SCENE II
MARDOCHE , entrant par la porte à droite
D'ESTERVILLE.
MARDOCHE
Ne vous effrayez pas, seigneur étranger, de ce corridor sombre... suivez-moi. (Voyant d'Esterville paraître.) Un officier de marine !
d'esterville, regardant Mardoche.
Eh mais !.. ce n'est pas là une figure du pays.
MARDOCHE
Né à Vaugirard !.. près Paris.
d'esterville, gaiement.
Et moi à Paris!., près Vaugirard. Embrassonsnous d'abord ! un compatriote dans la mer des Indes...
MARDOCnE.
Dans ces parages inconnus où j'ai été jeté par une tempête.
d'esterville.
Nous de même...
MARDOCHE
On n'y arrive que comme cela!
Quel degré de latitude!
MARDOCHE
Je n'en sais rien !
d'esterville.
Le noni du pays ?
MARDOCHE
Eldorado.
d'esterville.
Inconnu sur la carte.
MARDOCHE
Comme bien d'autres!
d'esterville.
Et depuis quand dans cette lie?
MARDOCHE
Depuis quatorze ans!
d'esterville, avec joie.
Bravo !
MARDOCHE
Cela vous plaît à dire !
d'esterville.
N'étiez-vous pas de l'équipage d'un navire que nous sommes chargés de découvrir... etdont nous ons aperçu hier les restes ensablés contre des
rochers, la frégate le Caïman de Bordeaux?
MARDOCHE
Précisément!.. Mardoche, ancien maître d'hôtel, intendant et factotum de monsieur le duc de Monlauron, lequel m'avait chargé de conduire à Pondichéry, près d'un grand oncle qui désirait l'adopter, Charles de Monlauron, son fils, mon jeune maître, âgé de cinq ans.
d'esterville.
C'est bien cela !
MARDOCHE
Quoique intendant, Monsieur, j'étais honnête homme...
d'esterville.
En vérité !
MARDOCnE.
Dévoué à mes maîtres!... C'est un roman que mon histoire... les choses les plus extraordinaires ! d'esterville, riant.
Je le vois déjà par le début.
MARDOCHE
La suite est bien plus singulière encore'.... j'étais philosophe... Monsieur, tenant peu à l'argent pour moi !... mais j'avais une petite fille qui en venant au monde avait causé la mort de sa mère, une petite fille, pour laquelle je rêvais la fortune, et j'employai toutes mes économies d'intendanten une partie de Médoc, première qualité , que je chargeai à bord du Caïman, espérant le revendre à Pondichéry avec un immense bénéfice... d'esterville.
Spéculation superbe!
Si le sort n'était venu mettre de l'eau dans mon vin... un naufrage horrible! notre vaisseau brisé ! Mes barriques de Médoc s'élevaient sur la pointe des vagues... Ruiné, ruiné ! Monsieur! et ce n'était rien encore. J'aperçois le berceau où reposaient mon jeune maître et ma pauvre fille... Mon Ursule emportée par les flots!., je m'élance... mais déjà je les avais perdus de vue, et entraîné moimême, ma perte elait certaine.
Vaudeville du Baiser au porteur^ Quand un rocher, ou l'Océan avide Vint à mes yeux défoncer un tonneau, Et m'élançant dans la futaille vide, Je naviguai sur ce frêle vaisseau !
Fils de Médoc ! et l'ennemi de l'eau!
Vin généreux , oui, plutôt deux fois qu'une Je dois vanter et bénir son secours !
Par sa présence, il faisait ma fortune Par sou absence, il a sauvé mes jours ! d'esterville.
Et vous n'avez plus entendu parler ni de votre fille, ni de votre jeune maître Charles de Montauron, sur lequel M. de la Bourdonnaye, notre amiral, m'avait chargé de prendre des renseignements! (Regardant Mardoche.) Je vois qu'il n'y a plus d'espoir.
MARDOCHE
Peut-être !
d'esterville.
Que voulez-vous dire?
MARDOCHE
Qu'il y a ici un coup à tenter... qui n'est pas sans danger.
C'est différent ! je reste ! ( Il allume sa pipe, pendant que Mardoche remonte le théâtre et regarde si personne ne les écoute.) Mardoche, à demi-voix.
On ne fume pas ici !
d'esterville.
Et pourquoi ?
MARDOCHE
Parce que vous êtes dans la pagode de Mondiana... dont je suis un des desservants... d'esterville.
Vous!
MARDOCHE
Sacrificateur! c'est-à-dire, en Europe, cuisinier du grand prêtre Trincoli, homme très rusé, très habile... mais par bonheur très gourmand. d'esterville.
Et comment vous trouvez-vous investi de cette haute dignité ?
MARDOCHE
Silence!... De l'autre extrémité de l'île où l'on m'avait recueilli lors de mon naufrage, on m'avait envoyé un jour apporter à la pagode l'impôt, qui est perçu très rigoureusement, et qui consiste en f uits, légumes, viandes et poissons pour l'autel de la déesse, ou plutôt pour la table de Trincoli. Je pénétraijusqu'à celui-ci. 11 était couché sur un divan. Près de lui était placé un breuvage sacré dont il s'humectait souvent. .. et à la couleur... je dirai presque au bouquet de cette liqueur divine, il me sembla reconnaître mon Médoc !
D'ESTERVILLE.
Est-il possible !
Mon infortuné Médoc !... et le doute ne me fut plus permis, en voyant à la muraille un baromètre venaiîtde notre navire naufragé, baromètre, dont malgré sa science, le grand prêtre ignorait l'usage. Je lui enseignai la manière de s'en servir. Delà date ma faveur, et dos ce moment, je n'ai cessé de l'épier avec adresse... (Montrant la statue de Brama, qui est sur le premier plan à droite.) Par cette statue de Brama. (Touchant un ressort qui fait disparaître la figure du Diru), dont la têle est creuse à dessein (car c'est par là que lo grand-prêtre rend ses oracles), et en touchant ro ressort... j'observe le plus que je peux. d'esterville.
Eh bien !...