en guirlandes de fleurs, et les buissons d'épines «nymphes décevantes.
f en étais là de ma rêverie, lorsque la belle Medora, qui avait pris les devants, et que j'avais oubliée, m'apparut tout à coup à un détour de la montée, sortant d'un de ces fantastiques oliviers creux où elle s'était amusée à se cacher. Je tressaillis de surprise, et elle s'élança vers moi, aussi gaie, aussi rieuse que si elle n'eût jamais eu.de vapeurs. Elle était vraiment plus belle que je ne lui avais encore accordé de l'être. Un trop grand soin, que je ne peux m'empêcher d'attribuer à un trop grand amour de sa personne, me la gâte presque toujours. Elle est toujours trop habillée, trop bien coiffée, et d'un ton trop reposé, trop inaltérable. C'est une beauté de nacre et d'ivoire, qoi change sans cesse de robes, de bijoux et de rubans sans que sa physionomie change jamais, et c'est de bonne foi, je vous assure, que j'ai dit souvent à Brumières que cette invariable perfection m'était insupportable.
En ce moment, elle était toute différente de sa manière d'être habituelle. Les larmes avaient un peu creusé ses beaux yeux, et ses joues, animées par la course, étaient d'un ton moins pur et plus chaud que de coutume. Il y avait enfin de la vie et comme de la moiteur sur sa peau et dans son regard. Elle avait perdu son peigne en courant. J'ignore si elle avait mis sa fausse tresse dans sa poche ; mais elle avait encore une assez belle chevelure pour se passer d'artifice et pour encadrer magnifiquement sa tête. Ce n'était plus cet inflexible diadème lissé
comme du marbre noir sur un front de marbre blanc. C'éta une auréole de vrais cheveux, souples et fins , voltigeant su une chair rose frémissante.
Probablement elle vit dans mon regard que je lui faisai amende honorable, car elle vint à moi amicalement et passa soi bras sous le mien avec une familiarité bien différente de se dédains accoutumés, en me demandant à quoi je pensais e pourquoi j'avais eu l'air si surpris en la voyant sortir de soi arbre.
Je lui racontai comme quoi la forêt du Tasse s'était présentée à mon imagination, et comment son apparition, à elle avait coïncidé avec le souvenir de ces enchantements bénévoles.
— C'est-à-dire que vous m'avez comparée tout bonnemen à une sorcière ! Il ne faut pas que je m'en plaigne, puisqui décidément il faut avoir cet air-là pour vous plaire.
— Où prenez -vous cette singulière assertion sur moi compte?
— Dans votre enthousiasme pour la vivandière de YAgu< argentina. La seule créature de mon sexe qui vous ait ém depuis votre arrivée à Rome, a été qualifiée par vous d sibylle.
— Alors, vous pensez que je cherche à établir une compa raison, sur le terrain de la magie, entre vous et une pauvr septuagénaire ?
— Que dites- vous là? s'écria- t-elle en roidissant ses doigt effilés sur mon bras ; c'était une femme de soixante et di: ans?
— Tout au moins! Ne l'ai-je pas dit, en faisant la descrip tion de ses charmes ?
— - Vous ne l'avez pas dit... Pourquoi ne l'avez-vous pa dit?
Cette brusque interrogation, faite d'un ton de reproche, m<
laissa stupéfait au point de ne savoir quoi répondre. Elle m'en épargna le soin en ajoutant :
— Et la Daniella? Que dites-vous de la Daniella? N'a-t-elle pas aussi un petit air de sorcière ?
— Je ne m'en suis jamais avisé, répondis -je; et, en tout cas, je n'y tiendrais pas essentiellement pour la trouver jolie.
— Ah ! vous convenez que celle-ci vous plaît? Je le disais bien, il faut être laide pour vous plaire!
— Selon vous, la Daniella est donc laide?
— Affreuse ! répondit-elle avec une candeur de souveraine jalouse du moindre objet supportable sur les terres de son royaume.
— Allons, vous êtes trop despote, lui dis-je en riant. Vous voulez qu'à moins de trouver une beauté supérieure à la vôtre, on ne daigne pas seulement ouvrir les yeux. Alors, il faut se les crever pour jamais, et renoncer à la peinture.
— Est-ce un compliment ? demanda-t-elle avec une animation extraordinaire. Un compliment équivaut à une raillerie, par conséquent à une injure.
— Vous avez raison ; aussi n'est-ce pas un compliment, mais une vérité banale que j'aurais dû ne pas formuler, car vous devez être lasse de l'entendre.
— Vous ne m'avez pas gâtée sous ce rapport, vousl Dites donc toute votre pensée l Vous savez que je ne suis pas laide ; mais vous n'aimez pas ma figure.
— Je crois que je l'aimerais autant que je l'admire, si elle était toujours naïvement belle comme elle l'est dans ce moment-ci.
Pressé de questions à cet égard, je fus entraîné à lui dire que, selon moi, elle était ordinairement trop arrangée, trop encadrée, trop rehaussée, et qu'au lieu de ressembler à elle-même, c'est-à-dire à une femme superbe et ravissante, elle se condam-
nait à un travail perpétuel pour ressembler à n'importe femme pimpante, à n'importe quel type de fashion arist que, à n'importe cruelle poupée servant de montre à un de chiffons et de bijoux.
— Je crois que vous avez raison, répondit-elle après ment de silence attentif.
Et, arrachant tout à coup sa broche et ses bracelets c mentMeurice, véritables objets d'art que précisément tais nullement disposé à critiquer, elle les lança à travers avec une gaieté de Sardanapale.
— Voilà un étonnant coup de tête ! lui dis-je en quiU bras sans galanterie pour aller ramasser ces précieux Vous permettrez qu'en qualité d'artiste, je vous repro mépris pour de si beaux ouvrages.
Je retrouvai les bijoux, non sans peine, et, quand je rapportai :
— Gardez-les, me dit-elle avec colère : je n'ee plus.
— Et pour qui diable les garderais-je?
— Pour qui vous voudrez; pour la Daniella ! quand c ornée et parée, elle commencera à vous déplaire que moi.
— Je les lui remettrai ce soir, pour qu'elle tes dans 'votre écrin, répondis-je en mettant les bijoux d poche.
— Ah ! vous êtes cruel ! Vous n'avez pas une répoi ne soit de glace 1
Et, me quittant brusquement, elle reprit sa course ei de la voiture, me laissant là assez stupidement ébah véhémence.
Que se passait- il donc dans cette étrange cervelle d fille? Voilà le problème que je ne pouvais, que je ne pc encore résoudre. Quand la voiture la rejoignit, elle étai
LA DÀNIBLLA 199
et enjouée. Ses émotions s'apaisent vite. Elles viennent et s'en vont comme des mouches qui volent.
XIY
Prascali, l« a?rfl.
Tivoli est une ville charmante au point de vue pittoresque; mais la fièvre et la misère ou l'incurie régnent là comme à Home. La population était cependant en grande activité pour rentrer les olives, dont la récolte, tardive dans cette région fraîche, vient de s'achever. Hommes, femmes et enfants offraient, comme à Rome, une exhibition de guenilles à nulle autre pareille; à ce point que l'on ne sait plus si c'est la détresse ou le goût du haillon qui généralisent ainsi cette livrée repoussante. Aux jours* de fête, les femmes de la campagne romaine sont pourtant d'un luxe exorbitant. Chaque localité a son costume tout chamarré d'or et de pourpre, les robes et les tabliers de damas de soie, les chaînes et les boucles d'oreilles d'un grand prix. Cela n'empêche pas qu'on ne soit hideusement sale dans la semaine et qu'on ne tende la main aux passants.
Vous avez le dessin du joli petit temple de la Sibylle, perché sur le sommet d'un abîme ; mais cela ne vous donne pas la moindre idée de cet abîme , où je vous ferai descendre tout à l'heure.
Lord B*** avait envoyé Tartaglia, la veille, en éclaireur,
pour commander notre déjeuner. Nous trouvâmes la table dressée sur une terrasse escarpée, au pied du temple même et en face de l'effrayant rocher dont le sommet fut le principal couronnement des grottes de Neptune. Le couronnement s'est écroulé il y a quelques années ; YAnio a été détourné en partie pour passer sous des tunnels à quelque distance de là, et former la grande cascade. Mais ce qui est resté des eaux du fleuve pour alimenter le torrent du gouffre naturel, est encore splendide, et les monstrueux débris de la principale grotte, gisant au pied du roc, ont donné un autre genre de beauté à la scène que nous dominions. D'ailleurs, grâce aux pluies de ces derniers jours, le rocher de Neptune était arrosé d'une fine cataracte qui tombait en nappe d'argent sur sa brisure à pic.
Nous ne pouvions voir, sous l'abondante végétation qui remplit le gouffre, l'autre bras du torrent qui forme d'autres chutes plus importantes vers le fond de cet entonnoir. Nous en entendions le bruit formidable, ainsi que celui de la grande cataracte du tunnel, placée derrière d'autres masses de rochers. Toutes ces voix de l'abîme, mugissant sous des arbres dont nous respirions les cimes fleuries, avaient un charme extraordinaire.
Le déjeuner fut excellent, grâoe à la prévoyance de lord B*** et aux soins de Tartaglia, qui s'entend à la cuisine comme à toutes choses. Lord B*** fut aussi enjoué que sa nature le comporte. Il déteste le séjour des villes, celui de Rome en particulier. Il aime les lieux sauvages, les grandes scènes de la nature. Un peu excité par une pointe de vin d'Asti, boisson agréable et capiteuse dont je sentis bientôt qu'il fallait se méfier, il parla des ouvrages de Dieu avec une sorte de poésie d'autant plus remarquable chez lui, qu'elle s'appuyait sur le large fond de bon sens qui fait la base de son caractère. Sa femme était, comme de coutume, disposée à dénigrer ce rare moment d'expansion. J'eus le bonheur de
Ten empêcher en écoutant lord B*** avec intérêt, et en l'aidant à développer ses pensées lorsque sa timidité naturelle ou son découragement de lui-même tendaient à les laisser obscures et incomplètes. Il arriva ainsi à dire d'exellentes choses, très-senties et empreintes d'une certaine originalité. Medora, beaucoup plus intelligente que sa tante, en fut peu à peu frappée, et, regardant alternativement lui et moi avec quelque surprise, elle arriva à daigner causer avec ce pauvre oncle comme avec un être de quelque valeur. Cette espèce d'adhésion gagna insensiblement lady Harriet, qui cessa de sauter comme une carpe à chaque parole de son mari, et qui voulut bien, par deux ou trois fois, dire en l'écoutant : Juste, extrêmement juste !
Quand on nous eut servi le café, les femmes se levèrent pour mettre leur manteau, car le ciel s'était couvert et le froid se faisait sentir. Lord B*** les retint.
— Attendez encore un peu, leur dit-il. Prenez un verre de bordeaux et trinquez avec moi, à la française.
Cette proposition révolta sa femme; mais Medora, qui a beaucoup d'ascendant sur elle, prit un verre, et, après y avoir mouillé ses lèvres, demanda quelle santé son oncle voulait porter.
— Buvons à l'amitié, répondit-il avec une émotion concentrée. Lady Harriet, faites-moi la grâce de boire à l'amitié.
— A quelle amitié? dit-elle ; à celle que nous avons pour M. Jean Valreg, notre sauveur ? A l'amitié et à la reconnaissance 1 Je ne demande pas mieux 1
— Non, non, reprit lord B***, Valreg n'a pas besoin de témoignages particuliers, et ce que je vous propose a un sens général.
— Expliquez-vous, dit Medora. Je suis sûre que vous aile* vous expliquer très-bien.
— Je bois, dit-il en élevant son verre, èLQ&te\pN?r&taiHfik
142 LA DANIBLLA
personne de déesse, veuve de messer Cupidon, laquelle de meure au fond du carquois épuisé de flèches, comme Pandoi au fond de la boite des afflictions et des malices. C'est un indigente que les jeunes gens méprisent parce qu'elle es vieillotte et modeste; mais nous, milady...
Je vis qu'il allait gâter son exorde par quelque maladroil allusion à la beauté automnale de sa femme, et je profitai d'u de ces points d'orgue spasmodiques, moitié soupir, moiti bâillement, dont il parsème ses périodes, pour couvrir sa cou clusion sous un robuste applaudissement. Puis j'ajoutai, a>v* une profondeur d'habileté dont je fus étonné moi-même : - — Bravo! mi lord, ceci est tout à fait dans le goût d Shakspeare, que vous affectez de ne pas comprendre, et qv vous pourriez commenter aussi bien que Malone ou.. . miladfi
— Serait-il vrai ? dit lady Harriet surprise et flattée. S effet, je crois quelquefois que l'ignorance de milord est «l affectation, et qu'il a plus de goût et de sensibilité qu'il n'e veut avouer.
C'était sans doute la première parole un peu aimable qc lady Harriet disait à son mari depuis bien longtemps. I pauvre homme fit un mouvement comme pour lui prendre '. main ; mais, arrêté par une habitude de doute et de craint* ce fut ma main qu'il prit dans la sienne, et c'est à moi que '. remercîment fut adressé.
— Valreg, dit-il écoutez-moi et devinez-moi ! Voilà vingt ai que je n'ai fait un repas aussi agréable.
— C'est vrai, dit milady ; depuis ce déjeuner sur la mer i glace, à Chamounix, avec... avec qui donc? Je ne me rap pelle pas...
— Avec personne, répliqua lord B***. Nos guides s'étaiei éloignés, et vous me fîtes la grâce de boire avec moi, comn aujourd'hui... à l'amitié!
Une vive rougeur avait monté au front de lady Harriet. t
instant, elle «watt craint révocation de quelque tendre souvenir, imprudemment éveillé par elle. Il est aisé de voir qu'outre le plus léger froissement de sa pudeur britannique, rien ne lui est plus désagréable que les imperceptibles fatuités rétrospectives de son mari à son égard. Elle lui sut donc un gré infini de s'être arrêté à temps dans sa commémoration de tête-à-tête de Chamounix.
— N'est-il pas très-plaisant, me dit tout bas miss Medoca, fie le dernier jour de tendresse de mon cher oncle et de ma chère tante soit daté de ce lieu symbolique, la mer de j*x?
Gomme elle s'était appuyée, en me parlant, sur la barre de 1er qui eatoure la plate- forme du temple de la Sibylle, et que k bruit des eaux du gouffre couvrait nos voix, je pus, à deux pas de la table où lord B*** était encore assis avec sa femme, «'expliquer rapidement sans en être entendu.
— Je ne trouve rien de plaisant, dis-je à la railleuse Medora, éam la situation maussade et douloureuse de ces deux personnages, si charmants et si parfaits individuellement, si différents d'eux-mêmes quand ils sont réunis. Il me semble que rien ne serait plus facile à qui joindrait un peu d'adresse à beaucoup de cœur, de rendre leur désaccord moins pénible.
— Et je vois que vous avez entrepris cette tâche méritoire?
— Ce n'est pas à moi, qui suis auprès d'eux |un passant étranger, qu'il appartiendrait de l'entreprendre avec chance de succès. Ce devoir est naturellement indiqué à la délicatesse d'un esprit de femme...
— Et à la générosité de ses instincts? Je vous comprends, merci ! J'ai été légère dans ma conduite vis-à-vis de mes parents, je le reconnais; mais, à partir de ce jour, vous vexiez que je sais profiter d'une bonne leçon,
— Une leçon?
— Oui, oui, c'en est une, et vous voyez que je la reçois avec reconnaissance.
Elle me tendit, ou plutôt me glissa sa belle main, le long de la barre de fer sur laquelle nos coudes étaient appuyés, et, sans songer à y mettre du mystère, je la portai à mes lèvres par un retour bien naturel de gratitude. Mais, comme si cet échange amical eût été une audace furtive de sa part et de la mienne, elle retira vivement sa main, et, se retournant vers sa tante, qui ne songeait, pas plus que son oncle, à nous observer, elle prétendit, comme pour motiver auprès d'eux sa rougeur et sa précipitation, que ce rocher à pic lui donnait le vertige.
Ce mouvement, qui gâtait la spontanéité de ses intentions et qui semblait vouloir incriminer la simplicité des miennes, me déplut un peu. Je m'éloignai sans rien dire, espérant m'échapper et pouvoir aller explorer le gouffre avant mes compagnons moins alertes. Mais ce puits de verdure est fermé par une solide barrière dont un gardien spécial a la clef. Il était là, attendant notre bon plaisir ; mais il refusa de me laisser passer tout seul.
— Non, monsieur, me dit-il, cet endroit est très-dangereux, et je suis responsable de la vie des personnes que je conduis. Trois Anglais ont, il y a quelques années, disparu dans le gouffre, pour avoir voulu le visiter sans moi, et, comme je dois attendre les dames qui sont avec vous, je ne peux pas vous conduire seul. — Ohl ohl ajouta-t-il en s'adressant à Tartaglia, qui passait auprès de nous, portant deux bouteilles qu'il venait de prendre dans la voiture de mes Anglais, est-ce que milord va encore boire ces deux-là?
— Bah ! ce n'est rien, répondit Tartagîia ; du vin de France, du bordeaux I Les Anglais boivent ça comme de l'eau.
Ça m'est égal, reprit le gardien : si milord est ubbriaco. je ne le laisserai pas descendre.
Je pensai devoir empêcher lord B*** de s'exposer à une discussion de ce genre. Je l'ai toujours vu très-sobre ; mais qui sait ce qu'un rayon de bonne intelligence avec sa femme pouvait apporter de changement à ses habitudes ? Je retournai donc à la table, où le bordeaux était déjà versé, bien que les femmes fussent levées et en train de s'équiper pour la promenade. Je remarquai que mon Anglais était redevenu froid et sérieux comme à son ordinaire. Déjà quelque parole aigre avait été échangée entre sa femme et lui, et déjà Medora avait oublié ses beaux projets de conciliation, car elle riait de la triste figure de son oncle.
— Allons! disait-elle en attachant sa coiffe de makintosh, vous avez fait assez de poésie pour un jour. Le soleil s'en va, le temps marche, et nous ne sommes pas venus ici pour porter des santés à tous les dieux de l'Olympe.
— Vous savez que l'endroit est dangereux, dit lady Harriet à son mari ; si la pluie vient, il le sera encore davantage. Venez donc ou restez seul tout à fait !
— Eh bien, je reste, répondit-il avec une sorte de désespoir comique, en remplissant son verre. Allez voir couler, l'eau ; moi, je vas faire couler le vin! fa
C'était une révolte flagrante. "**"
— Adieu donc! dit lady Harriet avec indignation, en prenant le bras de sa nièce.
— Valreg ! buvez à ma santé, je le veux, s'écria milord en me retenant par le bras.
— Moi, je ne le veux pas, répondis-je. Ce bordeaux, pardessus le café, serait pour moi une médecine ; et je ne comprendrais pas, d'ailleurs, que nous pussions laisser aller sans
" nous, dans un endroit dangereux, les femmes que nous accompagnons.
— Vous avez raison ! dit-il en faisant un effort pour repousser son verre. Tartaglia, viens ici. Bois ce \\v\A Vs^\%Vs^\.^
qu'il y a dans la voiture, je te le commande.; et* à >tu n'es pas ivre-mort quand je reviendrai, tu n'auras jamais plus un baïoque de ma main.
Cette singulière fantaisie ohez un homme aussi sensé me parut suspecte. Je vis que Tartaglia suivait, comme moi, des yeux, la démarohe alanguie de milord. Il y avait trop de danser aller dans ses jambes pour qu'il n'y eût pas quelque chose à craindre du côté de la tête.
— Soyez tranquille, me dit l'intelligent et utile Tartaglia : c'est moi que je vous réponds de lui 1
Et, sans oublier de prendre possession du vin qu'il désigna comme sien en faisant à l'hôte de la Sibylle un signe rapide, il emboîta le pas derrière l'Anglais sans faire semblant de s'occuper de lui. L'hôte avait compris que Tartaglia aimait mieux lui vendre cet excellent bordeaux que de le boire, et, avec cette perspicacité supérieure dont les Italiens de cette classe sont doués à la vue d'une affaire, il donna à ses garçons des ordres en conséquence.
Rassuré sur le compte de mon pauvre ami, je le dépassai pour aller rejoindre les femmes, qui, sous la conduite du guide, descendaient déjà le sentier. Medora était, comme de coutume en avant, la tête en l'air, affectant le mépris du danger et déchirant sa robe à tous les buissons, sans daigner faire un mouvement pour s'en préserver. En toutes choses et en tous lieux, elle marche d'un air d'impératrice à gui l'univers appartient et doit céder ; et, s'il lui prenait envie de traverser l'épaisseur des murs, elle serait, je gage, étonnée que les murs ne s'ouvrissent pas d'eux-mêmes à son approche.
Ces allures de reine Mab ne me rassuraient pas plus que la démarche avinée de lord B*** ; mais je crus devoir offrir mon bras à la tante.
