La danse devant l'arche
Des yeux limpides se sont fermés qui possédaient la grâce et comme la science du ciel ; une voix s'est tue où se pressait et s'ordonnait à la fois le tumulte de la pensée ; mais, de ce silence qui nous emplit d'un accablant ennui, un chant sacré va s'élever. L'enfant savant et pur, le fils des prophètes, le jeune Français nourri de tous les sucs de sa terre natale, a, d'abord, reconstruit le temple dans les nuées. Comme s'avance Eliacin, assuré et fervent, comme se détache du groupe des jeunes Israélites, dans la tragédie d'Esther, le chant dominant, il proclame sa part privilégiée et son noble plaisir :
Je suis fier d'être admis à vos cérémonies O Dieu du peuple élu, ô mon maître, ô mon Roi ; Je suis heureux que mon enfance soit nourrie Dans votre temple saint, de votre sainte loi.
Que je sois le plus jeune entre tous vos lévites, Dieu éternel, ô Roi des anciens Patriarches,
Le plus ardent de ceux que votre amour habite, Le plus léger de ceux qui dansent devant l'Arche.
Que ma sensible enfance ait grandi sous votre ombre Comme une mince fleur sous un arbre éternel, Que mon esprit se soit formé selon vos Nombres Et que je sois savant entre ceux d'Israël.
Par l'insondable et stricte hérédité, par l'étude et l'inclination, il a, de l'Orient religieux, de la terre pastorale des prêtres et des Rois, une rêveuse expérience.
Un esprit ainsi préparé est au commencement de l'histoire humaine. Il vient depuis des siècles, chargé de patience et d'ambitions, de connaissance et de labeur.
Ayant, au cours des âges, subi et dépassé toutes les luttes avec les hommes, ayant épuisé tous les débats et toutes les circonstances, il demeure seul avec l'essentiel. Sa race antique a fait pour lui ce long travail. Il semble que rien ne doive plus étonner une âme accumulée, qui, dans le triomphe comme au travers des persécutions, a connu la sublime familiarité avec le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob.
Elle voit tout de niveau et ne saurait poursuivre et devancer qu'elle-même. Aussi sa prière est-elle un départ. Mais, cet esprit, enivré de divin,
accoutumé au bourdonnement d'airain des mots d'Eternel et d'éternité, ne quitte Dieu que pour Dieu.
Quand il abandonne sa Vérité première et concise, quand, avec de turbulents regrets il renonce à sa docile joie, c'est que l'infini le provoque et l'attire. Le soleil qui, à l'aube, est une fraîche clarté centrale, disperse à midi des flammes allongées dont les pointes assaillent et criblent le cœur. L'enfant intrépide courut au-devant de ces ardentes flèches.
On songe à ce verset du Livre des Rois :
" Aussitôt que Salomon eut achevé de faire cette supplication à l'Eternel, il se leva de devant l'autel ; ainsi il n'était plus à genoux, mais il avait encore les deux mains tendues vers les deux..."
Le jeune lévite quittera le temple pour chercher, examiner, atteindre, — les mains tendues, — un Dieu dont il s'éloigne :
Je vais partir : le ciel a fait vibrer ses cordes ; Le printemps inquiet, prophète de l'été, S'abîme en la splendeur du Dieu qu'il annonçait ; Le rayonnant été va couronner l'Europe
Je vais partir : au ciel de Juin Antarès brille, Antarès, cœur vermeil du Scorpion belliqueux :
i4 PREFACE
Il promet la victoire aux enfants qui se troublent, Il promet la bataille aux esprits courageux.
La nuit semble chanter un psaume sans répons Dans le temple endormi où je me désespère ; Furtif, loyal, j'irai vers le Dieu nécessaire Qui m'attend par delà les libres horizons.
Dieu ardu, toujours ébauché par l'effort et pressenti par le désir : Dieu sensible, non au cœur, mais à l'espérance.
" Coureur adolescent au cœur infatigable ", il ne s'élance pas seulement vers le vif horizon, — d'une de ses mains il reprend et retient le passé.
