‹ La DaniellaChapitre 6 sur 6 · XX VU · texte numérisé non relu

XX VU

Villa Mondragone, 42 afril.

JTai bien des choses nouvelles à vous raconter. Après vous avoir quitté avant-hier, vers cinq heures de l'après-midi, c'estrà-dire après avoir fermé mon album, comme je me disposais à partir, j'ai vu apparaître ma chère maîtresse à l'entrée supérieure du Pianto. Elle était très-émue.

— Je vous cherche partout, me dit-elle ; il y a une grande heure que je cours dans ces ruines sans oser vous appeler !

— Eh quoi I une heure que j'aurais pu passer à tes genoux, une heure de délices que j'ai perdue! Il fallait m'appeler î

— NonI il faut plus de prudence que jamais. Mon frère...

— Àh î s'il ne s'agit que de ton frère, moquons-nous de lui ! Que peut-il vouloir de moi ?

— De l'argent, probablement.

— Je n'en ai pas pour lui.

— Ou te mariage, peut-être !

— Eh bien, soit ; si c'est là ce que tu veux, toi, nous serons vite d'accord.

Daniella se jeta à mon cou en fondant en larmes.

— Et quoi 1 lui dis-je, es-tu étonnnée (Tune chose si simple? Ne te l'ai-je pas dit, que j'étais à toi, corps et âme, pour toujours ?

— Non ! lu ne me l'avais pas dit !

— Je t'ai dit : Je t'aime t et je te l'ai dit du fond de l'âme. Pour moi, toute ma vie est dans ce mot-là. S'il te faut d'autres serments, des témoins et des écritures, tout cela est si peu de chose en comparaison de ce que je sens en moi de force et de passion, que je ne veux même pas que tu m'en saches gré. Dis un mot, et je t'épouse demain, si c'est possible demain.

— Ce serait possible demain ; mais je ne le veux pas. Nous reparlerons peut-être de cela plus tard ; mais, maintenant, je veux avoir le mérite d'une confiance aveugle. Ne m'ôte pas l'orgueil de ma faute ! Nous avons fait un péché en nous passant de prêtre pour nous unir; je le sais, et j'accepte pour pénitence le mal qui pourra m'en arriver de la part des hommes. Ce sera bien peu de chose, et je méritais d'être punie par ton mépris. Puisqu'au lieu de ce que j'attendais de toi, il arrive que tu m'estimes et me chéris pour ma faiblesse, je suis mille fois trop heureuse, et les autres peuvent bien me couper par morceaux sans que je m'en plaigne et sans que je fasse entendre un seul cri. La faute est commise, et ce n'est pas d'être mariée un jour ou l'autre qui m'empêchera d'être notée au livre de Dieu.

— Eh quoi 1 ma bien-aimée, des terreurs et des remords !

— Non, non ! j'ai trop de bonheur pour sentir l'épine du repentir, et, dusses-tu me repousser ou me fuir demain, je ne pourrais pas regretter les deux jours qui viennent de m'être donnés. Qu'importe que l'on pleure dix ans si, en quelques heures, on a goûté plus de joies que toute une vie de malheur ne peut nous donner de souffrances ?

— - Ah î tu as raison, fille du ciel ! la souffrance est un fait humain qui peut s'évaluer et se mesurer : la joie, comme nous l'avons savourée, est au-dessus de tous les calculs, puisqu'elle vient de Dieu.

— Elle vient de Dieu, c'est vrai 1 L'amour est comme le soleil, qui luit pour les coupables aussi beau que pour les justes. Je ne peux donc pas rougir de t'aimer, ni m'en repentir en aucune façon. Seulement, je compte avec mon juge, et je sais qu'il me fera expier mon ivresse. J'attends donc quelque grand châtiment en cette vie ou en l'autre, et, puisque je l'accepte d'avance, nous sommes quitte?, lui et moi ! — C'est-à-dire, ajouta-t-elle après m'avoir embrassé avec ardeur, nous sommes quittes, si c'est moi seule qui ai à souffrir en ce monde ou en l'autre, car, si c'était toi, si tu devais être puni à ma place..., je me révolterais, je maudirais le ciel, qui m'aurait envoyé une punition cent fois plus grande que mon péché. Voilà pourquoi je viens te trouver et te dire qu'il faut de la prudence, car c'est toi qu'on menace en ce moment à à cause de moi.

— Qui me menace ?

— La police pontiûcale a été saisie d'une plainte contre toi, déposée par mon frère, à propos de ces maudites fleurs que tu as ôtées du grillage de la madone. En éteignant la petite lampe, il parait que tu as fait tomber d'abord le grillage, et puis de l'huile sur la fresque ; et ensuite mon frère, frappé et jeté à terre par toi, ivre comme il l'était, a promené, en se relevant et en tâtant la muraille, ses mains remplies de fange sur la sainte image. Voilà comment je peux expliquer les taches et les souillures qu'elle portait le lendemain de cette aventure ; car, quelque méchant homme que soit Maso-

• lino, je ne veux pas l'accuser d'avoir fait exprès une profanation aussi abominable. Il t'en accuse, lui, et il prétend t'avoir surpris occupé à cette sélératesse. Il ne sait certainement pas quelle personne il a vue; mais, ayant entendu dire que tu es entré une fois dans la maison que j'habite à Frascati, il le soupçonne et te désigne. On ne le croit pas dans la ville; mais les autorités, qui devraient bien savoir, comme tout le

monde, à quoi s'en tenir sur le compte d'un ivrogne comme lui, le protègent singulièrement et ont commencé une espèce d'enquête. On a été aujourd'hui à Piccolomini pour t'interroger et pour interroger ma tante Mariuccia, qui a tout nié, la chère brave femme, et qui est venue tout de suite me trouver. « Si tu sais où il est, m'a-t-elle dit; fais-le vite avertir de ne pat rentrer ce soir à la maison; car mon frère le capucin, qui est toujours bien informé, m'a dit en confidence qu'il allait être arrêté et emprisonné; » Or, vois-tu, dans notre pays, il n'y a pas de petites affaire» dès que le saint-office s'en mêle, si Ton n'a pas la protection particulière de quelque personnage d'Église. Avec cela, le malheur veut que tu ne sois pas très-pieux. Interrogé, tu te défendras de manière à te perdre...

— Je ne me défendrai pas du tout; car rien au monde ne me fera dire dans quelle intention j'ai volé tes jonquilles. Je me bornerai à dire qu'il n'entre pas dans mes idées de profaner une imag^ fût-elle païenne, et je réclamerai la protection de mon gouvernement.

— Quand tu seras dans un cachot sans communiquer avec personne pendant plusieurs semaines, plusieurs mois peutêtre, ton gouvernement aura l'oreille fine s'il entend tes plaintes. Si tu dis que tu respectes les images païennes à l'égal de celles de la vraie religion, on te fera tout le mal possible, avec ou sans jugement, et, si tu caches la circonstance qui te rend innocent, le vol des fleurs de ta maîtresse, ta maîtresse ira elle-même raconter la vérité et te réclamer comme elle pourra, au risque du scandale. Ne t'imagine pas que je te laisserai mettre dans ces affreuses prisons d'où l'on ne sait jamais quand et comment on sortira. La seule idée de t'y voir conduire me rend furieuse, et je serais prête à m'en aller criant par les rues : « Rendez-moi celui que j'aime et à qui j'appartiens sans condition l » Tout le monde dirait : « Elle est

folle, » et mon frère me tuerait. Peu importe ! Voilà ce -qui arrivera si tu t'exposes à être pris.

Je combattis en vain les* appréhensions probablement chimériques et les résolutions extrêmes de cette chère fille. Elle était si désolée et si agitée, que je dus céder à ses prières et lui promettre de passer la nuit à Mondragone.

— Puisque c'est un si grand tourment pour toi, lui dis«je, de me voir retourner à Piccolomini, je me soumets, dusse -je périr ici de froid et de faim.

— U n'en sera pas ainsi, me dit-elle : j'ai soffgé à tout. Puisque tu promets de m' obéir, viens avec moi.

Elle me conduisit, par un dédale d'escaliers et de couloirs dont elle avait les clefs, au casino dont je vous parlais hier, et me fit entrer dans un petit appartement, peint d'une vieille fresque assez galante et meublé d'un grabat, de quelques chaises boiteuses et de deux ou trois cruches égueulées.

— Ceci est misérable, me dit-elle; c'est là que couchait le gardien, quand il y avait des ouvriers travaillant aux réparations; mais, avec de l'eau saine et de la paille fraîche, on est bien partout, parce qu'on peut y être proprement. Prends patience ici pendant deux heures, et, dès qu'il fera nuit, je t'apporterai de quoi te réchauffer et de quoi dîner.