—Non, me dit-elle, j'irai prudemment, je connais le sentier,
et le guide ne me quittera pas; mais prenez garde à Medora, qui est fort téméraire.
Je doublai le pas et remarquai, avec un certain effroi, que j'avais pour mon compte un peu de vertige. C'était comme une folle envie de courir sus à Medora, de lui prendre le bras et de m'élancer en riant avec elle dans ces ravissantes profondeurs de verdure et de rochers. Comme le sentier était des plus .faciles, et que rien ne justifiait les appréhensions du gardien, je vis bien que mon vertige était plus moral que physique, et qu'en m' occupant à empêcher les toasts trop répétés de lord B***, j'avais perdu la conscienee de mon propre état. J'avais pourtant bien discrètement fôté le vin d'Asti et le bordeaux delà voiture, mais j'avais eu chaud et soif; peut-être avais-je été étourdi par le soleil qui nous tombait d'aplomb sur la tête, par le rugissement et le mouvement de la cascade placée verticalement devant nos yeux, par les singularités de Medora, par les expansions de lord B***. Bref, quelle qu'en fût la cause, et quelle que fût la tranquillité de ma conscience, je sentis que j'étais gris, mais gris à faire de sang-froid les plus splendides extravagances!
Fraccjtfi, l«* avril.
J'étais gris, vous dis-je, et je sentis cela en courant après miss Medora. Dans le peu d'instants qui s'écoulèrent avant que
je fusse près d'elle, j'éprouvai une surexcitation qui développa dans ma tête un degré de lucidité extraordinaire.
— Cette fille est riche et belle, me disais-je à moi-même. Elle se jette de gaieté de cœur dans un système de provocations qui pourrait la perdre si tu étais un lâche, ou l'unir à toi si tu étais un ambitieux. Tout cela n'est rien ; il n'y a ici de danger ni pour toi ni pour elle, si tu as la conscience de tes paroles et la netteté de tes idées ; mais te voilà gris, c'est-àdire fou, porté violemment à l'audace vis-à-vis de la destinée, à l'enthousiasme pour la beauté, à l'enivrement de la gaieté, de la jeunesse et de la poésie devant cette scène grandiose de ta plus chère maîtresse, la nature ! Te voilà disposé à l'expansion délirante quand il faut que tu veilles, même sur tes regards, et que tu pèses tous les mots que tu vas dire pour n'être ni sot, ni méchant, ni fourbe, ni léger l
Comment toutes ces réflexions se pressèrent en moi dans l'espace de deux ou trois minutes tout au plus, c'est ce qu'il m'est impossible de vous expliquer ; mais elles s'y formulèrent si nettement, que je sentis la nécessité d'un violent effort sur moi-même pour me dégriser. Vous avez rêvé souvent, n'est-ce pas, que vous rêviez, et vous êtes venu à bout de vous arracher à des images pénibles et de vous réveiller par le seul fait de votre volonté? Yoilà précisément ce qui se passa en moi; mais je ne saurais vous dire combien fut énergique et par conséquent douloureux ce combat contre les fumées du vin. J'en sortis vainqueur cependant, car, après m'être arrêté court à un tournant à angle vif qui me cachait Medora, je pris seulement le temps de me dire :
— Où est-elle? Je ne la vois plus. Peut-être est-elle tombée dans quelque précipice. Eh bien, pourquoi pas? Cela vaudrait beaucoup mieux pour elle,que d'être le jouet d'un engouement déplacé et passager de sa part et de la mienne.
Après m'être dit ces sages paroles, je me sentis complète-
ment rendu à mon état naturel, et seulement fatigue comme si j'eusse fait une longue course. Je rejoignis Medora, je l'abordai avec calme, et, au lieu des véhéments reproches que j'avais été tenté de lui adresser sur son imprudence, je lui dis. en souriant, que je courais après elle pour l'accompagner, par ordre de lady Harriet.
— Je n'en doute pas, répondit-elle. Certes, vous n'y seriez pas venu de vous-même.
•<- Non, en vérité, lui dis-je. Pourquoi vous aurais-je importunée de ma présence, quand ce sentier est le plus joli et le plus commode qui se puisse imaginer dans un lieu semblable? On peut courir ici comme dans sa chambre, et, pour tomber, il faudrait être d'une maladresse ridicule ou d'une présomption stupide.
Cette observation lui fit tout à coup ralentir son allure.
— Vous pensiez donc, me dit-elle avec un regard pénétrant, que je voulais vous éblouir par mon audace, que vous prenez ces précautions oratoires pour me dire...
— Pour vous dire quoi?
— Que mon effet serait manqué ! C'est fort inutile : je sais que je ne pourrais même pas avoir un moment de gaieté bien naturelle, me sentir enfant et oublier que vous êtes là à m'épiloguer, sans être accusée de poser l'Atalante ou la Diana Vernon. Vous avouerez que vous êtes un compagnon de promenade fort incommode, et qu'autant vaudrait être sous une cloche que sous votre regard éplucheur et malveillant.
— Puisque nous voilà aux injures, je vous dirai que j'aimerais bien autant que vous me trouver seul ici, pour admirer |à mon aise et sans préoccupation une des plus belles choses que j'aie jamais vues ; mais comment faire pour nous délivrer du tète-à-tète qu'on nous impose ? Voulez-vous que nous descendions jusqu'en bas sans nous dire un seul mot?
1 — Soit, dit-elle; passez devant, pout o^TK^\»s^^^aa»
ISO LA DANIELLÀ
regarde de là-haut, en venant tout doucement, voie bien que vous faites votre office de garde-fou ! Si j'ai la ridicule maladresse ou l'absurde présomption de tomber, vous m'empêcherez de rouler jusqu'en bas ; hormis ce cas invraisemblable, je vous défends de vous retourner.
— C'est fort bien ; mais, si vous roulez par le côté du précipice, si je ne vous entends pas marcher sur mes talons, il faudra que je me retourne ou que je sois inquiet, ce qui me dérangera dans ma contemplation, et m'ennuiera beaucoup, je vous en avertis.
— ' Voyons, dit-elle en riant, il y a moyen de s'arranger.
Elle détacha le long ruban de son chapeau de paille et m'en donna un bout pendant qu'elle prenait l'autre. Il fut convenu que, quand je ne la sentirais plus au bout du ruban, j'aurais le droit et le devoir de me retourner.
Cet arrangement facétieux était bien facile à prendre sur le délicieux sentier qui conduit au fond de l'entonnoir. S'il est parfois rapide et escarpé, nulle part il n'offre le moindre péril pour qui ne cherche pas le péril. C'est l'ouvrage de soldats français, sous la direction du général Miollis, et, grâce à ce travail ingénieux, l'abîme est devenu un adorable jardin anglais où l'on court avec sérénité au milieu d'épais massifs de myrtes et d'arbustes variés et vigoureux. Cette belle- végétation vous fait perdre souvent de vue l'ensemble de la scène, mais c'est pour le retrouver à chaque instant avec plus de plaisir.
Puisque vous me dites que vous avez sous les yeux tous les guides et itinéraires de l'Italie pour suivre mon humble pérégrination, je dois vous prévenir que, dans aucun, vous ne trouverez une description exacte de ces grottes, par la raison que les éboulements, les tremblements Je terre et les travaux indispensables à la sécurité de la ville, menacée de s'écrouler' aussi, ou d'être emportée par YAûio, ont soxmnt changé leur
aspect Je vais tâcher de vous en donner succîwctetrient une idée exacte ; car, en dépit des nouveaux itinéraire» qui prétendent que ces lieux ont perdu leur principal intérêt, ils sont encore une des plus ravissantes merveilles de la terre (4).
Je vous ai parlé d'un puits de verdure; c'est ce bocage, d'environ un mille de tour à son sommet, que Ton a arrangédans ^entonnoir d'un ancien cratère. L'abîme est donc tapissé de plantations vigoureuses, bien libres et bien sauvages, descendant sur des flancs de montagne presque à pic, au moyen; des zigzags d'un sentier doux aux pieds, tbut bordé d'herbes 5 et de fleurs rustiques, soutenu par les terrasses naturelles durue pittoresque, et se dégageant à chaque instant des bos^ quets qui l'ombragent pour vous laisser regarder le tôrrétrt 1 sous vos pieds, le rocher perpendiculaire à votre droite et le 1 joli temple de la Sybille au-dessus â& votre tête. C'est à la fins d'une grâce et d'une majesté, d'une âpreté et d'une fraîcheur qui résument bien les caractères de la nature italienne. D me semble qu'il n'y a ici rien d'austère et de terrible qui' ne soit tout à coup tempéré ou dissimulé par des volupté» souriantes.
Quand on a descendu environ les deux tiers du sentier, il vous conduit à l'entrée d'une grotte latérale complètement il&perçue jusque-là. Cette grotte est un couloir, une galerie naturelle que le torrent a rencontrée dans la roche, et qui semble avoir été une des bouches du cratère dont le puits de
(1) Un itinéraire sans défauts, c'est la pierre philosophale, et il faut dire aux personnes éprises de voyages que l'exactitude absolue des renseignements sur les localités intéressantes est absolument impossible Ces ouvrages se font généralement à coups de ciseaux, vu que le rédacteur ne peut aller partout lui-même. Il le ferait en vain. L'aspect des lieux change d'une année à l'autre; J'ai sous les yeux une relation qui déplore l'écroulement complet et la complète sécheresse des groties de Tivoli, que je viens de voir telles que les décrit Jean Valreg. Parmi les meilleurs guides, je recommande oeuxde'MM. Adolphe Jouanne et A.~J. Dupa y s, en Suisse et en Italie Ce sont de véritable* mauflbi 4'art et de savoir encyclopédique, sous une lotira ei&t£ta&\&«
verdure tout entier aurait été le foyer principal. On s'explique plus difficilement la cause première des gigantesques macaroni (je ne puis les appeler autrement) qui se tordent sous les voûtes et sur les parois de cette galerie souterraine. C'est exactement, en grand, les mêmes formes et les mêmes attitudes que les prétendues herbes pétriûées de la petite solfatare» de l'étang des tartres. Les gens du pays affirment que ces entrelacements et ces enroulements de pierres sont, dans les grottes de Tivoli, comme à la solfatare, des pétrifications de plantes inconnues. Je ne demanderais pas mieux ; mais, comme elles sont percées, dans toute leur étendue, d'un tube intérieur parfaitement rond et lisse, cette perforation me fait bien l'effet d'être le résultat d'un dégagement de gaz et de souffles impétueux partant de l'abîme et se faisant des tuyaux de flûte de toutes ces matières en fusion. Ce travail a pu être régulier d'abord comme le crible ignivome de la solfatare; mais une convulsion subséquente de la masse volcanique les a tordues, embrouillées et déjetées en tous sens, avant qu'elles fussent entièrement refroidies. Voilà mon explication. Prenez-la pour celle d'un rêveur et d'un ignorant ; je n'y tiens pas ; mais elle a satisfait au besoin que j'éprouve toujours de me rendre compte des bizarreries géologiques, bizarreries pures dans la solfatare à fleur de terre que j'avais vue le matin, mais mystères grandioses dans la grotte de Tivoli, comme sur le chemin de Marseille à Roquefavour.
De quelles scènes effroyables, de quelles dévorantes éjaculations, de quels craquements, de quels rugissements, de quels bouillonnements affreux cette ravissante cavité de Tivoli a dû être le théâtre! Il me semblait qu'elle devait son charme actuel à la pensée, j'allais presque dire au souvenir évoqué en moi, des ténébreuses horreurs de sa formation première. C'est là une ruine du passé autrement imposante que les débris des temples et des agueducs; mais les ruines de la nature ont ei*-
core sur celles de nos œuvres cette supériorité que le temps bâtit sur elles, comme des monuments nouveaux, les merveilles de la végétation, les frais édifices de la forme et de la couleur, les véritables temples de la vie.
Par cette caverne, un bras de l'Anio se précipite et roule, avec un bruit magnifique, sur des lames de rocher qu'il s'est chargé d'aplanir et de creuser à stfn usage, A deux cents pieds plus haut, il traverse tranquillement la ville et met en mouvement plusieurs usines ; mais, tout au beau milieu des maisons et des jardins, il rencontre cette coulée volcanique, s'y engouffre, et vient se briser au bas du grand rocher, sur les débris^ de son couronnement détaché, qui gisent là dans un désordre grandiose.
Il me fallut, en cet endroit, me retourner, comme Orphée à la porte de l'enfer, pour regarder mon Eurydice, car elle avait malicieusement lâché le ruban et s'était vivement aventurée sur une planche jetée au flanc du sentier par-dessus le vide, et appuyée sur une faible saillie du grand rocher. C'était une pure forfanterie, car cette planche ne conduisait à rien, ne tenait à rien, et présentait le plus épouvantable danger. Je vis qu'en effet ma princesse était brave et affrontait le vertige avec une surprenante tranquillité. Mais quoi ! c'est une Anglaise, et je me persuade toujours qu'il y a plus de fer et de bois que de sentiment et de volonté dans ces belles machines qui se donnent pour des femmes. Je crois bien que, si elle était tombée, elle aurait pu se casser, mais qu'on eût pu la raccommoder, et qu'elle eût été miss Medora comme devant. *
Néanmoins, mon premier mouvement fut' une grande terreur et puis un accès de colère irréfrénable. Je courus à elle, je la pris très-rudement par le bras et je l'entraînai sous la voûte de la caverne, où je la forçai de s'asseoir, pour l'empêcher de recommencer quelque inqtile expérience de son courage insensé.
verdure tout entier aurait été le foyer principal. On s'explique plus difficilement la cause première des gigantesques macaroni (je ne puis les appeler autrement) qui se tordent sous les voûtes et sur les parois de cette galerie souterraine. C'est exactement, en grand, les mêmes formes et les mêmes attitudes que les prétendues herbes pétriûées de la petite solfatare, de l'étang des tartres. Les gens du pays affirment que ces entrelacements et ces enroulements de pierres sont, dans les grottes de Tivoli, comme à la solfatare, des pétrifications de plantes inconnues. Je ne demanderais pas mieux ; mais, comme elles sont percées, dans toute leur étendue, d'un tube intérieur parfaitement rond et lisse, cette perforation me fait bien l'effet d'être le résultat d'un dégagement de gaz et de souffles impétueux partant de l'abîme et se faisant des tuyaux de flûte de toutes ces matières en fusion. Ce travail a pu être régulier d'abord comme le crible ignivome de la solfatare ; mais une convulsion subséquente de la masse volcanique les a tordues, embrouillées et déjetées en tous sens, avant qu'elles fussent entièrement refroidies. Voilà mon explication. Prenez-la pour celle d'un rêveur et d'un ignorant ; je n'y tiens pas ; mais elle a satisfait au besoin que j'éprouve toujours de me rendre compte des bizarreries géologiques, bizarreries pures dans la solfatare à fleur de terre que j'avais vue le matin, mais mystères grandioses dans la grotte de Tivoli, comme sur le chemin de Marseille à Roquefavour.
De quelles scènes effroyables, de quelles dévorantes éjaculations, de quels craquements, de quels rugissements, de quels bouillonnements affreux cette ravissante cavité de Tivoli a dû être le théâtre ! Il me semblait qu'elle devait son charme actuel à la pensée, j'allais presque dire au souvenir évoqué en moi, des ténébreuses horreurs de sa formation première. C'est là une ruine du passé autrement imposante que les débris des temples et des aqueducs ; mais les ruines de la nature ont ex»-
core sur celles de nos œuvres cette supériorité que le temps bâtit sur elles, comme des monuments nouveaux, les merveilles de la végétation, les frais édifices de la forme et de la couleur, les véritables temples de la vie.
Par cette caverne, un bras de l'Anio se précipite et roule, avec un bruit magnifique, sur des lames de rocher qu'il s'est chargé d'aplanir et de creuser à son usage, A deux cents pieds plus haut, il traverse tranquillement la ville et met en mouvement plusieurs usines ; mais, tout au beau milieu des maisons et des jardins, il rencontre cette coulée volcanique, s'y engouffre, et vient se briser au bas du grand rocher, sur les débris^ de son couronnement détaché, qui gisent là dans un désordre grandiose.
Il me fallut, en cet endroit, me retourner, comme Orphée à la porte de l'enfer, pour regarder mon Eurydice, car elle avait malicieusement lâché le ruban et s'était vivement aventurée sur une planche jetée au flanc du sentier par-dessus le vide, et appuyée sur une faible saillie du grand rocher. C'était une pure forfanterie, car cette planche ne conduisait à rien, ne tenait à rien, et présentait le plus épouvantable danger. Je vis qu'en effet ma princesse était brave et affrontait le vertige avec une surprenante tranquillité. Mais quoi ! c'est une Anglaise, et je me persuade toujours qu'il y a plus de fer et de bois que de sentiment et de volonté dans ces belles machines qui se donnent pour des femmes. Je crois bien que, si elle était tombée, elle aurait pu se casser, mais qu'on eût pu la raccommoder, et qu'elle eût été miss Medora comme devant. *.
Néanmoins, mon premier mouvement fut* une grande terreur et puis un accès de colère irréfrénable. Je courus à elle, je la pris très-rudement par le bras et je l'entraînai sous la voûte de la caverne, où je la forçai de s'asseoir, pour l'empêcher de recommencer quelque inutile expérience de son courage insensé. *
Pour que vous compreniez comment je pouvais entrer dans une caverne où coule un bras de rivière impétueuse, il faut vous représenter la large ouverture de cette caverne, dont une moitié seulement sert de lit à la course des eaux ; cette moitié est nécessairement la plus creuse ; l'autre également pavée de grands feuillets ondulés et bosselés par les soulèvements volcaniques, vous permet de monter,. en tournant/ jusque vers l'ouverture supérieure par laquelle le flot s'engage sous la voûte. Ainsi vous remontez, aisément et à couvert, la pente fortement inclinée et tourmentée d'un cours d'eau qui forme une cascade devant vous, et une autre cascade derrière vous. Gela m'expliquait la formidable basse continue que, du temple de la Sibylle, nous entendions monter de l'abîme invisible, tandis que la claire nappe argentée, qui léchait la perpendiculaire du grand rocher, dominait la sauvage harmonie par un chant plus frais et plus élevé.
L'endroit où j'avais fait asseoir, bon gré mal gré, Medora, forme une imposante et bizarre excavation, où pénètre, de l'issue supérieure invisible encore, une lueur bleue d'un effet fantastique. Les voûtes de la caverne où s'enroulent furieusement ces étranges formations minérales dont je vous ai parlé ces prétendues plantes d'un monde antérieur colossal), prennent là le dessin et l'apparence d'un ciel de pierre labouré de ces lourdes nuées moutonneuses qu'imitèrent les statuaires italiens du xvu* siècle, dans les gloires dont ils entourèrent leurs Madones ou leurs saints équestres. En sculpture, c'est fort laid et fort bête ; mais, dans ce jeu de la nature, dans ce plafond de caverne éclairé d'un jour frisant et blafard qui en dessine les groupes fuyants et insensés, c'est étrange au point d'être sublime ; et, comme si la matière, dans ses transformations successives, se plaisait à conserver les apparences de couleur et de forme de ses premières opérations, on peut trèsbien se figurer là, au lieu d'ufî fleuve d'eau qui descend, un
LA DANIBLLA
fleuverâ* lave- qui monte, et, au lieu d'une voûte de rochers, une voûte de lourdes vapeurs tordues et dispersées par les vents de l'enfer volcanique.
Je fus tellement saisi par l'aspect et le bruit de ce cercle dantesque, qu'à peine eus-je fait asseoir Medora, je l'oubliai complètement. Ma main, crispée par l'émotion qu'elle m'avait causée, tenait pourtant encore la sienne ; mais c'était une sollicitude toute machinale, et je restai pétrifié comme le ciel de 1* grotte, curieux d'abord de comprendre à> ma manière la scène étrange qui m'environnait, et puis ravi,, pénétré, trans** perte dans le rêve d'un monde: inconnu», enchaîné comme on l'est quand on n'a pas une parole pour formuler ce que l'oa éprouve, et que l'on n'a pas auprès de soi un être vraiment sympathique, avec qui l'on puisse échanger le regard qui dit tout ce que l'on peut se dire.
Je ne sais pas si mon examen extatique dura use minute on un» quart d'heure. Lorsque je retrouvai la notion de moimême, je vis que je tenais toujours la main de Medora, et qu'à force d'être comprimée dans la mienne, cette pauvre belle main, un vrai modèle de forme et de tissu, était devenu» bleuâtre. Je fus honteux de ma préoccupation, et, me retour* nant vers ma victime, je voulus lui demander pardon. Je ne sais ce que je lui dis ni ce qu'elle me répondit. Le bruit du torrent roulant devant nous, ne nous permettait pas d'entendre le son de notre propre voix ; mais je fus frappé de l'expression froide et hautaine de ces grands yeux d'un bleu sombre attachés sur les miens. Je ne pouvais exprimer mon repentir que par une pantomime, et je pliai un genou pour me faire comprendre. Elle sourit et se leva* Sa figure avait encore une expression ironique et courroucée, du moins à ce qu'il me sembla. Elle ne retira pourtant pas sa main, que je tenais toujours, mais non plus de manière à la meurtrir, et,. comme son regard se portait vers le torrent, le mien s'y reporta
aussi. On a beau se dire qu'on reviendra voir à loisir ces belles choses ; on se dit aussi qu'on sera peut-être empêché d'y revenir jamais, et qu'on ne retrouvera pas l'instant qu'on possède.
