Acte d’adhésion du 6* corps
Rouen, le <9 avril I8U.
Nous, officiers généraux et supérieurs des corps et de l’étatmajor, composant le sixième corps d’armée, aux ordres de Son Excellence Monseigneur le Maréchal duc de Raguse , déclarons, en notre nom et en celui de nos subordonnés, adhérer entièrement aux actes émanés du sénat, du corps législatif et du gouvernement provisoire, ainsi qu'au rétablissement de la dynastie des Bourbons, nos anciens souverains, conformément à la charte constitutionnelle du 6 de ce mois, et nous promettons de prendre toujours pour base de notre conduite l’honneur et le bien de la patrie.
Suivent les signatures ; nous relèverons seulement ici celles des généraux ou officiers supérieurs momentanément investis d’un commandement en chef :
Baron Meinadier, général chef de l’état-major général.
Le général de division baron Ledru des Essarts.
Le général de brigade Chabert.
Le colonel commandant la huitième division Laporte,
Le général Joubert,
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Le général de brigade Clavet.
Le général de brigade Pelleport.
Le général de brigade chevalier Langebon.
Il est prosque superflu de faire remarquer la signification toute particulière de ce document.
Au 19 avril 1814, un acte d’adhésion n’était plus nécessaire. Louis-Stanislas-Xavier avait été reconnu et proclamé roi de Franco depuis le 6 ; l’Empereur avait abdiqué depuis le H; depuis le 12, Monsieur était à Paris où il occupait le gouvernement au nom du roi Louis XVIII, son frère. L'Empire n’était plus, la Maison do Bourbon était régulièrement rétablie. On adhère à un pouvoir contesté ; on n’adhère pas à un pouvoir désormais en possession du droit d’exiger de tous l’obéissance.
Il y a plus ; de tous les corps dont se composait l’armée française, il y en avait un pour qui un acte d’adhésion par écrit était chose tout-à-fait superflue ; le 6® corps, en effet, n’avait pas attendu les événements pour prendre parti ; il avait été le premier, et pour mieux dire, il avait été le seul à se soumettre au gouvernement provisoire enjoignant à l’armée de quitter les drapeaux de l’Empereur; dès la nuit du 4-5 avril, il avait abandonné l’Empereur dont il formait l’avant-garde, et il s’était mis à la discrétion du gouvernement provisoire et de ceux qui disposaient de ce gouvernement. Certes, cette désertion qui détermina la chute de l’Empire constituait un acte d’adhésion qui n’avait pas besoin d’ôtre exprimé de nouveau par de vaines paroles.
Toutefois, le duc de Raguse a voulu que son corps d’armée fît encore par écrit un acte d’adhésion, et que cette adhésion fût faite alors môme qu’il n’y avait plus
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lieu d’adhérer. Pourquoi? A cette folle idée, il y avait deux motifs.
Le premier, c’est quo le duc de Raguse avait toujours sur le cœur le mouvement do révolte par lequel le 6e corps avait tout d’abord réagi contre la défection. Cette révolte n’avait pas eu lieu sans une coopération quelconque do certains chefs qui s’y étaient prêtés, qui ne l’avaient pas empêchée, qui l’avaient peut-être approuvée tout haut. D'autres chefs avaient été absents au moment de la défection, et l’on pouvait les mettre à la suite de ceux qui l’avaient plus ou moins énergiquement blâmée. Le duc de Raguse résolut d’effacer la trace de ces oppositions, de rendre impossibles toutos les suppositions de contrainte, de surprise, do dissentiment, et pour cela, il imagina de faire rédiger une formule d’adhésion dans laquelle s'inscriraient les noms de tous les chefs du 6e corps qui avaient été étrangers ou contraires à l’acte de défection.
Un second motif avait conseillé cet expédient au duc de Raguse. Au mois d’avril 1814, les hommes politiques ralliés au nouvel ordre de choses, étaient déjà sourdement divisés en deux partis : les uns voulaient le rétablissement pur et simple, sans condition, de l’ancienne monarchie; les autres entendaient faire au rétablissement de l’ancionne monarchie une condition, et c’était l’acceptation ou la promesse préalable d’une constitution basée sur les principes que le Sénat avait proclamés par un de ses actes du 6 avril. Soit bon sens, soit entraînement, soit désir de colorer d’une apparence de passion politique la part qu’il avait prise aux événements, le duc de Raguse s’était rangé parmi les royalistes constitutionnels, et ce fut pour avoir occasion de le faire savoir au roi, à l’armée, à l’opinion, qu’il songea à mettre dans l’acte d’adhé-
sion proposé au chef de son corps d’armée, ces mots significatifs : « Nous déclarons adhérer au réta-
blissement de la dynastie des Bourbons, nos anciens souverains, conformément à la Charte constitutionnelle du G de ce mois. »
Le duc de Raguse proclamait en ces termes qu’il se rattachait à la constitution votée par le Sénat ; que , s’il avait fait défection , c’était pour assurer à la France la paix , et de plus des garanties libérales, un régime de liberté politique; et l'on doit reconnaître que ce supplément de déclaration des intentions qui l’avaient dirigé , n’était pas toul-à-fait inutile : car le duc do Raguse avait fait sa défection deux jours avant que le Sénat n’eût voté son acte constitutionnel.