— Tu reviendras donc ce soir?...

— Certainement, et je n'aurais pas pu retourner à Piccolon»ni r qui doit être surveillé par mon frère en personne.

— Ohl alors 1 que ne le disais-tu tout de suite 1 Tâche que mon.danger et ma captivité ne fuissent pas de sitôt; car voilà mon rêve réalisé! J'aime tant la sécurité et le mystère de ces ruines, que je me creusais la tête pour trouver le moyen d'y transporter nos rendez-vous. Tu vois. que le ciel ne nous est pas si contraire, puisqu'il lait de ma fantaisie une sorte de nécessité

— Une aéceiBité trèferéeUe 1 Mais voyous I il y 4 de la

poussière ici... je sais où trouver un balai. Promène-toi sur la terrasse; personne ne peut te voir d'en bas si tu ne penches pas la tète en dehors des balustrades. J'irai laver et remplir ces cruches dans la belle eau de la fontaine qui est au bout du parterre. Quant à la paille, tu viendras tout à l'heure la chercher avec moi dans un cellier où je sais que le fermier met le trop- plein de ses greniers.

Tout cela était très-bien combiné, sauf l'article du balayage et des cruches portées à la fontaine, et il me fallut entrer en révolte pour que ma maîtresse renonçât à être ma servante. Elle l'avait été à Rome, à Piccolomini dans les premiers jours, et c'était son plaisir, disait-elle, de l'être toute sa vie; mais voilà ce qu'il m'est impossible d'admettre. La jeune fille chaste qui s'est donnée à moi doit me commander et non m' obéir. Je comprends de reste, aujourd'hui, que l'on aime et que l'on épouse sa ménagère, mais à la condition que, si elle est digne de celte union, on la traitera désormais comme son égale.

— Ahl je le vois bien, dit-elle en me laissant arracher le balai de ses jolies petites mains brunes et rondelettes, tu ne me traites pas comme ta femme 1

— Je te demande pardon ! Ma femme fera le ménage quand je travaillerai dehors pour la famille; mais, quand j'aurai, comme aujourd'hui, les bras croisés, eile ne fera que ce que je ne saurai pas faire pour l'empêcher de se fatiguer.

— Mais ju&tement, tu ne sais pas balayer! tu balayes trèsmal.

— J'apprendrai! Sors d'ici, car je ne veux pas que tes beaux cheveux récoltent ces nuages de poussière.

Quand le ménage fut fini, je lui demandai si le fermier dont elle m'avait parlé, et à qui nous venions de dérober deux bottes de paille pour me faire un lit, ne venait jamais dans le .palais. J'appris «m'il demeurait dans les constructions semirustiques que j'apercevais au bout de la grande allée de

cyprès. C'est l'usage, dans les anciennes propriétés italiennes, de planter une vraie ferme et de vrais bestiaux tout au beau milieu des jardins. C'est la véritable villeggiatura, et c'est trèsbien vu. Les bœufs avec leurs chars passant dans les allées, les chevaux et les vaches broutant les tapis verts des pelouses, ne gâtent rien dans ces paysages arrangés, qui ont leur place dans l'ensemble, comme la rocaille dans les parterres et la girande sur les terrasses. Ces fermes choisies n'affectent pas des airs suisses comme la laiterie de Trianon. Ce sont de jolies fabriques d'un goût bien local, où Ton a incrusté tous les débris de marbres antiques que Ton a eus de reste après avoir bâti les palais. Ces marbres blancs, irrégulièrement encadrés dans la brique rose, sont d'un très-joli effet.

Le fermier de la laiterie ou ferme-jardinière de M ondragone est un beau paysan que j'ai rencontré quelquefois dans le stradone, et qui a toute la confiance des gens d'affaires de la propriété. Mais il ne vit pas en très-bonne intelligence avec Olivia, qui voulait avoir le monopole des bonnes mains des promeneurs et des touristes. Elle a réclamé; il y a eu de graves contestations, et le jugement souverain de l'intendant a partagé les intérêts en tranchant ainsi la question :

— Tout ce qui est en dehors du palais, annexes, terrasses extérieures, jardins et bâtiments d'exploitation, est placé sous la gouverne et responsabilité du fermier Felipone; tout ce qui est château, cours ceintes de murs, pavillons, galeries et corps de logis attenant au palais, est du ressort d'Olivia. Chacune des parties a son trousseau de clefs et réclame aux curieux une manda particulière.

La paix s'est faite, mais une paix armée, où chacun, jaloux de ses droits, observe son adversaire et surveille les libéralités de la clientèle, clientèle nulle en ce temps-ci, mais assez fructueuse quand Frascati se remplit d'étrangers.

Je m'intéressai à ce détail par la crainte d'être dérangé, ran* i. VI

çonnç ou tral^i par Felipone. Daniella m'assura que, ne pénétrant jamais çtans l'enceinte, dont il n'a pas les clefs, il ne se douterait seulement pas de ma présence.

— Mais ces (Jeux bottes de paille que nous venons de lui prendre, et qui se trouvaient en nombreuse compagnie dans une des salles du manoir?

— Ceci est une tolérance d'Olivia, à qui il paye quelque chose comme loyer de ce fourrage. Il le retirera quand la consommation de ses botes aura fait de la place dans sa grange; mais, pour cela, il faudra qu'Olivia s'y prête en ouvrant ellemême la porte à ses chariots. Donc, tu es seul ici comme le pape sur sa chaise gestatoria, et tu pourras y dormir, cette nuit, sur les deux oreilles.

ÇUe partit pour me chercher à manger. Je ne voulais qu'un morceau de pain, caché dam sa poche, pourvu qu'elle revint bien. vite. Elle me promit de ne pas perdre le temps en inutiles guéries.

Pendant son absence, j'explorai attentivement mon domicile. Il y faisait passablement froid ; mais il y a une cheminée, et le bois ne manque pas dans les appartements en réparation. J'allai chercher une provision de copeaux, après m'être assuré qu'il y avait chez moi des volets pleins qui me permettaient d'éclairer l'appartement sans que cette clarté fût aperçue du dehors, ta nuit s'annonçait noire et pluvieuse comme celle d'hier.

— Quand elle sera tout à fait venue, me disais-je, les nuages qui rasent cette cime où me voilà niché, më permettront d'allumer mon feu sans crainte d'être trahi par la fumée.

J'étais devenu d'une extrême méfiance. Dès qu'il s'agissait de recevoir là ma chère compagne, je voulais qu'elle y fût en sûreté. Je me mis donc à faire le tour de ma forteresse, examinant les issues avec un soin minutieux. Il y en a deux principales au midi, tout près l'une de l'autre : celle de la grande cour et celle du parterre qui lui est parallèle; toutes

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deux sont pn Ipojs <$e çhaçpe^te, trayer§^. de. Ipujds madriers et ferrées solidement. §Qu$ les, bâtiments, de là cour, à l'ouest, et sur le terrazzot^e, au nord, plusieurs^ p^yçrtures manquent de portes, et beaucoup de, fenêtres çprn^ sans menuiserie ; en outre, toutç la, gca^ie, ga^eriçi «Je. l'ouest esjj complètement à jour; mais toutes ces ouverture sont situées, à une hauteur considérable au-dessus^ du, §pl extérieur, à, cause 4e§ gradins

de la montagne, et ty^tq} ( le& Mrt* *ç «MWCTwnt sont bouchées par des tas, de, moejion^ ou par des ; m^çs. de bois de charpente qui t>raxera^n£ u^ assaut^ Tout cela, est au moins à l'abri d'une surprise. Jl n'y ^pas, une, seuls Crèche qui ne soit hors de, portée, à mQJns.d,' échelle^ de sjégç, dont je ne présume pas que Fra^caU snitj $en. riphfy 4. Bu^gosLer que l'on envoyât de la gendarmeriç pour a^aXt^e une, de, ces clôtures, cela ne pourrait pas, se. passer sang uni gJjano 1 l^uijt; Içs a^siiégés auraient tout le tempSj d$ déguerpii; dj'un, autre, côté, et de se cacher dans une de, çes t mjjje, çetrajtps qu'offrant les montagne^, les ruines, les, çouyents, et lçs bois, voisins. Cp pays semble disposé tonflj e$pj;ès, ppur, que, jamais lfl np^yoir officiel ne puisse avoir raison «Jftppux qui yeuljgnt se^ sousfcrajrp à ses volontés, et la preuve, c'est que lg brigandage y règne çn tout temps et y semble indes^ru/f Ubl^ r

Je frisais ces ferions pn Vftve^saj^ la pçtijte galerie spmty-e <& ?ianto f ^ qnj^ estait \enue, $ je ^arrêtais de temps, en temps pouç étudier t^ous \ç$ fruits étranges de ces ruines. Tantôt, c'étaient lésais, a^us d^s oispau* de proie cherchant un abri, tantôt des rafales. dp. vpnjj eogouffréps. sous les voûtes ; mais, dans le Pianto, c'était, un silence dp mort, tant cette çonstruçtipn est isolée dans un épais massif d'architecture.

