ACTE L
ferait de lui mon fiancé. Visiblement il me rendait tendresse pour tendresse ; tout, dans son attitude, dans sa façon dé me parler, de me guetter, de me suivre, trahissait l’amoureux, et cependant il ne se déclarait pas... J’attendais.. Je me desséchais.…. Rien, rien, rien !... Hier, dès mon entrée chez les Frécourt, il s’est, comme d’habitude, emparé de moi, et je n’ai plus vu que lui... Après quelques danses, il a manœuvré pour m’attirer dans un coin tranquille du jardin d’hiver, où je me suis laissée facilement conduire, espérant qu’il parlerait enfin. Un moment j'ai cru que je touchais au but... Après un silence émouvant, il m'a demandé si je me considérais comme vraiment heureuse ou si j'avais le sentiment que ma brillante jeunesse n’était qu’une étape vers un bonheur plus complet. J’ai répondu avec toute la malice dont j'étais capable que j'étais lom de me croire au comble du bonheur, et que
J j'attendais pour bientôt, pour tout de suite, des
surprises qui me rendraient la vie mille fois plus douce... Vraiment je lui faisais la partie belle! Il n'avait plus qu’à prononcer la phrase qui lierait nos deux existences... Mon cœur battait... Je baissais les yeux... Mais voilà que l'attente s’éternise… Le silence devient, sans qu’on sache pourquoi, quelque chose de tragique... Alors je me décide à lever les yeux... Nos regards se rencontrent... et qu'est-ce que je vois au fond des siens ?..: Une désolation sans bornes, une supplication d’accourir à son aide... J’ai, pendant une seconde, la vision
d’un homme qui se noieet dont le regard s’accroche
désespérément au vôtre.
LOUISE
Horrible !... Tu ne peux pas te figurer à quel |
point !.….
RÉGINE
Horrible, non; mais triste et ridicule... Bréan avait une distraction, et, s’il ne me parlait pas, c’est qu’il pensait à une autre femme; je ne tarderai pas à t’en donner la preuve. Moi, pauvre sotte, je profitais de son silence pour m’enfoncer dans une sombre rêverie et aboutir à des résolutions insensées.. « Ce garçon-là, me disais-je, est rongé
par un chagrin qu’il ne veut pas avouer... Si je ne.
vole pas à son secours, il est capable de périr misérablement, car je vois la mort dans ses yeux... et je ne lui survivrais pas. Il faut que j’aie le courage de nous sauver l’un et l’autre... Eh bien, c’est décidé, ce soir même je veux aller chez lui ! »
LOUISE
Aller chez luil.… Tu ne voyais donc pas le dan-
MOrr.ss RÉGINE
Dans de pareils moments, on s’en moque! Et tout à coup j'interromps Bréan qui racontait une banalité quelconque, et je lui demande :
« Ce soir, après dîner, comptez-vous sortir P... » Lui,assez étonné, répond : « Après dîner, contre mon habitude, je resterai chez moi et me coucherai de bonne heure. Mais pourquoi cette question ?... »
Je souris mystérieusement, et passe à un autre
sujet.