Si la continuité est la seule lutte que la race humaine puisse entreprendre contre la destruction, s'il est une durée que l'on puisse opposer à la stabilité des monts, c'est cette longue mémoire, transmise d'âge en âge, par qui, soudain, le temps est aboli et l'antique univers nous révèle sonjeune visage.
Henri Franck connut ces faveurs du temps et de l'Histoire.
Ce fut la noblesse de son esprit sans défaut, et sa richesse secrète, de faire, sans se lasser, un fructueux trajet entre l'Orient sacré et sa terre natale. Réjoui par le présent, avide de l'avenir, mêlé à
ates les luttes de ses concitoyens, il allait iurtant, à l'heure où le cœur s'isole et se repose, désaltérer aux citernes bibliques de la Palestine, pencher son visage sur ce puits de David, creusé l'entrée de Bethléem, aux eaux duquel le roi if aspirait si ardemment dans la caverne d'Abillam. Il fut un point de jonction où l'actuel joint le passé.
Les premières rêveries de l'enfance sont puisées ns l'Histoire Sainte. Là, le faste oriental, loin de Dubler et d'amollir le cœur, s'enveloppe d'une ajestueuse et sereine tristesse. Quand la poésie ut atteindre au sublime, il semble qu'elle doive tourner vers ces collines pierreuses, tendues par > torrents, parcourir le sol ardent où la haute lme, debout sur son ombre étoilée, tient suspenis le souvenir et l'attente des hommes. On le rit, le lyrisme, en ces lieux, a quelque chose de "ouche, de pur et de naissant. Corneille, Racine, gny, Hugo ont trouvé pour l'exprimer les cents de l'auguste simplicité.
Lamartine soupire après ces divins parages : rpe suspendue et frappée par le vent, son esprit .rmonieux évoque le désert et la tente :
Et le soir, au doux bruit du zéphyr dans les toiles, Rêver les rêves de Jacob...
i6 PREFACE
Aucun de nous n'a oublié sa première rencontre avec la sainte histoire. Mais, tandis que cette terre mystérieuse emplissait notre enfance d'un craintif étonnement, Henri Franck put contempler avec une confiance filiale le torride azur où les nuées portent Dieu, et reconnaître les chemins du Mont Liban, la Vallée du Jourdain, la Mer Morte, les ombrages aromatiques du pays de Galaad. Nous nous souvenons d'un jour où, de sa voix rêveuse et nette, qui s'accordait avec son beau regard visionnaire, il citait, dans la langue des Hébreux, les paroles bibliques : " Ecoute, Israël, l'Eternel est ton Dieu, l'Eternel est Un.
Il était grave en s'exprimant ainsi, sachant qu'il réveillait dans l'éther les ondes vénérables, mais il riait aussi quand nous lui faisions remarquer qu'il parlait comme le buisson ardent. 11 aimait à répéter une phrase de Renan : " Le désert est monothéiste ". Le désert, l'azur, et, au bout de l'horizon toujours reculé, la flèche enfoncée et vibrante de l'intelligence de l'homme, voilà l'image dont il fut hanté.
C'est le grand apport de ceux qui, nés en France et participant d'elle, retrouvent, par l'étude et la méditation le sens de leur origine, qu'ils lui font
chaque jour le don de leurs qualités propres.
Don inépuisable de l'encens et de la myrrhe !
Attachés par la reconnaissance, par les nobles servitudes nationales au sol où, depuis longtemps, se sont établis leurs pères, ils perfectionnent un amour qui se connaît et s'interroge : c'est un lien constamment sensible, une émulation, un pacte conclu, éternel, mais dont la formule silencieuse se répète chaque jour.
Nul amour ne donne plus de gages qu'un grand amour contesté.
Dans le domaine de la pensée, la France s'accroît par la dévotion de ceux qui la choisissent et la servent, comme elle étendait ses frontières par la Provence, par la Bretagne, par l'Alsace.