J'eus donc un tressaillement de joie en croyant, entendre des pas sur. l'esçaiier supérieur. Ce ne pouvait être que Dapiella, dont le pied léger faisait crier le gravier sur les dalles. Je

m'élançai à sa rencontre ; mais, en remontant à la salle du grand arceau (je donne des noms à tous ces lieux dont j'ignore l'histoire), je me trouvai seul dans les ténèbres. J'appelai à voix basse : ma voix se perdit comme dans une tombe, l'avançai en tâtonnant; je m'arrêtai au moment de passer dans une autre salle; j'écoutai encore : il me semblait que Ton marchait derrière moi et que l'on descendait l'escalier du Pianto, que je venais de remonter. Quelqu'un s'était croisé avec moi dans l'obscurité ; quelqu'un qui m'avait entendu appeler, sans nul doute, et qui n'avait pas voulu me répondre; quelqu'un enfin qui marchait furtivement, mais dont le pas, plus accusé que celui d'une femme, ne pouvait plus être attribué à Daniella.

Voilà, du moins, ce que je me persuadai un instant. J'écoutai attentivement. Je me figurai entendre sous mes pieds le grincement d'une porte qui se ferme. Je retournai au Pianto. Tout était morne et sombre, et je n'entendais que l'écho de mes pas sous les voûtes du petit cloître. J'avais pris pour des pas humains un de ces bruits de la nuit qui restent souvent à l'état d'énigme, bien que la cause en soit des plus simples et fesse syourire quand, par hasard, on la découvre. J'avais eu peur, la peur d'un avare qui a un trésor à enfouir.

Je trouvai Daniella installée dans le casino, et mettant mon couvert aussi tranquillement et aussi gaiement que si c'eût été là une demeure comme une autre. Elle avait trouvé une table, elle avait apporté des bougies, du pain, du jambon, du fromage, des châtaignes, du linge et une couverture de laine. Le feu brillait dans la cheminée et faisait danser follement les fleurs et les oiseaux de la fresque. Le taudis avait un air de fête et un fond de propreté réjouissante. Je sentis une joie rendue plus vive par le moment de terreur que je venais d'éprouver. Émotions charmantes qui redoublez en nous l'intensité de la vie, je ne vous connaissais pas avant d'aimer ! Je ne songeai plus qu'à m'enfermer avec ma Daniella et à souper

avec elle pour la première fois, en lui disant mille fois pour une : « Je t'aime, et je suis heureux! »

Il était déjà sept heures, et, tous deux, nous mourions de faim. Jamais chère ne me parut plus délicieuse que ce modeste souper.

— Laisse faire, disait Daniella, ceci n'est qu'un repas improvisé. Demain, je veux que tu sois mieux que tu ne l'étais chez lord B***, à Rome.

— Dieu me garde de ce bien-être qui te fait arriver ici embarrassée et chargée comme un facchino, et qui attirera l'attention sur ces allées et venues!

—Non, non; dès que la nuit se fait, les grilles des deux parcs sont fermées, et aucun étranger n'y pénètre. Les fermiers et les gardiens rentrent chez eux pour souper, dormir ou causer. D'ailleurs, je ne m'amuse pas à suivre le stradone. Je me glisse par des taillis de buis et de lauriers où il est impossible d'être vu, et je pourrais même venir par là en plein jour sans aucun risque, comme je l'ai fait tantôt, comme je le ferai demain matin pour t'apporter des nouvelles de ton affaire, et un déjeuner avec du café !

Cette idée de café dans les ruines de Mondragone me fit rire, et la sécurité de ma compagne me rappela les pas que j'avais cru entendre. Je songeai alors à lui en faire part.

— C'est quelque rat, me dit-elle en riant. Il est impossible que, sans les clefs, personne entre dans l'endroit que tu appelles le Pianto.

— Il y a pourtant là, sous les arcades, un appartement clos de volets et de grilles où je n'ai jamais pu entrer ce matin, et où quelqu'un pourrait s'être installé comme je le suis ici.

— Et Olivia ne le saurait pas? A d'autres ! Olivia fait sa tournée trop souvent pour qu'on la tromiçe ; et^ d'wlllQns&.t *a&

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défis ne là quittent jaihais. Je su» la «étale personne au monde à qui elles les ait jamais confiées. Quant à ce qu'il te plaît d'appeler un appartement, c'est-à-dire aux caves qui sont audessous du petit cloître, et qui communiquaient autrefois avec les grandes cuisines situées sous le terrazzone, précisément Olivia m'en parlait ce matin. a Ne va pas là sans lumière, me disait-elle, car il y a des chambres souterraines dont les escaliers sont complètement rompus, et, si tu te souviens, il y a de quoi se tuer. » Moi, je connais très-bien tous les coins et recoins de ce palais. J'y venais autrefois avec Olivia tous les dimanches, et je peux te dire que ces fenêtres qui t'intriguent donnent sur une galerie située beaucoup plus bas que le cloître, et dont on ne sortirait pas sans échelle sî Ton y tft&bâit; car il n'y a plus d'autre î&sue que ceâ ni'ômêâ fenêtre. Je Mb sais même pas s'il y fen a jamais eu.

— C'était donc une prison V

— "Peût-itrei je n'en sais rien; maiâ <§*ols iSeri J $te; M j& ne te savais pas en sûreté ici, je ne sërâîs pas Û gàfè, & heûreusfe de t'y voir seul avec rhoï.

Elle ranima le feu, eï un ferillon, apporté par nïôi sans doute avec les copeaux, se rhit à ïnMèf tf'iàné Voix d5^îranfe.

— On! fem (%& 3ë febnftèur! mm IWftiêna>, tffci signte que le foyer atiuStè par n'oufc ici M béni lli tftf*aert!

Cette veillée s'écouta comme un instant, et pourtant elle

renferma pour nous un siècle de bonheur ; car, à un certain degré d'épanouissement , l'âme perd la véritable notion du lemps. Et ne croyez pas, mon ami, qu'un amour sensuel et aveugle fasse de mon existence actuelle une pure débauche de jeunesse. Certes, Daniella est un tréso/de voluptés; maïs c'est dans toute l'acception de ce mot divin qu'il faut l'entendre. Eue n'a, il est vrai, en dehors de la passion', qu'un esprit enjoué, prompt à la riposte dans une guerre de paroles taquines, et dés notions assez fausses sur toutes les choses sociales, maigre 1 ses excursions en France et en Angleterre, qui l'ont rendue beaucoup plus intelligente que la plupart de ses compagnes ; maïs tout cela m'importe peu, et je ne vois plus en elle que cet être intérieur que moi seul connais et savoure, celle âme, ardente jusqu'à la folie dans le dévouement exclusif, dans l'aï fougueux et absolu de tout intérêt personnel, dans l'adoration naïve et généreuse de l'objet de son choix . C'est à la fois rïioil enfant et ma mère, ma femme et ma sœur. Elle est tout pour moi, et quelque chose de plus encore que tout. Elle à vraiment le jiénie de l'amour, et, parrai/dei) préjugés, des enfantillages et ries inconséquences qui liennenA&soR «Wfiatasa^». ■«**«.*.

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son milieu, elle élève tout à coup son sentiment aux plus sublimes régions que l'âme humaine puisse aborder.

Quand elle s'abandonne ainsi à son inspiration passionnée, elle se transfigure. Je ne sais quelle pâleur extatique se répand sur tous ses traits. Émue et surexcitée, elle blanchit subitement comme les autres rougissent. Ses yeux noirs, si francs et d'un regard si ferme, deviennent vagues et semblent nager dans un fluide mystérieux ; ses narines exquises se dilatent ; un étrange sourire qui n'exprime plus rien des plaisirs matériels de ce monde et qui se mêle aux larmes comme par une harmonie naturelle dans ses pensées, la fait ressembler à ces saintes des peintures italiennes, qui, blémies et contractées par le martyre, ont, en regardant le ciel, une expression d'ineffable volupté.

Qu'elle est belle dans ces moments-là! Qu'elle était belle assise près de moi, les mains dans les miennes, la télé tantôt penchée vers moi pour me parler d'amour, tantôt renversée sur le marbre de la cheminée comme pour parler d'elle et de moi à quelque esprit supérieur planant au-dessus de nous deux ! La flamme vacillante dessinait les fins contours de cette bouche où l'expression du plaisir arrive à quelque chose d'austère, et se reflétait dans ces yeux dont l'éclat s'éteint parfois dans une fixité redoutable, comme si la vie humaine faisait place à un mode d'existence où je ne puis pénétrer.