Faire un manifeste libéral au nom de tout son corps d’armée , produire ce manifeste au moment où le roi Louis XVIII quittait Hartwel pour se rendre en France , c'était là sans doute le but principal de l’acte d'adhésion proposé aux chefs du 6e corps. Mais en homme qui est condamné à songer encore à autre chose qu’à prendre rang et date pour les hautes questions de la politique, le duc de Raguse n’oublia pas de placer dans cet acte d'adhésion ce qu’il fallait pour satisfaire, autant que possible, les exigences les plus embarrassantes de sa position militaire ; il aurait pu se borner à faire adhérer à l’établissement d’une monarchie constitutionnelle : mais la défection I que faire de la défection ? comment proposer d'adhérer à la défection , sans la nommer, sans trop la dissimuler? Comment s’y prendre pour l’indiquer suffisamment sous un autre nom que le sien? La plume du duc de Raguse ne manquait pas d’habileté : il eut soin de demander à ses subordonnés une adhésion tellement collective , qu’elle ne laissait rien en dehors, de tout ce qui avait pu se faire ; elle comprenai
môme les actes émanés du gouvernement provisoire qui n’existait plus depuis l’arrivée à Paris de Monsieur, en qualité de lieutenant-général du royaume. Or, il est trop certain que la défection du 6e corps s’était faite en conséquence des ordres du gouvernement provisoire. Le prince de Schwartzenberg avait ainsi proposé au duc de Raguse de faire défection : « J’ai l’honneur de faire passer à V. Exc... uno invitation des membres du gouvernement provisoire à vous ranger sous les drapoaux de la bonne cause française . . » ( Lettre du 3 avril.) Le duc de Raguse, répondant au prince de Schwartzenberg avait ainsi accepté et promis de faire défection : « ... L’armée et le peuple se trouvent déliés du serment de fidélité envers l’Empereur Napoléon, par le décret du Sénat... En conséquence, je suis prêt à quitter, avec mes troupes , l’armée de l’Empereur Napoléon... » ( Lettre du 3-4 avril.)
Voici la série des actes émanés à ce sujet du Sénat, du Corps législatif et du Gouvernement provisoire.
« Le Sénat déclare Napoléon Bonaparte et sa famille déchus du trône et délie le peuple et l’armée du serment de fidélité.» Acte du Sénat du 2 avril, renouvelé le 3 avec de longs considérants.
« Le Corps Législatif, vu l’acte du Sénat du 2 de ce mois, par lequel il prononce la déchéance de Napoléon Bonaparte et de sa famille, et déclare les Français dégagés envers lui de tous les liens civils et militaires et de toute obéissance, adhère à l'acte du Sénat, etc. (Acte du 3 avril). »
« Le gouvernement provisoire aux armées françaises : Soldats ! La France vient de briser le joug sous lequel elle gémit avec vous depuis tant d’années... » Cette adresse, violent appel à la désertion qu’il serait pénible de reproduire en entier, se termine ainsi : « Vous n’êtes plus les soldats de Napoléon ; le Sénat et la France vous dégagent de vos serments. » (Acte du 2 avril).
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Qu’est-ce que la défection du 4-5 avril 4814, sinon la mise à exécution , de la part d’un corps d’armée en particulier, de ces ordres répétés du Sénat , du Corps législa tif, du Gouvernement provisoire? Qu’est-ce que cette défection , sinon un des actes émanés de cette triple et sinistre usurpation de puissance , surgie , un jour, de notre plus grand désastro national ?
Tous les chefs du 6e corps n’ont pas signé cette adhésion oü le duc de Raguse avait combiné de son mieux les exigences de sa position militaire elles convenances de ses visées politiques. Les uns, les principaux complices comme Souham, Bordesoulle , Digeon, ont cru sans doute inutile de le faire. D’autres auront reculé devant la ratification et l’approbation trop étendue qui leur étaient demandées. Quelques-uns seulement , en trop grand nombre , ont cédé, soit à cette indifférence propre aux hommes de guerre pour tout ce qui n’est pas un acte matériel et positif, soit à la crainte de compromettre leur carrière par une protestation que l’honneur commandait , mais qui pouvait paraître sans but contre un événement accompli.
Mission du colonel Galbois auprès de l’impératrice Marie-Louise. (Extrait des pages 483 — 4, de la Bataille, et de la Capitulation (le Paris, par Pons (de l’Hérault).
« Le 6 avril 4814, l’Empereur Napoléon me fil appeler auprès de lui. S. M. me chargea d’aller porter une lettre à Marie-Louise ; elle me donna des instructions verbales.
« Le lendemain j’arrivai de bonne heure à Blois. L’impératrice me reçut de suite. L’abdication de l’Empereur la surprit beaucoup. Elle ne pouvait pas croire que les souverains alliés eussent l’intention de détrôner l’Empereur Napoléon. « Mon père, disait-
elle, ne le souffrirait pas ; il m'a répété vingt fois, quand il m'a mise sur le trône de France, qu’il m'y soutiendrait toujours, et mon père est un honnête homme. »
» L’impératrice voulut rester seule pour méditer sur la lettre de l’Empereur.