Précisément, sur la terre d'Alsace-Lorraine, conquise par la France et un jour perdue, nous vîmes notre ami ému d'une tristesse irritée qu'interprète, chez Racine, le chœur des jeunes Israélites, quand ces voix insistantes dépeignent, regrettent et espèrent les splendeurs de Sion, de leur chère Sion.
Henri Franck ne se contentait pas de parcourir avec une généreuse indignation les nobles provinces enchaînées. Il appelait de tous ses vœux le moment, qu'il croyait proche, où, jeune soldat à la caserne, il connaîtrait les humbles et vaillants travaux qui
sont la promesse des jeunes hommes à la Patrie. En attendant que vînt cette échéance, il poursuivait ses études triomphantes. 11 était heureux, il avait confiance; un soir, cet adolescent qui ne savait ni marcher sans courir, ni rester assis sans s'élancer hors du repos, dut s'aliter. La fièvre quotidienne, les alternatives de l'espérance et de l'abattement, des projets et de la résignation, n'eurent point de prise sur cette intelligence parfaite. 11 entreprit d'écrire la Danse devant V Arche. Avec la volonté la mieux conduite, il lança la nef à la mer, dirigea sans faiblesse son poème vers son but, tint tête au Destin opposé. Le sort, qui l'avait élu, ne devait plus le porter ; il le combattit sans plaintes : quel témoignage d'un courage calme et régulier !
Dédaignant le sentimental et facile travail qui consiste à accueillir la mélancolie ou l'espérance passagères, il ne fit point, des feuillets que nous vîmes dispersés sur son lit, le miroir des rapides émotions. Il apparaît bien que ce jeune Faust de l'espace ne prend contact avec la terre, dont il reconnaît pourtant toutes les délices, que pour s'élancer plus haut dans les régions désirées, où son visage altéré se suspendait, et absorbait d'un regard haletant le subtil et nourrissant breuvage.
On verra, au cours de ce poème, que, ce qui
pour d'autres eût été le but, n'était chez lui qu'une halte toujours délaissée. Il atteint pour franchir. Mais dans cette course du divin au divin, où l'espérance se transforme sans connaître de fléchissement, rien n'est moins désespéré que les successives déceptions. De chaque mécompte, il fait un degré vers l'altitude. Il épuise la prière, la confiance, l'amitié, les contrées, leurs splendides appâts, non comme on abandonne un sol ingrat et qui se refuse, mais comme on lie la gerbe après l'avoir patiemment amassée.
La plaine ainsi fauchée n'est pas veuve en août, mais toute ruisselante d'une richesse utilisée : récolte lourde et serrée, moisson de l'imagination, que la raison sévère noue et empêche de se disperser.
Une âme qui, en vingt années, s'était emplie de la connaissance du monde avec la rapidité et le tumulte d'un navire audacieux qui, se brisant, s'entr'ouvre, et engloutit l'océan avant de s'y abandonner, imprimait à la personne d'Henri Franck un caractère indéchiffrable autant que saisissant.
11 ne serait pas suffisant d'affirmer que cet adolescent était — au dire même de tous ses condisciples — l'un des prodiges de sa génération, il était autre.