Oui, elle est encore pour moi tout surprise et tout mystère. Je la possède tout entière sans la connaître entièrement, et, en la contemplant, je l'étudié comme une abstraction. Elle a des divagations où je l'écoute sans la comprendre, jusqu'à ce qu'un grand trait de lumière jaillisse de ses paroles confuses, moitié italiennes et moitié françaises, auxquelles, pour trouver une nuance qu'elle ne sait comment exprimer, elle mêle des mots d'anglais prononcés avec un effort enfantin et sauvage. Mais, quand elle a réussi à formuler sa pensée brûlante, elle se

tait, elle pleure d'enthousiasme et tombe à mes pieds comme devant une idole, pour prier mentalement. Et moi, je n'ose enchaîner cette fougue qui me gagne, et je parle aussi cette langue du délire qui n'aurait plus aucun sens si nous nous la rappelions de sang-froid. '*

Ne vous moquez pas de moi ; cet amour, qui s'est révélé à moi par une rage brutale, m'emporte à présent dans des régions que j'appellerais métaphysiques, si je savais bien ce que c'est que la métaphysique ; mais je ne le sais guère; je sens seulement que, dans les bras de cette puissante maîtresse, mon âme quitte les sens et aspire à quelque chose d'inconnu qui n'est plus de leur domaine. Quand je l'ai embrassée sur la terre, loin d'être assouvi et calmé, je voudrais l'embrasser dans le ciel, et je ne trouve plus ni caresses ni paroles suffisantes pour lui exprimer cet insatiable désir de l'esprit et du cœur, qu'elle partage et que nous ne savons nous dire que par des larmes de douleur et de joie.

Après ces expansions insensées, je reste un peu ivre, et il me faut un certain effort pour me rappeler qui je suis, où je suis, ce qui m'intéressait hier, ce qui pourra me préoccuper demain. H y eut un moment, cette nuit, où j'avais si complètement oublié toute réalité, que je ne n'étais plus nulle part. La pluie tombait par torrents, droite, lourde, retentissante, sur les toits très-bas qui nous environnent, et notre petite terrasse écoulait sur le terrazzone, en cascade continue et monotone, son trop-plein par les gargouilles brisées. Tout autre bruit avait cessé : plus de vent dans les girouettes, plus de vol ni de cris d'oiseaux de nuit. Le feu ne pétillait plus dans l'âtre, le grillon s'était endormi. C'était un silence absolu, au milieu d'un bruissement soutenu comme celui d'une pluie de sable. Et j'avais une sensation de bien-être extraordinaire, à comparermachinalement la douce chaleur de la chambre où j'étais, avec l'idée du froid humide et noir qui régnait dehors. Mais dire sur quelle

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campagne tombait cette averse opiniâtre, et dans quelle retraite je me trouvais si bien abrité, avec mon trésor le plus cher, voilà ce qu'il n'eût pas fallu me demander, ce que j'étais heureux de né plus savoir. C'était le déluge, et nous étions dans l'arche, flottant sur des mers inconnues, dans l'immensité des ténèbres, ignorant sur quels sommets de montagnes ou sur quels profonds abîmes nous poursuivions au hasard notre voyage dans l'inconnu. Gela était terrible et délicieux. La nature se dérobait à notre appréciation comme à notre action ; mais l'ange du salut poussait notre lit tranquille sur les eaux déchaînées, et tenait le gouvernail en nous disant : ce Dormez ! » Et je me rendormis sans bien savoir si je m'étais éveillé.

Vers deux heures du matin, je me réveillai tout à fait, saisi par le froid. Je fis sonner la vieille montre à répétition que mon oncle le curé me donna jadis pour étrennes. Je ne touche jamais cette respectable bassinoire sans qu'elle me rappelle un de ces jours d'orgueil et d'ivresse qui comptent dans la vie des enfants. Tout mon passé et tout mon présent me revinrent en mémoire, et je recouvrai ma lucidité. Daniella dormait sans paraître souffrir du froid; ses mains étaient tièdes. Pourtant je craignis qu'elle n'éprouvât les effets de l'humidité, et je me levai pour rallumer le feu.

La pluie tombait toujours avec la môme persistance. Je souffris à l'idée que ma chère compagne se lèverait avant le jour et traverserait ce déluge pour retourner à la villa Taverna.

— 11 faut absolument changer cette manière de vivre, me disais-je ; voilà la troisième matinée qui me brise le cœur en exposant la santé et la vie de ma bien-aimée. Il est impossible que je eontinue à l'attendre quand c'est moi qui devrais l'aller trouver, me mouiller, marcher dans les ténèbres, affronter les mauvaises rencontres ; et, puisqu'on me recevant chez elle ou chez Olivia, it est impossible qu'elle ne soit pas diffamée ou me-

nàcéë, il faut que je Pemmène ou que je l'éjioùsë. Ce mystère était plein dé charmes; mais il a ide trop graves inconvénients, il me coûte trop d'inquiétudes et de remords.

J'oubliais que j'étais sous le coup d'une arrestation, et que, mon emprisonnement devant faire le désespoir de Dàniella, je lui avais donné m'a parole de lie rien négliger pour m'y soiistraire. Je me rappelai cette circonstance ; mais ri'ëtait-il pas plus facile de fuir ensemble que de se cacher à deux £as de nos ennemis, dans les ruines de Mondragonè?

— Oui, oui, il faut fuir, me disâis-je, et fuir des demain. 11 faut cfue cette soirée charmante et cette nuit poéticjiïè He me portent pas à m'endormir dans lés délices de l'écréme. Eh bien, ce souvenir restera eh' nous comme une Hâte romanesque dàhâ l'histoire de nos amours J mais, la huit prochaine; il faut, k tout Jmx, sortir des États dû pape.

M'étânt arrêté à cette résolution, je restlî pr$s du feu, absorbé dàtis liné douée rêverie, voulant savourer toutes lés impressions de cette nuit d'aventurés à laquelle je ne devais pas vouloir de lèndèhiâin. La flammé montait dkris l'âtre et proje- : tait une vive clarté sur Dàniella ehdorh4ie: O^él îicâu sommeil que le sien ! Je n'en ai jamais vu dé semblable ; c'est ùh des contrastes dé cette organisation en cjui toute chose touche à l'extrême. Autant elle est agissante et d'une vie énergique dans la veille, autant elle est calme et comme ensevelie dans le repos. Elle ne rêve pas ; on l'entend à peine respirer. Elle est comme changée en statue dans sa pose simple et chaste. Sa physionomie est grave, impassible, recueillie comme dans une contemplation sereine du monde supérieur.

Pourtant ces formes gracieuses et délicates n'annoncent extérieurement ni l'énergie dont elle est douée, ni le sang-froid dont elle est Capable. 11 faut toucher son poignet fin et sa jambe déliée pour sentir la force de ces muscles qui ne reculent devant aucun eiïort de travail. Elle a tant de soiij^c^o dans les

mouvements qu'on la croirait frêle ; mais, en réalité, soit voonté, soit race, soit habitude, elle a, pour marcher, pour courir, pour porter des fardeaux, une aisance et une vigueur peu communes chez une femme. Elle dit avoir été si passionnée pour la danse, avant de quitter Frascati, qu'elle dansait six heures de suite sans respirer, et s'en allait, en sortant du bal, se mettre à l'ouvrage au point du jour, sans qu'il lui en coûtât le moindre effort. Aussi se moque-t-elle de moi quand je la plains de ne pouvoir rester près de moi à dormir pendant que le soleil commence à luire. Elle dit que, si elle vivait sans fatigue et sans émotion, elle serait bientôt morte.

Qu'y a-t-il donc en elle de si solide comme force physique, que l'exubérance de la force morale ne l'ait pas déjà usée? Quand elle est forcée de reprendre le soin de la vie matérielle, c'est une agilité, une gaieté, une présence d'esprit, une netteté de vouloir et une promptitude d'action qui font d'elle une ménagère, une servante et une ouvrière modèles. Qui croirait, à la voir se livrer avec maestria aux occupations les plus vulgaires, qu'elle a ces extases de colombe mystique?

J'étais heureux de ne pas dormir et de regarder son front pur, inondé de cheveux noirs, et ses longs cils fins projetant des ombres si douces sur ses joues veloutées. Comment ne l'ai-je pas remarquée, cette beauté pénétrante, à nulle autre comparable, le premier jour où elle m'est apparue ? Comment, lorsque je l'ai regardée pour la première fois, l'ai-je trouvée seulement singulière et agréable? Comment, lorsque, me sentant vaguement épris d'elle, je vous traçai son portrait à Rome, n'osai-je pas prononcer qu'elle était jolie? Comment, dans ce temps-là, pouvais-je dire que Medora était remarquablement belle? Dans mon souvenir, à présent, Medora est laide et ne peut être que laide, puisqu'en elle tout est l'opposé de ce chefd'œuvre de l'art divin que j'ai là dans le cœur et dans les yeux.