» Marie-Louise me fit appeler. Sa Majesté était très-animée. Elle m’annonça qu’elle voulait aller rejoindre l'Empereur. Je lui observai que la chose n’était pas possible. Alors S. M. me dit avec vivacité : » Pourquoi donc, Monsieur le colonel? Vous y allez bien, vous! Ma place est auprès de l’Empereur, dans un moment où il doit être si malheureux ; je veux le rejoindre, et je me trouverai bien partout pourvu que je sois avec lui. »
» Je représentai à l’impératrice que j’avais eu beaucoup d’embarras pour arriver jusqu'à elle; que j’en aurais bien plus pour rejoindre l’Empereur. En effet, tout était dangereux dans cette course.
» L’on eut de la peine pour dissuader l’impératrice. Enfin elle se décida à écrire.
» Je retournai heureusement auprès de l’Empereur. Napoléon lut la lettre de Marie-Louise avec un empressement extrême : il me parut très touché du tendre intérêt que cette princesse lui témoignait. L’impératrice parlait de la possibilité de réunir 150,000 hommes ; l'Empereur lut ce passage à haute voix, et il m’adressa ces paroles remarquables : « Oui, sans doute, je pourrais tenir la campagne et peut-être avec succès; mais je mettrais la
guerre civile en France, et je ne veux pas D’ailleurs, j’ai
signé mon abdication, je ne reviendrai pas sur ce que j'ai fait. »
La lettre suivante rétèle une décision tout à fait inconnue de l’Empereur à Fontainebleau, une décision, au reste, qui n’a pas eu d’exécution. N'y a-t-il pas ici un de ces actes qu'il faut attribuer, dans les temps de crise, à l’initiative, aux intempérances du zèle privé? Nous sommes porté à le croire.
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(INÉDIT
Fontainebleau, 5 avril IBM A Monsieur le général comte Duhesme.
Monsieur le général,
Des malveillants ont profité de la présence de l’ennemi à Paris pour manifester le désir de voir revenir sur le tréne la dynastie des Bourbons. Déjà tous les journaux qui sont sous l’influence étrangère contiennent des adresses à ce sujet.
L’Empereur voulant connaître le vœu de l’armée à cet égard, je vous prie do réunir les officiers généraux et les officiers de tout grade de votre division et de leur demander leur sentiment.
Si, comme je le pense, ils ne veulent pas sacr'fier vingt années de gloire et de travaux, il sera fait une adresse dans le corps d’armée qui sera signée de tous, et qui exprimera énergiquement qu’ils n’admettront jamais un Bourbon et qu’ils resteront fidèles à la dynastie actuelle.
Je vous prie, Monsieur le général, de me faire connaître le résultat de cette convocation qui devra avoir lieu au point du jour. On nommera dans chaque division et dans l’artillerie un commissaire pour la rédaction de l’adresse. Ces commissaires se réuniront de suite à mon quartier général.
J’ai l’honneur, etc.
Comte Gérard.
(INÉDIT
Paris, le 7 avril I8U
La ligne de démarcation arrêtée entre S. A. le maréchal prince de Schwartzenberg et les députés de l’armée française, MM. les maréchaux prince de la Moskowa et duc de Tarent», et M. le général de division duc de Vicence, sera établie de la manière suivante :
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Elle commencera à l’embouchure de la Seine; elle suivra les limites qui séparent les départements :
de la Somme, de l’Oise, de Seine-et-Oise , de Seine-et-Marne, de l’Yonne, de la Côte-d’Or, de Saône-et-Loire , du Rhône,
de la Seine-Inférieure de l’Eure, de l’Euro-et-Loir, du Loiret, de la Nièvre, de l’Ailier, de la Loire.
De là, cette ligne suivra la frontière du département de l’Isère jusqu’au Mont-Cenis.
Il est à observer que dans les départements de la Seine-Inférieure et de l’Eure, la ligne de démarcation sera marquée par le cours de la Seine, de manière que les troupes alliées en occuperont la rive droite, tandis que la rive gauche sera occupée par l’armée française. Il en sera de même dans le département de Seine-et-Marne, où le cours de la Seine marquera également la ligne de démarcation, au lieu de la frontière dudit département.
Fait à Paris, le 7 avril 1814.
Maréchal prince de la Moskowa. Sciiwartzenberg.
Les étrangers , maîtres de Paris, craignaient uno attaque de l'arméo de Fontainebleau, et si cette attaque avait eu lieu, il n'est point douteux qu’ils no l’auraient mémo pas attendue, et qu’à la première annonce de l’approche de l’armée impériale, ils se seraient hâtés d’évacuor Paris. C’est là une vérité historiquo que nous avons déjà avancée et qu’il serait facile de démontrer de la façon la plus irréfutable. Nous nous bornerons à n’en rapporter ici que deux preuves.
On trouve le fait suivant, consigné à la date du 3 et du i avril 1814, dans le Journal d'un prisonnier anglais, déjà cité.
