La décoration primitive; Amérique post-Colombienne
SI l'on jette un coup d'œil sur les races indigènes qui peuplent actuellement l'immense continent américain, on voit qu'il n'en est guère où n'apparaissent encore des manifestations du goût artistique. Toutes practiquent à peu près les mêmes arts mineurs, toutes ont le goût de l'ornement et de la décoration des objets usuels, mais à des degrés très différents et suivant le milieu dans lequel elles vivent.
Au sud, chez les Onas de la Terre de Feu, ou chez les Tchuelches de Patagonie, les œuvres d'Art sont rares et très primitives. Les anciens Patagons fabriquaient une poterie d'une décoration assez grossière, mais leurs descendants ignorent la céramique. C'est seulement sur leurs vêtements de peaux de guanacos qu'on peut trouver des ornementations peintes, toujours géométriques et assez sobres de couleur.
Chez les indiens Aymaras et Quéchuas, en Bolivie, au Pérou ou au Chili, les tendances qui s'étaient donné carrière avant la conquête ont en partie subsisté. Malheureusement la céramique, qui était l'art par excellence des anciens Péruviens, a disparu pour faire place à l'industrie européenne ; l'art du potier est bien déchu et il est impossible de trouver une œuvre qui puisse rappeler les superbes pièces des Chimus et celles de Nazca. En Equateur, on peut trouver quelques plats décorés en assez haut relief, où se remarque une certaine science du mouvement, mais d'une exécution assez maladroite. Dans le tissage, les indiens ont gardé plus d'originalité et ils reproduisent souvent avec assez de bonheur, en les modifiant, les thèmes décoratifs créés par les ancêtres du royaume des Incas. Mais les dessins sont moins variés et les couleurs forment toujours un ensemble moins nuancé. Ce sont surtout les bonnets de laine ou les ceintures qui offrent le plus de recherche décorative. Il faut citer aussi, en Bolivie, des chemises faites d'écorce battue, un peu à la façon des tapas océaniennes. Dans toutes ces compositions, les lignes géométriques jouent naturellement un grand rôle ; dans les ceintures, on trouve assez souvent des personnages aux formes rigides, qui rappellent ceux des anciens tissus.
C'est un art tout différent qui peut se rencontrer dans les immenses régions du Brésil et dans celles des Guyanes, où l'influence de la civilisation incasique ne s'était pas fait sentir. Les nombreux peuples qui vivent le long des fleuves dans la forêt brésilienne n'ont jamais eu une civilisation très avancée. Ils ont toujours fabriqué des vanneries ou des poteries assez simples ; leur parure est empruntée aux merveilleux oiseaux qui abondent
dans les bois et c'est souvent avec beaucoup de goût qu'ils combinent les couleurs des plumages pour faire des coiffures ou des ornements. Les Mundurucus surtout réussissent ces sortes de parures. Dans les régions qui avoisinent les terres occupées par les Blancs, les indigènes s'adonnent souvent à des travaux artistiques. Les indiens du Para notamment confectionnent des poteries dont les formes sont tantôt empruntées aux vases européens, tantôt copiées d'après les animaux de la région. Ils ornent les premiers de motifs emprutés à la fleur ; pour les poteries qui représentent des oiseaux, ils composent des motifs qui rapellent des plumages. Tous ces décors sont peints de couleurs chaudes, des rouges et des jaunes puissants, des bleus soutenus, qui forment un ensemble assez harmonieux.
Les Galibis et les Roucouyennes des Guyanes, qui vivent dans un état à demi sauvage, presque complètement nus, ont aussi de réelles aptitudes pour l'ornement. Les principaux objets usuels sont décorés. Sur les vanneries, aux formes curieuses, sont surtout répandus des motifs géométriques aux lignes savamment entrecroisées, alors que les massues d'un galbe si caractéristique sont couvertes de lignes incurvées ; les plus belles portent des figures humaines très légèrement gravées, composant ainsi une riche ornementation. Outre ces massues, taillées dans un bois dur, les indigènes des Guyanes produisent de nombreux objets en bois travaillé, petites palettes décorées au feu, peignes richement découpés, tam-tams à l'ornementation en relief, sobre et délicate. Le vêtement réduit à sa plus simple expression se compose de pagnes en perles tissées, figurant généralement des grecques ou des fleurs stylisées ; les couleurs en sont assez tendres, ce sont le blanc, des bleus, des jaunes atténués, des rouges violets ou bruns. Plus encore qu'au Brésil peut-être, on retrouve chez les Galibis des sortes d'étoffes en plumes comme chez les anciens Péruviens et sourtout ces monumentales coiflures en plumes d'ara, employées pour les danses cérémoniales. Les Galibis sont aussi d'excellents céramistes, ils font des poteries extrêmement variées de forme, brocs, coupes, plats, etc., sourtout des vases en forme d'animaux (oiseaux, tapirs) très stylisés. Toutes ces poteries, vernies et lustrées, sont d'un brun jaune clair, rehaussé de bandes marron et ornées d'un décor aux lignes harmonieusement combinées. Cette céramique occupe une place à part dans l'art américain.