J'étais resté tombé sur mes genoux, non plus pour faire amende honorable à la beauté, mais pour regarder le dessous de l'excavation plus à mon aise. Comment vous dire ma surprise, lorsqu'au bout d'un instant, je sentis sur mon front, glacé par la vapeur du torrent, quelque chose de doux et de chaud comme un baiser? Effaré, je retournai la tête, et je vis, à l'attitude de Medora, que ce n'était pas une hallucination.
Un cri de surprise, de colère réelle et de plaisir stupide tout à fait involontaire, sortit de moi et se perdit dans le vacarme du torrent. Je me reculai précipitamment, averti par ma conscience que tout élan de joie et de reconnaissance serait un mensonge de la vanité ou de la sensualité. La victoire eut peu de mérite : cette belle créature parlait médiocrement à mes sens, et nullement à mon cœur. Je ne saurais m'éprendre d'elle que par l'imagination, et j'en suis défendu par la certitude que son imagination seule s'est follement éprise de moi.
Eh quoil pas même son imagination; je devrais dire son amour-propre, son dépit de mon indifférence, sa puérile alousie de jolie femme contre la Daniella. Je me souvins, en cet instant, que celle-ci m'avait provoqué plus singulièrement encore en me baisant la main ; mais, de sa part, c'était l'action d'une servante qui croit, à tort, devoir s'humilier devant une supériorité sociale, et cette caresse, naïvement servile, m'avait donné envie de lui rendre la pareille pour rétablir la logique des choses. Rien de semblable ne me fut suggéré par la provocation de Medora.
C'était pourtant une provocation «haste à force d'être hardie.
Je la crois même aussi froide qu'exaltée, cette Anglaise à passions de parti pris. Il n'y a place en elle,'je l'ai senti à première vue, ni pour l'amitié tendre, ni pour l'amour ardent. Elle procède par coups de tête ; elle veut, ou vaincre ma résistance pour se moquer de moi ensuite, ou se persuader à elle-même qu'elle éprouve les émotions violentes d'un amour irrésistible. Elle veut peut-être recommencer le roman d'amour de sa tante Harriet, sauf à me mépriser le lendemain comme on méprise le pauvre lord B***.
— Ah ! grand merci 1 me disais-je. Je ne serai pas si faible que lui. Je garderai ma liberté et ma fierté. Je ne deviendrai pas amoureux de cette beauté dangereuse et décevante, à qui ses millions persuaderaient bientôt qu'elle a le droit de m'avilir.
Je me disais tout cela, dégrisé de tout vin et de toute vanité, comme vous voyez ; et, malgré tout cela, j'étais tremblant de la tête aux pieds, comme on l'est à la suite d'une commotion violente ; car tout appel à l'amour remue en nous la source profonde, sinon des plus vives émotions de l'animal, du moins celle des plus hautes aspirations de l'âme.
Sottement troublé, follement éperdu, j'entraînai Medora hors de la caverne. J'avais besoin de l'air plein et du jour brillant pour me retrouver tout entier. A l'entrée de la grotte, nous vîmes lady Harriet et le guide qui faisaient une pause. Lady Harriet savait son Tivoli par cœur et ne daigna pas entrer dans la caverne, dont elle craignait la fraîcheur, ce qui ne l'empêcha pas de m'en parler avec enthousiasme, en phrases toutes faites, et en si beau style, que rien n'y manquait pour dégoûter à jamais de l'expansion admirative.
Comme tout danger était franchi, à ce que nous assura le guide, je feignis de vouloir aller au- devant de lord B***, qui n'arrivait pas, et je me mis à courir, résolu à ne plus échanger un mot ni un regard avec Medora. Je vis lord B*** beau-
158 LA DAIflBLLA
coup au-dessous de nous. 11 nous avait dépassés et devisait avec Tartaglia, trop familièrement sans doute au gré de sa femme.
Pour les atteindre, je n'avais qu'à suivre le sentier qui s'enfonce en long corridor, taillé de main d'homme dans la roche. Cette galerie, percée de jours carrés comme des fenêtres, ne gâte rien dans le tableau. Elle vous fait tourner de plain-pied une face abrupte de la montagne, et, quand, oui la voit du dehors, ses ouvertures ombragées de liane» res» semblent à une suite d'ermitages abandonnés et devenus inaccessibles. Elle est propre et sèche dans toute son- étendue ; c'est là dedans qu'on voudrait demeurer si on poavaft choisir son gîte à Tivoli. On nous a<dtt que ce travail étaèfe beaucoup plus ancien que celui du général Miollis, et- qu'il avait été fait pour les plaisirs d'un pape amoureux dea grottes de Neptune.
J'allais sortir de ce défilé lorsqu'un frôlement de robe m'a~ vertit que j'étais suivi. Je fis la sottise de me retourner., et je vis Medora, pâle et comme désespérée, qui courait liuésale*ment après moi.
— Laissez-moi, lui dis-je résolument, vous êtes follet
— Oui, je le sais, répondit-elle avec énergie ; c'est <mém6 pour vous en convaincre tout à fait que me voilà encore près de vous. Si vous trouvez là quelque chose de plaisant, vous pouvez en rire avec M. Brumières et tous ses amis de l'école de Rome...
— Vous me prenez pour un lâche ou pour un sot 1 Vous voyez donc bien que vous étiez folle de vous confier à ce point à un homme que vous ne connaissez pas.
— Si I je vous connais, s'écria-t-elle. Ce n'est pas votre méchanceté ni votre indiscrétion que je crains; c'est votre fierté puritaine. Vous savez que je vous aime, et moi, je sais qta vous m'aimez; mais vous avez peur de [mes millions, et
vous croiriez vous abaisser en faisant la cour a une femme riche. Eh bien, moi, je suis lasse d'être le but des ambitieux, et l'effroi des hommes désintéressés. Je me suis dit que, le jour où jette sentirais aimée pour moi-même par un homme délicat, je l'aimerai» aussi et le lui dirais sans détour. Vous êtes celui que j'ai résolu d'aimer et que je choisis. Il y a assez longtemps, que vous résistez à vos sentiments et que vous vous laites souffrir vous-même en me tourmentant de votre prêta»! uc antipathie. Finissons-en ; dites-moi la vérité, puisque je désire l'entendre, puisque je le veux.
J'espère, mon ami, que vous riez en vous représentant la figure ébahie de votre 1 serviteur. Je me sentis l'air si bête, que j'en fus honteux ; mais: il me fut impossible de dire autre chose que ceci :
— En vérité 1... je jure, sur l'honneur mademoiselle, que je ne me savais pas amoureux- de vous!
— Mais, à présent, vous le savez, s'écria-t^efle ; vous le* sentez; vous ne 1 vous en défendez plus? Est-ce là ce que vous voûtes dire?
— Non, non! répondis -je avec effroi; je ne dis pat cela.
— Nonrt vous dites non? Alors je vous hais et vous méprise?
Elle était si belle, avec ses yeux secs enflammés, ses lèvres pâles et cette sorte de puissance- que donne la douleur ou l'indignation, que' je- me sentis redevenir ivre. La beauté a un prestige contre lequel échouent tous les raisonnements, et, en> ce moment, celle de Medora réalisait tout ce que peut rêver, : tout ce qui peut faire battre un cœur de jeune homme t car enfin, je suis homme, je suis jeune, et j'ai un cœur comme un autre! Je la contemplais tout éperdu, et il me semblait qu'elle avait raison d'être furieuse; que je n'étais qu'un sot, un poltron, un butor, un petit esprit, un cœur glacé. Je ne pouvais
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lui répondre. J'entendais, au fond de la galerie, la voix de lady Harriet qui s'approchait.
— Continuez la promenade sans moi, je vous en supplie, lui dis-je. Je suis trop troublé, je deviens fou ; laissez-moi me remettre, me recueillir, avant de vous répondre... Tenez, on vient, nous causerons plus tard...
— Oui, oui, j'entends, dit-elle; vous ferez vos réflexions, et vous nous quitterez sans me dire seulement adieu !
—De grâce, baissez la voix, votre tante... cet homme qui l'accompagne...
— Que m'importe l s'écria-t-elle, comme décidée à tenter un effort suprême pour vaincre ma résistance. Ma tante sait que je vous aime ; je suis libre d'aimer, je suis libre de me perdre, je suis libre de mourir!...
En disant ces derniers mots, elle pâlit. Ses yeux se voilèrent ; il me sembla qu'elle allait tomber évanouie ; je la retins dans mes bras. Sa belle tête se pencha sur mon épaule, sa chevelure de soie inonda, enveloppa mon visage. Le sang gronda dans ma tète et reflua vers mon cœur ; je ne sais ce que je lui dis ; je ne sais si ma bouche rencontra ses lèvres : ce fut un délire rapide comme l'éclair. Lady Harriet, arrivant à l'angle du chemin couvert, n'avait plus qu'un pas à faire pour nous surprendre. Saisi de honte et de terreur, je pris la fuite, seul, cette fois, et j'aurais été me cacher je ne sais au fond de quel antre, si je n'eusse rencontré, au bas du sentier, lord B***, qui, redevenu le plus sage de nous deux, m'arrêta au passage.
LA D A. M ELLA. tt(
Frascati, 1er avril*
—(Test moi, me dit lord B***, de cet air mystérieux et profond que donne l'ivresse, c'est moi qui veux vous faire les honneurs de la grotte des Sirènes.
Je me laissai conduire, et, pendant quelques instants, me sentant de nouveau très-gris, je vis toutes choses d'un œil très-vague. Cependant je fus remis et calmé plus vite que je ne l'espérais.
Nous gagnâmes le fond resserré de l'entonnoir, qui en est la partie la plus délicieuse. Il est semé de blocs de rochers et de massifs d'arbres, et traversé par le bras de l'Anio, qui, arrivé à l'extrémité de ce petit cirque naturel, se précipite, s'engouffre et disparait entièrement dans une dernière grotte tellement belle, qu'on la prendrait pour un ouvrage d'art. Le sentier n'a eu pourtant qu'à côtoyer son rebord pour faire pont sur le torrent. Là, en sûreté derrière un parapet de roches à peine dégrossies, qui ne gâte pas la délicieuse sauvagerie du lieu, on plonge de l'œil dans la profondeur d'un nouvel abime qui est comme la clef du dernier déversoir de cette onde fougueuse, car elle s'y perd avec une dernière clameur effroyable, dans des cavités dont on ne connaît pas l'issue.
— C'est ici, me dit lord B***, que deux Anglais se sont fait avaler par cette bouche béante. On prétend op!\\s» vstà. ta&-
ito LA DANIELLA
cencius sur cette corniche étroite, mais parfaitement praticable, que vous voyez là-dessous, et que le pied leur a glissé. Moi, je trouve qu'il faut être bien maladroit pour ne pas s'y promener les deux mains dans ses poches, et vous remarquerez que la chute de l'eau est si nette et si absolue dans son puits naturel, qu'elle n'envoie pas une goutte de pluie sur ses margelles de rocher.
— Alors, vous croyez qu'ils se sont précipités volontairement.
— Et naturellement 1 dit-il en fixant sur le gouffre son œil mélancolique, terni par un reste d'ivresse.
— L'aventure n'est pas authentique, dis-jeà TartagHa; car le guide m'a parlé de trois Anglais, et voilà milortf qui parle de deux.
— Il n'y en a peut-être eu qu'un seul, répondit Tartaglia avec son insouciance habituelle sur le chapitre de là vérité 1 ; c'est un suicide qui aura fait des petits.
Ce trait d'esprit produisit sur lord B*** un effet qui m'eû* fait frémir si j'eusse été- seulement à trois pas de lui, car il enfourcha le parapet avec l'aisance d'un bon cavalier, et parut un instant disposé à descendre sur la corniche ; maie j'avais été à temps de passer mon bras sous le sien, et je le tenais encore mieux . que je n'avais tenu Medora quelques instants auparavant. Cette corniche me paraît aussi, à moi, très-praticable; mais, au milieu de la foudre de la cataracte qui la rase, jq n'y voudrais pas voir marcher un Anglais sortant de table.
— Qu'est-ce que vous avez? me dit-il tranquillement en restant à cheval sur le parapet. Vous croyez que je veux aller faire une promenade dans les entrailles de la terre? Nonl la vie est si courte, qu'elle ne vaut pas la peine qu'on l'abrège. Donnez-moi du feu pour rallumer mon cigare l quant à l'immanûité du suicide, en ma qualité d'Anglais de race pure, je
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proteste. Quand on se sent décidément et irrévocablement à eharge aux autres...
Il s'interrompit pour rappeler son chien jaune, qui était sauté sur le parapet et qui aboyait à la cascade.
— A bas, Buffalol s'écria-t-il d'un ton de sollicitude. Descendez! ne faites pas de ces imprudences-là 1
fit, en voulant repousser l'animal, il tourna ses deux jambes <k côté- dû gouffre, avec une mollesse et une insouciance de mouvement. qui me forcèrent à le prendrede nouveau à bras le corps*.
— Bah ! reprit-il, vous croyez que je suis gris? Pas plus que vous- mon cher! Je vous disais donc que, quand on n'est agréable ni utile à personne, aimer et préserver sa vie est une lâcheté; mats, tant qu'on a un ami, ne fut-ce qu'un chien, on ne doit pas l'abandonner. Seulement... écoutez! S'il est vrai pour moi qu'on ne soit pas forcé d'exister à tout prix, le suicide n'en est pas moins une faute, parce qu'il est' toujours le résultat d'un mauvais emploi de la vie. La vie n'est une chose insupportable que parce que nous l'avons faite ainsi. Il dépend de tout homme sage et intelligent de bien conduire la sienne, et, pour cela, il faut préserver sa liberté et ne pas tomber dans les pièges d'un amour mal assorti.
le sentis le rouge me monter au front; la leçon m'arrivait si directe et si méritée, que je la crus à mon adresse. Je me trompais. Lord B*** ne songeait qu'à se juger lui-môme ; mais son attitude brisée sur le bord de t'abîme, sa figure décomposée par l'ennui, et sa tendresse de célibataire pour son chien parlaient si éloquemment, que je me jurai à moi-môme de ne jamais revoir Mfcdora.
Cependant, comme lord B*** était réellement pris de sommeil au milieu de ses réflexions mélancoliques^ et qu'il parlait de s'étendre, là< où il était, pour dormir au bruit de la cataracte, il me fut impossible de le quitter., & \s& tattttfi&t to$q&
eurent bientôt rejoints. Aussitôt que milord entendit la voix sèchement doucereuse de milady, qui lui demandait compte de son attitude négligée, il se remit sur ses pieds, et parla de poursuivre l'exploration, car nous n'avions encore vu, en fait de chutes d'eaux, que les moindres curiosités de l'endroit; mais la pluie commençait à tomber sérieusement, le ciel était envahi, le soleil éteint, et, bien que Medora insistât pour continuer, lady Harriet, qui se croit souffreteuse et délicate, voulut retourner à Rome. J'appuyai vivement cette idée. On amena les ânes, qui attendaient au fond du cratère, et les femmes remontèrent sans fatigue jusqu'au temple de la Sybille, où, en peu d'instants, la voiture fut prête à les ramener.
C'est alors seulement que je manifestai l'intention de rester à Tivoli jusqu'au lendemain soir.
— Je comprends, dit lady Harriet, que vous désiriez voir tout ce que nous n'avons pu voir aujourd'hui ; mais ne vaudraitil pas mieux revenir par un beau temps que de vous mouiller ce soir, et peut-être encore demain, pour voir un paysage sans soleil ?
J'insistai. Lord B*** voulut alors rester avec moi, ce que j'aurais accepté s'il eût été convenable et prudent de laisser les femmes traverser sans lui la campagne de Rome. En dernier ressort, lady Harriet prononça, malgré mes refus et ma résistance, qu'elle me renverrait la voiture le lendemain ; et je fus obligé, pour conquérir ma liberté , de prononcer à mon tour que je resterais peut-être plusieurs jours à Tivoli pour dessiner.
Pendant ce débat, Medora demeura muette et les yeux attachés sur moi avec une expression d'anxiété d'abord, puis de reproche et de dédain qui me fut fort pénible à supporter. Enfin, la voiture partit, et je me sentis allégé du poids d'une montagne.
Voilà, mon ami, un récit bien long, et peut-être trop circonstancié de l'aventure qui me pousse à la solitude de Frascati. Je vous demande pardon de me laisser aller à vous tout dire ; mais il me semble que, si je vous cachais quelque chose, il vaudrait mieux ne rien vous dire du tout.
Quand je me retrouvai seul à Tivoli, au lieu d'aller voir les autres cascades, je redescendis vers celles que je connaissais déjà. Le gardien, ancien soldat au service de la France, voulut bien avoir confiance en ma parole de ne pas attenter à mes jours (car, décidément, cet abime est regardé comme tentateur), et j'eus la liberté d'aller rêver seul, à l'abri de la pluie, dans les cavernes.
Je ne rentrai pas sans remords dans celle où j'avais rendu ce maudit baiser. J'en ressentais encore le frémissement dangereux ; mais, au lieu de m'y complaire, je me condamnai à un sévère examen de conscience, et je reconnus que j'avais été coupable d'imprudence. N'aurais-je pas dû, depuis les larmes bizarres que le soin d'apporter un chevreau avait fait répandre, et toutes les singularités du reste de la route, deviner, comprendre que j'étais l'objet d'un dépit tout prêt à se changer en caprice et à se faire baptiser du nom de passion? Eh bien, non ! je ne m'en étais pas douté, apparemment 1 J'avais observé, sans grand intérêt et comme malgré moi, cette étrange organisation. J'expliquais les premières larmes par quelque souvenir, peut-être un souvenir d'amour, réveillé en elle par une circonstance fortuite. J'expliquais la scène des bijoux jetés dans le bois par une colère de reine, échouant devant un sujet déterminé à ne pas être un courtisan. J'expliquais même le baiser sur le front, par une hallucination de sa part ou de la mienne. Jusque-là, jusqu'au moment où elle m'avait poursuivi pour me dire : Je vous aime, je m'étais obstiné à croire à je ne sais quelle méprise, ou, passez-moi le mot, à je ne sais quelle fumée d'hystérie nerveuse.
— Me voilà donc, pensai-je, en présence d'un amour bon ou mauvais, senti ou rêvé, mais sincère à coup sûr, et aussi résolu que le mien serait timide et involontaire ! Le mien !
En me disant cela, je me tâtais le cœur, j'y appuyais les mains et j'en comptais les battements comme le médecin interroge le pouls d'un malade, et je découvrais, tantôt avec joie, tantôt avec effroi, qu'il n'y avait pas là d'amour vrai, c'est-àdire pas de foi, pas d'enthousiasme pour cette incomparablement belle créature.
Le trouble que j'avais ressenti était donc tout simplement dans mes sens, et pouvais-je me croire engagé, pour un baiser involontaire, pour un mot que mes lèvres avaient prononcé, que mes oreilles n'avaient pas entendu, que mon esprit ne pouvait même pas ressaisir ?
—Il y aurait là, pensais-je, une question d'honneur vis-Avis de lord B*** et de sa femme, qui m'ont témoigné la confiance que l'on doit à un homme de cœur. La moindre apparence, la moindre velléité de séduction auprès de leur héritière me ferait rougir à mes propres yeux, et la moindre expression, le moindre témoignage d'amour envers elle, serait tentative de séduction, puisque je sens que je ne l'aime pas. Je n'ai pas eu cette pensée, l'ombre même de cette lâche pensée, un seul instant. Je la repousserais avec dégoût, si elle osait me venir; mais il y a eu une seconde, un éclair d'égarement des sens, et, puisque dans de telles occasions (la première, à coup air, dans mon inexpérience des grandes aventures), je ne suis pas maître de moi, il faut que je m'en préserve avec la prudenoe d'un vieillard.