« A deux heures de l’après-midi, le général Sacken envoya au préfet de police l’ordre do mettre en réquisition toutes les barques qui se trouvaient sur la rivière , pour construire un pont au-dessus de la barrière de Bercy. Cet ordre fut mis sur-le-champ à exécution. A sept heures l’ordre arriva d’en construire un se-
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cond, et à minuit celui d’en construire un troisième. Deux mille pontonniers et soldats, la plupart Bavarois, se mirent immédiatement à l’ouvrage, et travaillèrent jusqu’au mardi malin ; mais les travaux furent alors arrêtés ; il y avait un pont de construit et un autre qui l’était à moitié. Le général Mufflin, chef d’état-major de Blucher, me ditquo c’était lui qui avait provoqué la construction de ces ponts, attendu que s’il y avait eu une bataille, le passage des troupes dans l’intérieur de Paris aurait produit beaucoup de désordre, et que, d’ailleurs, on ne pouvait, sans de grands dangers, y faire passer des caissons chargés de poudre.
Mais ce qui prouvé encore mieux que les souverains étrangers n’auraient pas attendu l’Empereur à Paris, c’est la pièce que nous allons citer et où l’on voit lo prince le plus puissant de la coalition ayant déjà pourvu, dès le 4 avril, à son départ do notre capitale par la nomination d’un plénipotentiaire chargé de le représenter auprès du gouvernement provisoire. Seulement on peut se demander si lo gouvernement provisoire aurait persisté à maintenir son siégo à Paris, dans l’absence des baïonnettes étrangères. Cela est pour lo moins douteux. Voici cctto pièce qui n’a pas d’ailleurs besoin de commentaire.
Lettre de créance de M. le Commissaire nommé par S. M. l'empereur de toutes les Russies, pour résider près le Gouvernement provisoire.
« En m’éloignant de Paris , j’ai pensé qu’il était nécessaire de pourvoir aux moyens d’établir les relations les plus suivies et les plus fréquentes avec le Gouvernement provisoire; j’ai à cet effet nommé mon général-major, Pozzo di Borgo, pour résider auprès de lui on qualité de commissaire général. Je vous invite, messieurs, à ajouter foi à tout ce qu’il sera dans le cas de vous dire de ma part, et à me transmettre par son entremise toutes les
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communications que vous auriez à me faire. Il jouit de ma confiance et la justifiera sûrement encore , dans celte occasion, en ne négligeant aucun moyen de cimenter les rapports de paix et d’amitié si hcurcusoment établis entre la Russie et la France.
« Recevez, messieurs, l’assurance de toute mon estime ,
« Alexandre »
Paris, le 29 mars <4 avril) 1 814.
Il résulte de la curieuse lettre qu’on va lire, quo le Maréchal Marmont, en juin 1815, avant la bataille de Waterloo, avait écrit au duc de Wellington. A quel sujet, dans quel but? c’est co que l’on ne saurait dire avec certitude, car on n’a pas la lettre môme du maréchal Marmont; mais nous avons la réponse du duc de Wellington, et l’on peut faire au moins quelques conjectures.
Ainsi, le duc de Wellington, tout en accordant qu’un galant homme ne se bat pas contre son pays, s’olïorcc de prouver que la coalition européenne ne fait point la guerre à la France, et que, partant, un Français peut se mettre à la suite de cette coalition, sans craindre de manquer à ce qu’il se doit à lui-môme et à son pays. Le maréchal Marmont avait donc écril au duc de Wellington pour lui exprimer dos scrupules et des répugnances fort honorables, que celui-ci prend à tâche d’apaiser et de tromper par ses ingénieux sophismes.
Mais pourquoi choisir un général ennemi , conduisant une armée contre la France, pour lui faire part dos scrupules qu’un Français peut avoir à marcher contre son pays, à la suite de ses ennemis? Nous ne sommes pas dos ennemis, se hâte d’affirmer le duc de Wellington. — Il fallait s’attendre à une pareille assurance.
Etonné lui-mômo d’êtro pris pour confident et pour juge de sentiments aussi délicats, le duc de Wellington,
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en habile homme, soupçonne sous la communication qui lui est adressée, une proposition secrète qu’on voudrait lui faire entendre, sans trop l’exprimer : et c’est que le maréchal Marmont lui demande son entremise officieuse pour obtenir du roi Louis XVIII un commandement important dans les opérations qui se préparent contre la Franco. Le duc de Wellington croit d’autant plus à cette demande indirecte , que le maréchal Marmont s’est plaint, dans sa lettre, du pou do cas qu’on a fait de lui pendant la première Restauration ; on n’a pas tenu compte de ses avis ; on a fait des fautes, dont il avait en vain prévu et prédit les résultats ; comme il no peut so résoudre à porter les armes contre son pays, qu’il croit inutilo do rester attaché à une cause qui ne veut point de lui, et qu’il ne saurait rester inactif à l'âge de 43 ans, il voudrait trouver à prendre du service auprès de quoique puissance non en guerre contre la France, peut-être dans les possessions coloniales de l’Angleterre, dans les Indes ; tel est probablement le sujet de sa lettre, et c’est là-dessus qu’il demande conseil au duc de Wellington. Mais le duc de Wellington n'est point dupe de ce désespoir ambitieux; tout ce qu’il y voit, c’est que le maréchal Marmont éprouve un violent désir d’ôtro employé par le roi Louis XVIII et par les alliés selon la haute valeur dos talents militairos qu’il a, et de l’intelligence politique qu’il croit avoir. Seulement, sur ce point, lo duc de Wellington se retranche dans une discrétion clairvoyante ot froidement polie; il a compris, il le fait entendre, mais il ne veut ou ne peut rien faire de ce que souhaite si ardemment le maréchal Marmont; il ne lui convient pas d’ailleurs de s’apercevoir que celui-ci doute un peu du succès des alliés contre l’empereur Napoléon; toutefois ce doute, dont il n’est pas flatté, lui
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dicte en partie sa réponse, et il conseille à Marmont de rester tranquille à Aix-la-Chapelle, d’y attendre les événements ; le roi Louis XVIII et les alliés n’ont point de commandement à lui donner.