Bien particulière aussi est la peinture exécutée par ces populations. La plupart du temps le peintre décore des calebasses au moyen de dessins linéaires. Ce sont souvent des motifs assez compliqués et répandus d'une façon symétrique sur un jeu de fond très simple, composé de petits points ; quelquefois, certains dessins sont issus d'une forme animale, du serpent par exemple, dont les mouvements sinueux se reconnaissent malgré une rigidité voulue des lignes. D'autres calebasses sont peintes de feuillages, de fleurs et d'oiseaux : la représentation en est beaucoup plus réaliste. Les couleurs en sont généralement très sombres : noirs, bruns, jaunes foncés ou bleus gris. Cette peinture sur calebasses se retrouve aux Antilles, où l'exécution en est plus habile. Les calebasses décorées sont répandues également dans d'autres régions de l'Amérique du Sud ou de l'Amérique centrale, mais souvent la décoration est gravée et l'ont sent parfois dans la profusion des ornements l'influence du goût espagnol, mais la composition est plus simple. Ce sont, comme en Equateur par exemple, des animaux au milieu de fleurs, le plus
(fréquemment des oiseaux dont la silhouette est d'une vérité remarquable. Au Guatemala, les artistes indigènes sont de très adroits ciseleurs ; ils gravent avec beaucoup de grâce sur des courges des fleurs et des oiseaux ou des arabesques d'une très grande délicatesse. On y peut relever le souvenir de travaux européens, mais d'une exécution vraiment indienne. Pour le dessin de certaines courges, on emploie également le procédé du champlevé à une très faible incision. On peut rattacher aux calebasses peintes les assiettes et les plats de bois que les indigènes de Colombie ornent de fleurs et de compositions linéaires. Quelque-uns sont très simples, peints de tons plats ; sur d'autres, les dessin cherche à imiter plus fidèlement la nature, mais les bleus et les rouges de la peinture sont rehaussés d'or et d'argent en peu trop généreusement répandus.
De toute la brillante civilisation qui régna au Mexique, les indigènes ont hérité de fort peu de chose. Néanmoins, même en empruntant la forme des objets européens, ils fabriquent des œuvres qui ont une originalité vraiment personnelle. Dans la céramique, les vases, les pichets, les bouteilles à l'aspect tout espagnol, offrent des compositions où l'ornementation très chargée se marie ave une certaine rudesse et une sobriété de tons, issus de l'art indigène, pour former un ensemble agréable malgré tout. Sur beaucoup d'objets usuels, les indiens copient des motifs employés autrefois par leurs ancêtres, mais parfois ces imitations ne présentent qu'un intérêt fort restreint. C'est peut-être dans l'art du tissage que les indiens du Mexique ont suivi d'avantage les exemples du passé. Ils se servent de métiers à main très primitifs, de dimensions variables selon les ouvrages à exécuter. Les matières employées sont, comme autrefois, la laine, le coton ou le fil d'agave. Dans la sierra de Nayarit, les indiens Coras et Huichols qui depuis la conquête ont vécu assez isolés et très en dehors de l'influence européenne produisent encore des étoffes d'un décor très spécial. Ce sont des ceintures ou des bandeaux de tête dont les dessins sont formés de fils de plusieurs couleurs dans le tissage de l'étoffe, ou des sacs de dimensions variées. Dans tous ces tissus, aux combinaisons de lignes multiples, on remarque surtout, comme dans les étoffes de l'ancien Mexique et du Pérou, l'emploi de la grecque, du triangle, des rinceaux, des palmettes, de figures extrêmement déformées. La composition dérive assez souvent de la forme de l'objet : c'est ainsi que dans les ceintures la ligne décorative court à la façon d'une frise, alors que dans les sacs les ornements sont inscrits dans des losanges ou des quadrilatères. La flore sert fréquemment de base à ces motifs, tantôt très stylisés, tantôt copiés d'une façon réaliste. Les animaux sont toujours stylisés; certains, simplifiés à l'extrême, rappellent le caractère des étoffes pré-colombiennes ; ce sont surtout des oiseaux et plus particulièrement l'aigle. Quelquefois, ces animaux semblent traités comme dans l'art héraldique et on trouve une sorte d'aigle bicéphale reproduite avec de grandes variantes. Les quadrupèdes aussi concourent à la décoration de ces tissus ; ils figurent sous l'espèce d'une sorte de chien ; sur les sacs, il y a toujours deux animaux, tantôt affrontés, tantôt adossés. La coloration est assez monotone. Il y a rarement plus de deux tons employés à la fois, l'un d'un blanc un peu crème, l'autre, bleu, brun, rouge ou vert, jamais de ton rompu.
