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La décoration primitive

AVANT d'examiner les œuvres d'art décoratif créées par les indigènes habitant les terres océaniennes, et pour en bien comprendre les caractères distinctifs, il est bon de se rappeler que ces terres étaient habitées par des hommes de race et de civilisation fort différentes.

C'est d'abord la race mélanésienne, restée jusqu'à nos jours la plus arriérée; composée d'individus de taille moyenne, au visage grossier, aux cheveux d'apparence laineuse, très foncés de peau, elle peuplait la Nouvelle Guinée, la Nouvelle Bretagne, les îles Salomon, Santa-Cruz, les Nouvelles-Hébrides, la Nouvelle-Calédonie.

Les innombrables îles et archipels de la Polynésie, Tonga, Samoa, Cook, les îles de la Société, Gambier, Marquises, Sandwich, la Nouvelle- Zélande étaient habités par une race beaucoup plus belle, comprenant des hommes de grande taille, vigoureux, de couleur brun-clair, au visage régulier, aux cheveux longs. C'est la race polynésienne, décrite avec admiration par Bougainville et tant d'autres navigateurs.

A ces Polynésiens ressemblent fortement les Indonésiens, race à peau claire, aux traits caucasiques, représentée par les Dayaks de Bornéo, les Battaks de Sumatra, les Tagals de Luçon, les Alfouras de Célèbes et les Boughis des Moluques.

Enfin la race malaise, sorte de métis de la race jaune asiatique, occupe presque entièrement Java, Bali, Madoura, et toutes les côtes des îles de l'Insulinde.

Les Mélanésiens et les Polynésiens sont très différents extérieurement, mais malgré la très grande distance qui sépare toutes les îles, ils eurent de nombreux rapports. Ainsi s'explique cet air de parenté qui peut parfois frapper dans les œuvres d'art. Quant à l'archipel indonésien, il reçut ces émigrations asiatiques qui ont laissé des traces très évidentes dans l'art, notamment à Java qui subit d'abord l'empreinte des Indes et où le Brahmanisme édifia de nombreux monuments religieux, dont les ruines imposantes existent encore.

En dehors de ces monuments nettement indous, l'architecture n'existe réellement pas en Océanie. Pas plus qu'architecte, l'indigène océannien n'est dessinateur. Comme dans toutes les régions du globe, on a trouvé des gravures rupestres, semblables à des dessins d'enfant. On peut citer aussi des bambous gravés, d'une inspiration des plus simplistes et d'une gaucherie évidente. C'est le même tâtonnement informe qu'on retrouve chez beaucoup de populations primitives et, comme chez tous les primitifs, la peinture n'est qu'un coloriage des objets sculptés. Cette polychromie d'ailleurs n'existe guère chez les Polynésiens.

La sculpture est la forme d'art la plus développée en Océanie, mais la statuaire y demeure très inférieure. On n'y trouve guère que des statuettes, presque toujours en bois; elles représentent généralement des personnages humains et sont traitées sans souci des proportions ni de la forme. Elles ne sont que très rarement réalistes, sauf peut-être quelquefois en Nouvelle- Calédonie. Chez les Néo-Guinéens, elles présentent une déformation souvent caricaturale; les statuettes y sont d'ailleurs beaucoup plus répandues qu'en Polynésie. On y trouve aussi, comme dans les « korwars » funéraires, un mélange d'éléments décoratifs où se fait sentir l'influence asiatique, due au voisinage des Indes Néerlandaises.

Les statuettes des archipels polynésiens ont un caractère très marqué. Elles sont traitées par grandes masses anguleuses, avec la face carrée, la bouche démesurée, les yeux écarquillés envahissant tout le visage. 11 n'y a aucun modelé, aucune recherche dans l'exécution, mais une sorte de style s'en dégage.

