‹ La découverte du Mississipi [microforme]Chapitre 16 sur 16 · SECTION X · texte numérisé non relu

SECTION X

Retour du Pere et des François.— Bapteme d'un enfant moribond.

APRES un mois de navigation en descendant sur Missisipi depuis le 42e degré jusqu'au 34e et plus, etapres avoir publié l’Evan-

gile, autant que j'ay pù, aux nations que j'ay rencontrées, nous partons le 17e Juillet du village des Akensea pour retourner sur nos pas. Nous remontons done à Missisipi qui nous donne bien de la peine a refouler ses courans, il est vray que nous le quittons vers les 38e degré pour entrer dans une aultre riviere qui nous abbrege de beaucoup le chemin et nous conduit avec peu de peine dans le lac Ilinois.

Nous n’avons rien veu de semblable a cette riviere ou nous entrons pour la bonté des terres, des prairies, des bois, des bœufs, des cerfs, des chevreux, des chaiz sauvages, des outardes, des cygnes, des canards, des perroquetz et mesme des castors, il y a quantité de petitz lacs et de petites rivieres. Celle sur laquelle nous navigeons est large, profonde, paisible pendant 65 lieües le printemps et une partie de l’esté, on ne fait de transport que pendant une demy lieüe. Nous y trouvames une bourgade d'Ilinois nommé Kaskaskia composée de 74 cabanes, ils nous y ont tres bien receus et m'ont obligé de leur promettre que je retournerois pour les instruire. Un des chefs de cette nation avec sa jeunesse nous est

venu conduire jusqu’au lac des Ilinoiïs, d'ou . enfin nous nous so#hmes rendus dans la baye des Puantz sur la fin de septembre, d’ou nous estions partis vers le commencement de juin.

Quand tout ce voyage n’auroit causé que le salut d’une ame, j'estimerois toutes mes peines bien récompensées, et c’est ce que j’ay sujet de présumer, car lorsque je retournois nous passames par les Ilinois de Pe8area, je fus trois jours à publier la foy dans toutes leurs cabanes, apres quoy comme nous nous embarquions, on m’apporte au bord de l’eau un enfant moribond que je baptisay un peu avant qu’il mourut par une providence admirable pour le salut de cette ame innocente,

MON REVÉREND PERE— pAX Xi :

AYANT ceté contraint de demeurer a St, François tout l’esté a cause de quelque incommodité. En ayant esté guery dez le mois de septembre, j'y attendois l'arrivée de nos gens au retour de la bas pour sçavoir ce que ie ferois pour mon hyvernement ; lesquels

m'apporterent les ordres pour mon voyage a la mission de la Conception des Ilinois, Ayant satisfait aux sentiments de V.R. pour les copies de mon journal touchant la Riviere de Missisipi je partis avec Picrre Porteret et Jacque—, le 25 oct., 1674, sur les midi le vent nous contraignit de coucher a la sortie de la riviere ou les P8te8atamis s’assembloient, les anciens n'ayant pas voulu qu'on allast du costez des Ilinois, de peur que la jeunesse amassant des robbes avec les marchandises qu’ils ont apportez de la bas, et chassant au castor ne voulut descendre le printemps qu'ils croient avoir suiet de craindre les Nod8essi,

26 oct. Passant au village nous n'y trouvasme plus que deux cabanes qui partoient pour aller hyverner a la Gasparde, nous apprimos que 5 canots de P8te8atamis et 4 d’Ili- .nois estoient partis pour aller aux Kaskaskia,

27. Nous fusmes arrestez le matin par la pluye, nous eusmes beau temps et calme l'apresdisnée que nous rencontrasmes dans l’ance a l'esturgeon les sauuages qui marchoient devant nous.

28. On arrive au portage, un canot qui avoit pris le devant est cause (que) qu'on ne

. tué point de gibier; nous commençons notte portage et allons coucher de l'autre bord, ou: le mauvais temps nous fist bien de la peine.

Pierre n'arrive qu'à une heure de nuit s’esgarant par d’un sentier ou il n’avoit jamais esté, apres la pluye et le tonnerre, il tombe de la neige,

29. Ayañt esté contraint do changer de cabannage, on continue de porter les paquets, le portage a pres d'une lieue est assez incommode en plusieurs endroits, les [linois s’estant assemblés le soir dans notre cabanne demandont qu'on ne les quitte pas, comme nous pouvions avoir besoin d'eux et qu’ils connois. sent mieux le lac que nous, on leur promet.

80. Les femmes Ilinoises achevent le matin notre portage ; on est arresté par le vont, il n’y a point de bestes.

31. On part par un assez beau temps et l'on vient coucher a une petite riviere. Le chemin de l’ance a l’esturgeon par terre est tres difficile, nous n’en marchions pas loing l'automne passée, lorsque nous entrasmes dans le bois.