Les autres populations indiennes du Mexique ornent leur huipil (robechemise) de broderies généralement rouges, d'un dessin très touffu, repré-
sentant ordinairement des oiseaux et des feuillages. Bien qu'un peu lourdes, ces broderies sont d'un effet assez seyant.
L'art est fort différent chez les tribus de l'Amérique du Nord, habitant les Etats-Unis ou le Canada. Il n'y eut dans ces régions aucune civilisation comparable à celles qui fleurirent dans les grands empires du centre et du sud avant la conquête espagnole. Si les ancêtres des tribus Peaux-Rouges, les constructeurs de mounds, ont laissé des traces d'une civilisation, rien ne permet d'admettre qu'elle égalait celles qui apparurent aux yeux des conquérants espagnols. Mais les indiens ont toujours marqué un certain goût pour les arts, très différemment cultivés suivant les milieux et selon qu'il s'agit de tribus nomades ou sédentaires. Ces tribus n'ont en tout cas jamais subi l'influence européenne, espagnole, anglo-saxonne ou française. Il n'y eut pas, comme dans l'Amérique centrale ou dans l'Amérique du sud, mélange des différents éléments ethniques et les indiens furent à peu près détruits par les races civilisées.
Dans cet art indien, on peut distinguer trois grands groupes généraux : d'abord, celui des indiens sédentaires du sud-ouest, dont les ancêtres ont construit les maisons des falaises (cliff dwellings) et les villages, connus sous le nom de pueblos. Si les maisons des falaises ont été abandonnées et si beaucoup de pueblos n'offrent plus que des constructions en ruines, un certain nombre de ces villages sont encore habités et leurs occupants continuent à exercer, avec de légères modifications, les arts de leurs prédécesseurs. Ce furent, de tout temps, des céramistes et on peut suivre, par les découvertes faites dans les ruines des pueblos, l'évolution de cet art jusqu'à nos jours. Ces terres cuites aux formes nombreuses sont généralement de couleurs claires portant un décor foncé, le plus souvent noir. Ce décor est quelquefois entièrement géométrique, mais avec des lignes assez souples ; souATent il représente des feuillages et plus fréquemment encore des animaux ; ceux-ci comme dans tous les vases américains de toutes les régions, sont très nombreux ; ils sont quelquefois représentés sur des vases qui euxmêmes s'inspirent de la forme animale ; presque toujours les dessins d'animaux sont associés à la décoration ornementale. Il se dégage de ces poteries un style absolument particulier et un sentiment artistique nettement caractérisé.