Il nous étonnait. Son charmant regard, liquide et profond, toujours en mouvement, en action, faisait songer au bouillonnement mystérieux des métaux dans les astres. Il y naissait toujours je ne sais quoi de secret, de confidentiel, d'évident et de déjà transformé, — tant était rapide en lui la puissante circulation du rêve. Ses amis, — tous ses aînés, — puisaient dans ce regard une somme nouvelle de notions et de certitudes, et comme une entente qui dépassait les mots et se plaisait à leur rester étrangère. Il donnait au monde intérieur une forme sensible que nous poursuivions en silence. Qu'importaient les paysages où, avec lui malade, nous errions ? Son visage, qui exprimait sans cesse l'émotion spiritualisée,les absorbait et les répandait à nouveau sur toute l'étendue, en les chargeant d'une humaine bonté. Souvent, arrêtant sa conversation sérieuse ou bondissante, il écoutait. Il attachait sur nous son regard à la fois attentif et distrait, auquel incombait, semblait-il, la tâche de comprendre en même temps les choses d'ici-bas et d'ailleurs. Parfois, son esprit mobile, toujours séduit par l'espace, s'éloignait, prenait possession d'un univers où il ne s'efforçait pas de nous entraîner ; mais alors son amitié s'inquiétait, la douce excuse brillait dans son sourire ; il se
repentait d'avoir, loin de ses préférés, goûté la divine liberté ; on voyait sa pensée revenir vers nous avec hâte : nous n'oublierons jamais cette gravité, cette profondeur, cette quantité du regard. Bien que le présent lui fût un enchantement, on eût dit que, sans cesse, il y renonçait. Inconsciemment averti du départ, il se pressait, non avec une fébrile activité, mais avec la prévoyante allégresse d'une âme qui, assurée d'un plus radieux asile, " entre aux jours éternels et sort des jours changeants ".
Comme elle emplit la profondeur anxieuse du cœur, cette phrase qu'on lit chez Spinoza : " Celui qui est propre à beaucoup de choses a une âme dont la plus grande partie est éternelle ! "
Aimant tout, excellant en toutes choses, Henri Franck manque ici-bas à toutes les nobles causes qui l'eussent sollicité, car ses aptitudes égalaient sa curiosité.
La Danse devant l'Arche fut écrite pendant les deux années de sa maladie ininterrompue. Ce poème décèle le mouvement de sa vie, — de cette vie de l'intelligence dont il assumait avec orgueil la charge, et qu'il maintenait au-dessus des émotions : car le vent des tempêtes qui soulève et laisse retomber les rlots ne fait pas osciller les étoiles.
Sans procédé, sans artifice, obéissant à la nécessité d'une inspiration robuste et flexible, qui s'élance, qui s'enfle, qui s'irrite et qui ploie, ce poème a les lignes imposantes de l'architecture, ses mathématiques secrètes, et ses délicats achèvements.
Au cours de cette longue expansion lyrique, provoquée et surveillée par l'intelligence, il sut éviter la monotonie. Le rythme se modifie comme alterne dans la nature la coloration des heures. La puissance, la légèreté, l'âpreté, les reproches, l'adoration composent une harmonie où tout est à la fois nombre et unité. Chez lui, la musique du vers n'est pas seulement suave et fluide accord des mots enchaînés, mais une orchestration où la dialectique s'embrase, se revêt de la sonorité des cymbales et des harpes.
Quelques poètes se sont efforcés de communiquer l'ineffable par de sensibles et adroites imprécisions. Celui-ci ne demanda qu'à l'exactitude son formel témoignage. 11 faut à une telle entreprise l'aisance et la richesse verbales, l'agilité, l'élan, la ferme décision. Avec un choix minutieux et rapide, Henri Franck éliminait tout l'approximatif ; franchissant les molles pentes, il atteignait d'un bond à l'étroit plateau de la justesse définitive. Ainsi le coureur de char antique, les pieds joints, les mains
rigides, le regard résolu, retient ses chevaux emportés.
Jeune soldat d'une armée sainte, s'entraînant vers les sommets, c'est son courage de ne point se détourner de la vision des cimes, et d'aspirer à cette âpre atmosphère, — quand l'abondance, l'opulence, les grâces de la vallée séduisent sa juvénile tendresse. Car ce vivant multiplié joignait à la candeur de l'enfance je ne sais quelle mystique paternité du cœur, qui l'inclinait, riant et lourd de sagesse, sur les jeux et les travaux de la race humaine.