Nov. 1. Ayant dit la Ste. Messe on vient coucher dans une riviere, d’ou l’on va aux

P&te8atamis par un beau chemin. Chachag8essi8 Ilinois fort considere parmy sa nation, à raison en partie qu'il se mesle des affaires de la traitte, arrive la nuit avec un chevreux sur son dos, dont il nous fait part.

2. La Ste. Messe dite, nous marchons toute la iournée par un fort beau temps, on tue deux chats qui n’ont quasi que de la graisse.

3. Comme j’estois par terre marchant sur le beau sable tout le bord de l’eau estoit d’herbes semblables a celle qu’on pesche aus retz St. Ignace, mais ne pouvant passer une riviere, nos gens y entrent pour m'embarquer, mais on n’en put sorter a cause de la lame, tous les autres canots passe a la reserve d’un seul qui vient avec nous.

4. On est arresté. Ily à apparence qu’il y a quelque isle au large le gibier y passant le soir.

5. Nous eusmes assez de peine de sortir de la riviere sur le midy’on trouva les sauvages dans une riviere, ou ie pris occasion d’instruire les Ilinois, a raison d’un festin que Na8asking8e venoit de faire a une peau de loup.

6. On fist une belle iournée, les sauvages estant a la chasse découvrirent quelques pistes d'hommes, ce qui oblige d’arrester le lendemain. |

9. On mit a terre .sur les 2 heures a cause d'un beau cabanrige, ou l’on fust arresté 5 ours, a cause de la grande agitation du lac sans aucun vent, ensuitte par la neige, qui fust le lendemain fondue par le soleil et un vent du large.

15. Apres avoir fait assez de chemin on cabanne dans un bel endroit ou l’on est arresté 3 jours, Pierre raccommode le fusil d’un sauvage, neige tombe la nuit et fonde leiour.

20. On couche aux ecors assez mal cabannez, les sauvages demeurent derriere durant qu'on est arresté du vent 2 iours et demy.

Pièrre allant dans le bois trouve la prairie a 20 lieues du portage, il passe aussi sur un beau canal comme en voute, haut de la hauteur d’un homme, ou il y avoit un pied d’eau.

23. Estant embarque sur le midy nous eusmes assez de peine de gagner une riviere, le froid commença par l’est et plus d’un pied de neige couvrit la terre qui est tousiours depuis demeuré, on fuest arresté la 3 iours durant lesquels Pierre tua un chevreux, 3 outardes, et 3 cocqs d'inde, qui estoient fort bons, les autres passerent iusques aux prairies, un sauvage ayant descouvert quelques cabannes

noùs vint trouvér, Jacques y alla le lendemain avec luy, 2 chasseurs me vinrent aussi voir, c’estoient des Mask8tens au nombre de 8 ou 9 cabannes, lesquelles s’estoient separez les uns des autres pour pouvoir vivre, avec des fatigues presque impossibles a des françois ils marchent tout l'hyver, dans des chemins tres difficiles, les terres estant pleines de ruisseaux, de petits lacs et de marests, ils sont tres mal cabannez, et mangent ou ieusnent selon les lieux ou ils se rencontrent; estant arrestez par le vent nous remarquasmes qu’il y avoit de grandes battures au large ou la lame bri:

soient continuellement ; ce fust la que ie sentis: quelques atteintes d’un flux de ventre.

27. Nous eusmes assez de peine de sortir de la riviere et ayant fait environ 3 lieues nous trouvasmes les sauvages qui avoient tuez des bœufs et 3 Ilinois qui estoient venus du village, nous fusmes arrestez la d’un vent de terre, des lames prodigieuses qui venoient du large, et du froid.

Decembre 1. On devance les sauvages pour pouvoir dire la Ste Messe,

8. Ayant dit la Ste. Messe, estant embarqué nous fusmes contraint de gagner une pointe

pour pouvoir mettre a terre a cause des bourguignons. on |

4. Nous partismes heureusement pour venir a la riviere du portage qui estoit gelee d’un demy pied, ou il y avoit plus de neige que partout ailleurs, comme aussi plns de pistes de bestes et de cocqs d'Inde, La navigation du lac est assez belle d’un portage a l’autre, n’y ayant aucune traverse a faire et pouvant mettre a terre partout, moyennant qu'on ne soit point opiniastre a vouloir marcher dans les lames et de grand vent. Les terres qui le bordent ne valent rien excepté quand on est aux prairies, on trouve 8 ou 10 rivieres assez belles, la chasse du’ chevreux est tres belle a mesure qu'on s’esloigne des P8teatamis.