Cependant j'éprouvais encore un malaise dont j'eus peine à trouver la cause au fond de mon âme. Je me sentais honteux et comme avili d'être si froid de raisonnement et si décidément vertueux en présence d'une passion aussi échevelée que
LÀ DÀttIGLLA 167
celle dont j'étais l'objet. Il me semblait que Medora, avec sa folie et son audace, mettait son vaillant pied de reine sur ma pauvre tête d'esclave craintif, et que mes scrupules me faisaient un rôle misérable au prix du sien. Je me confessai obstinément et je reconnus qu'il n'y avait, dans le sentiment de von humiliation, rien de plus que la suggestion d'un sot amour-propre. Que venait donc faire l'anvour-propre entre elle rt moi? Pourquoi cet ennemi du juste et du vrai se glisse-t-il dans les cœurs à leur insu, et quel est ee besoin égoïste et wlgairetle jouer le premier rôle dans une<partie qui ne devrait ITOir que le ciel pour témoin et pour juge?
J'aime à croire que, quand je ressentirai te véritable amour, je n'aurai pas à lutter contre cette vanité funeste, que je me aentirai «empiétement généreux et désarmé devant l'objet de aon adoration, complètement naïf vis-à-vis de moi-même. Hais cette simplicité de cœur et cette loyauté d'intentions , i»àe&tfai6~je pas également à la femme dont je repousse les Jftcaûceffff
■~ Ya éoncpour l'injuste méprisée cette amante superbe- ! n'écriai^-je.
Et, débarrassé de toute hésitation, comme de tout mécontentement iris-~à-«ris de moi-même, je mfenveloppai de mon caban et j'allai voir les autres gambades fantastiques de l'Anio, leJoag du montiCatillo.
L'Anio, ou Teverone, ou Aniefte, car il a tous ces noms, «vive ici des vallées élevées qui servent de bases aux groupes éa sont Janvier, il y rencontre ia brusque coupure d'une gorge qui, par un détour, doit l'emmener, triste et souillé de toutes les eaux corrompues du steppe de Rome , jusqu'au Tibre. Avant d'entrer dans l'affreux désert, il s'élance fier, bruyant et limpide, comme pour faire ses adieux à la vie, à l'air pur, aux splendeurs des hautes régions ; mais cet emportement de puissance mettait en danger la montagne où est
Tivoli. Par un très-beau travail, on a divisé son cours en plusieurs bras, et, laissant aux usines, aux ruines et aux touristes de Tivoli le courant mystérieux des grottes de Neptune et les ravissantes cascatelles et cascatellines qui s'épanchent plus loin en ruisseaux d'argent sur le flanc de la montagne, on a contraint la plus forte masse des eaux à suivre paisiblement deux magnifiques tunnels situés à peu de distance de l'entonnoir naturel dont je vous ai parlé. C'est de ces tunnels jumeaux que le fle;Y! se laisse tomber dans son lit inférieur en cataracte tonnante, et cependant avec une effroyable tranquillité. On descend ensuite dans la gorge pour voir d'en bas toutes ces chutes. La gorge est charmante ; elle n'a qu'un défaut : c'est d'être couverte et remplie d'une végétation si splendide, qu'il est presque impossible de trouver un endroit d'où l'on puisse voir l'ensemble de cette corniche si merveilleusement arrosée.
Les ruines de toutes les villas antiques dont .les noms sont célèbres ne m'attirèrent nullement. Je suis las des ruines, et, devant la nature, à moins qu'elles ne lui servent d'ornement, comme ce charmant temple de la Sibylle au-dessus du gouffre de Tivoli, ou de la villa de Mécènes, qui couronne les cascatelles, elles me deviennent honteusement indifférentes.
Je passai la nuit dans le plus affreux lit et dans la plus affreuse chambre de l'affreuse auberge de la Sybille, un vrai coupe -gorge d'opéra-comique. Pourtant, je ne fus point assassiné, et les gens de la maison, malgré leur mauvaise mine, me parurent d'excellentes gens.
Le lendemain, malgré la pluie. et un commencement de fièvre, je recommençai mes excursions ; mais rien de ce que je vis ne valait pour moi la grotte des Sirènes, et c'est là que je retournai contempler, pendant deux heures, le torrent engouffré dans son puits sans issue. Ce devait être là, certaine-
ment, l'antre favori de la fameuse sibylle tiburtine, lorsque ces abîmes n'étaient accessibles que par des voies mystérieuses, et que les pâles mortels n'en approchaient qu'en tremblant, effrayés du déchaînement des cataractes autant que des oracles du destin.
Aujourd'hui, c'est un lieu de délices. Ces tapis de violettes et ces buissons de myrtes par lesquels on descend mollement et sans danger jusqu'au milieu de cette grande scène ; ce torrent diminué qui ne menace plus personne et qui n'a gardé de sa fureur que ce qu'il en faut pour donner une émotion poissante sans lassitude et sans anéantissement ; cette grotte, dont les rudes anfractuosités s'embellissent de guirlandes de lierre et de chèvrefeuille, et qui, percée de larges crevasses, tous laisse voir, comme à travers un cadre, les profondeurs d'an paysage magique, tout cela exerça sur moi un magnétisme étrange, et j'ai rêvé là un bonheur que je demande pour paradis au Dieu bon. Oui, ce creux de rochers, d'eaux agitées et de plantes vigoureuses, avec du soleil et un air salubre, si c'était possible ; une grotte pour abri et une femme selon mon coeur, et je consens à être prisonnier sur parole durant l'éternité.
Ma contemplation était si douce et mon corps si fatigué, que je m'endormis comme lord B*** avait voulu s'endormir la Teille, au bruit de la cataracte. Quand je m'éveillai, Tartaglia était auprès de moi.
— Vous avez tort de dormir là à l'humidité, me dit-il. Il y I de quoi être malade.
Il avait raison : je me sentais mal partout. J'eus peine à remonter au temple. Chemin faisant, Tartaglia, qui était retourné la veille à Rome, m'apprit qu'il venait me chercher avec une voiture par Y ordre de la Medora.
— C'est fort bien, lui répondis-je; tu vas t'en retourner comme tu es venu. Je compte rester ici huit ou d\*. \mk%.
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— Vous n'y songez pas, mossiou. Vous êtes dans l'endroit le plus malsain de l'Italie, et vous 7 allez y mourir. Prenez garde d'ailleurs à ce qui va arriver. Dès que la Medora vous sauça malade, elle viendra avec sa famille, car ils font tous sa volonté, et elle est folle de vous...
— En voilà assez , répondisse avec colère. Yous me, portez sur les nerfe avec vos sottises. U faut que tout .cela finisse !
Et, prenant mon parti, je montai dans la voiture et douai au cocher Tordre de me conduire a Rome chez Brumières.
Je croyais être délivré du Tartaglia, qui, me voyant irrité et un peu en délire, avait fait mine de rester à Tivoli; mais, à mi-chemin, m'éveillant d'un nouvel assoupissement iëbsite, je vis qu'il était sur le siège avec le cocher. Je renouvelai à celui-ci l'injonction de me conduire chez Brumières. Mon intention était d'écrire, de chez lui, une lettre d'adieux, à la famille B***, de faire prendre mes effets par Tartaglia et de quitter Rome à l'instant même. Le cocher fit un signe d'assentiment respectueux, et je me rendormis, vaincu par une torpeur insurmontable.
Quand je m'éveillai, j'étais si accablé, que je ne comprie-tpas où j'étais, et qu'il fallut les empressements de l'excellent Jord B*** autour de moi pour m' éclairer s*r la trahison de Tartaglia et du cocher. J'étais au palais *** ; je montais l'escalier de ma chambre, soutenu par l'Anglais et la Daniella. Vous savez le reste ; je dois ajouter que je me suis si bien arrangé pour ne pas sortir de ma chambre jusqu'au moment du d^pwt, que je n'ai pas revu Medora. J'espère donc que son oapricc est passé ; j'espère même qu'il n'y a pas eu caprice, et, .quand j'y songe, je reconnais que j'ai servi de titre à un roman dont elle avait fait le plan avant de me connaître. Elle a vingtcinq ans, elle est froide, elle a refusé beaucoup de bons partis, à ce que l'on assure. Puis l'ennui est venu, les sans jaufc-
êhe; eBe a résolu, dit-elle, d'épouser le premier homme délicat qui l'aimerait sans le lui dire. Pourquoi s'est-elle imaginé que fêtais cet homme-là, moi qui ne l'aimais pas du tout? Ou elle a le ridicule de se croire irrésistible, ou il y a là-dessous l'intrigue impertinente de Tartaglia, qui a eu plus d'effet que je ne pensais.
Quoi qu'il en soit, me voilà loin de Rome, par un temps à ne pas mettre un chien dehors, et, dans quelques jours, quand mes forces seront revenues, s'il y a encore péril en la demeure comme disent les légistes, je me sauverai plus loin encore.
Mais ne trouvez-vous pas que ma terreur de casto Giuseppe, comme dit Tartaglia, dont je vous épargne les dernières remontrances, est d'une fatuité ridicule ?
À propos de Tartaglia, je dois vous dire que le drôle m'a soigné paternellement, et que, maître de fouiller dans mes effets à toute heure, il a pleinement justifié ce que lord B*** me disait de lui :
— C'est un vrai gredin, capable de vous arracher, par prières ou par intrigue, votre dernier écu ; mais c'est un valet fidèle, incapable de vous dérober une épingle si vous n'avez pas l'air de vous méfier de lui. En Italie, beaucoup de gens de cette «lasse sont ainsi faits : ils pillent ceux qu'ils détestent ; ils se font un plaisir de dévaliser ceux qui veulent lutter de finesse pour se garantir ; mais ils voleraient volontiers, pour enrichir ceux qui, par leur confiance absolue, obtiennent leur amitié. Ayez des serrures Fichet à vos coffres ; cachez votre bourse dans les trous de mur les plus invraisemblables. : ils déjoueront toutes vos ruses. Laissez la clef à la porte et l'argent sur la table, ce sera chose sacrée pour eux. Ce vaurien a donc du bon comme tous les vauriens... de même que tous les gens vertueux ont un coin de perversité.
C'est toujours lord B*** qui parle, et je vous fais grâce des
blasphèmes de sa misanthropie. Tant il y a que le Tartaglia me fatiguait, et qu'après av©ir bien payé, malgré lui, je dois le dire, ses bons services, je suis charmé d'être délivré de son babil, de sa protection et de ses suggestions matrimoniales.
Voici enfin un peu d'éclaircie dans le temps, et j'en vaûs profiter pour visiter les jardins Piccolomini et faire le tour A* mes domaines.
vu
8 avril, a Frascati.
Depuis deux jours, bien que le soleil ne se montre pas plu^ qu'à Londres, je me goberge de la douceur du temps. Lei soirées sont froides dans l'intérieur de Piccolomini ; ma ch minée se garderait bien de ne pas fumer ; et d'ailleurs, le boi^^^ manque; mais quelqu'un qui me choie m'a apporté un bri sero{\), et cela me permet de me réchauffer les doigts pou vous écrire. Le reste du temps, je suis dehors jusqu'à l'heure de dormir, et je m'en trouve fort bien.
Ce quelqu'un vous intrigue un peu, j'espère? Patience ! je vous raconterai. Il faut que je vous dise d'abord que je suis au beau milieu d'un paradis terrestre, moyennant quelque chose comme trois francs par jour, toutes dépenses comprises,
(I) Brasero est le mot espagnol, apparemment familier à Jean Valreç.
ne permettra de passer ici plusieurs mois sans me per de ma pauvreté. •
re ce que deviendra le climat. On m'annonce des chali me feront revenir de mes doutes sur le beau ciel de Dans l'état de faiblesse où je suis encore, le temps voilé que nous tenons m'est fort agréable ; mais il n'y ruère moyen de faire de la peinture sans soleil, et Hl î ce pays-ci soit bien beau puisqu'il l'est encore à tra~ 1 manteau de brouillards. Brumières, qui voulait que je sse pour venir ici, m'annonçait bien que je n'y trouas encore le moindre effet pittoresque ; mais je suis *e moins peintre que contemplatif, et, quand je ne peux yer d'être un interprète quelconque de la nature, je >te pas moins son amant fidèle et ravi, ez-vous que, sans sortir de mon jardin, j'ai la came verger, la solitude et le désert. Le parterre qui s'évant la maison n'annonce guère ce luxe : c'est un carré mes et de vigne, enfermé dans des haies de buis iu oout, la vue est terminée par une grande fontaine en hémicycle avec les niches et les bustes classiques, st limpide, les plantes grimpantes abondent, et, sur la s dont celte architecture est le contre-fort, de beaux inclinent leurs branches touffues. Mais là n'est pas le de cet enclos dont l'ancienne splendeur a fait place, art à l'abandon, de l'autre aux soins vulgaires de i'utineslique. Une belle allée d'arbres centenaires s'en va tant rapidement vers des terres ensemencées et plan- )liviers. Heureusement, on a laissé subsister ces arbres, 'a pu songer à niveler le terrain, de sorte que l'ancien s Piccolomini, sacrifié au prosaïsme de l'exploitation, a es chênes verts courbés en berceaux impénétrables au t à la pluie, ses aspérités de montagne et son clair ruisli court en bouillonnant sous des masses de fleurs sau-
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vages. Il y a même un coin, tout à fait inculte* qui forme ravin et qui se compose tout aussi bien qu'un grand paysage. Le ruisseau qui sort d'une belle source dans la villa voisine, nous arrive de la hauteur et forme une cascatelle charmante qui, de son amphithéâtre de rochers et de verdure, arrose une petite prairie tout à fait naturelle; traverse l'enclos et s'en va réjouir une troisième villa contiguë à celle-ci. On voit qu'ici Ton ne s'est pas disputé l'eau courante Bien au contraire, on se Test libéralement distribuée, et, comme elle abonde partout; ceux qui ont bien voulu lui permettre de rire et de sauter à travers leurs jardins ont rendu à leurs voisins un véritable service.
Les collines Tusculanes ne sont, d'ici à leur point le plus élevé ( Tusculum), qu'un immense jardin partagé entre quatre ou cinq familles princières. Et quels jardins ! celui de Piccoloraini ne compte, plus. Vendu à des bourgeois qui font argent de leur propriété, il n'a de beau que ce que l'on* n'a pu lui ôter. Mais la villa Falconieri, qui le borne à Test, et la villa AI* dobrandini, qui le borne au couchant, la villa Gonti, qui touche à cette dernière; plus haut, la Ruffinella, et t en revenant yen l'est, la Taverna et Moudragone, tout cela se tient et communique si bien, que j'en aurais pour trois heures à vous décrire ces lieux enchantés, ces futaies monstrueuses, ces fontaines,* ces bosquets et ces escarpements semés de ruines romaines et pélasgiques; ces ravins de lierre, de liseron et de vigne sauvage, où pendent des restes de temple, et où tombent des eaux cristallines. Je renonce au détail, qui viendra peut-être par le menu ; je ne peux que vous donner une notion de l'ensemble.
Le caractère générai est de deux sortes : celui de l'ancien goût italien, et celui de la nature locale qui a repris le dessus, grâce à l'indifférence ou à la décadence pécuniaire des maîtres de ces folles et magnifiques résidences» Si vous voulez une*
exact* description de ces résidences, telles qu'elles étaient encore il y a cent ans, vous la trouverez dans les spirituelles lettres du président de Brosses, l'homme qui, malgré son apparente légèreté, a le mieux vu l'Italie de son temps. Il s'est beaucoup moqué des jeux d'eaux et girandes, des statues grotesques et des concerts hydrauliques de ces> villégiatures de Frascati. Il a eu raison. Lorsqu'il voyait dépenser des sommes folles et des efforts d'imagination puérile pour créer ces choses insensées, il s'indignait de cette décadence du goût dans le pays de l'art, et il riait au nez de tous ces vilains faunes et de toutes ces grimaçantes naïades outrageusement mêlés aux débris de la statuaire antique. Il appelait cela gâter Part et la nature à grands frais d'argent et de bêtise, et je m'imagine que, dans ce temps-là, quand tous ces fétiches étaient encore frais, quand ces eaux sifflaient dans des flûtes, que les arbres étaient taillés en poire, les gazons bien tondus et les allées bien tracées, un homme de sens et de liberté, comme hn, devait à bon droit s'indigner et se moquer.
Mais, s'il revenait ici, il y trouverait un grand et heureux changement ; les Pans n'ont plus de flûte, les nymphes n'ont plus de nez. À beaucoup de dieux badins, il manque davantage eaeore, puisqu'il n'ai reste qu'une jambe -sur le socle. Le resta $U au. fond des bassins,» Les eaux, ne soufflent plus dans des loyaux d'orgue; elles bondissent encore dans des conques de marbre et le long des grandes girandes ; mais elles y chantent de leur voix naturelle. Les rocailles se sont tapissées de vertes chevelures, qui les rendent à la vérité. Les arbres ont repris leur essor puissant sous un climat énergique, et sont devenus dis colosses encore jeunes et pleins de santé. Ceux qui sont morts ont dérangé la symétrie des allées ; les parterres se sont remplis de folles herbes ; les fraises et les violettes ont tracé de6 arabesques aux contours des tapis verts ; la mousse a mis du velours sur les mosaïques criardes : tout a pris un air de
176 LA DANlELLA
révolte r un cachet d'abandon, un ton de ruine et un chant de solitude.
Et maintenant, ces grands parcs jetés aux flancs des montagnes, forment, dans leurs plis verdoyants, des vallées de Tempe, où les ruines rococo et les ruines antiques dévorées par la même végétation parasite donnent à la victoire de la nature un air de gaieté extraordinaire. Comme, en somme, les palais sont d'une coquetterie princière ou d'un goût charmant; que ces jardins, surchargés de détails puérils, avaient été dessinés avec beaucoup d'intelligence sur les ondulations gracieuses du sol, et plantés avec un grand sentiment de la beauté des sites ; enfin, comme les sources abondantes y ont été habilement dirigées pour assainir et vivifier cette région bocagère, il ne serait pas rigoureusement vrai de dire que la nature y ait été mutilée et insultée. Les brimborions fragiles y tombent en poussière; mais les longues terrasses d'où l'on dominait l'immense tableau de la plaine, des montagnes et de la mer ; les gigantesques perrons de marbre et de lave qui soutiennent les ressauts du terrain, et qui ont, certes, un grand caractère , les allées couvertes qui rendent ces vieux Édens praticables en tout temps ; enfin, tout ce qui, travail élégant, utile ou solide, a survécu au caprice de la mode, ajoute au charme de ces solitudes, et sert à conserver, comme dans des sanctuaires, les heureuses combinaisons de la nature et la monumentale beauté des ombrages. Il suffit de voir, autour des collines de Frascati, l'aride nudité des monts Tusculans, ou l'humidité malsaine des vallées, pour reconnaître que l'art est parfois bien nécessaire à l'œuvre de la création.
Mais voyez donc, mon ami, comme je défends mes villas contre les injures du président de Brosses, et peut-être contre les critiques que j'appréhende de votre part ! C'est que l'amour de la propriété s'est emparé de moi, quand je me suis vu ici seul, absolument seul de mon espèce artiste, jouissant de
toutes ces résidences désertes. D'ici à un ou deux mois, mo dit-on, il ne viendra à Frascati ni seigneurs indigènes ni forestieri, et, sous ce dernier titre, on confond les artistes, les touristes et les malades de tout genre qui cherchent l'air salubre au commencement des grandes chaleurs. En attendant, les villas ne sont habitées que par leurs gardiens, de bons vieux serviteurs qui me confient les clefs des parcs avec une bonne grâce charmante ; ce qui me permet de choisir chaque jour celui qui me plait, ou de les parcourir tous dans une grande excursion, si j'ai de bonnes jambes.
Quelle douce manière déposséder, n'est-ce pas? n'avoir rien à surveiller, rien à ordonner, rien à réparer; quitter quand bon me semblera, sans me soucier de ce que les choses deviendront en mon absence ; revenir de même, sans que personne fasse attention à moi ; jouir sans contrôle et sans contestation de plusieurs Trianons de caractères différents ; me promener en pantoufles dans tous les paysages de Watteau, sans risquer de rencontrer personne à qui je doive mes égards et ma conversation ! Vraiment, je suis trop heureux, et j'ai peur que ce ne soit un rêve. Tout cela à moi, pauvre diable qui ai vécu trois ans à Paris, triste et courbé sous la préoccupation de payer la vue des gouttières et les bottes à tremper dans la boue liquide des rues ! A moi tout cela pour trois francs par jour, sans que j'aie à me tourmenter de cette responsabilité de soimême, si rigoureuse pour la dignité de l'individu, mais si funeste à la poésie et à l'indépendance, dans les grands centres de civilisation ! Par quelles vertus ai-je mérité d'être gâté à ce point 1 Et la Mariucçia, qui plaint ma figure absorbée, mon air nonchalant, et qui regarde avec une maternelle pitié mon mince bagage, et ma bourse plus mince encore !
Celte Mariucçia est un être excellent et divertissant au possible. Elle est rieuse et bavarde comme, le ruisseau de son jardin, et, pour peu qu'on l'excite par des question^ ella
arrive à une éloquence pétulante, accompagnée d'une mimique exaltée qui la transfigure en une sorte de pythonisse rustique». Elle est un spécimen si complet et si naïf de sa classe et de sa localité, que je vois, mieux que dans un livre, à travers ses descriptions , ses préjugés et ses raisonnements-, le caractère du milieu où je me touve jeté.