Sa noble ingénuité n'était pas ignorance, mais profusion de richesse intérieure, alerte et généreuse lassitude de l'éphémère. Il obéissait aux lois de l'élévation. Sans cesse il prenait congé. Aujourd'hui, nous nous expliquons la mystérieuse intensité de son délicat visage : tous ses beaux regards étaient des regards d'adieux. Il exerçait avec un austère enthousiasme les charges d'une royale intelligence, qui, ayant à parcourir beaucoup de contrées, ne peut les visiter qu'une fois, et ne fait bénéficier que brièvement de sa sollicitude tous les domaines qui lui sont échus. Pourtant nul jeune homme n'eut plus que lui le net et prompt discernement des délices, — de leur surface jusqu'à leur pro-
fondeur. Il n'est rien dont il n'ait goûté les grâces particulières. La musique, les couleurs, la danse, le secret des pays et des visages l'enflammaient, — ou le précipitaient dans des torpeurs enchantées dont il s'évadait aussitôt, — comme le feu en montant s'arrache au feu lui-même.
Autant que ses amis avaient besoin de lui, il eut besoin de lui-même ; il connut, goûta, estima avec gravité la valeur de sa propre compagnie. Les derniers jours de sa vie, comme il voulait savoir quel pays on lui permettrait de visiter, et qu'on essayait d'arrêter sa hâte, il répondit qu'il s'enquérait du nom des villes pour rêver. Mais ces rêves nonchalants qui, parfois, suffisent à l'honneur d'un poète, n'étaient que sa paresse, son demisommeil ; il entendait les négliger. Le chant des phrases, la flèche embaumée des mots qui cherche et traverse le cœur, ces voyages stériles de l'imagination, il les dédaignait. C'est la marque de l'esprit créateur de ne point s'attarder au versant du coteau, ou sur la grève, au bercement des vagues.
Dans une des notes qu'Henri Franck donnait à la Nouvelle Revue Française on lit : " Un rossignol chante la nuit dans un bosquet de Prague, non loin d'un café bien éclairé où l'on joue des danses de Brahms ". Le rossignol, — des sages
de la Perse, à l'entendre chanter, ont laissé se perdre le temps même de la vie ; mais lui constate les plaisirs et s'éloigne. La complainte des enfants bretons au bord des flots quand sonne l'heure du départ pour l'Islande, la flûte du pâtre béarnais sur la fraîche colline, près des torrents fleuris, ce n'est pas la mer, ce n'est pas la montagne ; et Henri Franck ne s'arrêtait pas tant qu'il avait devant les yeux de l'étendue et de la hauteur.
Je n'essaierai pas d'analyser la Danse devant TArche^ dont toutes les parties se prévoient, se reflètent l'une l'autre, font appel l'une à l'autre. On peut, pourtant, pour dévoiler ce poème, indiquer qu'il exprime l'amour passionné de l'intelligence, de l'action, du courage, de la vie civique et de l'amitié.
Les vers consacrés à l'amitié ont un accent jusqu'alors inconnu. Tour à tour poète, philosophe, combattif, conciliateur, Henri Franck était à lui seul le nombre d'amis qui autour de lui s'assembla. Il nous aimait parce qu'il nous reconnaissait chacun pour une partie du groupe actif, grave et joyeux que formait son propre coeur. Il n'eut d'ambitions qu'unanimes. Son enthousiasme collectif recherchait les foules. Il s'émouvait à la pensée de l'audace et du triomphe de sa généra-
tion. Ainsi marchaient les bataillons des Grecs. Empli du sens humain, il aimait la vie parce qu'elle est la vie éternelle. Il avait confiance en elle parce qu'elle est rabondance,la continuité, le temps, — qui ne peuvent faire défaut. Aimant les êtres d'époque en époque, il se léguait à l'avenir, sachant que, lui-même, avait pieusement recueilli et abrité le passé. Sans violence, hospitalier à toutes les formes de la ferveur humaine, ne se refusant qu'à la haine, il loua, de sa terre natale, tous les aspects dont le temps la revêtit.
Ta sainte et ferme terre est pour les basiliques
Un beau soubassement,
O France, il renaîtra l'ancien éclat des fêtes,
Où tout ton peuple s'unissait,
Le temps où, quand l'idée jaillissait de ta tête,
La force auguste l'étayait.