Ma montre marqua trois heures. Son vieux bruit sec était le

seul bruit saisissable autour de moi. La sonorité s'était faite au dehors, la pluie avait cessé. Quel fut donc mon étonnement d'entendre, comme une mélodie aérienne passant dans l'air, au-dessus du tuyau de la cheminée, le son d'un instrument qui me parut être celui d'un piano 1 Je prêtai l'oreille, et je reconnus une étude de Berlini que l'on sabrait avec un aplomb révoltant. Gela avait quelque chose de si étrange et de si follement invraisemblable à pareille heure et en pareil lieu, que je crus être halluciné. D'où diable pouvait venir cette musique ? Elle m'arrivait trop nette pour être supposée partir du dehors; et, d'ailleurs, à un mille à la ronde, il n'y a pas une habitation que l'on puisse supposer en possession d'un piano et d'un pianiste.

Étais-je trompé par le son de l'instrument? Celui-ci provenait-il d'un de ces petits cembali portatifs que les artistes bohémiens promènent sur leur dos de porte en porte? Mais, si cela venait du dehors, à qui donnait-on cette aubade par un temps pareil et en plein désert? D'ailleurs, c'était un piano, un véritable piano, assez faux et assez sec, mais piano s'il en fut, avec toutes ses octaves et ses deux pédales.

— Il y a de quoi devenir fou ici, dis-je à Daniella, que l'agitation de ma surprise avait éveillée. Écoute, et dis-moi si cela est concevable!

— Cela ne peut venir, dit-elle après avoir écouté, que du couvent des Camaldules, qui est à un quart de lieue d'ici. Je ne sache pas qu'il y ait là d'autre instrument que l'orgue de l'église : il faut que quelque moine artiste soit en train d'étudier une messe pour dimanche prochain.

— Une messe sur une étude de Bertini 1

— Pourquoi non?

— Mais ce n'est pas plus là le son de l'orgue qu'une crécelle n'est une cloche.

— Eh ! mon Dieu, la nuit, et quand l'air est détendu par la

pluie, les sons lointains nous arrivent quelquefois si déguisés, que Ton jurerait entendre tout autre chose que ce qui est.

Il fallut nous arrêter à cette supposition. Il n'y en a pas d'autre admissible. Nous nous rendormîmes au son du pîano fantastique, dans cette masure, que l'on pourrait appeler le château du diable.

A mon tour, je fus vaincu par le sommeil, à tel point, que Daniella, craignant mon chagrin et mon inquiétude ordinaires, se leva sans bruit, au point du jour, et s'échappa furtivement, après m' avoir bien enfermé dans le casino, car elle craignait qu'étant libre d'errer dans les ruines, je ne me fisse voir par quelque ouverture.

Elle ne fut pas plus tôt partie, qu'une sollicitude instinctive m'éveilla, et que je voulus courir après elle pour lui dire mon projet d'évasion ; mais i'étais sous clef et je me résignai à reprendre mon somme. Le temps s'annonçait magnifique, et le soleil envoyait déjà une lueur rose derrière les montagnes bleuâtres. Sur ces terrains inclinés, où la roche volcanique s'égrène en sable doré à la surface, ia pluie ne laisse ni fange ni humidité, et, une heure après la plus forte averse, on n'en retrouve là trace que sur les herbes plus vertes et les fleurs plus riantes. Je me consolai donc un peu, en pensant que ma chère Daniella n'avait à faire, ce matin-là, qu'une promenade agréable à travers le parc.

Ce fut elle qui m'éveilla à neuf heures. Elle avait couru pour moi toute la matinée. Elle avait été à Frascati comme pour acheter du fil, mais, en fait, pour savoir ce qui se passait à propos de moi. Elle avait causé avec la Mariuccia, et m'apportait, de Piccolomini, ma valise, mon nécessaire de toilette, mes albums et mon argent. Ceci me parut très-bien vu ; nous étions libres de partir. En outre, elle apportait des provisions de bouche pour deux jours, de la bougie, des cigares, et ce laineux café dont elle tenait tant à ne pas me sevrer.

là Wkhtltk M

Elle avait trouva HVôyen dé faite fcrfnfgr ttfat ce fardeau, dans une brouette pbusseè plr fai 'des* fcurnMèré dé Kccolomini, jusqû'â'u haut <iu feèHâSiô^é; le tout récô'uvéVt 'àe jrôis secs que là ilàriùccïa était ééhs'ëe vendre a Olivia; et ^iïo celle-ci faisait remiser dans tin de ses 'fïtàré-Mî deMondragorie, où, sefôri elïé, oli allait envoyer ëhcorë une Fois des ouvriers jpour réparer le château. Lé pàysàii avait laissé la br'ôtiétlë à rentrée Vie la cour, et, irenv'ôjfé dé suite; il n*àv&it rien vu déballer.

Ouôïque màtnéré maîtresse rattéùt eWôuflïée de cette expédition, je mè réjouis de là bônfte ïdée qu'elle âVait feue.

— \\ faut maintenant; lui ; dïs-je, 'puisque lui U si ingénieuse et si active, que tu arrangée toutes cho'ses {tour Mbtrë Fuite. Je t'enlevé, à moihs que tu ne nie dises '(JÙe mon affairé avec le Saint-ôfcéë n'aura pas de suites 'et qïèjë jpéÙ* i'ëpoiïser dans ce îS&ys^ct, èâns trtty dé rfetâr'd.

—Tu songes à l'impossible, répondit-elle en secouant là tète. Ton affaire prend une mauvaise tournure. Méh 1 trere^ <iiii, par Bonheur, ne tb soupçonné jpâs du téîit d'être mon amârit, a conçu pourtant contré tôt ûûh Hàlhe* effroyable, à cause dés coups ^ué tu lui aé donnés, tl prétend maintenant qu'en lé frappant, tu l'as traité d'esfSioh et que tu ââ injurié et maudit, en termes révolu 1 tiôntiàirés, lé gdavernëiriëhi de l'Église. Il dit t'àvoir reconnu, et il produit un témoiri qui beiràit accouru trop tard pour le secourir^ niais qui aurait entendu tés parblés et vu ta figure. Ce témoin n'a jamais été vu à Frascati, et pourtant la police garait le connaître et a pris 1 acte de sa déposition. On a été èiicbre hier àil soir à Pibbblômini, probablement pour t'arrèter, et, ne të trouvant jiâs, bri à fait ouvrir ta chambre pour s'emparer de tes papiers ; car où assure maintenant que tu es affilié & l'éternelle conspiration qÙé l'on découvre toutes les semaines contre le pouvoir teitipbreî du sàittt-père. Heureusement, ui«i tante avait pri^u le cas i elle avait retire de ta

chambre tout tes effets, et jusqu'au moindre bout de papier chiffonné. Tout cela était bien caché dans la maison. Elle a dit que tu étais parti la veille pour Tivoli, à pied, avec ton attirail de peintre, et que tes autres effets étaient restés à Rome le jour de Pâques. Aussitôt qu'elle s'est vue débarrassée de ces inquisiteurs, elle est partie elle-même pour Rome, où elle va consulter lord B*** sur ce qu'il y a à foire pour te tirer de là. H faut donc que tu attendes patiemment ici le résultat de ses démarches ; car de songer à voyager, de jour ou de nuit, sans tes passe-ports, qui sont à la police française à Rome, c'est impossible. Tu serais arrêté à la première ville, et, vouloir passer la frontière par les sentiers, comme font les brigands et les déserteurs, en supposant que je pusse te servir de guide, ce qui n'est pas, c'est mille fois plus pénible et plus dangereux que de rester ici, où, lors même qu'on te soupçonnerait d'y être, on ne se déciderait pas aisément à venir te prendre.

— Et pourquoi cela?

— Parce que ceci est une ancienne résidence papale et qu'il y avait autrefois droit d'asile. Les Borghèse avaient hérité de ce droit, et, bien que tout cela soit aboli, la coutume et le respect des anciens droits subsistent encore. Pour se faire ouvrir ces portes qui te défendent, il faudrait que l'autorité locale se décidât à faire une grave injure à la princesse, et on ne l'osera jamais sans sa permission.