En somme, le maréchal Marmont confie à un étranger ce qu’il pense de la politique du Roi, son maître, et ce qu’il en pense, c’est un blâme : il oblige cet étranger à lui donner une leçon de convenance, à lui dire qu’il s’exagère les fautes de la Restauration , qu’il se les exagère à cause de certains dépits, tout personnels. Il soumet en outre à un général ennemi dirigeant une armée contre la France, les scrupules qu'il a de porter lui-môme les armes contre son pays, et il procure à ce général ennomi l’occasion d’émettre, sur la France, sur son armée, sur les intentions hostilement amicales des alliés, une théorie et des appréciations qui sont pour le moins une moquerie. Enfin, il s’expose à faire croire à cet étranger , à cet ennemi, qu’il a besoin de son secours, qu’il lui demande son entremise pour se remettre en faveur auprès du Roi do France, et tout ce qu’il obtient, c’est un refus poli et posi tif d’intercession. On n’est pas plus maladroit et plus malheureux que le duc de Raguse. C’est qu’il est des positions dans lesquelles on peut bien difficilement se maintenir avec quelque dignité; l’esprit n’y suffit pas ; il y faut encore du cœur. Mais il est vrai de le dire , les hommes de cœur ne tombent pas dans cos sortes do positions où l’on ne peut que s’agiter, d’une manière folle, entre les réprobations de ceux qu’on a trahis et les dédains de ceux pour lesquels on s’est perdu.
On remarquera encore dans la lettre suivante, dont nous avons soigneusement consorvé les embarras de rédaction française, le caractère propre à l’éminent personnage qui l’a écrite. Celui que les Anglais ont nommé
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le duc de fer, n’avait pas cotte raideur qui ne se prête pas aux obstacles et aux vicissitudes de la vie; il avait bien dans l’esprit cette souplosso et ce tact qui s'allient à la fermeté pour la rendre plus habile et plus efficace. Le duc de Wellington, dans cotte lettre, raille, éconduit le maréchal Marmont ; toutefois, il y reste noblo et bienveillant, èt il n’abuse pas de la confiance de l’homme qu’une démarche inconsidérée a mis à sa discrétion.
(INÉDIT
La duc de Wellington à Son Excellence Monseigneur le maréchal duc de Ruguse.
A Bruxelles, ce 1 juin 1815.
Monsieur le maréchal , je suis bien flatté par la confiance que vous avez reposée en moi par votre lettre du 1er, à laquelle je vais répondre avec la même franchise dont vous vous êtes servi en l’écrivant.
Le principe sur lequel vous vous fondez est généralement vrai et bon : un galant homme ne peut pas servir dans les rangs des ennemis de sa patrie. Mais je ne crois pas que le cas existe.
La France n’a pas d’ennemis que je connaisse, et à ce que je sache, n’en mérite pas.
Nous sommes les ennemis d’un seul homme et de ses adhérents, qui s’est servi de son influence sur l’armée française pour renverser le trône du Roi, enfin (t) do subjuguer la France, et puis de faire revivre pour nous tous les jours de malheur que nous croyions avoir échappés. Nous sommes on guerre avec lui parce que nous sentons tous que nous ne pouvons pas être en paix.
C’est un malheur pour la France qu’elle devienne le théâtre do la guerre que cet homme nécessite et dont il est la cause et le but. Mais il ne faut pas croire que cette guerre soit dirigée
(I) Aliu.
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contre elle. Au contraire le Roi de France, celui que vous désirez voir restauré au trône etde servir, est l’allié de toute l’Europe dans cette lutte , dans laquelle je le crois aussi le vrai représentant des sentiments et des souhaits de la nation.
La situation où nous allons nous trouver ne peut pas donc s’appeler un état de guerre contre la France, mais bien une guerre de la part do toute l’Europe, y incluse la France, contre Buonaparte et contre son armée de laquelle la mauvaise conduite a donné occasion aux malheurs qui vont arriver et que nous déplorons tous.