Ces populations océaniennes ont cependant d'incontestables aptitudes artistiques et c'est dans des œuvres ayant un caractère purement décoratif qu'elles se manifestent surtout. Le goût de l'ornementation est si vif chez ces peuples qu'ils commencent avant tout par orner leur propre corps et parviennent à faire de ces tatouages de véritables œuvres d'art. Les dessins qu'ils représentent peuvent paraître monotones au premier abord, mais en réalité les indigènes savent trouver une infinité de motifs différents, dont quelques-uns sont d'une ingéniosité vraiment étonnante, pour approprier l'élément décoratif à la forme de leur corps.

Les Papous de la Nouvelle-Guinée, par exemple, ont une véritable passion pour l'ornementation et presque tous les objets, même les plus usuels, sont agrémentés de sculptures ou de dessins dénotant presque toujours un véritable sens de la décoration. Une des caractéristiques de leur art, c'est la part faite à l'animal et surtout à l'oiseau. Dans leurs

sculptures décoratives, on rencontre très fréquemment des oiseaux de toute sorte, notamment dans leurs ornements de pirogue, dont quelquesuns sont particulièrement réussis. Ceci s'explique, car la Papouasie, patrie des merveilleux oiseaux de paradis, est incomparablement riche en espèces différentes, qui ont fourni de nombreux modèles aux artistes mélanésiens. Quelques-uns sont traités avec un réel désir de vérité dans la forme, mais chez d'autres le sens décoratif l'emporte au point de produire une déformation complète; dans tous les cas, l'art y est déjà poussé très loin.

Très remarquables également sont les masques cérémoniaux de la Nouvelle-Guinée et de la Nouvelle-Bretagne. Faits d'un bois très léger, parfois ornés d'herbes, d'étoffes et de graines, ces masques sont toujours peints. Les couleurs employées sont généralement le blanc et le rouge, quelquefois le jaune. Les uns sont complètement stylisés, d'autres au contraire offrent une fidèle reproduction de la nature.

D'une façon générale, la figure humaine est employée chez les Néo- Guinéens avec beaucoup moins d'art que l'animal et tombe facilement dans le grotesque. C'est surtout de combinaisons linéaires que ces artistes tirent parfois des décorations parfaites, répandues principalement sur les tambours et tam-tams, sur les pagaies, les armes, etc.

Chez les Polynésiens, plus civilisés et plus intelligents que les Mélanésiens, les goûts artistiques ne sont pas toujours aussi développés. « Si la nécessité est la mère de l'invention, a dit le capitaine Cook, on ne peut supposer que l'industrie a fait beaucoup de progrès dans le pays où la prodigalité de la nature a rendu ses secours presque superflus ». Aussi les habitants de ces archipels privilégiés vivaient-ils généralement sans faire de bien grands efforts. A Tahiti, ils se bornaient à orner les poteaux qui soutenaient leurs frêles édifices de figures assez grossièrement sculptées. Les indigènes des Marquises manifestaient pour le beau un goût plus prononcé et ils produisirent d'intéressants bois sculptés, parmi lesquels des massues, avec la figure humaine comme thème ornemental. Mais c'est surtout à la Nouvelle-Zélande qu'éclata le génie de la race; les Maoris, admirablement doués, savaient sculpter et découper le bois d'une manière vraiment remarquable; ils atteignirent, grâce à leur habileté technique, à une perfection véritable dans l'exécution. Une des caractéristiques de leur art, c'est l'emploi presque absolu des spirales. Il faut citer, outre leurs armes et quantité d'objets usuels variés, de splendides coffrets où les lignes courbes semblent offrir des ressources toujours nouvelles à l'ima-