— Mais pourquoi n'obtiendrait -on pas cette permission? — - Parce que Olivia aussi est partie pour Rom,, et qu'elle va

tout confier à sa maîtresse, laquelle est généreuse et s'intéressera à nous. Tu vois que les femmes sont bonnes à quelque chose, et je crois même que, dans notre pays romain, il n'y a que nous qui valions quelque chose en effet.

J'étais bien de cet avis, et, me rappelant que, sans passe-

port, il n'y avait moyen de s'embarquer sur aucune rive d'Italie, à moins de se lancer dans ces aventures trop pénibles ou trop périlleuses pour la chère compagne que je ne veux pas laisser derrière moi,' je me suis résigné à suivre son conseil et à m'abandonner à la protection des femmes ; car je suis profondément touché du dévouement de la Mariuccia et d'Olivia. J'admire la prévoyance et l'activité de ce sexe généreux et intelligent, qui, en tout temps et en tout pays, mais en Italie sur* tout, a été la providence des persécutés.

— Prends-en donc ton parti, disait Daniella en rangeant la chambre et en plaçant un petit crucifix à mon chevet et un vase à fleurs sur ma cheminée, comme s'il se fût agi d'installer là un ménage dans les conditions les plus régulières et les plus naturelles : tu en seras quitte pour t'ennuyer ici huit jours au plus. Il est impossible que milord et la princesse ne trouvent pas le moyen de te délivrer avant une semaine.

— M'ennuyer ! tu ne viendras donc plus me voir ?

— Et comment vivrais-je si je ne venais pas? Oh ! si tu voyais un jour s'écouler sans moi, tu pourrais bien dire : « La Daniella est morte 1 »

— Mais la Daniella ne peut pas mourir !

— Non, puisque tu l'aimes !... Donc, tu te soumets?

— Avec une joie dont tu n'as pas d'idée ; car je me suis tourmenté tout un jour du désir d'être enfermé ici avec toi. Une seule chose me gâte mon rêve, c'est le métier que tu fais pour venir et t'en aller. Cela est un vrai supplice pour moi.

— Et tu as tort. Voilà le beau temps ; le vent souffle de l'Apennin, tous les nuages s'en vont à la mer. Nous avons du soleil au moins pour huit jours ; mes promenades seront donc trèsr-jolies, et, puisque nous avons inventé, Olivia et moi, l'arrivée prochaine d'ouvriers dans ce château, nous aurons mille

prétextes potir qu'elle m'y envoie àveé dés £a<iuéfe. D'ailleurs, le plus lourd est transporté ; je n'ai fcîus qu'à m r ôc6uper de le nourrir. Si ce beau temj>s nous amène quelques étrangers à FYascati, les soirées sont encore trdp fraîches pour qu'ils ne retournent ^as à Rome avant la nuit. Or, comme la journée suffit à peine pour leur faire voir les villas cjuî touchent à la ville, et îusculùm, qui attire plus 'que tout te reste; tu ne seras pas dérangé ici. Môndràgone est toujours ce que Ton visite le moins, et, s'il arrivait que, pour ne pas éveiller les soupçons, Olivia fut forcée d'amener ici quelque promeneur, souviens-toi de ce que je vais te dire de sa part. Elle aurait le soin de frapper très-longtemps et très-fort à la grande J>orte avant d'ouvrir elle-même. Elle ferait semblant de compter sur un ouvrier occupé dans la cour, et, ne Te Voyant pas venir», elle essayerait une prétendue autre clef, qui serait là véritable et qui ouvrirait comme par hasard. Tu aurais eu tout le temps de rentrer dans ton casino et de t'y enfermer. On n'est forcé d'y conduire personne, puisque les étrangers ne savent pas qu'il existe, et on peut toujours dire qu'il tombe et qu'on n'y va plus.

. — Ah çà! mon Dieu, ne tombera-t-il pas, pendant que tu es avec moi? Je deviens béte et peureux comme un enfant. Je suis si heureux, que je me demande si le ciel ne va pas s'écrouler sur nos tètes, où si la terre ne va pas fuir sous nos pieds.

— Rien ne tombera, rien ne bougera ; nous nous aimons 1

— Tu as raison ! îl doit y avoir polir les vrais amants une Providence particulière.

— Il y a plus que cela : il y a en eux une vertu magique et une force surnaturelle qui vaincraient lé diable, si le diable s'attaquait à eux.

Elle déjeuna avec moi, et rhè quitta pour aller travailler a la villa Tavërhâ, car i\ faùl cfBfèVfô &>\\ Vtà faisant sa beso-

gne , et nous décidâmes qu'à partir du lendemain, elle ne reviendrait plus dans la journée, à moins de quelque événement imprévu. Elle m'arriverait tous les jours, à six heures du soir, et ne partirait plus qu'à huit heures du matin. 11 lui était indifférent de rencontrer des ouvriers dans le parc à cette heure-là. Elle serait censée avoir été faire pour Olivia une commission au couvent des Camaldules, et, quant à la course du soir,] elle trouverait des raisons non moins plausibles.

— De quoi t'inquiètes-tu? disait-elle. Les raisons ne manquent jamais. Gela se trouve, juste au moment où l'on en a besoin, et celle qui reste court, ou qui fait un mensonge invraisembiàbe, n'est pas digne d'êWè femme et d'avoir un amant.

Je m'étais souvent imaginé, moi, que, 'quand une femme m'é dirait si ingénument s'a supériorité en fait de ruse, je nié méfierais d'eue pour mon compte ; mais, depuis que j'àime celleci, tout est change* eh moi, tout est renversé dans mon esprit. Du moment que c'est elle qui ment, j<à trifâvèijpièïè mensonge est une dès grâces de son sexe.

foules choses réglées ainsi, je l'ai vue partir sïms angoisse. Il me semblait que je ne la quittais %& : j'allais penser a elle tout le jour en travaillant.

Mondragone, 4t avril.

Car il est bien temps de travailler, n'est-ce pas? Depuis que j'ai mis le pied en Italie, je me déli les jambes et je me croise les bras. Il est temps aussi, non plu. de savoir si j'aurai du talent, mais de songer à en acquérir. En tout cas, il faut que j'aie une industrie qui m'aide à me constituer une sécurité, un intérieur, une famille. Cette industrie pourra toujours être un gagne-pain, sans aucun honneur artistique; c'est le pisaller de la situation ; mais on doit se dégoûter d'un métier où l'on ne met pas tout l'effort de son être moral, et je veux, puisque la question de métier est jugée et acceptée par ma conscience, porter dans le mien tout l'idéal dont je suis capable, tout le feu que je dois puiser dans l'amour. Allons, allons ! oui : je dois à la femme qui m'a initié à la vie supérieure, de manifester cette vie par une distinction et une valeur quelconques. J'aurai donc du talent, il le faut, et ce problème de ma destinée et de ma pensée, qui me paraissait si effrayant à sonder, c'est une chose claire comme le jour, à présent. Vouloir^ espérer, tenter ! Non! Quelque chose de plus encore; quelque chose comme ce qui fait la grandeur et la beauté de ma maîtresse : Croire et pouvoir î Je commençai donc sur-le-champ à déballer et à préparer mon sac d'étude ; après quoi, je cherchai un

sujet pour commencer quelque chose. J'avais si bien juré d'être prudent, que Daniella m'avait laissé la liberté de me promener dans mon vaste domaine.

Il y a là, quand le soleil brille, dans ces accidents d'architecture * disloquée, dans cette végétation folle qui a tout envahi, dans ce contraste d'un reste d'opulence souriante avec la solennité de l'abandon, des motifs pour toute la vie d'un peintre. Ces ruines n'ont rien qui rappelle celles de nos manoirs féodaux. Il n'y faudrait chercher ni les grandes lignes austères, ni la sombre couleur, ni le caractère effrayant. Le Pianto lui-même n'a rien de lugubre. C'est toujours l'Italie qui rit et chante jusque sous l'herbe du tombeau. Mais, par cela même que de telles ruines ont une physionomie que les littérateurs et les peintres n'ont pas usée, soit qu'ils ne l'aient pas regardée, soit qu'ils ne l'aient pas comprise, elles sont pour moi une trouvaille. Ce n'est pas seulement un fait à étudier, c'est un certain aspect à rendre, un sentiment particulier à exprimer ; c'est une interprétation originale d'objets qui ont leur manière d'exister.