12. Comme on commencoit hier a traisner pour approcher du portage les Ilinois avant quittez les PS8te8atamis arriverent avec oien de la peine. Nous ne pusmes dire la Ste. Messe le iour de la Conception a cause du mauvais temps et du froid, durant notre seiour à i cntrée de la riviere. Picrre et Jacques tuerent 3 bœufs et 4 chevreux dont un courut assez loing ayant le cœur coupe en 2, on se contente de tuer 3 ou 4 coqs d'inde de plusieurs qui

venaient autour de notre cabane, parcequ’ils mouroient quasi de faim ; Jacques apporta une perdrix qu'il avoit tuez, semblable en tout a celles de France, excepte qu’elle avoit comme deux aislerons de 3 ou 4 aisles longues d'un doigt proche de la teste, dont elles couvrent les 2 costez du col ou il n’y a point de plume.

14. Estant cabannez proche le portage a 2 lieues dans la riviere nous resolusmes d'hyverner la, estant dans l’impossibilite de passer outre, estant trop embarrasse, et mon incommodite ne me permettant pas de beaucoup fatiguer. Plusieurs Ilinois passerent hier pour aller porter leur pelleterie a Na8asking8e, ausquels on donne un bœuf et un chevreux que Jacque avoit tué le iour auparavant; ie ne pense pas avoir veu de sauvage plus affamés de petun françois qu'eux, il vinrent jetter a nos pieds des castors pour en avoir quelque bout, mais nous leur rendismes en leur en donnant quelque pipe, parceque nous n’avions pas encore conclu si nous passerions outre.

15. Chachag8essi8 et les autres Ilinois nous quitterent pour aller trouver leur gens, et leur donner les marchandises qu'ils avoient

apportez pour avoir leur robbes en quoy ils se gouvernent comme des traitteurs et ne donnent guere plus que les François ; je les instruisis avant leur depart, remettant au printemps de tenir conseil quand je serois au village ; ils nous traitterent 3 belles robbes de bœuf pour une coudee de petun, lesquelles, nous ont beaucoup servi cet hyver, estant ainsi desbarassez, nous dismes la Messe de la Conception ; depuis le 14 mon incommodite 8e tourna en flux de sang.

30. Jacque arriva du village des Ilinois qui n’estoit qu'a six lieues d’icy ou ils avoient faim le froid et la neige les empeschant de chasser, quelques uns ayant adverti la Toupine et le chirurgien que nous estions icy et ne pouvant quitter leur cabane avoient tellement donnez la peur aux sauvages croyant que nous aurions faim demeurant icy que Jacque eust bien de la peine d’empescher 15 jeunes gens de venir pour emporter toute nostre affaire.

Janvier 16, 1675. Aussitot que les 2 françois sceurent que mon mal mempeschoit daller chez eux le chirurgien vint icy avec un sauvage pour nous apporter des bluets et du bled; ils ne sont que 18 lieues d’icy dans un beau

lieu de châsse, pour les bœufs et les chevreux et les cocqs d'inde qui y sont excellents, ils avoient aussi amassez des vivres en nous attendant; etavoient fait entendre aux sauvages que leur cabanne estôit a la Robbe noire, et on peut dire qu'ils ont fait et dit toüt ce qu'on peut attendre d'eux : le chirurgien ayant icy seiourne pour faire ses devotions: j'envoiay Jacque avec luy pour dire aux Illinois qui estoient proche de la, que mon incommodite m'empeschoit de les aller voir et que iaurois mesme de la péine d'y aller le printemps si elle continuoit. -

24. Jacque retourna, avec un sac de bled et d’autres refraîchissements que les François luy avoient donnez pour moy : il apporta aussi les langues et de la viande de deux bœufs qu'un sauvage et luy avoient tuez proche d’icy ; mais toutes les bestes se sentent de mauvais temps.

26. 3 Ilinois nous apporterent de la part des Anciens 2 sacs de bled, de la viande seche, des citrouilles et 12 castors, lo, pour me faire une natte, 20, pour me demander de la poudre, 30, pour que nous n’eussions faim, 40, pour avoir quelque peu de marchandises ; ie leur repondis

int, que j’estois venu pour les instruire, en leur parlant de la priere, &c. 2nt, que ie nè leur donnerois point de‘poudre, puisque nous taschions de mettre partout la paix, et que ie ne voulois qu'ils commençassent la guerre avec les Miamis, 3nt, que nous n’apprehendions point la faim. 4nt, que iencouragerois les françois a leur apporter des marchandises, et qu’il falloit qu'ils satisfissent ceux qui estoient chez eux pour la rassade qu’on leur avoit pris, dez que le chirurgien fust party pour venir icy. Comme ils estoient venus de 20 lieues, pour les payer de leur peine et de ce qu'ils m'avoient apportez ie leur donnay une hache, . 2'couteaux, 3 iambettes, 10 brasses de rassade et 2 mirouirs doubles, et leur disant que jo tascherois d'aller au village seulement pour quelques iours si mon incommodité continuoit, ils me dirent de prendre courage de demeurer et de mourir dans leur pays et qu’on leur avoit dit que i’y resterois pour longtemps.

