ACTE m, SCÈNE VI
che et timide, ne sachant rien de nos usages et de nos manières...
NADJA.
Je le crois bien, depuis dix-huit mois queje suis dans ce couvent...
MAKHOCIIE.
Dans cette prison...
NADJA.
J'ai appris tant de choses !.. mais pas tout cependant !.. et vous m'avez promis de m' expliquer...
MARDOCHE
Je ne te dirai ni ma douleur quand je ne te vis plus, ni mes soins et mes démarches pour te retrouver ! Qui intéresser à mon sort ? j'étais pauvre ! Au bout d'une année de courses inutiles, j'étais revenu à Bordeaux presque sans ressources... une seule ! en quittant l'Eldorado, j'avais fait transporter à bord par d'Esterville deux ou trois barriques de médoc, débris de ma cargaison! vin précieux que je n'étais pas assez riche pour boire moi-même... mais avant d'en tirer parti, je voulus m' assurer s'il ne s'était pas détérioré pendant le voyage!.. Les deux premières barriques, c'était du nectar... la troisième... c'est encore un mystère dont je ne puis me rendre compte, et que toi, déesse, tu pourrais seule m'expliquer; la troisième, la plus petite, ne contenait que du sable, du gravier auquel était mêlé par ci par là quelques pierres, des cailloux du pays!
NADJA.
Que l'on m'apportait, quand on n'avait rien de mieux à me donner ! l'offrande du pauvre !
MARDOCHE
Cailloux bruts qui ne laissaient pas de jeter un certain éclat; j'en montrai des échantillons à un lapidaire; le prix qu'il m'en offrit me donna l'éveil; je les fis tailler... J'en avais peu par malheur, et quelques-uns valaient à peine la taille... mais d'autres... un surtout était d'.un tel volume, d'une si belle eau, qu'il ne pouvait convenir qu'à un roi... Dès ce moment, j'eus des protecteurs et des amis... j'étais riche! toutes les portes me furent ouvertes, j'arrh ai à la cour... j'étais riche !.. Je fus présenté au roi et au ministre, qui, émerveillés de mes diamants, désiraient les acheter pour la couronne... Mais à quoi bon, des millions ! qu'en aurais-je fait!..
Air: Des Scythes, etc....
Je ne voulus rien céder, rien enteudre,
Et le marché dut rester suspendu
Jusqu'à ce jour où l'on pourrait me rendre
Ce bien si cher, qu'hélas j'avais perdu!
« Je veux ma fille!... ou bien rien n'est conclu!»
Grâce au pouvoir qui pour moi s'intéresse,
Grâce à mon or, que partout on sema,
J'ai retrouvé bien mieux que la richesse,
J'ai retrouvé le bonheur ... te voilà!
Oui, loin de toi, qu'importait la richesse, Mon vrai trésor, mon bonheur, le voilà! Mon seul bien, mon trésor, le voilà !
NADJA.
C'est donc cela qu'on est venu hier me chercher de par le roi avec tant d'égards et de respect?
MARDOCHE
Très bien !
NADJA.
Mais pourquoi me conduire ici?..
MARDOCHE
Parce que depuis deux jours cette propriété t'appartient... ma fille!., je cherchais pour toi un château, un palais, espérant, d'un instant à l'autre que tu me serais rendue. Celte riche habitation était à vendre, à une condition: on désirait céder sur-le-champ, moi, l'acheter tout de suite; nous avons été facilement d'accord. La propriétaire était une jeune et charmante danseuse de l'Opéra... qu'un princo étranger voulait enlever et épouser; pour cela il fallait quitter Paris incognito, malgré des engagements pris avec l'Opéra... et peut-être ailleurs encore... elle m'a donc supplié avec un sourire délicieux de ne pas parler avant quelques jours de celte vente, dont elle a emporté le prix en partant.
NADJA.
Elle est partie...
Depuis avant-hier, pour l'Italie, nous laissant chez nous... chez toi. Et maintenant que je t'ai revue, je vais conclure avec notre jeune roi le marché dont je t'ai parlé, prince aimable cl galant qui désirait que tu lui fusses présentée, qui voulait dès hier t'envoyer des fleurs des serres de Versailles.
NADJA.
Des fleurs!., à moi!..
MARDOCHE
Et parmi nos jeunes seigneurs... c'est à qui me demandera ma fille en mariage... oui, te voilà redevenue déesse... et plus que jamais !.. car la divinité qu'on adore ici... c'est l'or! et tu en as!
NADJA.
Mais, mon père...
MARDOCHE
Quoi donc?
NADJA.
Vous ne me parlez pas d'une famille...
MARDOCilE.
Les Montauron ?. .ta bon ne amie, Hortense Pelle voulait entrer au couvent... rassure-toi? nous la marierons à d'Esterville...
NADJA.
C'est bien... mais vous ne me dites rien!
De Géronval... il se consolera... grâce à moi !
il a besoin dans ce moment de huit cent mille livres... pour lesquelles il est à mes genoux...
NADJA.
Lu
MARDOCHEf
Comme tout le monde!., comme la duchesse de Montauron elle-même, dont l'orgueil s'est incliné jusqu'à ma caisse. ..elle me demande de quoi payer les dettes de son fils...
NADJA.
De Charles !..
MARDOCHE
Sélino... ce jeune insulaire autrefois si naïf... et si pur... aujourd'hui, un mauvais sujet... un libertin...
NADJA.
Ce n'est pas possible... un tel changement!..
MARDOCHE
En dix-huit mois!., les avantages de la civilisation... il est devenu, comme on dit aujourd'hui, un roué... il consacre les nuits aux petits soupers, au brelan, au biribi et aux femmes aimables... Si j'évitais de t'en parler, mon enfant, c'est que je savais qu'il n'était plus digne de toi... et c'est moi, maintenant, qui m'opposerais à votre mariage... les millions ont droit de choisir, et j'ai choisi... un prince... oui, un prince... jeune, aimable... il te plaira, j'en suis sûr... et tu auras bientôt oublié Charles.
nadja, vivement.
Oui... si je puis avoir des preuves... de...
MARDOCHE
Tais-toi !.. c'est notre nouveau concierge.