Mais quoique j’envisage l’état où nous allons nous trouver tous au point de vue différent de celui où vous l’avez envisagé, je ne suis pas certain que je n’agirais pas dans le moment comme vous proposez agir. Je n’étais pas à Paris quand le malheur que nous regrettons tous est arrivé. Je n’en connais pas tous les détails et je n’en peux pas juger exactement. Je suis tenté de croiro que la cause du mal était que le roi n’était pas et n’avait jamais été maître de l’armée dite la sienne ; et qu’avec les meilleures précautions, les mêmes événements auraient arrivé un peu plus tôt ou un peu plus tard, avec très peu do différence dans leurs détails.
Mais un homme comme vous, connaissant les affaires et capable d'en juger, peut avoir raison de se plaindre, si ses conseils sont négligés dans le moment de crise, et surtout si les malheurs qu’il a prévus arrivent; et le dégoût de sa part et la retraite doivent être attendus comme la conséquence naturelle du manque d’égard pour ses conseils.
J’ajouterai aussi que dans le moment je ne vois pas que le Roi ait les moyens de vous employer d'une manière qui soit convenable ou à votre rang ou à vos talents, ou qui vous donne la facilité de rendre les services à votre Patrie dont vous ôtes capable.
Mais quoique je convienne avec vous que vous faites bien de vous éloigner pour le moment, je vous conseille très-fort de ne pas le faire trop longtemps.
Quand les alliés entreront en France, la France ne peut pas
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rester neutre entre Bonaparte et l’armée et elles (4). Tout donne lieu de croire que la partie saine de la nation se rangera sous les drapeaux du Roi du côté des bons principes, et si cette espérance s’accomplit et qu’un grand effort se fait, c’esi alors le moment où un homme comme vous devrait se mettre en avant , pour lever, organiser, former et commander l’armée française qui doit remettre et contenir le Roi sur son trône.
Malgré donc que j'ai demandé permission au Roi des Pays-Bas pour que Votre Excellence passe et se rende en Hollande , je vous conseille de ne pas quitter Aix-la-Chapelle et de ne pas annoncer l’intention de faire votre retraite, jusqu’à ce que vous aurez des nouvelles positives sur ce qui se passera en France après l'entrée des alliés.
J’ai l’honneur d’ètre, Monsieur le Maréchal, votre très-fidèle serviteur.
Wellington.
Dans ses Mémoires, tome VII, livre 22, le due de Ilaguse revient à deux ou trois reprises sur cette rente annuelle do 50,000 livres qu’il n'avait presque pas demandée, que l’Empereur François lui avait accordée presque spontanément, en 1815, et dont il songea à réclamer le réglement quatre ans après seulement, en septembre 1819 : «J’eus la pensée, dit-il, d’aller solliciter moimême à Vienne, et de presser par ma présence la conclusion d’une affaire si importante pour moi; entreprise hardie.... j’aurais éprouvé beaucoup de crainte si alors j’eusse connu, comme je l’ai fait depuis, les mœurs de l’administration de ce pays... » p. 262. Donc, en 1819, le duc do Raguse ne connaissait pas encore les lenteurs de l’administration autrichienne, et il en était sans doute ainsi parce qu’il n’avait pas encore demandé sa rente
(I) Les armées ou les puissances alliées.
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d’illyrie. Cela semble du moins résulter do son récit oii il se montre à plaisir solliciteur candide et inexpérimenté. Mais cela n’est pas tout à fait conforme à la vérité. Il n’avait pas attendu l’année 1819 pour s’inquiéter d’ôtre mis en possession de son rovenu. Dès l’année 1817, nous le trouvons engagé dans une pressante négociation ; il n’est pas à Vienne de sa personne, mais il y a des amis qui sollicitent pour lui ; un d’eux a quitté un poste officiel pour mieux faire ses affaires, et on le tient au courant des démarches et des promesses.
Voici ce que nous lisons dans une lettre dont l’original autographe et inédit est entre nos mains. Nous citerons une partie seulement de cette lettre qui n’est pas toute relative à l’instance du duc de Raguse.
Vienne, et* 6 mars 1817.
Monsieur le Maréchal,
J’espère que MT** (I), vous a rendu compte de la position où sont vos affaires, et qu’il vous aura dit également combien les dispositions de l’Empereur et celles du prince de Metternich vous sont favorables ; je n'ai d’autre mérite que celui de chercher à les entretenir par tout ce qui peut fixer leur opinion sur vos droits, et je crois pouvoir me flatter que nous arriverons à une détermination aussi avantageuse que possible. Nous avons à combattre toutes les oppositions financières ; mais nous sommes fortement appuyés par les sentiments personnels de l’Empereur, qui sont entièrement en votre faveur. J’ai engagé à prolonger son séjour ici jusqu’à ce que nous ayons pu obtenir une décision; cela ne peut plus tarder, et j’espère que le duc de Richelieu approuvera cette mesure qui, en servant très-utilement vos intérêts, ne peut aucunement nuire au service du consulat de Venise que le neveu de M*** dirige pendant son absence. »
tf j Nous supprimons lt> nom.
APPENDICE
Suit une appréciation de la situation politique de la France en 1817, tout à fait digne de l’esprit élevé et modéré du signataire do cette lettre : M. le comte de Caraman. La lettre se termine par le post-scriptum suivant :
« P. S. Le 7 à midi.