Mais un autre type pius étrange encore- aux yeux d'ua homme naïf tel que moi, c'est ce quelqu'un dont il faut enfla que je vous entretienne. Aussi, je reprends mon récit où je l'ai laissé.
Hier matin, je demandai à la Mariuccia si elle avait fait blanchir mon linge.
— Certainement, dit-elle en apportant une corbeille de linge blanc, humide et frippé. La vieille femme qui m'aide à mas lessives s'en est chargée.
— C'est fort bien ; mais je ne peux pas porter ce linge sans qu'il soit repassé.
Le mot repasser m'embarrassa; car, si je sais un peu ma littérature italienne, je n'ai pas encore à mon service tout le vocabulaire de la vie pratique, et la Mariuccia n'entend pas un mot de français. J'appelai la pantomime à mon secours, et, comme si un gueux de mon espèce eût prétendu. à un grand luxe en exigeant du linge passé au fer, elle a'écriad'un air stupéfait :
— Vous voulez la stiratrice ?
— C'est celai la repasseuse 1 Est-ce une industrie inusitée à Prascati ?
— Oh! oui-da, reprit-elle avec orgueil ; il n'y a pas de pays au monde où l'on trouve; des meilleures artisanes.
— Eh bien, confie* ceci à une de vos merveilleuses ouvrières.
— Voulez-vous que ce: soit ma nièce ?
~J& ne demande. pas. mieux, répondis-je, étonne du re*-
gard daîr et pénétrant que son petit œil gris attachait sur le mien.
Elle remporta la corbeille, et, à l'heure où je rentrais pour souper, car je me suis arrangé pour rester dehors le plus lard possible, je trouvai installées autour d'un brasero, dans une grande pièce du rez-de-chaussée, où la Bfariuccia juge plus commode de -me servir mes repas, troi6 personnes qui causaient, les pieds sur la cendre chaude et les coudes sur les genoux : c'était la vieille femme en haillons qui fait la perpétuelle biancheria de Mariucoia, un gros capucin de bonne mine, et une fille mince dont un grand mouchoir de laine rouge enveloppait la tète et les épaules. Les deux femmes ne se dérangèxent pas. Le capucin seul se leva et me fit des politesses qui aboutirent à l'humble demande d'un baïoque, un sou du pays, pour les besoins de son ordre. Je lui en donnai cinq, qu'il reçut avec une profonde reconnaissance.
~ Cristo ! s'écria la vieille femme, à laquelle il montra, d'un air naïf, cette grosse pièce de cuivre dans sa main crasseuse, quelle générosité !
Et, se tournant vers moi, «lie m l -a?cabla d'une grêle d'épithètes élogieuses. Pour n'être pas enivré de ses flatteries, je loi donnai vite deux baloques qui restaient dans ma poche, et elle se confondit en révérences et en tentatives de baisements de -mains auxquelles je me hâtai de me -soustraire.
Mais, voulant savoir jusqu'où allait cette misère ou cette -passion pour la mendicité, je m'adressai à la jeune fille, dont je ne voyais pas la figure cachée %om «on châle, et qui me semblait très-proprement habillée.
— Et vous, mademoiselle, lui d»-je en m'asseyant sur l'escabeau qu'avait laissé libre le frère quêteur à côté d'elle, est-ce que vous ne me demandez rien?
Elle releva la tête, écarta «on châle rouge, et me tendit la main sajus rien aire.
— Daniella ! m'écriai-je en la reconnaissant à la pâle lueur que le brasero renvoyait à sa figure ; Daniella à Frascati ! Daniella qui tend la main...
— Pour que vous y mettiez la vôtre, répondit- elle en souriant. Vous êtes cause que j'ai perdu une bonne place ; mais je ne la regrette pas, s'il me reste votre amitié.
— Parlez plus bas, lui dis-je ; expliquez-moi...
— Oh ! je n'ai pas besoin d'en faire un secret, reprit-elle ; je n'ai rien fait de mal ; et, d'ailleurs, le frère Cyprien est mon oncle, et la Mariuccia est ma tante. C'est moi qui suis la stiratrice, et je vous rapporte votre biancheria.
— Oui, oui, dit la Mariuccia, qui venait d'entrer et qui posait mon humble dîner sur la table, nous sommes tous parents : le capucin est mon frère, la vieille femme est ma tante, à moi, et vous pouvez parler tous les deux devant nous; c'est en famille, rien ne sortira d'ici.
— C'est très-bien, pensai-je ; il n'y manque que le cousin Tartaglia pour que tout Frascati sache les particularités sérieuses ou ridicules de ma retraite à Frascati.
— Daniella, dis-je à la jeune fille, je vous prie de ne pas...
— C'est bien, c'est bien, dit la vieille femme en sortant ; causez ensemble ; nous savons toute l'histoire. Pauvre Daniella 1 ce n'est pas sa faute, c'est une bonne fille qui nous a tout dit.
— Et moi, dit le capucin en ramassant sa besace et son bâton, je vous présente mes révérences, seigneur étranger... Danieluccia, je prierai pour toi, afin que l'orgueil de cette Anglaise soit vaincu par la miséricorde divine !
Je vous laisse à penser si j'étais de bonne humeur de voir ébruiter ainsi ce qui avait pu se passer à propos de moi dans Ja famille B***. Je voulus faire expliquer la Daniella. t
— Non, pas à présent, mo répondit-elle ; vous me paraisse*
en colère. Je vas porter votre linge dans volro chambre et jo reviendrai.
3 avril.
— Qu'est-ce? qu'y a-t-il? demandai-je à la Mariuccia. Quo "Vous a-t-elle donc dit, à tous tant que vous êtes?
— Les choses comme elles se sont passées, répondit-elle ; Miette Anglaise, la grosse dame, je la connais bien 1 Elle vient presque tous les ans à Frascati ; mais je n'ai jamais pu dire son *îom...
— Eh bien?
— Eh bien, il y a deux ans, elle a pris ma nièce en amitié «t elle Ta emmenée. Elle la payait bien et la rendait très-heureuse ; et puis, quand elles ont été là-bas, en Angleterre, je crois, lady Bo..., lady Bi..., au diable son nom! a pris une nièce, la... la...
— N'importe!
— La Medorat Voilà son nom, à elle) Il parait qu'elle est belle : comment la trouvez-vous?
— Je n'en sais rien ; allez toujours.
— Eh ! vous savez bien qu'elle est belle et riche, mais méchante... Non: .a Daniella dit qu'elle est bonne, mais folle. Elle a commencé par aimer ma nièce comme si la pauvre fillo eût été sa sœur. Elle a voulu l'avoir à elle &e\x\& \wm %q&^\-
vice. Elle lui donnait des robes de soie, des bijoux, de l'argent. Ohl dans une année, la Daniella a plus gagné qu'elle ne tgj gagnera dans tout le reste de sa vie, à moins qu'elle ne veuille encore quitter le pays et suivre d'autres forestieri; mais je ne le lui conseille pas : vous autres étrangers, vous êtes tous maniaques, bizarres!
— Merci ; après?
— Après, après ! Vous savez bien que vous avez dit à m^ nièce qu'elle était plus jolie que sa maîtresse. Depuis ce mo" ment-là, la signorina n'a plus voulu la supporter ; elle l'a tour^ montée, chagrinée, offensée. La petite a répondu deux ou tro %■ paroles un peu vives, et, pendant que vous étiez encore ma- — lade, on l'a renvoyée. Allons, il n'y a pas grand mal; on lui fait un beau cadeau, et elle pourra bien se marier ici avec elle voudra. On est toujours mieux dans son pays que sur le chemins; et, si vous l'aimez, ma nièce, si elle vous plaît, et qt vous souhaitiez rester chez nous, il ne tient qu'à vous d'ôtr son mari. Vous êtes peintre, vous trouverez de l'ouvrage dai les villas. Justement, la princesse Borghèse veut faire .répare Mondragone. Vous ferez de la fresque et vous gagnerez bien de quoi élever vos enfants.
— Ainsi, répondis-je, émerveillé du plan rapide de la Marïuccia, vous avez arrangé tout cela en famille, avec la vieille femme, le capucin et... la Daniella ?
— La Daniella ne dit rien du tout; on ne sait pas si elle vous aime; mais...
— Mais vous le pensez, puisque vous me mariez avec elle'
— Eh! qui sait?
Le chi la sa de la Mariuccia est son grand et dernier argument. Elle le dit si souvent tout propos, que j'ai àéjk compris que cela signifiait en certaines occasions ; Laissez-moi faire et en certaines autres : Je n'y tiens pas.
— Celte /ois, l'accent était pTQb\èm^l\qvxa % ç\, \<& fois insiste-
pour savoir si j'étais tombé dans une de ces intrigues dont Brumières et Tartaglia m'avaient signalé les fâcheuses conséquences ; mais l'œil clair et la figure enjouée de Mariuccia ne permettaient pas le soupçon, et, dans ses réponses subséquentes, je ne vis que l'empressement d'une bienveillance irréfléchie pour sa nièce et pour moi.
— S'il en est ainsi, pensai-je, je dois avoir une franchise égale.
Et, comme la Daniella ne reparaissait pas, je prkd sa tante de monter avec moi dans ma chambre, où nous la trouvâmes occupée à brosser mes habits et à ranger mes ustensiles de toilette, comme si elle eût été à mon service.
— Que faites-vous là? lui dis-je en entrant, avec un peu de dureté.
Elle me regarda avec un mélange de décision et de douceur qui paraît être dans son caractère comme sur sa physionomie.
— Je nettoie et je range votre appartement, répondit- elle, comme je faisais à Rome, pendant que vous étiez malade.
Le souvenir des soins empressés et intelligents de cette bonne fille me fit rougir de ma brusquerie.
— Ma chère enfant, lui dis-je, asseyez-vous, et causons. Je yeux savoir comment je suis la cause de votre séparation d'avec la famille B***. "Vous avez dit, à ce sujet, ce que vous avez eru devoir dire ; il faut que je le sache, afin de redresser la vérité si vous vous êtes trompée en ce qui me concerne.
— C'est aisé à dire, répondit-elle avec assurance. Vous avez lait le projet d'épouser la Medora. Comme vous avez beaucoup d'esprit, vous avez deviné que, pour la rendre amoureuse de vous, elle qui n'a jamais pu être amoureuse de personne, il fallait faire semblant de devenir amoureux d'une autre, sous son nez, et vous avez réussi à le lui persuader. Moi.» l'aurais été sacrifiée à ce jeu-Jà, si j'avais eu affaire * àa raa».\m xas^
tre ; mais lady Harriet est généreuse, et, avec ce qu'elle m'a ' donné en me congédiant, j'aurais tort de me plaindre. N'est-ce pas là ce que j'ai dit, ma tante Mariuccia?
—Peut-être, répondit la tante ; mais j'avais compris que le signore te plaisait, et je pensais que tu lui avais plu. À présent, si les choses vont autrement, s'il doit épouser l'Anglaise et que ton dos lui ait servi d'échelle, il te devra un beau cadeau de noces, et tout est dit.
Bien que l'explication de la Daniella dût couper court à toute pensée d'alliance entre elle et moi dans l'esprit de ses parents* je ne pus supporter le plan ridiculement fourbe qu'elle m'attribuait à l'égard de sa maîtresse. Je crus devoir m'en expliquer avec elle.
— Ma chère, lui dis-je, il vous a plu d'interpréter ma conduite dans un sens que je désavoue absolument. Je n'ai pas fait semblant d'être épris de vos charmes. C'a été une plaisanterie dont j'étais loin de prévoir les conséquences et que personne, je l'espère encore, n'a prise au sérieux. Quoi qu'il en soit, j'ai eu un grand tort, puisque le résultat de ceci a été une mésintelligence momentanée entre vous et des personnes auxquelles vous deviez être attachée. Je suis assez coupable sans que vous me prêtiez un projet aussi absurde et aussi cupide que celui de vouloir me faire aimer d'une personne trop riche pour moi et que je ne connais pas assez pour l'aimer moi-même. Je vous prie donc, dans vos épanchements avec votre nombreuse famille, de ne pas me faire jouer inutilement ce vilain rôle.
— Inutilement! reprit-elle en français, français qu'il me faut vous traduire plus que si c'était de l'italien. Vous consentiriez cependant à ce que je le fisse utilement?
— Voulez-vous bien vous expliquer?
— Si ma famille se persuadait que nous nous aimons, vous et moi, il y aurait pour vous quelque inconvénient à le laisser
croire, et il vaudrait mieux donner à penser que vous ne songez qu'à la Medora.
— Et quel serait l'inconvénient dont vous parlez?
—Des coups de couteau pour vous et des coups de poing pour moi.
— De la part de qui? Je veux tout savoir.
— De la part de mon frère, un méchant homme, je vous avertis... Je ne dépends que de lui , je n'ai plus ni père ni mère.
— Alors, c'est une menace sous laquelle il vous a plu de me placer, en faisant vos confidences...
— Moi, vous menacer et vous exposer! s'écria la Daniella en levant au ciel ses yeux étincelants. Cristo! croyez- vous que j'aurais dit seulement que je vous connaissais, si Tartaglia ne fût venu ici ce matin?
— Tartaglia? Bon ! voici le bouquet ! Et qu'estr-il venu faire à Frascati?
— Il est venu savoir de vos nouvelles de la part de la Medora, mais en secret, et en se servant d'un prétexte, car il parait qu'elle est inquiète de vous et qu'elle s'en cache, parce qu'elle craint de vous avoir fâché par ses refus. Alors, comme ce pauvre garçon s'est mis en tête de faire réussir votre mariage avec elle, il a dit à la Mariuccia qu'il fallait m' empêcher de vous voir, parce que vous me feriez la cour et que vous ne m'épouseriez pas. Voilà comment, en venant ici rapporter votre linge, j'ai été forcée de répondre à des questions, et, si tout cela s'est embrouillé dans la cervelle de ma tante, ce n'est pas de ma faute ; mais le capucin est prudent, la vieille femme est bonne, la Mariuccia est excellente, et les choses en resteront là, pourvu que vous me permettiez de leur dire que vous ne pensez qu'à la Medora. Autrement...
•- Autrement ?
186 lk DANIELLA.
— Autrement, des idées viendront à mon frère, pt il vous fera un mauvais parti.
— C'est assez revenir sur ce danger-là, ma chère, lui dis-je avec impatience. Je ne suis pas habitué à me battre au couteau ; mais, de quelque façon que je m'y prenne, gare à votre frère et à tous vos parents et amis, s'ils me cherchent noise. Je suis d'un naturel très-doux ; mais je sens qu'avec des exploiteurs comme avec des bandits, je peux devenir très-méchant et vendre ma peau extrêmement cher à quelques-uns.
En parlant ainsi à Daniella, en italien, afin que la Mariuccia l'entendît, je les observais attentivement l'une et l'autre, la première surtout, que je crois assez rusée et qui pourrait bien avoir pour moi, non pas une pagsjon. de keepsake, comme miss Medora, mais un sentiment fondé $ur des vues intéressées. J*a Mariuccia, quoique fipe, me parut n'avoir que de bonnes intentions. Quand à la stiratrice, il me fut difficile de pénétrer ses sentiments, glle semblait epjej 1q§ pjiens, propres : nous restions donc tous deux sur la défensive,
Quand j'eus fini <je parler, elle garda un instant Je si) en ce, comme pouf cherc^ej* une solution à une situation qu'il lui plaisait apparemment de croire embarrassante ou périlleuse ; et, tout ^ ppup, au lieu (Je me réppndre elle s'adressa à sa tante.
— Je vous ai p aconté, lui çlit-elle, que le sigr^ore avait ftjé un ypleur et mis. deux autres en. fuite auprès <}e Casalmprfe. Je sais comme il est hardi, gt p^§ fort qu'il n'en a }'air : je l'ai Yu se baftre avec ces iuauyaiges gens. Si quelqu'un. 4oit avoir peur, ce n'est pas lui, et lftasolino fera bien de se tenip tranquille.
Puis, se retournant vers moi» elle ajouta en français :
— Mais pourquoi donc, pour éviter des quereljps, ne voulezvous point passer pour amoureux de la Medorq. ?
— Parce que cela n'est pas vrai, et que je déteste le men-
songe, répondis-je avec impatience. Il vous a plu d'inventer cela ; mais soyez sûre que, si j'établis ici quelque relation qui me mette à même de vous démentir, je n'y manquerai dans aucune occasion*
Ses yeux brillèrent d'une satisfaction si vive, que je compris qu'entre la maîtresse et la suivante, il y avait un duel de vanité féminine en règle, dont le hasard m'avait rendu l'objet litigieux.
— C'est étonnant, cela t dit-elle en se maniérant avec beaucoup de gentillesse, il faut l'avouer. Gomment est-il possible que vous ne vouliez pas d'elle qui vous aime tant?
Sur ce mot-là, je me fâchai tout rouge. Que Medora se soit follement confiée à mon honneur, cela n'est pas douteux; mais il ne sera pas dit qu'elle s'y soit confiée en vain ; et, fût-elle tout à fait indigne de ma loyauté, il me resterait encore à la disculper pour l'honneur de lady Harriet et de l'excellent lord î***. J'imposai donc silence aux malices de la soubrette avec tant de sévérité, qu'elle baissa les yeux comme pffrayée, et se retira bientôt avec une confusion feinte ou réelle.
Je regrettai qu'elle n'eût pas témoigné quelque regret qqi me permît de la congédier plus amicalement. Çlle m'a spign£ si bien, que je lui dois de la reconnaissance, et je n'ai pu encore trouver le moment de la lui exprimer, puisqu'elle avait disparu du palais *** avant mon départ de Home.
En outre, bien que j'aie 4'elle une médiocre opinion, je dois reconnaître que j'ai pour sa figure et ses manières des mpinents de sympathie réejle. Je l'entendis causer jusqu'à minuit avec la tyariuccia dans le grenier voisin <fc ma chambre Je ne voulais ni ne pouvais saisir un niot de leurs longs discours ; inai3 je vis bien à l'intonation tantôt narrative, tantôt gaie de Jeur dialogue, que Daniejla n'était pas très-inquiète de son sort. La durée de ce tranquille babillage, qui accompagnait je ne sais quel travail, me prouvait aussi qu'elle n'était pas sous lo
coup d'une surveillance bien redoutable. Enfin, j'entendis ouvrir les portes, descendre l'escalier de bois de l'étage que nous occupons, Mariuccia et moi, et grincer sur ses gonds la grille de \ enclos qui donne sur la ruelle malpropre et montueuse décorée du nom emphatique de via Piccolomini.
XK
• ■. 3 avril.
Ce matin, vers six heures, je fus éveillé par une voix douce et pleine qui, du dehors, appelait Rosa : c'est le nom de la vieille femme, tante et servante de la Mariuccia. Cette manière d'appeler résumait tout le chant de la langue italienne. Tandis que nous autres, quand nous voulons nous faire entendre au loin, nous escamotons la première syllabe et prolongeons le son sur la dernière, on fait ici tout l'opposé ; et le nom de Rosa, crié, ou plutôt chanté en octave descendante, avait une euphonie très-agréable. En me frottant les yeux pour m'éveiller tout à fait, je reconnus que c'était la voix de la stiratrice. Je me levai pour regarder à travers ma persienne : je la vis dans la rue apportant un très-joli brasero de forme ancienne et d'un poli étincelant. Au bout de quelques instants, la Mariuccia mit la tête à sa fenêtre et tira successivement deux cordes. La grille du jardin s'ouvrit, puis la porte d'entrée de la maison, pour donner passage à la Daniella.
Une demi-heure après, la Mariuccia entrait chez moi avec brasero tout allumé.
— J'espère que vous n'aurez plus froid, me dit-elle. Le brasier d'en bas est trop grand pour votre chambre ; il vous aurait donné mal à la tête, etima nièce m'a empêché hier au soir cle vous le monter ; mais elle en avait un plus petit, que voilà.
— Elle s'en prive pour moi? C'est ce que je ne veux pas. Et j'appelai la Daniella, qui chantait dans le grenier voisin.
— Vous êtes beaucoup trop bonne pour moi, lui dis-je, pour moi qui ne suis plus malade, et qui n'ai été dans votre Tie qu'un incident fâcheux et désagréable. Je vous remercie bien amicalement et bien fraternellement; mais je vous prie de garder pour vous ce meuble, encore utile dans la saison où nous sommes.
— Et qu'en ferais-je? répondit-elle : je ne rentre dans ma chambre que pour dormir.
Et, sans attendre ma réponse, elle dit à la Mariuccia que mon déjeuner était prêt, et qu'elle allait me le servir.