Le deuxième groupe de l'art indien se rencontre dans la région de la côte ouest, dans les iles et dans l'Alaska. Il est extrêmement original et se différencie très nettement des autres arts aborigènes de l'Amérique. Ce qui frappe tout d'abord, c'est son étrangeté et aussi son homogénéité. Les populations de la Colombie britannique, des iles de la Reine Charlotte ou de l'Alaska, populations sédentaires vivant à proximité d'importantes forêts, habitent dans des maisons de bois. Ces maisons assez vastes contiennent souvent plusieurs familles. La construction en est fort simple, mais pour les orner les indiens se sont montrés sculpteurs habiles, ce qui est rare chez les indigènes américains. Ils font des idoles de bois sculpté et peint, des cuillers et des fourchettes de bois, aux manches curieusement travaillés, et surtout d'extraordinaires poteaux totémiques, placés sur les façades de leurs maisons. Ces poteaux qui atteignent parfois une grande hauteur représentent, en une bizarre superposition, les figures emblématiques des totems des familles occupant la même maison. Parmi ceux qui sont figurés le plus sou-
vent, se voient le lion de mer, le castor, l'ours, l'aigle et le corbeau. Ces poteaux forment des monuments assez barbares, peints de couleurs vives, mais dont l'ensemble ne manque pas de caractère. Parmi les sculptures, il faut aussi ranger les pipes, car chez la plupart des indiens de l'Amérique du Nord la pipe joue un rôle cérémonial et magique ; les fameux calumets étaient souvent ornés d'images d'animaux en relief. Le style des pipes des Tlinkits ou des Haidabs rappellent beaucoup celui des poteaux sculptés. Au lieu d'être superposées, les figures sont enchevêtrées d'une manière inextricable, mais quelquefois la figure humaine est traitée avec bien plus de réalisme. En dehors de la sculpture, les indiens de ces régions décorent à peu près tous les objets au moyen de la peinture. Là encore un style original se manifeste sur les bols, les vases en bois, les coffrets, les bateaux, les vêtements, les chapeaux. Presque toutes ces ornementations sont dérivées du visage humain déformé. Sur le même manteau, on peut voir par exemple une décoration constituée par un motif représentant un visage humain, encore reconnaissable, entouré d'autres motifs, empruntés aux yeux et aux dents, complètement stylisés.
Dans un troisième groupe peuvent se ranger les descendants de la plus grande partie des tribus indiennes de l'Amérique du nord, Algonquins, Iroquois, etc. La plupart menaient une vie nomade peu favorable au développement de l'art. Aussi ne trouve-t'on chez eux ni poteries décorées, ni sculptures, sauf quelques pipes. Tous leurs efforts artistiques se sont portés sur les vêtements et la parure. Les vêtements étaient toujours confectionnés en peau : peau de buffalos pour les grands manteaux et de daims pour les tuniques et les accessoires. La peau était raclée avec des outils en os et fumée pour l'assouplir ; la décoration consistait en lignes obtenues au moyen d'un outil chauffé, qui laissait un tracé noir formant presque toujours un décor géométrique. Les chefs employaient le même procédé pour retracer sur leurs grands manteaux les principales scènes de leur vie ; ces dessins étaient coloriés de tons simples obtenus par frottement avec des couleurs végétales. Ces vêtements comportaient encore des ornements faits en perles ou en piquants de porc-épic teints, qui en constituaient la principale originalité. Les poches à tabac, — à pétun, comme on disait au XVIIP siècle, — étaient décorées au moyen du feu (les plus anciens dessins sont géométriques) ou de perles, ainsi que les carquois, gaines de couteaux, mocassins, etc.
Enfin, tout au Nord, un groupe de populations fort différentes, les Esquimaux, représentent encore l'art américain. Ils ont des dispositions remarquables pour le dessin. On à souvent rapproché ces dessins sur ivoire des dessins préhistoriques ; il y a cependant d'assez grandes différences. Les Esquimaux font de véritables compositions, reproduisent des scènes de la vie quotidienne, pêche à la baleine, chasse au phoque, etc. Mais, s'ils ont un sens assez vif de la composition, ils n'atteignent jamais à la vérité de forme et de mouvement ni au style de nos ancêtres de l'époque magdalénienne. Ce qu'il faut leur reconnaître, c'est parfois une science très sure de la décoration.
Cet art américain, si divers dans ses manifestations, possède cependant des caractéristiques qui lui sont propres. Par la matière employée, par la forme donnée aux objets, par la disposition des lignes et l'arrangement des
couleurs, il se distingue très nettement des autres arts primitifs. Mais, depuis la conquête, il s'est affaibli chaque jour. Déjà l'architecture, qui avait tenu une place si importante dans la vie des peuples mexicains et péruviens, avait été détruite par les Espagnols, et les monuments qui faisaient la gloire de cités fameuses étaient tombés en ruines, recouverts par la forêt. Dans l'Amérique centrale et l'Amérique du sud, les grands empires avaient laissé des traces que les conquérants ont été impuissants à effacer complètement, mais les siècles de domination ont pesé fortement sur les indiens : peu à peu les artistes indigènes se sont essayés à copier l'art des européens, ils ont ainsi perdu les qualités originales de leur race et, avant longtemps, la civilisation triomphante aura définitivement anéanti les derniers vestiges de l'art américain.
Daniel Real.