Le temps des beaux pamphlets et des belles fanfares, Le temps du libre esprit, de l'ordre et des victoires, Le temps du rire et du clairon, Lorsque la liberté s'alliait à l'audace, Quand la raison portant l'épée et la cuirasse, S'appuyait sur des bataillons.
O Reine aux pieds légers enlisée dans le sable, . Vois nos larmes, consens de renaître et de vivre ; Embouche de nouveau le grand clairon de cuivre
Et contents d'écouter ta voix impérieuse Tes enfants dégrisés te suivront, Généreuse, C'est à toi d'imposer ta domination A ton peuple jadis si prompt aux sacrifices, A toi de retenir, sur tes beaux édifices, Le tutélaire essaim des Vénérations.
Il ne lui suffisait pas de contempler les choses, il semblait les consulter, attendre leur suprême réponse, se prêter à leur haute confidence.
Dans la seconde et la troisième partie du poème, l'accent lyrique atteint à la plus sûre beauté. On pense à telle pièce des Châtiments de Hugo, et encore à la fantaisie du Songe d'une Nuit d'été. Non seulement de nombreux passages de ce livre ont la richesse brève et totale des fragments antiques, qui résument ce qu'ils ne peuvent plus exposer, mais telle strophe parfaite, tel vers accompli se fixent dans la mémoire en lumineux points de repère, comme on voit, sur le ciel des nuits, le cordon brillant des étoiles groupées.
Henri Franck a tout contemplé, tout préféré, pourrait-on dire, tant cette âme ascendante superposait l'enthousiasme à l'enthousiasme. Il exhortait à l'exaltation.
La mélancolie dont parfois il paraissait enveloppé, n'était que lucide extase, solitaire émerveillement
d'être son compagnon unique sur la cime étroite du rêve, où la nature ne tolère aucun témoin.
Seule la présence de l'Ange que connut Jacob se laisse par instants deviner ; deux voix se mêlent, celle du poète et celle du visiteur ailé ; ce n'est pas un combat, mais un accord, et, finalement, une adhésion au céleste départ.
La vie altère tout ce qu'elle continue ; elle fait du printemps, qui réjouit le cœur, les automnes dévastés. Elle préféra épargner celui-là, en qui elle mit toutes ses complaisances, et voulut conserver en lui cet aspect de perfection dont elle l'avait doué, et qui ne l'abandonna pas, même à la minute dernière, quand ses proches ne virent plus, — dans l'éther où s'élançait son âme répondant à la divine convocation, — que le sillon d'un char de feu.
La beauté de l'enfance est de ne pas finir. Avec une sorte de prescience, Henri Franck goûtait ce vers de Hugo. Choisi, comme l'avait été son peuple, pour l'étude du divin et pour le sacrifice, il a moins que nous pour lui lutté contre le sort qui contrariait ses pas, et qui les arrêta.
Pourtant, bien qu'il nous apparût le plus vivant des vivants, et que son alerte et courageuse faiblesse, rapide en mouvement comme en pensée, nous trouvait souvent moins disposés qu'il ne l'était
lui-même, lequel de nous se le figura jamais accablé, subissant " la haute pression des eaux amères ", dépossédé de cette royauté naturelle, suave et volontaire qui attirait et soumettait l'amitié. C'est cette rêverie pleine de projets, cet ingénieux peuplement du temps et de l'espace, cette avidité louable à retirer de tout une leçon, une espérance, un nouveau courage, cette possession et cette exploitation du monde de l'esprit, qui rendaient sa présence, sa parole et son silence même instructifs comme un long voyage.