— Ne tardez pas à descendre, ajouta-t-elle en s'adressant à moi avec gaieté, si vous ne voulez pas que vos œufs frais soient durs, comme hier)
Et elle descendit légèrement le dédale d'escaliers rapides qui conduit aux degrés de pierre des étages inférieurs.
— Comme hier? dis-je à ia Mariuccia, qui commençait à ranger ma chambre. Votre nièce était donc ici déjà hier matin? Elle y vient donc tous les jours?
— Mais certainement. Elle n'a pas encore beaucoup d'ouvrage dans le pays. Elle a un peu perdu sa clientèle, mais elle la retrouvera vite : elle est si aimée et si bonne ouvrière 1 En attendant, elle m'aidera à mon ouvrage comme elle faisait souvent autrefois. C'est une bonne fille qui m'aime bien et qui est vive comme un papillon, douce comme un enfant, complaisante comme un ange. .Est-ce que cela veus gène, qu'elle
trotte dans la maison autour de moi ? Ça ne vous coûtera pa£ un sou de plus; c'est moi qu'elle sert, et non pas vous.
Les choses me paraissant arrangées ainsi, il ne me restail qu'à les accepter dans la mesure où elles me sembleraient acceptables. Mon déjeuner me fut servi par la jeune fille, doni la propreté, beaucoup moins suspecte que celle de sa tante, te vivacité et les délicates attentions m'eussent été très-agréablés, si je ne sais quelle méfiance ne m'eût tenu sur la défensive. Il y avait, dans ses manières avec moi, une provocation évidente, mais une provocation tendre et comme maternelle dont je ne pouvais me défendre d'être encore plus touché que flatté. Je résolus d'en avoir le cœur net, et, comme, en se baissant vers moi pour me servir du café, sa joue effleurait la mienne plus que de raison, je lui donnai de grand cœur le baiser qu'elle semblait appeler.
Je fus étonné de la voir rougir et frissonner, comme si cette liberté l'eût prise au dépourvu. Je suppose pourtant qu'elle n'est pas grisette, Italienne et jolie, et qu'elle n'a pas couru le monde deux ans en qualité de soubrette élégante, sans avoir eu bon nombre d'aventures plus sérieuses. Aussi, pour en finii avec toute comédie de sa part ou de }a mienne, je crus devoir lui poser nettement la question.
— Vous ai-je offensée? lui dis-je en l'attirant près de moi.
— Non, répondit-elle sans hésiter, et en me caressant de son plus beau regard.
' — Vous ai-je déplu?
— Non.
— Vous me permettrez d'espérer...?
— Tout, si vous m'aimez ; rien, si vous ne m'aimez pas. Cela était dit si nettement, que j'en fus tout abasourdi. — . Qu'entendez-yous par aimer ? repris-je.
— Si vous le demandez, vous ne savez donc pas ce que c'est ?
tA DANIELLA 19|
— Je n'ai jamais aimé.
■^ Pourquoi ?
— Parce que je n'ai rencontré apparemment aucune femme qui me parût digne d'un amour comme je l'entendais.
-r Vpus n'avez dpnp pas çfrer£l$ ?
— L'amour ne se trouve pas en le cherchant. On Je rencontre pautr-étre 3P jnqmenj;pù l'on ne p'y attend pas.
— Suisj-je celle qui yous paraifraif ^i^g dç J'^mour comme vous l'entendez?
— Comment le savoir ?
-r II y a quinze jours que vous me connaissez 1
— Je ne vous connais pas plus que vous ne me connaissez vous-même.
— Vous croyez donc qu'il faut se connaître depuis quinze ans pour s'aimer? Il y en a qui disent le contraire.
— Vous ne m'avez pas répondu. Qu'entende^-vous par aimer, vous?
— Être l'un à l'autre.
— Pour combien de temps?
— Pour tout le temps qu'on s'aime.
— Chacun a sa mesure de #fl#it0. Je ne. connais pas la mienne. Quelle est la vôtre?
-~ Je ne la connais pas non plus.
-*- Ah bah! vous ^e l'avez jamais, mjs.ç à l'gpfifluyfl? lui djs-je d'un air sérieux.
Et, en moi-même, je pensais : * A «J'aujr^m.a mjgnqn.jrç î »
-r Je ne l'ai pas mise à l'épreuve, dty-ellfl, paj ce que jç n'ai jamais connu l'amour partagé.
—Voyons, soyons amis; ça ne veus. engage à rien, et contezmoi ça.
— La première fois, c'était ici ; j'avais quatorze a«S, J'ai aimé... Tarlaglia.
— Merci de moi ! j'aurais çjft ifl^n douter \
— Non! C'était si béte de ma part, et il était déjà si laid ! Biais j'avais besoin d'aimer. Il était le premier qui me parlait d'amour comme à une jeune fille, et j'étais lasse d'être une enfant?
— Fort bien, au moins vous êtes franche* Et... il fut votre amant ?
— Il aurait pu l'être s'il eût su mieux me tromper; mais j'avais une amie qu'il courtisait en même temps que moi et qui m'en ht la confidence. A nous deux, après avoir bien pleuré ensemble, nous fîmes le serment de le mépriser, de nous moquer de lui ; et, à nous deux, à force de nous foire remarquer Tune à l'autre, par suite d'un reste de jalousie, sa laideur et sa sottise, nous en vînmes à nous guérir si bien de l'aimer, que nous ne pouvions le regarder, ni même parier de lui sans rire.
— Allons, quant à celui-là, je respire! Et le second?
— Le second vint beaucoup plus tard. À quelque chose malheur est bon. Le dépit et la confusion d'avoir rêvé à Tartaglia me rendirent plus méfiante et plus patiente. Beaucoup de garçons me firent la cour; aucun ne me plaisait. Je méprisais les hommes, et, comme cela me posait en fille fière et difficile, ma coquetterie et mon orgueil y trouvaient leur compte. Gela m'ennuyait bien quelquefois, d'être si hautaine; mais c'était encore heureux pour moi de persister à l'être. N'ayant rien, si je m'étais mariée toute jeune, je serais aujourd'hui dans la misère, avec des enfants, peut-être avec un mari brutal, ivrogne ou paresseux par-dessus le marché.
— Et le second amour?
— Attendez t Ce fut lord B***.
— Aïe ! moi qui le croyais vertueux !
— Il est vertueux. Il ne m'a jamais fait la cour, et il n'a jamais su qu'il eût pu me la faire.
— Encore un amour pur?
— Un amour est toujours pur quand il est sincère, et, puislue Jady Harriet ne veut pas entendre parler de son mari, >ien qu'elle en soit jalouse pour le qu'en dira-t-on, j'aurais pu ttre honnêtement sa rivale en secret et sans troubler le nénage; mais cela ne fut pas, parce que... un jour, à Paris, e vis milord ivre. Gela ne lui arrive pas souvent : c'est quand l a un surcroît de chagrin. J'eus à le soigner pour que sa emme ne s'aperçût de rien. Je le trouvai si laid dans le vin, i vieux avec sa figure pâle et son front sans perruque , si Irôle enfin dans son malheur, qu'il ne me fut plus possible de e prendre au sérieux. C'est un homme excellent que j'aimerai «ujours, le seul que je regrette dans la famille; mais, si on me 'offrait pour père ou pour mari, je le choisirais pour père.
— Allons! et de deux avec qui vous avez eu la bonne chance de vous désillusionner à temps; mais le troisième?
— Le troisième? C'est vous.
Cette parole aimable méritait encore un baiser.
— Attendez ! dit-elle après me l'avoir laissé prendre. Puisque vous êtes un homme sincère, je dois tout vous dire. Je vous ai aimé à la folie, mais cela a beaucoup diminué , et, à présent, je pourrais m'en guérir comme je me suis guérie de6 autres.
— Dites-moi ce qu'il faudrait faire pour cela, afin que je ne le fesse pas.
— H faudrait essayer de me tromper, et, comme vous n'en viendriez pas à bout..., je 'me dégoûterais de vous tout de suite.
— Qu'appelez- vous donc tromper?
— Aimer la Medora et vouloir me faire croire le contraire.
— Sur l'honneur, je ne l'aime pas ! A présent, m'aimezvous?
— Oui, dit-elle avec résolution, mais en Réchappant de
mes bras. Cependant, écoutez ce que fje veux vous di encore.
— Je le sais, lui dis-je avec humeur; vous vpulez que tous épouse ?
— Non 1 je ne veux pas me marier sans avoir éprouvé constance de mon amant et la mienne pendant plusieu années ; et, comme à cet égard vous ne me promettez riei comme je ne veux rien vous promettre non ptys, je ne son; pas avec vous au mariage.
— Alors, qui vous fait hésiter?
— C'est que; vous ne, m'avez pas encore dit que vpi m'aimez.
— D'après votre définition de l'amour, qui est d'être V\ à l'autre, nous np pouvons pas encore nous aimer l'un l'autr
— Oh 1 attendez, signor mio t s'écria-t-elle en m'enveloppa de son regard limpide, comme d'un flot de volupté, mais < me retirant ses mains que j'avais prises par-dessus la ta&] Vous êtes subtil, et je ne suis pas sotte. Au point où nous < sommes, s'aimer, c'est avoir envie de s'aimer. Il faut que désir soit grand de part et d'autre. Celui d'une femme n'e jamais douteux, puisqu'elle y risque son honneur. Celui d'j homme peut bien n'être qu'un petit marnent de çapriçp, puj qu'il n'y risque rien.
— H parait pourtant que j'y risque ma vie, si ce que voj m'avez dit de votre frère et de vos autres parents est vrai?
-r- Cesfr malheureusement très-vrai, iflon frère, presqi toujours ivre ou absent, ne me surveille pas; mais, qu'uj méchante langue lui monte la tète, il peut vous assassiner,
— Eh bien, tant mieux, Dsmjella 1 Je £ui$ charmé 4'^Vpif ( risque à courir pour vous prouver...
-rr Que vous n'êtes pas poltron? Ça ne prouve pas auti chose ! Il me faut une certitude de votre amour en échange c mon honneur.
— £h î ma chère, m'écriai-je impatienté, yoilà d$ux fois que vous prononcez ce gros mot ; ne le dites pas une troisième, car tpuf serait fini entre nous.
Elle me regarda avec surprise; puis, haussant les épaules:
— Je comprends, dit-elle, vous n'y croyez pas? Et pourquoi n'y croyez-vous pas ?
— Ne vpus fâchez pas 1 Si je savais ce que vous entendez par là, peut-être y croirais-jp.
— Il n'y a pas deux manières de l'entendre. Une fille qui tinie hprs de la pensée du mariage est déchue. Tous les hommes, sp croient le drpit de lui demander d'être à eux, et si elle leur résiste, ils la décrient et l'insultent.
— Vous me parlez, ma chère, comme si vous n'aviez jamais appartenu à aucun homme. S'il en était ainsi, je vous donne jna parole d'hoimeur que je ne chercherais point à être le prflffiier.
— Et pourquoi ppla?
— - Parce que je suis trop jeune e\ trop pauvre pour devenir votre soutien, dans le cas où notre amour prendrait de la durfej; et parce que, s'il n'en devait point avoir, je me reprocherais de nuire à une personne qui m'a donné des soins et témoigné de l'amitié.
r- C'est tien, dit-elle après avoir réfléchi.
Et, quand çlle réfléchit ainsi, sa figure, hardie et sensuelle, prend un$ singulière expression d'énergie.
Puis elle se leva et &$ mty en devoir d'enjpver le couvert pour r ompre notre entretien. Jp ypulus je renouer j elje sqcoua la tète en silence et {iespendjt, légèrement l'escalier du jar^jn. J'eus fort envie de l'y suivre pour la forcer à me pardonner, car, de la fenêtre, je vis qu'elle y était seule. Je la rappelai, elle ne bougea pas. J'hésitai quelques moments, en proie à une agitation dont la vivacité m'eifraya moi-même. Ce n'était pas seulement, comme avec tyedara, une tenfatjon (le? sens;
c'était un attrait plus vif, et que la réflexion ne venait ni démentir ni calmer.
Eh! que m'importait que cette Daniella fût menteuse et galante ? Elle ne m'en plaisait pas moins. J'avais été bien sot de vouloir la confesser. Il y a en nous un fond de pédanterie qui nous gâte toute la spontanéité de l'existence.
Mais elle avait eu la maladresse de parler de son honneur : c'était faire appel au mien ; la folie d'exiger de l'amour. Honneur et amour ! ces deux mots n'avaient certainement pas la môme portée, le même sens pour elle et pour moi. Ah ! s'il était vrai qu'elle eût le droit de les invoquer, combien peu je me soucierais de ce que l'on en pourrait dire et penser 1 combien il me serait facile de purifier, par mon dévouement et ma sincérité, le charme vulgaire que je subis 1 ... Mais, s'il était vrai, combien ma manière d'être avec elle aurait été grossière et indigne d'elle jusqu'à ce moment 1 Quelles mauvaises pensées et quelle injurieuse familiarité j'aurais à me faire pardonner, avant d'accepter ce premier amour si vaillamment et si naïvement offert !
La crainte de faire une erreur stupide en sollicitant grossièrement une vierge, s'empara de moi au milieu du délire qui me gagnait. Partagé entre cette terreur et celle, beaucoup moins vive, d'être pris pour dupe, je résolus d'attendre à mieux connaître cette fille pour reprendre un entretien si délicat, et je me sauvai dans la campagne. J'y promenai d'abord une émotion chagrine, une inquiétude pénible. Enfin, la beauté de ces solitudes, où je suis roi, me calma et je vins à bout d'oublier une tentation beaucoup trop soudaine pour ne pas créer quelque danger nouveau à ma raison ou à ma conscience.
' Je suis rentré, comme de coutume, à huit heures du soir. J'emporte dans ces excursions un morceau de pain pour ne pas souffrir de la faim entre mes deux repas, distants d'envi-
**on douze heures. Veau pure des fontaines ne me manque pas, suffît parfaitement à ma sensualité, car elle est délicieuse. Quand je pense au peu de besoins de bien-être auquel peut réduire un homme qui vit beaucoup par l'esprit, la soif des richesses et le désir du luxe me jettent toujours dans un grand ^tonnement. Me voici dans un pays où l'insouciance d'une part, et la pauvreté de l'autre, rendent inconnues les mille recherches de nos climats et de notre civilisation. Le premier aspect de ce dénûment étonne, parce, qu'il fait un contraste "violent et tomique avec le goût de l'ornementation ; mais on «'y habitue bien vite, et même on est tenté de chercher à simplifier encore cette vie d'Arabe sous la tente.
Quand je me rappelle ce que, dans la limite du plus humble nécessaire, il faut penser à se procurer chez nous pour arranger son existence, soit dans une grande ville, soit à la campagne, je reconnais que la vie de campement est, pour les pauvres, la seule rationnelle, libre et vraie. Peut-être les riches font-ils le même rêve. Je m'imagine que les devoirs se multiplient en raison des ressources, et que le riche libéral a tout autant de sollicitude, de soucis, par conséquent, pour dépenser noblement ses richesses, que l'avare en a pour les conserver et les cacher. Si la propreté, qui est la grande volupté de la vie animale, et dont les bêtes elles-mêmes nous donnent l'exemple, était compatible avec la sobriété d'habitudes de ces peuples méridionaux , il faudrait reconnaître que c'est nous qui sommes insensés d'avoir compliqué les embarras de ce court voyage sur la terre, où nous nous installons comme si nous étions surs d'y voir lever le soleil qui se couche.
Mais la malpropreté et le dénûment vont ensemble presque partout, et l'homme semble fait de manière à ne pas trouver de milieu entre le nécessaire et le superflu. Au fait, n'en est-il pas ainsi dans toutes les manifestations de sa vie intellectuelle, morale et sociale?
198 LA DANIKLLA
Je n'ai pas revu la paniella ce soir. Toujours partagé ent^~ e la crainte de me livrer à elle plus ou moins qu'elle ne le m^ — rite, j'ai eu sur moi assez d'empire pour ne pas m'informa T d'elle. Mariuccia n'est pas venue, comme les autres jours, a devant de mon expansion, et je suis rentré chez moi sait, apercevoir d'autre visage que le sien et sans échanger un parole avec elle. Pourtant, voilà sur ma table deux vases d fleurs qui n'y étaient pas ce matin. Ce sont de grands iri d'un blanc de lait, bien plus beaux que des lis, et d'un par fum plus fin. Je me suis hasardé, tout à l'heure, à demander la Mariuccia, au moment où elle m'apportait ma petite lampe si ces fleurs venaient du jardin de Piccolomini. Je savais biei que non ; mais j'espérais qu'elle me dirait d'où elles venaient Elle a fait d'abord semblant de ne pas m' entendre ; puis ell m'a dit d'un air terriblement narquois :
— C'est mon frère le capucin qui vous envoie cela.
Je n'ai pas osé faire semblant d'en douter ; seulement, quancEelle est sortie, je lui ai crié en riant :
— Vous l'embrasserez pour moi.
— Qui ? Ê-t-elle répondu.
Et, voyant que je lui montrais les fleurs :
— Cristo t s'est-elle écriée avec sa mimique expressive : embrasser pour vous le capucin ?
Faut-il conclure vis-à-vis de moi-môme ? Faut-il prononcer, avant de m'endormir, ce mot joyeux ou terrible : « Je suis amoureux ? « Non, pas encore. C'est peut-être une folle brise qui passe et flont je ferai aussi bien de ne pas m'enivrer. Si c'est un vent d'orage... Que le ciel m'en préserve, moi qui, ppur la première fois depuis les années du presbytère, me trouve dans des conditions o{i le calme de l'esprit et l'oubli de ma personnalité me seraient si salutaires et si doux !
* tuil.
suis distrait forcément aujourd'hui de la préoccupa er. Brumièrcs m'est arrivé vers dix heures avec un l'enfer. La Mariuccia a trouvé moyen de le faire dét nous avons loué deux rosses efflanquées qui nous ont ant bien que mal, à Albano. Notre première station a Duvent de Grotta-Ferrata, que je pris d'abord pour resse. C'est une communauté très-riche de Tordre de sile. Nous nous y arrêtâmes pour voir les fresques de ie.
îsques sont du Dominiquin et très-bien conservées, qu'est la composition célèbre du Jeune Possède, une 3 chose comme sentiment, quoique d'une exécution un naïve. En repassant dans l'église, je vis une cérémore. Une confrérie de paysans revêtus de robes jadis , à revers rouges, et la tête couverte de leurs moules, étalés de manière à leur couvrir le visage, entousorte de lit noir et or, en psalmodiant des prières. Au a instant, ils remirent précipitamment leurs mouchoirs "s poches, jetèrent çà et là leurs costumes, et s'enn causant et en riant, comme pressés de se débarrasser
rvée dégoûtante.
approchai du lit, qui restait au milieu de l'église dé-
. j'y vis un objet que j'eus besoin de toucher pour le
un autel lait d'ossements humains. La croix, les flambeaux, un lustre en roue suspendu à la voûte, étaient composés de tibias, de côtes, de mâchoires et de vertèbres artistement agencés, dans l'intention, à la fois lugubre et facétieuse, d'appeler l'attention des passants. C'était un appel à la charité publique, et, dans ce pays de misère, la dévotion trouvait le moyen d'y répondre, car le pavé de la chapelle était littéralemept jonché de gros sous.
C'était^ en effet, quelque chose de bien caractéristique qo0 ce squelette agenouillé qui représentait, non la prière, mais la mendicité.
— Tous le voyez, me dit Brumières, ici, les morts mêmes tendent la main aux passants.
Nous nous retournâmes pour voir, d'une terrasse ombragée de grands arbres, le lac d'Albano. Pour un lac, c'est bien peu de chose, et, comme les collines environnantes sont sans haute végétation et sans caractère, il me fut impossible de partager l'admiration de mon compagnon. C'est un garçon d'esprit et un artiste intelligent devant les choses d'art; mais, tout littérateur qu'il est en môme temps que peintre, car il écrit des articles très-spirituels pour ce que l'on appelle, à Paris, la petite presse, je crois qu'il n'aime pas la nature, ou, du moins, qu'il ne porte, dans son amour pour elle, aucune délicatesse, aucun discernement. Il l'accepte partout ici telle qu'elle est, comme un écolier ou comme un moine cloîtré accepterait n'importe quelle femme, vieille ou jeune, noire ou blanche. Pourvu qu'il y ait de l'air vif, du ciel bleu, des lignes crues, et surtout des noms et des souvenirs, il croit que le plus pauvre coin de la nature méridionale est préférable aux plus beaux sites et aux plus beaux aspects de celle du Nord. Nous sommes en discussion perpétuelle sur ce point. Il est, du reste, comme beaucoup de touristes qui ne croient qu'aux choses lointaines ou célèbres. Les humbles beauté* ta Y^vk* charnus paternels
n'existent pas pour eux, et l'amour des pays de tradition et de soleil est chez eux à l'état de fétichisme.