» L’Empereur vient de prendre une résolution tout-à-fait favorable aux intérêts de M. le maréchal ; le prince de Metternicli est chargé de régler avec le comte de Stadion la manière de remplir ses intentions, et il s’est déclaré formellement pour indemniser M. le duc de Raguse. Je suis charmé de pouvoir lui annoncer cette bonne nouvelle, et de l’assurer que je veillerai avec soin à l’exécution des intentions de l’Empereur. »
Cependant, deux ans après, en septembre 1819, rien n’était encore terminé. Le duc de Raguse, en parlant du voyage qu’il fit à Vienne à cette époque pour obtenir un réglement toujours promis et toujours différé, s’exprime ainsi : « Tout en m’amusant beaucoup, mes affaires se terminaient. Chose incroyable! en vingt-sept jours , les décisions de l’Empereur furent prises et exécutées. »
Dans le rapport de la commission de la chambre des députés chargée d’examiner la proposition de mettre en accusation les ministres signataires des ordonnances du 25 juillet 1830, on lit les assertions suivantes sur le duc de Raguso :
u le maréchal duc de Raguse, dont le nom malheureusement célèbre ne pouvait inspirer confiance autre part qu’à la Cour, était de service comme major -général de la garde.
» Dès le 20 juillet, il transmet un ordre confidentiel aux divers
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chefs de corps, tel qu’on n’en donne guère qu’en présence de l'ennemi ou que dans les circonstances les plus critiques...
» Ainsi, cinq jours avant la signature des ordonnances, conséquemment avant que le plan en eût été définitivement arrêté, le duc de Raguse, mis dans la confidence du prince de I’olignac, veillait déjà à contenir le peuple de Paris, et à étouffer par la force des armes toute tentative de résistance.
»... Le môme jour que les ordonnances furent signées, le 25 juillet, une autre ordonnance, contresignée par le prince de Polignac seul, confère au duc de Raguse le commandement supérieur des troupes de la première division militaire; les autres ministres n’ont encore aucune connaissance de cette mesure, si importante dans l’occurrence, et par son objet et par le nom si impopulaire de celui qui allait prendre ce commandement...
»... La résolution était prise d’intimider les Parisiens par la terreur : aussi, dès le lendemain 26, le prince de Polignac écrit au maréchal ; « Votre Excellence a connaissance des mesures extraordinaires que le Roi ... a jugé nécessaire de prendre pour le maintien des droits de sa couronne... »
Le rapporteur cite d’autres preuves de la participation du duc de Raguse aux premières mesures de rigueur : 1° un ordre écrit, dont les chefs de corps étaient porteurs, de tirer sans ménagement sur le peuple; 2° la distribution extraordinaire d’une somme de plus de 900,000 francs, faite aux troupes royales. Le rapporteur conclut ainsi :
» Do la partie de l’enquête que nous analysons, il est difficile de ne pas induire que les ordres militaires étaient précis, qu’ils avaient la majeure partie du peuple pour objet, et que pour l’intimider, on était résolu à l’écraser avant toute provocation...
»... C’était donc une sorte de guet-apens concerté entre l’autorité civile et l’autorité militaire, guet-apens constaté, dès le 20 juillet, par l’ordre du jour confidentiel du duc de Raguse ; le 25, par la nomination de ce duc, contresignée Polignac ; le 26, par la lettre que lui écrivit le président du conseil; et le 27, par la terrible exécution qu’il reçut. . . »
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Poursuivant son appréciation de la conduite du duc de Raguse dans la journée du 28, le rapporteur le montre s'apprêtant à foudroyer Paris : « Un maréchal de France est chargé de cette horrible mission; c’est encore le duc de Raguse!... Singulière destinée que celle de ce guerrier, qui, après avoir été longtemps associé à la gloire de nos armes, apparaît à chacun de nos déchirements politiques comme un génie malfaiteur pour sa patrie! »
C’est ainsi que parlait du duc de Raguse, au nom d’une commission de la chambre des députés, un de ces hommes en qui les passions politiques ne prévalent jamais sur la conscience de la vérité, M. Bérenger, aujourd’hui président à la cour de cassation.
Il n’entre pas dans notre sujet de nous occuper de la conduite du duc de Raguse pendant les journées de juillet 1830. Toutefois, il doit nous être permis de remarquer que, malgré les preuves authentiques citées ci-dessus par le rapporteur de la chambre des députés, le duc de Raguse a prétendu qu’il avait été surpris par les ordonnances de juillet, dont il ne savait rien, disait-il, ni le 20, ni le 25, ni môme le 26. Le 26, les ordonnances étaient dans le Moniteur ; le duc de Raguse n’avait pas même lu, comme tout le monde, le Moniteur ; et il se trouva , ce jour-là, un lundi, à l’Institut, à la séance de l’Académie des sciences, où il manifesta, tout à son aise, son étonnement, son indignation, son anxiété douloureuse, car il prévoyait au moins qu’il serait chargé de combattre l’insurrection populaire. Cette scène avait lieu en présence de quelques amis de l’opposition libérale, qui ne manquèrent pas plus tard d’en porter témoignage. On lit dans la déposition de M. Arago, lors du procès dos ministres ;
« Le lundi , il vint me voir à l’Institut ; sa vue produisit sur moi une douloureuse impression. Il me dit : Eh bien !
