‹ La découverte du Mississipi [microforme]Chapitre 12 sur 16 · SECTION V · texte numérisé non relu

SECTION V

Comment les Ilinois reçurent le Pere dans leur Bourgade.

A la porte de la cabane ou nous devions estre receus, estoit un vielliard qui nous attendoit dans une posture assez surprenante, qui est la Ceremonie qu'ils gardent quand ils récoivent des estrangers. Cet homme estoit debout et tout nud, tenant ses mains estendus et levées vers le soleil, comme s’il eut voulu se deffendre de ses rayons, lesquels neanmoins passoient sur Son visage entre ses doigts ; quand nous fusmes proches de luy, il nous fit ce compliment ; que le soleil est beau, françois, quand tu nous viens visiter, tout nostre bourg t'attend, et tu entreras en paix dans toutes nos cabanes. (Cela dit, il nous introduisit, dans la sienne, ou il y avoit une foule de monde qui nous devoroiïit des yeux, qui cependant gardoit un profond silence, on entendoit neanmoins ces paroles qu’on nous addressoit de temps en temps et d’une voix basse, que voyla qui est bien, mes freres, de ce que vous nous visitez.

Apres que nous eusmes pris place, on nous fit la civilité ordinaire du pays, qui est de nous presenter le calumet; il ne faut pas le refuser, si on ne veut passer pourennemy, ou du moins pour incivil, pourveu qu'on fasse semblant de fumer, c'est assez; pendant que tous les anciens petunoient apres nous pour nous honorer, on vient nous inviter de la part du grande capitaine de tous les Ilinois de nous transporter en sa Bourgade, ou il vouloit tenir conseil avec nous. Nous y allâmes en bonne compagnie, car tous ces peuples, quin’avoient jamais veu de françois chez eux ne se lassoient point de nous regarder, ils se couchoient sur l'herbe le long des. chemins, ils nous devançoient, puis ils retournoient sur leurs pas pour nous venir voir encor. Tant cela 8e.

faisoit sans bruit et avec les marques d’un grand respect qu'ils avoiont pour nous.

Estant arrivez au, Bourg du grand Capitaine, nous le vismes a l'entrée de sa cabanne, au milieu de deux vielliards, tout trois debout et nuds tenant leur calumet tourné vers le soleil, il nous harangua en peu de motz, nous félicitant de nostre arrivée, il nous présenta ensuitte son calumet et nous fit fumer, en mesme

temps que nous entrions dans sa cabanne, ou nous receumes toutes leurs caresses ordinaires.

Voyant tout le monde assemblé et dans le silence, je leur parlay par quattre presents que je leur fis, par le premier je leur disois que nous, marchions en paix pour visiter les nations qui s'etoient sur la rivière jusqu'a la mer; par le second je leur declaray que Dieu qui les a crées avoit pitié d’eux, puisqu’apres tant de temps qu'ils l’ont ignoré, il vouloit se faire connoistre a tous ces peuples, que jestois envoyé de sa part pour ce dessein, que c’esttoit a eux a le reconnoistre et a luy obeir, Par le troisième que le grand capitaine des françois leur faisoit sçavoir que c’estoit luy qui mettoit la paix partout et qui avoit dompté l’Iroquois. Enfin par le quatrième nous les prions de nous donner toutes les connoissances qu’ils avoient de la mer, et des, nations par lesquelles nous devions passer pour y arriver.

Quand jeu finy mon discours, le capitaine se leva, et tenant la main sur la teste d’un petit esclave qu'il nous vouloit donner il parla ainsi: le te remercie Robe Noire, et toy

françois {s’addressant a M. Jollyet), do ce que vous prenez tant de peine pour nous venir visiter, jamais la terre n’a esté si belle ni le soleil si éclatant qu'aujourd'hui ; jamais notre riviere n’a esté si calme, n’y si nette de rochers. que vos canotz ont enlevées en passant, jamais nostre petum n’a eu si bon gout, n’y nos bleds n’ont paru si beau que nous les voions maintenant. Voicy mon fils que je te donne pour te faire connoistre mon cœur, je te prie d’avoir pitié de moy et de toute ma nation, c'est toy qui connoist le grand Genie qui nous à tous faits, c’est toy qui luy parle et qui escoute sa parole, demande luy qu'il me donne la vie et la santé et vient demeurer avec nous, pour nous le faire connoistre. Cela dit il mit le petit esclave proche de nous, et nous fit un second present, qui estoit un cCalumet tout mysterieux, dont ils font plus d’estat que d’un esclave ; il nous témoignoit par ce present l'estime qu’il faisoit de monsieur nostre gouuerneur, sur le recit que nous luy en avions fait; et par un troisieme il nous prioit de la part de toute sa nation, de ne pas passer oultre, a cause des grands dangers où nous nous 6Xposions,

Je répondis que je ne croignois point la mort, et que je n’estimois point de plus grand bonheur que de perdre la vie pour la gloire de Celuy qui a tout fait. C’est ce que ces pauvres peuples ne peuvent comprendre.

Le conseil fut suivy d’un grand festin qui consistoit en quattre metz, qu'il fallut prendre avec toutes leurs façons, le premier service fut un grand plat de bois plein de . sagamité, c’est-a-dire de farine de bled d’inde qu'on fait boüillir avec de l’eau qu’on assaisonne de graisse. Le maistre des ceremonies avec une cuillier pleine de sagamité me la presenta a la bouche par trois ou quattre fois, comme on. feroit a un petit enfant, il fit le mesme a M.Jollyet. Pour second mets il fit paroistre un second.plat où il y avoit trois poissons, en prit quelques morceaux pour en oster les arestes, et ayant soufflé dessus pour les rafraichir, il nous les mit a la bouche, comme l’on donneroit la beschée a un oyseau.

On appOr te pour troisième service un grand chien, qu'on venoit de tuer, mais ayant appris que nous n’èn mangions point, on le retira de devans nous. Enfin le 4e fut une pièce de bœuf sauvage, dont on nous mit a la bouche les morceaux les plus gras.

Apres ce festin il fallut aller visiter tout ‘le vilage, qui est bien composé de 300 cabanes. Pendant que nous marchions par les rues, un orateur haranguoiït continuellement pour obliger tout le monde a nous voir, sans nous estre importuns ; on nous presentoit partout des ceintures, des jartieres et autre ouvrages faits de poil d'ours et de bœuf et teins en rouge, en jaune, et en gris, ce sont toutes les rarotez qu'ils ont ; Commes elles ne sont pas : bien considerrables, noùs ne nous en chargeames point.

Nous couchâmes dans la cabane du capitaine et le lendemain nous prismes congé de luy, promettant de repasser par son bourg dans quatre lunes. Il nous conduisit jusqua nos canotz avec pres de 600 personne qui nous virent embarquer, nous donnant toutes les marques qu'ils pouvoient de la joye que notre visite leur avoit causée. Je m'engagéay en mon particulier, en leur disant adieu, que je viendrois l’an prochain demeurer avec eux pour les instruire. Mais avant que de quitter le pays des Ilinois, il est bon que je rapporte ce que j'ay reconnu de leurs coustümes et façons de faire.

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