— Au fait, me répondait-il en riant, quelle description oserait-on faire de Château-Chinon ou de toute autre bourgade de votre France centrale? Qui dit Auvergne, Marche on Limousin, dit quelque chose que tout le monde est censé connaître.
— Et que personne ne connaît l
—J'en conviens ; mais, vous-même, vous voilà ici cherchant un beau ciel et de beaux sites ?
— Oui, je les cherche, et je trouve un ciel gris" et des sites très au-dessous de leur réputation. Maintenant que je me rappelle certains aspects des environs de Marseille, où vous n'avez pas voulu mé éuivre, je me demande si de que j'ai vu de la Provence n'est pas infiniment plus beau que ce qûè je vois de ritalie. Ce qu'il y a de certain, c'est que je n'ai pas encore rencontré ici une aussi belle journée que celle Çtie j'ai passée sur les hauteurs de Saint-Joseph, et cependant c'était jour de mistral. Tout à l'heure, dans la gorge boisée de Marino, ajoutoH 6 ? J e vous disais que j'avais été élevé dans des ravins cent Ibis plus pittoresques, et que cette gorge rocailleuse, avec son ruisseau maigre et son village perché sur la colline, me paraissaient jolis, mais tout petits.
—Mais la tristesse de ce site, niais son caractère à nul autre semblable ?
— Il n'est pas un coin de l'univers, si vulgaire qu'il paraisse, qui n'ait son caractère unique au monde, pour qui est disposé à le comprendre ou à le sentir. Mais avouez que l'imagination est souvent pour beaucoup dans nos impressions, et que, si l'on ne vous disait pas que Marino est un ancien repaire de brigands, sur cette route de Terracine féconde en sujets de mélodrames ; enfin, que, si vous rencot&tm çfc Nffia^ ^ **
site sur un chemin de fer, à vingt-cinq lieues de Paris, vous n'y feriez pas la moindre attention?
— J'en conviens de tout mon cœur. Il n'a pour moi des airs de drame et de roman que parce qu'il est sur la terre du roman et du drame. Donc, je suis un voyageur naïf, tandis que vous, avec votre prétention de voir les choses par elles-mêmes, et de ne les juger que par ce qu'elles sont, vous vous ôtez tout le plaisir qu'elles vous donneraient, si vous les acceptiez pour ce qu'elles paraissent ou pour <3e qu'elles rappellent.
Tout en cheminant, à grand renfort d'éperons, pour soutenir le trot de nos montures, je me demandais si Brumières avait raison, et si, avec sa nature parisienne irréfléchie, à la fois moutonnière et fantaisiste, il n'était pas plus aisément satisfait, par conséquent plus heureux que moi. Après y avoir réfléchi et fait un notable effort pour suivre vos conseils, c'est-à-dire pour me rendre compte de moi-même, je lus en mesure de lui répondre.
Nous étions arrivés à l'Aricia, l'antique Aricia des Latins, aujourd'hui une toute petite bourgade gracieusement située. Nos chevaux se reposaient, et, appuyés sur le parapet d'un magnifique pont à trois rangées d'arches superposées, ouvrage moderne digne des anciens Romains, nous reprîmes la conversation. Ce site-là était vraiment bien joli. Le pont monumental remplit un profond ravin pour mettre de plain-pied la route d' Aricia à Albano. H passe donc par-dessus tout un paysage vu en profondeur, et ce paysage est rempli par une forêt vierge jetée dans un abîme. Une forêj; vierge fermée de murs, c'est là une de ces fantaisies que des princes peuvent seuls se passer. Il y a cinquante ans que la main de l'homme n'a abattu une branche et que son pied n'a tracé un sentier dans la forêt Ghigi. Pourquoi? Chi lo sa? vous disent les indigènes.
Gela m'a rappelé ce que vous me racontiez d'un palais aux
portes et aux fenêtres murées depuis vingt ans, sur le boulevard de Palma, à l'île Majorque, par suite d'une volonté testamentaire dont nul ne savait la cause. Il y a, dans ces contrées de vieille aristocratie omnipotente, des mystères qui défrayeraient nos romanciers, et qui excitent en vain nos imaginations inquiètes. Les murs se taisent, et les gens du pays s'étonnent moins que nous, habitués qu'ils sont à ne pas savoir la cause de faits bien plus graves dans leur existence sociale.
Au reste, ce caprice-là, qui serait bien concevable de la part d'un propriétaire artiste, est une agréable surprise pour l'artiste qui passe. Sur les flancs du ravin s'échelonnent les tètes vénérables des vieux chênes soutenant dans leur robuste branchage les squelettes penchés de leurs voisins morts, qui tombent en poussière sous une mousse desséchée d'un blanc livide. Le lierre court sur ces ruines végétales, et, sous l'impénétrable abri de ces réseaux de verdure vigoureuse et de pâles ossements, un pêle-mêle de ronces, d'herbes et de rochers va se baigner dans un ruisseau sans rivages praticables. Si l'on n'était sur une grande route, avec une ville derrière soi, on se croirait dans une forêt du nouveau monde.
En fait d'arbres, je n'ai jamais rien vu d'aussi monstrueux que les chênes verts des galeries d'^lbano. On appelle ainsi les chemins qui entourent cette localité célèbre en suivant une corniche faite de main d'homme, au-dessus de la plaine immense qui dentelle la Méditerranée. Ce pays du Latium est largement ouvert, fertile, plantureux et pittoresque. Je vous dirai, par le menu, ce qui manque à cette riche nature ; mais je n'oublie pas que je suis sur le pont gigantesque d'Âricia, planant sur la forêt Ghigi, et causant avec Brumi^res.
— J'étends votre raisonnement et le mien à toutes choses,
lui disais-je, et cela n'en prouve qu'une seule, c'est que
chaque organisation suit sa logique personnelle et croit tenir
a vraie notion, la vraie jouissance des biens terrestres. Je
206 LA DANIBLLA
vous avoue donc humblement que je me crois infiniment mieux partagé que tous. Je n'ai pas cette bienveillance sans bornes et sans conteste (pie vous accordez à tout ce qui est réputé précieux. Je suis privé, en effet, de cette expansion continuelle d'une âme continuellement satisfaite ; mais j'ai en moi des trésors de volupté pour lès joies qui s'adaptent bien à mon cœur et à mon intelligence. J'ai l'esprit uft peu critique peut-être, on un peu rebelle à l'admiration de commande; mais, qudnd je rencontre ëe ijùè je pëttx considérer comme mien, par la parfaite concordance de l'objet avec mon sentiment intérieur, je suis si heureux dans taon silence, que je né peux m'en arracher. J'ai toujours pensé c[ue, lé jour où je rencontrerai le coin dé terre dotât je me sentirai véritablement épris, je n'en sortirai jamaië, cela fût-il atrx àtitipôdeS ou à Nahterrè, eela s'appelât-il Garthagë ou Pézétiâs; de même que...
J'achevai ma phrase eh moi-même, Comme tôtts m'avez souvent reproché de le faire; mais Brumières, perspicace en ce moment, l'acheva tout haut.
— De même, dit-il, (jue, le jour où vous rëhcdhtrèrez la femme dont vous vous sentirez complètement amoureux, qu'elle soit reine de Golcoridë où laveuse de vaisselle, vous serez à elle éternellement... mais non pas exclusivement, j'espère?
— Exclusivement, je vous le jure; ne voyez-vous pas, par mes continuelles restrictions, que je porte en moi, dans le sentiment de la nature et de la vie, un idéal qui n'a pas encore été satisfait et que je ne serai pas assez sot pour laisser échapper s'il se présente?
— Diantre I s'écria mon compaguon, je suis heureux que ma princesse (c'est ainsi qu'il persiste à appeler Medora) ne vous entende pas parler de la sorte. Je serais enfoncé à cent pieds au-dessous du niveau de la mer! D'autant plus que
LA DANIBLLA 207
Jepuis cette course, sans moi, à Tivoli, c'est étonnant comme mes actions ont baisse !
— Allons donc !
— Je ne plaisante pas. Soit que vous ayez été délicieux durant cette promenade, soit que votre maladie vous ait rendu ensuite très-intéressant, ou enfin que votre exploit sur la via Jiurelia aij; laissé un souvenir ineffaçable, je trouve, surtout depuis votre départ, que vous faites des progrès effrayants, tandis que j'en fois à reculons dans le cœur de cette belle. Jean Valreg, ajouta-t-il moitié riant, moitié menaçant, si je pensais que vous vous moquez c}e moi, et que vous agissez pour votre propre compte...
— Si vous me demandez çe|a avec des yeux flamboyants et le Ion terrible, je vas vous envoyer promener, mon cher ami l mais, si vous faites sérieusement un dernier appel à ma loyauté, avec la volonté de prendre ma parole pour une chose sérieuse... dites, est-ce ainsi que vous m'interrogez?
— Oui, sur votre honneur et sur le mien !
— Eh bien, sur mon honneur et sur lo vôtre, je vous renouvelle mon serment de ne jamais songer à miss Redora.
-— Vous, êtes donc bien sûr 4e pouvojr le tenir? Voyons, cher ami, ne vous fâchez pas; je suis l'homme du doute, puisque je doute de moi-même; puisque, moi, je n'oserais pas vous faire, en pareille circonstance, le serment que vous me faites si résolument.
— Alors, garflez vos soupçons. Que voulez-vous que j'y fasse?
— Non ! non l j'accepte votre parple I Je la tiens pour sacrée quant à présent ; mais songez que, {T un jour à l'autre, aous pouvez regretter de me l'avoir donnée 1
— Pourquoi, et comment cela ?
— Eh ! mon Dieu ! on ne sait ce qui peut se passer dans 1 cervelle d'une jeune fille aussi exaltée que Medora le para
dans de certains moments. Si elle concevait pour vous... un£ fantaisie, je suppose ; si elle vous avouait un préférence...
— En sommes-nous là ? lui dis-je pour couper court à des suppositions qui m'embarrassaient un peu : venez-vous, rivai débonnaire, me signaler les dangers, c'est-à-dire les avantages de ma situation ?
Brumières sentit la crainte du ridicule et s'empressa de me rassurer ; mais, au retour, tout le long du chemin, il ne put se défendre de revenir sur ce sujet, et j'eus bien de la peine à me préserver des questions directes; questions auxquelles je n'aurais pas hésité à répondre par autant de mensonges effrontés. Cette éventualité me prouve bien que la vérité absolue n'est pas possible quand il s'agit de femmes.
Je vins à bout de calmer Brumières par une vérité, qui est la déclaration obstinée de mon absence de penchant pour Medora. Mais, quand cela fut bien posé, sa satisfaction se changea en un certain dépit contre l'insulte que ce dédain faisait à son idole, et il épuisa toutes les formules de l'admiration pour me prouver que j'étais aveugle et que je me connaissais en femmes comme un croque-mort en baptêmes.
Cette conversation m'ennuya considérablement, car elle m'empêcha de donner aux objets extérieurs l'attention que j'aime à leur donner quand je me mets en route dans ce but. Décidément, il vaut mieux être seul que dans un tête-à-tête où le cœur n'a rien à voir. Je n'avais pas mis dans les prévisions de ma journée, f en m'éveillant, que je passerais cette journée de loisir à parler de miss Medora. Pouah, la discussion! pouah, l'esprit ! pouah, les préoccupations d'avenir et de fortune 1 Je ne suis bon à rien de tout cela, et il me tardait de me retrouver seul ; je me disais involontairement tout bas ;
— J'ai assez vu Brumières aujourd'hui.-
4 avril.
Comme nous rentrions à Frascati, nous nous trouvâmes, sur la place extérieure, face à face avec la Daniella, belle comme un astre. Elle avait une robe de soie aventurine, un tablier tourterelle, un châle de crêpe de Chine écarlate sur la tète, du corail en collier et en pendants d'oreilles ; enfin tout attifée de la défroque de lady Harriet, mélangée et rajustée à la mode de Frascati, elle avait l'air d'une perdrix rouge.
Je ne sais trop pourquoi je fis semblant de ne pas la voir, peut-être par un sentiment de jalousie que je n'eus pas le temps de raisonner. J'espérais peut-être que Brumières ne la verrait pas ; mais il la vit, jeta la bride sur le cou de son cheval, et, courant à elle, il lui fit fête comme à une amie favorable à sa cause. Je vis alors qu'il ne savait rien du renvoi de la soubrette, et que, dans la famille B***, on disait avoir accordé à celle-ci la permission d'aller passer quelques jours dans sa famille.
— Tous allez sans doute revenir bientôt, lui disait Brumières : voulez-vous que je vous remmène ce soir à Rome ?
— Jamais t .répliqua la stiratrice d'un air de reine, après l'avoir laissé jusque-là dans son erreur, comme par malice.
— Comment, jamais ? s'écria Brumières ; vous êtes donc brouillée avec votre belle maîtresse ?
210 LA DA5IELLA
— A jamais t répéta Daniella avec le même accent d'orgueil
indomptable.
— Contez-moi donc ça ? dit Brumières, curieux de tout ce qui pouvait lui révéler quelque particularité du carac lère de Medora.
Jamais! répéta la Frascatine pour la troisième fois en tournant les talons.
Brumières la retint.
— Faudra-t-il lui foire cette réponse de votre part, si elle m'interroge sur votre compte ?
— Si vous lui dites que vous m'avez vue, et si elle vous demande comment je parle d'elle, vous luj direz que je lui pardonne, mais que je ne retournerai jamais avec elle, quand elle me donnerait mon pesant d'or.
Elle s'éloigna sans m'accorder un regarçl, et Brumières {n'accabla de questions. C'est ce que je redoutais, étant las de (oute cette diplomatie. Je m'en tirai comme je pus, en feignant de ne .rien savoir et de n'avoir échangé que quelques mots avec la Daniella depuis mon retour à Frascati. Je me gardai de lui dire sa parenté avec la Afariuccia et ses habitudes à la villa Piccolomini.
Jîn me taisant ainsi et en feignant la plus profonde indifférence, je sentis que je devenais c(e plus en plus mécontent de la façon légère dont Brumières parlait d'elle.
— Que se sera-tril donc passé entre la maîtresse e\ la servante ? disait-il. Je donnerais gros pour le savoir. Voyons, vous ne l'ignorez pas, vous qui avez été au mieux à Borne avec cette fille 1
Et, comme je m'en défendais, il se moqua de moi.
— Vous me faites poser, dit-il touj; à coup, comme frappé d'un trait de lumière. Elle est votre maîtresse ! C'est pour cela qu'on l'a renvoyée, et c'est parce iiù'pn. l'a renvoyée que vous êtes ici 1
— Je, serais très-honteux que vous eussiez deviné juste, lui répondis-je. Ce serai); bien grossier de ma part, d'avoir nrjo ainsi mes aises daps une maison respectable, et d'en avoir fait chasser cette pauvre fi|le, qui, après tout, peut être fort honnête, quoi que vous en pensiez.
\.e voiturin qui va tous les jours de Fraççati à Itome, sous le titre usurpé de diligence, arriva sur la place, et Brumières n'eut que le temps de me dire adieu.
Pour revenir à Piccolomipj, je fis un détour^ suivant au hasard, et comme malgré moi, Ja directipn que, quelques moments auparavant, j'avais vu prendre à la stiratrice.
J^a ruelle dans laquelle je m'engageai me conduisit au faubourg qui forme ravin, du côté des anciennes, constructions romajnes. Tout cet escarpement est très-pittoresque. De vieilles maisons démesurément hautes, et plongeant à pic dans le précipice, sont assises sur des masses qui se confondent avec le£ rochers et qui sont d'énormes blocs de ruines antiques, gpus. la gigantesque végétation qui les recouvre, on reconnaît des pans de murailles colossales, revêtues de mattoni, des escaliers et des portes qui, liés à des fragments entiers d'édifices par l'indestructible ciment des anciens, sont tombés là sur le flanc ou à la renverse. Et, pour soutenir tout cet éboulement, qui lui-même soutient les constructions modernes, on a fiché, çà et là, de vieilles poutres qui portent le tout tant bien que mal, jusqu'à ce qu'un de ces petits et fréquents tremblements de terre, dont on n,p s'occupe guèrç içj, achève de tout emporter dans la plaine. Jl y a de la place; en, bas; c/est apparemment tout ce qu'il faut.
Parmi ces décombres, dont pjusjeur^ laissent à nu de profondes excavations pleines pVgau, les habitants du faubourg ont établi des paves, des layoirs, des celliers et des terrasses. Sur le couronnement d'une petite tour ruinée, je vis, au milieu du splendide revêtement de mousse qui miroitait sur tout ce
tableau au soleil couchant, de grosses touffes d'iris blancs sortant des fentes du ciment. Quelque chose de mystérieux m'avertit que c'était là le jardin de la Daniella, et je m'imaginai que je devais la trouver elle-même dans cette maison, ou plutôt dans cette tour carrée que flanquent, jusqu'à la moitié, deux restes de tourelles rondes de construction plus ancienne. Cette habitation est la plus étrange et la plus démesurée du faubourg. Elle a une porte en arceau qui donne sur la rue basse, et dont la largeur occupe presque toute la façade d'entrée, si toutefois on peut appeler façade un long tuyau de maçonnerie perpendiculaire. Un sale ruisseau passe sous le seuil et va se perdre, tout à côté, dans un de ces cloaques antiques qui sont des abîmes.
J'entrai d'autant plus aisément que cette ouverture n'avait aucune espèce de porte. Je montai un grand escalier mal' propre et usé qui me parut être le chemin commun à plusieurs des habitations superposées le long du précipice. Celle-ci présente sur la rue une face d'environ vingt pieds de large sur au moins cent pieds de hauteur, percée irrégulièrement, et comme au hasard, de petites ouvertures qu'on n'oserait appeler des fenêtres. Quand j'eus gravi à peu près soixante marches, je trouvai une autre porte sur le flanc de la maison, et je me vis de niveau avec le sommet des tourelles antiques, par conséquent avec le parterre de deux mètres carrés où croissaient les iris blancs. Je ne pus résister à l'envie de sortir de la cage de l'escalier où, jusque-là, je n'avais été vu de personne, pour explorer cette petite plate-forme, que couvrait un berceau de roses grimpantes.
Il n'y a rien de plus joli que ces grappes de petites roses jaunes; le feuillage, ressemblant à celui du frêne, est superbe, «t la tige prend les proportions sans fin du lierre et de la vigne. Ce rosier se plaît beaucoup ici, et celui-ci a toute l'élévation des tours, c'est-à-dire une cinquantaine de pieds. Ses rameaux,
LA DANIBLLA 213
icés sur des cannes de roseau, ombragent la petite plate-
et reprennent leur ascension sur le flanc de la maison,
lécidés à grimper aussi haut qu'il y aura du mur pour les
5 ce berceau, un petit tombeau de marbre blanc, en
d'autel antique, ramassé dans les décombres et couché
flanc, sert de siège. Quelques giroflées garnissent irré-
sment le pourtour ébréché de la plate-forme, et, sur la
•apportée qui les nourrit, je vis la trace d'un tout peti
ont le talon, creusé plus que le reste, indiquait une bot-
3 femme, chaussure plus élégante que celle des pauvres
îes de Frascati, et qui m'avait paru n'être portée que
Daniella. Cette trace approchait du bord de la plate-
, et une empreinte plus arrondie me fit deviner qu'on
agenouillé là, tout au bord, pour atteindre, en se pen-
sur l'abîme, les fleurs d'iris blancs sortant du mur, deux
plus bas.
ime ce jardin, ou plutôt cette tonnelle, n'a aucune esle rebord, et que le ciment des pierres ébranlées criait ; pied, il me passa un frisson par tout le corps, en sonà ce que j'éprouverais en voyant là une femme aimée se
;r en dehors, ou seulement s'asseoir sur le tombeau au fragile édifice de bambous romains qui porte les îes légères du rosier.
a'y assis un instant pour me rendre compte, ou plutôt ne rendre maître d'une émotion si soudaine et si vive ; me ferais en "Vain illusion, chaque minute qui s'écoule re les battements de mon cœur, et, désir ou affection, thie ou caprice, je me sens envahi par quelque chose istible.
ins à bout, cependant, de me raisonner. Si c'était là, en la résidence de la stiratrice et que cette jeune fille fût le, devais-je m'engager plus avant dans une visite qui
pouvait lui attirer des chagrins ou des dangers? Et, si elle n'était qu'une vulgaire intrigante, qu'allais-je foire en donnant, bien que dûment averti, tête baissée dans un guêpier? De toutes manières, la raison me disait de fuir avant que les commères du voisinage m'eussent aperçu.
Je m'arrêtai à une solution passablement absurde, qui était d'explorer consciencieusement l'intérieur de cette grande vilaine bâtisse, où je supposais que la pimpante soubrette de miss Medora devait habiter quelque affreux bouge. Quand j'aurai surpris là, pensai-je, la hideuse malpropreté qui m'a fait reculer devant des maisons de meilleure apparence, je serai si bien guéri de ma fantaisie, qu'elle ne mettra plus en péril ni le repos de cette fille ni le mien.