J'ai appris avec soin la perspective et j'ai étudié l'architecture, ne voulant pas être arrêté par des obstacles matériels qui gênent même les maîtres aujourd'hui. On s'est moqué de moi à l'atelier, et je me suis obstiné à croire qu'en attendant la révélation de la syntaxe des choses, il était bon d'en connaître la grammaire élémentaire. Nous n'avons pas toujours à notre service les conditions de l'inspiration, et les tons froids dominent dans le tableau de la vie ; c'est donc une immense perte de temps que d'attendre les beaux jours de l'exubérance. Si nous n'avons qu'accidentellement du soleil dans l'âme, nous avons toujours, quand nous la cultivons un peu, cette tranquille et laborieuse petite volonté dont vous aussi, mon ami, vous m'avez raillé quelquefois. Tant il y a qu'aujourd'hui me voilà prisonnier dans des mu-

310 LA DANIKLLA

ra.ies, c'est-à-dire dans des lignes, des aplombs, des angle» et des parallèles ; que tout cela produit, dans l'ombre et dans la lumière, des effets magiques, et que je suis bien content d'être adroit et habile, en attendant mieux.

J'ai donc passé deux heures à me promener dans tous les sens et à contempler les effets. Je n'avais que l'embarras du choix. Il s'agit de commencer par quelque chose, et je suis fixé pour demain ; mais vous savez, mon ami, que Ton ne peut pas travailler exclusivement devant la nature. ÇHe ne pose pas toujours devant nous, et même elle pose si peu, qu'elle nous désespère. C'est un modèle qui ne reste pas un instant éclairé comme l'instant d'auparavant. Il faut prendre l'effet au vol, et interpréter ensuite avec le sentimeut. J'avais donc besoin d'un atelier pour travailler da me, comme on dit ici, et je me suis mis à le chercher.

Certes, le local ne manque pas, et, pour cela aussi, je n'avais que l'embarras du choix. Je me suis décidé pour une salle immense et d'une fort belle coupe, située au premier, du côté sud; au troisième, du côté nord, tout au beau milieu du grand pavillon. Ce doit avoir été là, jadis, la chapelle papale. Elle n'a plus que quatre murs, et pas mal de trous que je suis occupé à boucher avec des planches, laissant à découvert les ouvertures qui me donnent un beau jour et qui sont placées trop haut pour inquiéter ma Daniella. Il y a ici, à discrétion, du bois de travail en partie débité, des échelles, des planches et des tréteaux de toute dimension. J'ai trouvé même quelques vieux outils élémentaires laissés par les ouvriers, une scie, un marteau, des tenailles, etc., et j'ai choisi, dans le bois dépecé pour la menuiserie, les matériaux au moyen desquels je pourrai me fabriquer, tant bien que mal, une espèce de chevalet. Élevé à la campagne, je ne suis pas plus maladroit qu'un autre, et il ne me faudra pas beaucoup de temps pour dévenir le Robinson de ma solitude.

Je suis s&r, pourtant,, que vous çiçz <te mes préoccupations d'ins^allat^ et 4'outiliement dan9 mes ruines. Moi aussi, j'en ris ; ce qui ne m'empêche pas 4e m'en amuser sérieusement. Daniella songe bien à mon café ! : Je trouve charmant de m'établir comme un. artiste paisible et bourgeois, dans les conditions qui semblent le plus exclure le bien-être du corps et de l'esprit. Et, s.i vous y réfléchissez, vous verrez combien ce sentimentf-là est; naturel, et comme l'idée d'un certain arrangeaient des choses, fiH-ce dans une grotte de rochers, égayé la vie et provoque l'açtivitjé humaine.

Quand, je me suis vu muni de tout ce qui m'était nécessaire, j'ai songéi au moyen de scier et de clouer sans foire de tyruit. Jfa\ essayé mon marteau , enveloppé d'un lambeau de tablier de cuir abandonné par les charpentiers ; mais, de mon atelier, je dQmine tous les environs, et, bien que les jardins çoient presque toujours diserts autour de Mondragone, la petite ferme située tout au bas de l'allée de cyprès, c'est-àdire à un quart de lieue environ, doit entendre chanter les grandes girouettes de la terrasse. Donc, je dois renoncer au marteau, et demander à Daniella de m'apporter des clous à vis et des vrilles. Quanlj au bruit moins retentissant de la scie, j'irai me servir de cet outil dans le Pianto, où j'ai remarqué qu'aucun bruit du dehors ne pénètre ; d'où je conclus qu'au-

cun bruit n'en doiç sortir.

Ne pouvant rien commencer aujourd'hui, j'ai fajit une nouvelle tournée à un autre point de vue. IJ s'agit de savoir si, en collant l'œil aux fentes des huis ou en grimpant aux murs d'enceinte, on peut m'apercevoir du dehors quand je ne suis pas dans mon casino. Je me suis assuré que les portes sont neuves et bien jointes ; que les murs, qui me paraissaient médiocrement élevés, dominent, à l'extérieur, des escarpements formidables ; enfin, que ma forteresse, avec son air bénin, est très-difficile à escalader.

312 LA DANIBLLA

Pourtant je dois regarder le casino comme une citadelle de réserve, en cas d'envahissement des autres parties de mon domaine par les curieux; et j'ai avisé à boucher les fentes des portes et fenêtres qui relient ma petite terrasse avec le fond du portique de Vignole, lequel sera mon promenoir les jours de pluie, et mon chemin de retraite rapide en cas d'alerte. Me voilà donc à l'abri de tout espionnage et de toute surprise. Il ne reste plus à redouter que le cas de sommation légale à la bonne Olivia, et le casino n'est garanti, du côté des appartements, que par des portes assez minces. En outre, il n'y a aucun moyen de s'en échapper sans courir grand risque de se casser le cou, et cette idée me fait frémir quand je songe que je peux être surpris avec Daniella, et qu'elle tenterait probablement de s'échapper avec moi.

Pourtant, tous ces palais italiens ont quelque ingénieuse cachette ou quelque issue mystérieuse, et je serais bien étonné si je ne découvrais pas l'une ou l'autre quelque part.

C'est toujours vers le Pianto que mon esprit va cherchant le mystère de Mondragone. Il est évident qu'Olivia et Daniella l'ignorent ; mais, si l'écroulement de quelque passage secret a effacé le souvenir de la tradition, est-il possible d'en retrouver la trace?

Je suis donc retourné au Pianto, et j'ai vainement tâché d'explorer les cuisines, sous le terrazzone. Après quelques pièces insignifiantes, j'ai trouvé des murs et des amas de moellons placés récemment pour soutenir les voûtes qui menaçaient ruine. Cette partie est condamnée absolument. Remontant alors au cloître, je suis venu à bout, avec mon ciseau, de forcer le volet d'une de ces petites fenêtres plus larges que hautes, sortes de soupiraux qui me tourmentaient. J'ai lancé par là, d'abord de petites pierres que j'ai entendues tomber assez profondément, et puis des morceaux de papier enflammés que j'ai pu suivre de l'œil. Le premier que j'ai

LA DANIRLLA 313

risqué a été le seul qui menaçât d'incendier le château. En le regardant descendre lentement et brûler à terre, je me suis assuré qu'il n'y avait là aucun amas de bois et aucun débris combustible ; rien que le sol, semé de pierres et de briques cassées. Les autres papiers enflammés m'ont permis de distinguer parfaitement le local. C'est une cave assez spacieuse, bien voûtée, très-sèche, et qui communiquait à une cave contiguë par une arcade maintenant comblée de débris jus* qu'au cintre.

Tout cela me serait bien facile à explorer au moyen d'une corde à nœuds fixée au soupirail, si ce soupirail n'était défendu par des barres de fer très-rapprochées et très-bien scellées dans la pierre. Il faudrait donc arracher cette grille, ce qui ne serait pas impossible avec les outils convenables ; mais le bruit 1 II ne m'est pas bien prouvé qu'il soit absolument étouffé dans cet entonnoir. Au premier ouragan, je profiterai du vacarme général pour risquer ce travail.

N'ayant plus rien à tenter aujourd'hui, je suis revenu sur ma petite terrasse pour vous écrire tout ce qui précède. J'ai, de là, cette magnifique vue dont je vous ai parlé, et, avec la jouissance des yeux, celle de l'ouïe; car, excepté le berger qui garde ses moutons sur les sommets de Tusculum, je suis l'habitant le plus haut perché de tout ce massif de montagnes. Tous les bruits des collines et des vallées montent donc jusqu'à moi, et j'ai eu le loisir, en vous écrivant, d'étudier cette musique produite par la rencontre fortuite des sons épars qui constitue, en chaque pays, ce que l'on pourrait appeler la musique naturelle locale.

Il y a des endroits comme cela qui chantent toujours, et celui-ci est le plus mélodieux où je me sois jamais trouvé. En première ligne, il faut mettre la chanson des grandes girouettes de la terrasse extérieure. H est si régulièrement phrasé à son début, que j'ai pu écrire six mesures parfaitei. v*

314 LA UANIELLA

ment musicales, lesquelles reviennent invariableniei^ à chaque souille du vent d'est, qui règne depuis ce matin. Ce vent procède, sur la première girouette, par une phrase de deux mesures plaintives à laquelle répond la seconde girouette par une phrase pareille de forme, mais d'une modulation plus triste ; la. trpisi^me continue le même mofcLC, est te modifiant par un changement de ton l^rèsrheureux,.

