SECTION VII
Nous prenons congé de nos Ilinois sur la fin de Juin vers les trois heures apres midy, nous nous embarquons a la veüe de tous ces peuples qui admiraient nos petits canotz, n’en ayant jamais veu de semblables.
Nous descendons suivant le courant de ia rivière appelée Pekitanoüi, qui se décharge dans Missisipi venant du nordoüest, de laquelle j'ay quelque chose de considérable à dire après que j'auray raconté ce que j'ay remarqué sur cette rivière.* Passant proche des rochers assez hautz qui bordent la rivière j'aperceu un simple qui m’a paru fort extraordinaire. La racine ést sembable a des petitz naveaux attachez les uns aux autres par des petitz filets qui ont le gout de earote ; de cette racine sort une feuille large comme la main, espaisse d’un demi doigt avec des taches au
milieu ; de cette gfeuille naissent d’autres ‘ feuilles ressemblables aux plaques qui servent de flambeaux dans nos sales et chasque feuille porte cinq ou six fleurs. jaunes en forme de clochettes.
Nous trouvâmes quantité de meures aussi grosses que celle de France, et un petit fruict que nous prismes d’abord pour des olives, mais il avoit le gout d'orange ct un aultre fruict gros comme un œuf de poule, nous le fendismes en deux et parurent deux séparations, dans chasqu'une desquelles il y a 8 ou 10 fruits enchassez, ils ont la figure d'amande et sont fort bons quand ils sont meurs; l’arbre. néanmoins qui les porte a tres mauvaise odeur et sa feuille ressemble a celle du noyer, il se trouve aussi dans les prairies un fruit semblable a des noisettes mais plus tendre : les feuilles sont fort grandes et viennent d’une tige au bout de laquelle toutes ces noisettes sont proprement arrangées, elles sont fort bonnes et cuites et crues.
Comme nous cottoions des rochers affreux pour leur haulteur et pour leur longueur, nous vismes sur un de ces rochers deux monstres on peinture qui nous firent peur d’abord
et sur lesquels les sauvages n’osent pas arrester longtemps les yeux ; ils sont gros comme uit veau ; ils ont des cornes en teste comme des chevreuils; un regard affreux, des yeux rouges, une barbe comme d’un tygr'e, la face a quelque chose do l’homme, le corps couvert d’écailles et la queïe si longue qu’elle fait tout le tour du corps passant par dessus la teste et retournant entre les jambes elle se termine en queue de poisson. Le vert, le rouge et le noirastre sont les trois couleurs qui le composent ; au reste ces 2 monstres sont si bien peints, que nous ne pouvons pas Croire qu'aucun sauvage en soit l’autheur, puisque les bons peintres en France auroient peine a si bien faire, veuque d’ailleurs ils sont si hauts sur le rocher qu'il est difficile d’y atteindre commodément pour les peindre. Voicy apeupres la figure de ces monstres, voguant paisiblement dans une belle eau claire et dormante nous entendismes le bruit d’un rapide, dans lequel nous allions tomber. Je n’ay rien veu de plus affreux, un ambaras de gros arbres entiers, de branches d’isletz flotans, sortoit de l'embouchure de la rivière Pekitanoüi avec tant d’impétuosité qu'on ng pouvoit s’exposer à passer au travers
sans grand danger. L’agitation estoit telle que l’eau en estoit toute boueuse et no pouvoit s'épurer. Pekitanoui cst'une rivièro considérable qui venant d'assez loing du costé du norouest, se décharge dans Missisipi, plusieurs Bourgades de sauvages sont placées le long de cette rivière et jespere par son moyen faire la découverte de la mer Vermeille ou de Californie.
Nous jugeons bien par le rund de vent que tient Missisipi, si elle continue dans la mesme route, qu'elle a sa décharge dans le golphe mexique ; il seroit bien advantageux de trouver celle qui conduit a la mer du sud, vers la Californie et c’est comme j'ay dit ce que jespere de rencontrer par Pekitanoüi, suivant le raport que m’en ont fait les sauvages, desquels j'ai appris qu'en refoulant cette riviere pendant 5 ou 6 journées on trouve une belle prairie de 20 ou 30 lieues de long, il faut la traverser allant au norouest, elle se termine a une autre petite rivière, sur laquelle on peut s’'embarquer, n’étant pas bien difficile de transporter les canotz par un si beau pays telle qu'est cette prairie. Cette 2de rivière a son cours vers le sourouest pendant 10 ou 15
lieues, apres quoy elle entre dans un petit lac, qui est la source d’une autre rivière profonde, laquelle va au couchant, ou elle se jette dans la mer.
Je ne doute presque point que ce soit la Mer Vermeille et je ne désespère pas d’en faire un jour la découverte, si Dieu m'en fait la grace et me donne la santé affin de pouvoir publier l'Evangile a tous les peuples de ce nouveau monde, qui ont eroupi si longtemps dans les tenebres de l’infidelité.
Reprenons nostre route apres nous estre eschapé comme nous avons pû de ce dangereux rapide causé par l'embarras dont j'ay parlé.