gination du décorateur, puis les ornements de canots de guerre qui, par la richesse de leurs entrelacs, frappèrent d'étonnement les navigateurs du xvme siècle, habitués cependant aux délicieuses figures de proue et aux châteaux de poupe délicatement ajourés de leurs navires. La figure humaine était fréquemment employée, mais elle conservait rarement son aspect habituel et c'est peut-être un des éléments qui ont été le plus stylisés. Les artistes maoris, suivant le rêve de leur imagination ainsi que firent les artistes à toutes les époques dans le monde entier, ont créé des êtres fabuleux dont la forme tourmentée ne nuit en rien à l'ensemble décoratif; on les remarque surtout dans les encadrements de fenêtres et les linteaux de portes, et dans les extraordinaires catafalques des grands chefs. On reste confondu devant l'habileté inouïe de ces artistes, qui n'avaient pour découper ou sculpter des bois résistants que de simples instruments de pierre. Cet art indigène si curieux est évidemment né en Nouvelle-Zélande, car il possède des caractères propres qui ne doivent rien aux arts de l'Asie.

L'art du tissage était inconnu chez les Polynésiens aussi bien que chez les Mélanésiens. Ils possédaient des étoffes assez particulières, fabriquées, comme l'était autrefois le papier, avec les fibres de certaines écorces mises en macération, étendues ensuite et battues les unes sur les autres. Elles sont teintes souvent de couleurs très brillantes, rouge écarlate, blanc, jaune, et ornées de dessins assez primitifs, le plus souvent noirs ou bruns. Ces dessins sont obtenus par une sorte d'impression; ils sont gravés en relief dans une pièce de bois, sur laquelle est placée l'étoffe que l'on frappe avec un maillet très résistant. L'étoffe ainsi obtenue est la « tapa » dans laquelle s'enveloppent les indigènes.

Chez les habitants de l'Archipel Indonésien, l'art est certainement plus évolué, mais moins profondément original, car il a été influencé par la vieille civilisation indoue. Bien que quittant les côtes pour se réfugier dans l'intérieur de leurs îles aux approches des envahisseurs, les Indonésiens furent néanmoins en contact avec les populations venues du continent. A Bornéo, les Dayaks, quoique demeurés sauvages, ont montré dans bien des cas un goût décoratif des plus vifs; il en est de même des Alfouras de Célèbes et des Boughis des Moluques. Toutes ces populations tissèrent fort bien des étoffes dont les dessins sont souvent de premier ordre. Non seulement les motifs n'ont rien de barbare, mais les colorations en sont souvent discrètes et harmonieuses. Nous sommes loin du procédé grossier de la tapa. Il entre dans ces décorations de nombreuses combinaisons d'ornements géométriques, mais la fleur y est aussi employée,

très stylisée dans la plupart des cas. La vannerie atteignit aussi un haut degré de perfectionnement : on peut s'en rendre compte en considérant les chapeaux malais au tressage compliqué, formant néanmoins un ensemble de belle tenue aux nuances discrètes, et les coffrets en vannerie, garnis de perles multicolores. Il faut mentionner aussi les curieux vêtements d'écorce de Bornéo, aux dessins pleins d'élégance. Les bois sont sculptés pour l'ornementation des cases, le bois de fer lui-même est travaillé pour les pagaies.

Parmi les îles de l'Archipel, c'est à Java que la civilisation atteignit son point culminant : l'art indou y brilla jusqu'à la chute de l'empire de Madyapahit. Peu à peu cet art, transformé par le milieu, acquit un grand développement. Les Javanais, jusqu'à nos jours, produisirent pour leurs costumes ces batiks si richement décorés, ils travaillèrent le cuivre, l'ivoire, découpèrent dans du cuir de buffle ces extraordinaires « wayangs », personnages des épopées indoues au profil si caractéristiques, façonnèrent des lances aux pointes compliquées et ciselèrent les fourreaux ou les poignées de leurs « kris ».

Lorsque les grands navigateurs du xvin* siècle abordèrent aux terres océaniennes, l'art des indigènes était à son apogée. Depuis, au contact des Européens, il a perdu peu à peu sa personnalité et il est appelé à disparaître. Dans certaines régions, la race elle-même s'éteint insensiblement chaque jour et, avant longtemps, il ne restera plus que le souvenir de ces populations océaniennes, qui eurent un art souvent incomplet, mais d'une originalité profonde et vigoureuse.

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