La (materne girouette, est cassée, pa* conséquent muette, ce qui est fort à propos, vu que son silence permet ^ la première de reprendre son tfyèmfo dan§, le, tyn, oij, ij vient d'être porté çaj 1'augmen.tation du, vent ; alors, poujç peu que la bouffée continue, les trois, girouettes çhanjtejiti une. sorte de canon à trois vois qui est fort, étrange et, fiort péné&ant, jusqu'à ce que le soujSle qui, les pousse tom]fè peu, & peu et les ramène, par <Jes intervalles, inappréciables, à nos, conventions musicales, ç'estf à-dire, plus ou moins faux, à leur justesse première.

Ces girouettes, pleurardes e,t radoteuses^ avec leuca notes cL'une ténuité imposée, sont comme les ténpro. aigus qui dominent^ l'ensçinbje. Je ne. s^is quel esprit d#, l'ak les met d'accord avec le son. des cloches des damaldujes ; mais il arrive, à chaque instant, que ces. clpcuçs. leur fo&Jt une trèsbelle harmonie. J'entends, aussi,, par moments., les, phrases entrecoupées dçs orgues de ce couvent, ou de l'église de Monte-Porzio, village, que j'aperçois, sur ma droite, au delà des Camaldujes, Bst-çe de, l!une pu de l'autre égljse que partaient, cette, nuit, les,, sons, que j'ai cru être cçu^ d'un piano ? En ce moment, rien n'y r.es^emble, rien ne, qu'explique ce phénomène d'acouti^qup.

D'autres chants se mêlant encore à, cens des. girouettes : ce sont les refrains des^ paysans épars (jan$ la campagne. Ils chantent fort mal; ils crient du nez, et je n'en entends pas un sur cent qui me paraisse tant soit peu bien organisé pour la.

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musique, lis semblent avoir beaucoup moins conscience de ce qu'ils chantent que les girouettes de Môndrà^ône. Néanmoins, je saisis parfois des phrases cftin caràc'téVe sauvage qui tiè déparent pas le sentiment répandu dans rénsèmble.

Les basses continues sont dans te bruissement lourd défepiVrs démesurés qui se dressent dû cote dé là villa Taverna comme des parasols ouverts au-dessus du titifcnkine de chènfes, "et 'tfôns une cascade quejenè'pulsïpèrcêvbïr, mais o,ue je mè iteppéftê avoir remarquée te long dé rélhtirm'è massiï 'dé maçonnerie qui soutient lé (errazzohe. tes èàùx perdues des ruines sont trèsmyslérieusés. Lès îontafnés d'où elles jaillissaient ^taht brisées et taries, elles se sont frayé des passages inconnus dans les fondations et s'écnàpftèht par tes figurés Celles 'rencontrent, au milieu de rideaux de plantes parlétair'és qui font tfês cheveux et de la barbé aux 'grands maMrohs béants au fond dés niches.

Et puis, il y à Tes cris des oïsfcaûx, bten 'tjtté tes oiseaux soient beaucoup |Slus rares ici t\u'è dans "nos climats. Ce sont les vautours et lés aigles (\u\ àbmin'ëht. Le menu peuplé dés petits chanteurs mystérieux dés buissons mfe paraît èh minorité. Il y a donc iteu de dont 'gazouifléttients dans réir, maïs de grandes Voix aigres qui semblent chanter une ittfess© ctès morts, en se moquaht de ce qu'elles dfsënt.

En écoutant tout cela, je poursuis et tourmente une idée qui m'a bien Souvent frappé dans dès harmonies naturel^ que produit le hasard. Lé Vent, l'ëàu courante^ les portes qui grincent sur leurs gonds, les chiens qui hurlent et lés enfants qui crient, toutes ces voix qui sont censées fchahtér faux, produisent quelquefois, par cela même qu'elles échappent aux règles tracées, des effets d'unie fruttsànfcfc et d'Une signification extraordinaires. C'est peut-être bien à tort que les musiciens s'en offensent, fi&hs % feux* Il y aurait à choisir, et, si nous n'aviohs le sfcns dfe !^teftbWfêt4^t\\<m^^

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la méthode, nous découvririons des beautés inconnues, des expressions souverainement vraies et nécessaires dans des dissonances réputées inadmissibles. Dans ce nombre, il faudrait ranger surtout la fantaisie éolique que ces girouettes rouillées me font entendre en ce moment. Elles pleurent et soupirent, dans leurs folles discordances, avec une énergie dont aucune définition musicale ne saurait rendre le déchirement. C'est quand elles sortent de leurs thèmes possibles, c'est quand je ne trouve plus le moyen de noter leurs vibrations délirantes avec des signes convenus, qu'elles remplissent l'air d'une symphonie fantastique qui ressemble à la langue mystérieuse de l'infini.

Et nous, hélas! dans tous nos arts comme dans toutes nos manifestations de sentiment, nous touchons à la limite du possible avec une effrayante rapidité. Ohl comme je sens cela, maintenant que le sens de l'infini est entré avec l'amour dans mon âme i Comme je sens que les paroles sont vaines et les expansions bornées I je n'ose relire ce que je vous écrivais il y a une heure, dans la crainte d'être indigné d'avoir osé tenter de l'écrire 1 Et pourtant, mon cœur déborde, et j'ai comme un besoin de crier ma joie aux hirondelles qui passent sur ma tète et aux brises qui couchent les herbes sur les flancs des ruines. Mais je m'arrête, parce que je ne la sais pas, cette langue de l'infini qui me mettrait en rapport avec tout ce qui aime et respire dans l'univers. Le langage humain est court et grossier. Plus il s'alambique, plus il est cynique quand il veut raconter l'amour. L'amour! 11 n'a qu'un mot, j'aime! et, quand il ajoute f adore ! il ne sait déjà plus ce qu'il dit. Aimer est tout ; et ce qu'il y a de divin et d'ineffable dans cet acte immatériel de l'union des âmes, rien ne peut l'exprimer en plus ou en moins.

C'est qu'à un certain degré d'intensité de l'émotion, l'esprit rencontre un obstacle qui est comme le seuil du sanctuaire de

la vie divine. Tu n'iras pas plus Joint voilà ce qui a été dit au flot de notre passion terrestre; au delà de certains cris de la céleste volupté, tu ne pourras plus rien dire; car tu serais Dieu si tu savais manifester le sixième sens, et il faut rester ce que tu es.

Le soleil baisse, et je n'ai, d'ailleurs, plus le cœur à écrire. Quand l'heure approche où je vais la revoir, je ne me rends plus compte que d'une impatience dévorante. Mais la voilà,

je l'entends ouvrir la porte de la cour

Ce n'était pas elle ! C'était un de ces bruits qu'il me faut étudier un à un avec soin pour en découvrir la cause. La grande caserne du fond de la cour laisse pleuvoir ses ardoises, qui, en se détachant avec leurs clous du bois pourri, grattent le toit avant de tomber. — Elle est venue tard : j'ai été bien inquiet. Enfin, la voilà, et, pendant qu'elle met notre* couvert, je veux vous dire ce qui se passe dehors à propos de moi.

Olivia et Mariuccia sont revenues de Rome ; c'est pour les attendre et pour me rapporter le résultat de leur voyage que Daniella n'est venue qu'à sept heures. Lord B*** et sa famille sont à Florence et ne rentreront à Rome que la semaine prochaine. La princesse Borghèse est absente aussi ; mais son intendant général, sûr des* sentiments généreux de sa maîtresse, a parlé à un personnage puissant qui s'est engagé à paralyser les poursuites en ce qui concerne l'intégrité de mon asile, à la condition que je n'en sortirai pas sans sa permission écrite. Voilà donc un protecteur qui se constitue mon geôlier, et, pour un peu, je serais ici prisonnier sur parole. Mais c'est ma Daniella qui seule exige de moi ce serment. Le cardinal *** se contente de me faire savoir qu'en me tenant caché à Mon-

818 U fciNÏBiAA

dragonè, je né ctfùfs Kùctm isà^t. ¥l tfé rtffcfcA de Wën si j'en

sors seulement une httftè.

Tout cetà m v arrai%fe on fe% îfefut ïMeùt, 'et jfc tfrbîs bîèïi cfaè, dans Vêtat Ùès cMfefc, tt tottàrât tesitttmp fa &>ïrfes et àé gendarmes pour me foire quitter ma chère prison.

m DtT T*M* *fcMÎ*ïl

POISST. — IMP. ARBIBU, LBJAY ET â*

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