Fevrier 9. Depuis que nous nous sommes addressez a la Ste. Vierge Immaculée que nous avons commencez une neufvaine par une messe a laquelle Pierre et Jacque qui font tout ce qu'ils peuvent pour me soulager, ont com-

munies pour demander a Dieu la santé, mon flux de sang m'a quitte, il ne me reete qu’une foiblesse d'estomac, ié commence a me porter beaucoup mieux et a reprendre mes forces ; une eabanne d’Ilinois qui s’estoit rangee proche de nous depuis un mois une partie ont repris le chemin des P8t et quelques unes sont encore au bord du lac ou ils attendent que la navigation soit libre, ils emportent des lettres pour nos P. P. de St. François.

20. Nous avons eu le temps de remarquer les mareez qui viennent du lac lesquels haussent et baissent plusieurs fois par iour et quoyqu'il n’y paraisse aucun abry dans le lac, on a veu les glaces aller contre le vent, ces mareez nous rendoient l’eau bonne ou mauvaise parceque celle qui vient d’en hault coule des prairies et de petits ruisseaux, les chevreux quisonten sé vers le bord du lac sont si maigres qu'on a este contraint d’en laisser quelques uns de ce qu’on avoit tuez.

Mars 23. On tue plusieurs perdrix dont il n’y a que les mals qui ayant des aislerons au col, les femelles n’en ayant point, ces perdrix sont assez bonnes mais non pas comme celles de France.

30. Le vent de nord ayant empesche le dogeal jusques au 25 de mars il commenca pé un vent de sud, dez le lendemain le gibier commença de paroistre on tua 30 tourtres que ie trouveay meilleures que celles de la bas, mais plus petites, tant les vieilles que les ieunes ; le 28 les glaces se rompirent et s’arresterent au dessus de nous, le 29 les eaux crurent si fort que nous n’eusmes que le temps de descabaner au plutot, mettre nos affaires sur des arbres et tascher de chercher a coucher sur quelque but, l’eau nous gagnant presque toute la nuit, mais ayant un peu gele et estant diminue comme nous estions aupres de nos paquets, la digue vient de se rompre et Îles glaces a s’escouler et parceque les caux remontent desia nous allons nous embarquer pour continuer notre route

La Ste. Vierge Immaculee a pris un tel soin de nous durant notre hyvernement que rien ne nous a manque pour les vivres, ayant encore un grand sac de bled de reste, de Ia viande et de la graisse ; nous avons aussi vescu fort doucement, mon mal ne m'ayant point pus de dire la Ste. Messe tous les jours ; nous n’avons pont pu garder du caresme sé les Vendredys et samedys,

31. Estant hier party nous fimes 3 lieües dans la riviere en remontant sans trouver aucun portage, on traisna peut estre environ un demy arpant, outre cette descharge, la riviere en à une autre par ou nous debvons descendre. Il n’y a que les terres bien hautes qui ne soient point inondeez, celle on nous sommes a cru plus de 12 pieds a ce fut d’icy que nous commençasmes notre portage il y a 18 mois; les outardes et les canards passent continuellement ; on s’est contente de 7, les glaces qui derivent encore nous font icy de meureur ne sachant pas en quel estat est le bas de la riviere,

Avril 1. Comme ic ne sçais point encore si io demeureray cet este au village ou non a cause do mon flux de ventre, nous laissons icy une partie de ce dont nous pouvons nous pas:

ser et surtout un sac de bled, tandis qu'un grand vent de sud nous arreste, nous esperons aller demain ou sont les François, distant de 15 lieues d’icy.

6. Les grands vents et le froid nous empeschent de marcher. Les deux lacs par ou nous avons passez sont plains d’outardes, d'oyes, de canards, de grues et d’autres gibiers que nous

no connoissons point. Les rapides sont assez dangeureux en quelquess endroits; nous venons de rencontrer le chirugien avec un sauvage qui montoit avec une cannottee de pelleterie, . mais le froid estant trop grand pour des personnes qui sont obligez de traisner les conots dans l’eau, il vient de faire cache de son castor et retourne demain au village avec nous, Si les François ont des robbes de ce pays icy, ils ne les desrobent pas tant les fatigues sont grands pour les en tirer.

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