Je quittai donc la plate-forme; je rentrai dans l'intérieur; je commençai à gravir l'escalier, qui, jusque-là, n'était, ee effet, qu'un passage public, c'est-à-dire une servitude commune à huit ou dix maisons adjacentes, posées trop au bord de l'escarpement pour avoir d'autre issue.
L'escalier, tout en moellons, dont plusieurs portaient des traces d'inscriptions romaines, devenait de plus en plus rapide, étroit et sombre. De temps en temps, je rencontrais un palier ou une échelle conduisant à des portes cadenassées. Plusieurs étaient en si mauvais état, que je pus regarder à travers: c'étaient des chambres hideuses, meublées d'un ou de plusieurs grabats énormes, de quelques chaises de paille plus ou moins cassées, et de cette multitude de pots et de cruches de toute matière et de toute dimension qui sont ici le fonds du mobilier.
Dans une pièce plus vaste, également déserte et cadenassée, je vis une grande table et un attirail de fer et de fourneaux.
— Bon! pensai-je, voilà l'atelier de la stiratrice. Le local était tellement nu, qu'il n'y avait rien à conclure pour ou con- Vrela propreté qui pouvait y régner d'habitude.
Je montai encore. Mais comment se faisait-il que cette
LA DANIELLÀ *t5
tson, évidemment habitée, n'eût pas, en cd moment, une le figure humaine à me montrer, une seule parole naine à me faire eriteftdrè? En passartt ta. tête par tin . jours de l'escalier, je plongeais dans toutes les* fenôi ouvertes dès maisons voisines, et je vttyais Ces mdis également désertes et silencieuses, bien que lés ffons pendus à dés eordss et les vàsès égûeûlés su? les Êtres me prouvassent [qu'elles n'étaient pas abandonnées à tiine qui les menace. Enfin, je me rappelai que là Màfiucni'avait parlé d'un fameux capucin qui devait prêcher, à te heure-là précisément, dans Une des* églises de la ville 4 , et m'expliquai le désert qui hfenvirotitiait et la brillante tdi- « de la Dahiëlla. Sans aucun douté, totlté 14 pbpulaftibn it au sermon, et je pouvais* continuer saflô danger mon )loration. Le son de la cloche m'avertirait du moment où je lis bien dé déguerpir.
linsi rassuré, j'arrivai au dërfliêr étage. Une pôr té, dont la she ne mordait plus, Couvrit comme d'elle-même quand j'y myai là main. L'escalier continuait, mais ce n'était plus une vis èh bois sans faiïipe, une sorte d'échelle. Si je n'étais ; chez la stiràtrice, j'étais du moiris èhéi quelque perstfnje mystérieux dont les habitudes ou les besoins d'élégante itrastaient singulièrement avec le reste de ce taudis, car lés prés de bois étaient couverts d'une natte dé jonc très-propre, la porte à laquelle ils s'arrêtaient était fermée, en guîsé de uet, par un bout de ruban rose passé dans deux pitons. (e me résolus à frapper. Personne ne répondit, j'hésitai à louer le ruban, qui me semblait une marque de confiance pectable ; mais ce pouvait bien être aussi l'enseigne d'une neure suspecte. Je cédai à la curiosité : j'entrai. tétait une assez grande pièce, puisqu'elle occupait tout le ré du faîte dé la maison. Les murs, récemment blanchis au de chaux, n'avaient pour ornements qu'un crucifix, uii joli
216 LÀ DANI2LLA
bénitier de faïence ancienne et quelques gravures de dévotion* Une statuette d'ange, moulée en plâtre, était posée dans une petite niche, à la tète du lit. Une grande palme bénite de la fête des Rameaux, toute fraîche encore, ombrageait l'oreiller. Le lit blanc, d'un aspect virginal, le carreau recouvert de nattes, les deux chaises de fabrique frascatine, en paille tressée et en bois orné de dorures naïves; la table de toilette avec sa nappe garnie de grosses dentelles de coton, sa glace brillante, et tous les petits ustensiles qui attestent un.soin consciencieux et même recherché de la personne ; de gros bouquets de cyclamens roses dans des vases de terre cuite, qui étaient peutêtre des urnes cinéraires ; un rideau de mousseline, non encore ourlé, à l'unique fenêtre : je ne sais quel air embaumé de propreté scrupuleuse et de sensualité chaste, voilà quel était l'intérieur, tout fraîchement arrangé, de la stiratrice.
Mais étais-je bien chez elle? Et, si j'étais chez elle, en effet, ne pouvais-je pas m'attendre à voir arriver quelque chaland initié à la honteuse signification du ruban rose ? Était-il possible, encore une fois, qu'une jolie fille, libre d'allures et de principes comme elle paraissait l'être, comme elle l'avait été en me disant : « Espérez tout si vous m'aimez, » vécût là saintement dans un sanctuaire d'innocence, au milieu des humbles recherches féminines d'une coquetterie bien entendue, sans songer à tirer parti de sa supériorité d'esprit, de luxe et de manières sur toutes ses compagnes? Imaginer une grisette de Frascati vertueuse ou seulement désintéressée, n'était-ce pas, selon Brumières, le comble du don quichottisme?
Que m'importait, après tout? Et pourquoi cette dévorante inquiétude? Pourquoi vouloir trouver une vestale dans une filette à l'œil provoquant et à la démarche voluptueuse? N'étaitce pas assez de voir qu'elle avait, relativement, autant de soin de sa jeunesse et de ses charmes que miss Medora elle-même? Rencontrer cette initiation à la vie civilisée chez une Italienne
de cette classe, n'était-ce pas une bonne fortune à ne pas dédaigner?
Au beau milieu de ces réflexions d'une grossière philosophie, je devins d'une tristesse mortelle, sans trop savoir pourquoi. J'étais assis sur la chaise peinte et dorée, auprès de la fenêtre. A travers les fleurs d'une grosse touffe de pétunia blanche, qui poussait d'elle-même dans les fentes d'une pierre, comme chez nous les violiers jaunes, je pouvais plonger de l'œil dans le gouffre immonde de la Cloaca, où se précipitaient des ruisseaux d'eau de lessive et de fumier. Et pourtant, un air vif, passant, à la hauteur où j'étais, sur toutes ces émanations pestilentielles, ne s'imprégnait autour de moi que des parfums de ces fleurs et de cette chambre. La splendide verdure des rochers et des ruines tendait à couvrir et à cacher la sentine impure, et, dans le ciel immense qui s'étendait sur la campagne de Rome et sur les montagnes bleues de l'horizon, il y avait quelque chose de si doux et de si pur, qu'on ne pouvait allier la pensée du vice avec celle de l'habitante de cette cellule aérienne.
— Mais quoi ! pensais-je en m'arrachant au charme qui me dominait, ce vaste ciel et ces sales décombres, ces fleurs luxuriantes et ces égouts infects, ces yeux enivrants et ces cœurs souillés, n'est-ce pas là toute l'Italie, vierge prostituée à tous les bandits de l'univers, immortelle beauté que rien ne peut détruire, mais qu'aussi rien ne saurait puriGer?
Le son de la cloche m'avertit que Ton sortait de l'église. Gomme j'allais quitter cette chambre, incertain encore de la réalité de ma découverte, un objet qui n'avait pas encore frappé mes regards me prouva que j'étais bien chez la Daniella, et cette preuve fut en même temps une révélation émouvante. Dans la niche qui contenait la statuette de Fange gardien, je remarquai une pierre d'une forme étrange : c'était un de ces petits cônes de lave sulfureuse que j'avais cassési la solfatare^
sur la route de Tivoli. J'aurais hésité à le reconnaître si, le tube qui perfore ces petits cratères, on n'eût planté un de pervenche desséchée, et cette fleur, je la reconnu Tavoir cueillie auprès du temple de la sibylle. Medora prise et mise avec soin dans du papier, circonstance qi moment-là je n'avais attribuée qu'à une sentimentaft glaise pour le sol de l'Italie. Elle m'avait aussi demandé mes échantillons de la solfatare, et j'y vis une petite éti marquant la date de cette promenade. Daniella lui ami volé ce souvenir, ou l'avait-elle ramassé dans les bato C'est ce que je me promis de savoir. Quoi qu*il en soit, touché de le voir là, posé au chevet de son lit connue u lique, et j'y crus trouver une réponse éloquente à ton soupçons, tant il est vrai que la femme qui nous aime se fie, par ce seul lait, dans notre ombrageuse imagination
Des voix lointaines, qui chantaient horriblement foui sais quels cantiques, me donnèrent un second avertissi Je renouai le ruban rose à la porte ; puis, entraîné p fantaisie de cœur, je le dénouai, et je rentrai dans la et pour placer sur la pierre de soufre un petite bague a assez jolie , que j'avais achetée à Rome, au columbari Pietro. Enfin, je me hâtai de sortir, de descendre et de gner l'intérieur de la ville, avant que les habitants du fai eussent reparu sur les hauteurs.
En traversant la rue de la Tomba-di-Lucutto (on dit < vieille tour qui est encastrée dans une des maisons de h est le tombeau de Lucullus), je me rendis compte des discordants que j'avais entendus. Une cinquantaine d'« des deux sexes, agenouillés dans la crotte, glapissait cantique devant trois petites bougies allumées autour madone peinte à fresque sur le mur. J'allais passer cieux, quand je vis arriver une douzaine de jeunes filles [ des Heurs dont elles voilèrenl cooi\À&&mçtvt la madone,
LÀ DANIELLA 2if
piquant, une à une, dans le petit grilAge de laiton qui la f***» tégeait. La Daniella était parmi elles, et chantait aussi ; mais sa voix était perdue dans ce vacarme, et je ne pus savoir si elle chantait plus ou moins faux que les autres. Elle me vit, et ne suivit des yeux en souriant, mais sans cesser de chanter et sans se déranger de la cérémonie.
Je n'osai m'arrêter, car on me regardait curieusement, et l'acte de dévotion qu'on accomplissait n'empêchait pas les chuchoteries des jeunes filles.
Je rentrai donc sans avoir pu échanger un mot avec la stvratrice, et cela fait maintenant deux jours passés ainsi ; ce qui est étrange après la conversation que nous avons eue ensemble. Je crois bien qu'elle me boude sérieusement, car j'ai fait le coup de tète de demander à la Mariuccia pourquoi sa nièce ne venait plus la voir, et elle m'a répondu : — Elle vient aux heures où vous n'y êtes pas.
8 avril. — Frascati.
Il a fait aujourd'hui un temps délicieux, clair et presque chaud. C'était bien le cas de faire enfin, hors des villas, une belle promenade à ma guise, et pourtant je n'en avais nulle envie. Après mon déjeuner, je suis remonté à mon grenier. Grenier est le mot, car je suis de plain-pied avec celui da Ul
maison, et il faut même que je le traverse pour arriver à mozm. logement; cela me fait une situation isolée qui ne me déplaifc pas.
La Mariuccia est arrivée pour faire mon ménage, et m'a. poussé dehors pour balayer. Je me tenais dans le grenier; elle m'a grondé parce que j'y fumais mon cigare et risquais, selon elle, d'y mettre le feu.
— Est-ce que vous n'allez pas courir aujourd'hui? Il n'a pas fait si beau depuis un moisi
Et, comme je trouvais des prétextes pour ne pas sortir :
— Eh bienl a-t-elle ajouté, vous n'aurez pas besoin de moi, et, si vous restez, je vous confierai la garde de la maison.
— Vous allez donc sortir, Mariuccia ?
— Eh ! n'est-ce pas aujourd'hui le jeudi saint? 11 faut que je m'occupe de mes dévotions.
— Dites-moi à qui je dois ouvrir si l'on sonne.
— Personne ne sonnera.
— Pas même la Daniella ?
— Elle moins que tout autre.
— Pourquoi ça?
— Parce qu'elle a fait un vœu hier, en sortant du sermon. Oh! le beau sermon! Jamais je n'ai entendu mieux prêcher! "Vous avez eu grand tort de ne pas venir entendre cela. La Daniella a tant pleuré, qu'elle a juré de faire ses pâques plus chrétiennement qu'elle ne les a encore faites, et, pour s'y disposer, elle a été mettre des fleurs à la madone de LucuOo.
— Qu'est-ce que cela veut dire?
— Qu'elle faisait un vœu.
— Lequel?
— Ah ! dame ! vous êtes curieux?
— Très-curieux, vous voyez !
— Eh bien ! voici ce que je leur ai conseillé à toutes, à la Daniella et à une douzaine d'autres jeunes filles, qui me deman-
daient par quel vœu elles devaient se sanctifier avant le jour de Pâques : « Portez des fleurs à la Vierge, leur ai-je dit, et promettez-lui de ne pas parler à vos amants avant d'avoir reçu l'absolution et la communion. »
— Vous avez eu là une belle idée, Mariuccia î
— Elles l'ont trouvée belle, puisqu'elles l'ont suivie. Ainsi, vous ne verrez ma nièce ni aujourd'hui, ni demain, ni samedi.
— Votre nièce a donc un amant dans la maison?
— Eh ! chi lo sa? dit la vieille fille en me regardant avec malice.
Puis elle rangea son balai et courut se faire belle pour aller entendre les offices à l'église des Capucins. Je pensai que la Daniella l'y rejoindrait, et je guettai sa sortie pour la suivre à distance.
Elle traversa l'enclos et en sortit par le petit chemin rapide qui sépare les villas Piccolomini et Aldobrandini. Quand on a grimpé un quart d'heure, on tourne à gauche et on grimpe encore l'avenue du couvent, qui est vaste et ombragée. L'édifice est à mi-côte, tapi comme un nid sous la verdure. Quand M. de Lamennais vint demeurer ici en 4 832, il demeura chez ces capucins, dont il pensait beaucoup de bien. Il aimait aussi, m'a-t-on dit, cette retraite cachée dans la riche végétation de la montagne , thébaïde charmante, entourée de villas désertes et silencieuses.
Je regardai dans toute l'église ; la Daniella n'y était pas, et, comme les petits yeux malins de la Mariuccia m'observaient, je fus forcé de me retirer. J'attendis un peu sur le chemin ; ce fut en vain. Rien ne prouvait que Daniella dût venir là. Je montai au-dessus du couvent et vis ouverte la porte d'une villa que je n'avais pas encore explorée. C'est la Ruffinella, qui successivement appartenu à Lucien Bonaparte, aux jésuites et à la reine de Sardaigne. Les jardins sont vastes et dominent, de plus haut que tous les autres, la belle vue que ''ai déjà de ma
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fenêtre de PiccoSomini, à une demi-lieue plus bas. Le palais n'est qu'une grande vilaine maison de plaisance, où la reine 4e Sardaigne n'est, je crois, jamais venue. Cependant elle a fait flaire des fouilles aux environs, et, comme ce palais se nomme aussi villa Tusculana, je pensai que les ruines de Tusculum devaient être par-là quelque part, et je les cherchai, sans demander de renseignements aux jardiniers, voulant garder le plaisir d'aller seul à la découverte. *
J'escaladai le jardin, qui monte toujours, par une allée fort extraordinaire. C'est encore un de ces caprices italiens dont on n'a point d'idée chez nous. Sur un terrain en pente semiverticale, on a écrit, c'est-à dire planté en buis nain et en caractères d'un mètre de haut, cent noms de poëtes et d'écrivains illustres. Cela commence vers Hésiode et Homère, et finit vers Chateaubriand et Byron. Voltaire et Rousseau n'ont pas été oubliés sur cette liste, qui a été dressée avec goût et sans partialité, par Lucien probablement. Les jésuites l'ont respectée. Un petit sentier passe transversalement entre chaque nom, et, au milieu de l'abandon général des choses de luxe de ce jardin, cette fantaisie est encore entretenue avec soin.
Je parvins au sommet de la montagne, en m'égarant dans de superbes bosquets. Puis je me trouvai sur un long plateau dont le versant est aussi nu et aussi désert que celui que l'on monte depuis Frascati est ombragé et habité. Devant moi se présentait une petite voie antique, bordée d'arbres, qui, suivant à plat la crête douce de la montagne, devait me conduire à Tusculum.
J'arrivai bientôt en vue d'un petit cirque de fin gazon, bordé de vestiges de constructions romaines. Un peu au-dessous, je pénétrai, à travers les ronces, dans la galerie souterraine par laquelle, au moyen de trappes, les animaux féroces, destinés aux combats, surgissaient tout à coup dans l'arène, aux yeux
des spectateurs impatients. Ce cirque n'a de remarquable que sa situation. Assis sur le roc, au bout le plus élevé d'une étroite gorge eu pente, qui s'en va rejoindre, en sauts gracieux et verdoyants, les collines plus basses de Frasc*ti et ensuite la plaine, il est là comme un beau siège de gazon, installé pour offrir au voyageur le plaisir de contempler à Taise cette triste vue de la campagne de Rome, qui devient magnifique, encadrée ainsi. Le rendement de la colline autour du cirque le préserve des vents maritimes. Ce serait un emplacement délicieux pour une villa d'hiver.
J'y pris quelques moments de repos. Pour la première fois depuis que j'ai quitté Gênes, il faisait un temps clair. Les montagnes lointaines étaient d'un ton superbe, et Rome se voyait distinctement au fond de la plaine. Je fus étonné de l'emplacement énorme qu'elle occupe, et de l'importance du dôme de Saint-Pierre, qui, tout le monde vous Ta dit, ne fait pas grand effet, vu de plus près.
Un bruit mystérieux s'empara de ma rêverie. C'était comme une plainte, ou plutôt comme un soupir harmonieux et plaintif de la voix humaine. Comme tout était désert autour de moi, j'eus quelque peine à découvrir la cause de ce bruit intermittent, toujours répété et toujours le même. Enfin, je m'assurai qu'il sortait de la galerie souterraine, où le bruit de mes pas m'avait empêché de l'entendre quand j'y avais pénétré. J'y retournai. Ce n'était que le murmure d'une goutte d'eau filtrant de la voûte et tombant dans une petite flaque perdue dans les ténèbres. L'écho du souterrain lui donnait cette rare sonorité, qui ressemblait au gémissement d'une divinité captive et mourante, ou plutôt à l'âme de quelque vierge martyre s'exhalant sous l'horrible étreinte des bêtes du cirque.
En quittant cet amphithéâtre, je suivis, dans le désert, un chemin jonché de mosaïques des marbres les plus précieux, de verroteries, de tessons de vases étrusques et de gravats de
plâtre encore revêtus des tons de la fresque antique. Je u sai on assez beau fragment de terre cuite, représenta». • to combat d'un lion et d'un dragon. Je dédaignai de remplir ^ 3Ie8 poches d'autres débris ; il y en avait trop pour me tenter- ta colline n'est qu'un amas de ces débris, et la pluie qui lave? fô chemins en met chaque jour à nu de nouvelles couches. Ce ^4 quoique souvent fouillé en divers endroits, doit cacher encore des richesses.
Le plateau supérieur est une vaste bruyère. C'était jadis, probablement, le beau quartier de la ville, car ce steppe est semé de dalles ou de moellons de marbre blanc. Le chemin était, sans doute, la belle rue patricienne. Des fondations de maisons des deux côtés attestent qu'elle était étroite, comme toutes celles des villes antiques. Au bout de cette plaine, le chemin aboutit au théâtre. Il est petit, mais d'une jolie coupe romaine. L'orchestre, les degrés de l'hémicycle sont entiers, ainsi que la base des constructions de la scène et les marches latérales pour y monter. L'avant-scène et les voies de dégagement nécessaires à l'action scénique sont sur place et suffisamment indiquées par leurs bases, pour faire comprendre l'usage de ces théâtres, la place des chœurs et même celle du décor.
Derrière le théâtre est une piscine parfaitement entière, sauf la voûte. On est là en pleine ville romaine. On n'a plus qu'à atteindre le faîte de la montagne pour trouver la partie pélagique, 4a ville de Télégone, fils d'Ulysse et de Circé.
Là, ces ruines prennent un autre caractère, un autre intérêt. C'est la cité primitive, c'est-à-dire la citadelle escarpée, repaire d'une bande d'aventuriers, berceau d'une société future. Les temples et les tombeaux des ancêtres y étaient sous la protection du fort. La montagno, semée de bases de colonnes qui indiquent l'emplacement des édifices sacrés, et bordée de blocs bruts dont l'arrangement dessine encore des remparts, des poternes et des portes, s'incline rapidement vers d'autres
LA DANIRLLA 226
ges bientôt relevées en collines et en montagnes plus
ites. Ce sont les monts Àlbains. Dans une de ces prairies
mides où paissent les troupeaux, était le lac Régille, on ne
it pas où précisément. Le sort de la jeune Rome, aux prises
ec celui des antiques nationalités du Latium, a été décidé là,
uelque part, dans ces agrestes solitudes. Soixante et dix mille
tommes ont combattu pour être ou n'être pas, et le destin de