Guide habile et lucide dans les régions impondérables, il ajoutait au réel cette hallucination créatrice qui est la réalité pour l'âme, sans que la raison et la clarté en fussent modifiées. Nous n'avons pas connu d'esprit en qui s'alliaient plus harmonieusement de si nobles contrastes. La difficulté et la lutte l'attiraient particulièrement. Sans doute il dut, dès l'enfance, l'inscrire en son cœur, cet âpre et douloureux cantique que chantaient au Moyen Age les Juifs dispersés et asservis : "Ecoute-moi, ô mon rocher, quand aujourd'hui je t'invoque, et sois-moi favorable comme au temps où Israël t'offrait le sacrifice du soir... "
Mais la correspondance d'Henri Franck, pieusement conservée par ses amis, révèle aussi une
3o PREFACE
inépuisable diversité, où la confiance heureuse domine. Dans le tissu délié et voltigeant de l'écriture le récit s'élance et rit, — de ce rire bondissant des sources qui est, plus encore que de la joie, une sorte de liberté et de mystérieux détachement.
Ainsi, cet esprit favorisé, après avoir connu vingt années la pureté, l'abondance, la noblesse de la vie, s'est éteint, non dans la fatigue des études, mais réjoui et consumé par leur rayonnement. Une claire et brève existence est un brasier où chaque flamme illumine et dévore. Les hautes lueurs ont de cruels secrets. Puissent les parents et les amis d'Henri Franck accueillir l'unique, l'humble consolation : il n'eût pas toléré une autre existence que celle qui lui prodigua la somptuosité des connaissances universelles, et lui proposa la mort d'un jeune héros studieux, au milieu des livres ouverts dont chaque signe est une idée qui combat.
Et pourtant, à la lecture, à la méditation, à la poésie même, il préféra l'enseignement. Il tenait de sa race pensive le pouvoir sacré de former et de conduire l'esprit. Michelet rapporte ces mots recueillis dans les Védas : " L'hymne a tout commencé ; la parole soutient le monde." C'est sous la forme de l'hymne, en effet, alternant avec l'analyse, qu'il concevait la méthode pédagogique.
Sans que jamais sa modestie et sa parfaite mesure ne révélassent l'orgueil que lui faisaient éprouver ses dons, nous devinons qu'il connut ce qu'il possédait. Au terme de sa vie, apprenant qu'un de ses amis allait enseigner l'Histoire, il eut une minute de brûlant regret. Il lui écrivit la tristesse qu'il éprouvait à se sentir malade en un temps, disait-il, " où il est si intéressant d'être à la fois professeur, Juif et Français ". En sa conscience courageuse il assignait à ces trois mots autant de devoirs et d'observances, qui se résumaient en une tâche unique et de haute portée. Il avait connu cette allégresse qu'il regrettait encore : pendant plusieurs mois, Henri Franck fit, au Collège Chaptal, un cours à des élèves dont plusieurs étaient ses aînés. Sans jamais s'appauvrir elle-même, cette âme entraînante prodigua les appels à la vie et les raisons de la ferveur. Ses élèves, ne sachant comment témoigner leur gratitude à ce jeune professeur qui, au moment des récréations, se mêlait spontanément à leurs jeux, lui apportaient des rieurs. Us ne pourront désormais que renouveler ce déférent et tendre geste.
— Cher compagnon, enfant, maître et ami, aventureux et sage, intrépide et résigné, vous qui fûtes
si avide d'entreprendre, d'observer, d'accomplir, — si désireux aussi d'habiter la demeure du cœur des hommes, nous vous emporterons dans notre vigilante mémoire au long des jours qui nous sont assignés. Quand les flots de la mer se presseront sous les vaisseaux joyeux, quand se lèveront les jeunes moissons, et que les chants des clairons s'éloigneront le soir sur les routes ombragées, nous interrogerons votre secrète présence.
Assistant privilégié, nous vous ferons une place en avant même de notre propre cœur : ainsi les mères antiques, au jour des combats, présentaient, au bout de leurs mains allongées, leur fier enfant. De telle sorte, aussi longtemps que nous-mêmes, vous contemplerez le spectacle de la lumière et les foules humaines, tandis que votre doux être, à l'abri de la Destinée qui n'a pitié d'aucun vivant, désormais repose, — Henri Franck, ombre chérie, frère léger et juvénile de David chargé d'orages et de Booz endormi.