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vous le voyez, les choses vont comme je l'avais prévu. Les insensés ont poussé tout à l'extrême Vous n’avez à vous en affliger, vous, que comme citoyen, comme bon Français ; mais combien n’ai-je pas lieu de me plaindre, moi qui , en ma qualité de militaire, serai obligé de me faire tuer pour des actes que j’abhorre, et pour des personnes qui, depuis longtemps, semblent s’étudier à m’abreuver de dégoûts. »
Toujours le même homme, toujours le même procédé de protestation contre les événements auxquels il se laissait aller. En 1814, il signe un traité avec le prince de Schwartzenberg ; il règle tout ce qui concerne la défection ; puis il se retire à Paris. Là, apprenant tout d'un coup que la défection s’accomplit, il s’écrie, devant témoins, qu’il donnerait un bras pour qu'il en fût autrement, qu’il veut se brûler la cervelle, qu’il va courir au devant du ôe corps pour l’arrêter dans son mouvement. Mais il n’en fait rien, et il court après le 6e corps révolté contre la défection pour le ramener dans la défection. De même, en 1830, dans des circonstances au reste fort différentes : depuis six jours, il a reçu des ordres extraordinaires qu'il a dû transmettre et distribuer aux chefs de corps placés sous son commandement; la nature de ces ordres, les dispositions du temps, l’état des esprits, une lutte flagrante entre le peuple et la royauté, tout l’avertit qu’il va être chargé d’assurer par le force la mise en vigueur de quelque mesure politique pour laquelle on s'attend à de grandes résistances. Le parti qu’il lui convenait de prendre devait avoir été résolument envisagé et arrêté par lui : il n’importe, quand les Ordonnances éclatent, il est surpris, et c’est en se plaignant, toujours devant témoins, de la fatalité, qu’il se laisse entraîner dans le parti d’avance accepté par lui après mûre réflexion.
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(INÉDIT
Le général marquis de Puivert , gouverneur du château de Vincennes, à Monsieur le Maréchal duc de Raguse, commandant les troupes de la 1rc division.
Château do Vinoennea. le 29 juillet 1830.
Monsieur le Maréchal ,
Les bruits les plus désastreux se répandent, on n’entend plus le canon, et ce calme nous alarme. J’envoie deux hommes sûrs, pour connaître votre position. Toutes nos mesures de défense sont prises et je vous réponds du courage et du dévouement de tout ce qui m’entoure. Le meilleur esprit anime ma garnison et elle fera bien son devoir
J’ai assuré mes subsistances, mais je n’ai point de fonds. J'ai mis en réquisition les caisses publiques de la commune, et elles ne m’ont fourni que 2,300 francs, ce qui ne paye pas la moitié de mes approvisionnements, et je vous prie de m’envoyer le plus promptement possible les sommes nécessaires pour assurer la solde des troupes et mes autres dépenses indispensables.
J’ai l’honneur d’être avec respect, Monsieur le Maréchal, etc.
Le général marquis de Piîivert.
Pair de France, gouverneur du château de Y in renne*.
La lettre que nous donnons ci-après a été écrite par le duc de Raguse, on 1830, pendant qu'il accompagnait le roi Charles X de Rambouillet à Cherbourg. Cette lettre témoigne du profond découragement qui s’était emparé de Marmont après les événements de juillet. La destinée de cet homme était en effet bien étrange. En 1814, il s’était vu en butte à tous les ressentiments populaires pour s'être mis au service d’une révolution et pour avoir failli à tous
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scs devoirs de soldat. En 1830, il se voyait de nouveau assailli par les mômes ressentiments populaires pour s’ôtre opposé à une révolution et pour n’avoir pas failli à ses devoirs de soldat. Ainsi, la constance et l’inconstance, la fidélité ot l’infidélité portaient pour lui les mômes fruits. L’esprit de Marmont ne tint pas à cette contradiction des choses; il crut, comme un joueur malheureux, à une fatalité attachéo à sa poursuite. Mais si Marmont avait pu considérer les événements dont il était le jouet avec un autre sentiment que celui de ses mécomptes et de ses souffrances , il aurait vu que les arrêts de la conscience populaire et de l’histoire , bien loin de se contredire pour lui, se répétaient et se confirmaient. Marmont subissait en 1830 les dernières conséquences de la faute qu’il avait commise en I8|1. En 1814, il avait trahi la révolution pour la contre-révolution. En 1830, cette contre-révolution à laquelle il s’était voué et qui succombait, le sacrifiait à son dernier effort de résistance et l’emportait dans sa défaite. Il n'y avait rien d’arbitraire, de fatal et de contradictoire dans ces vicissitudes de la destinée de Marmont. Le jour où Marmont, en 1 81 4, avait fait son pacte de défection , ce jour-là il avait contracté l’irrémissible engamont de combattro, en 1830, dans les rues de Paris pour la contre-révolution; à lui seul il pouvait imputer les désastres., les humiliations et les outrages inséparables de la défaite d'un do ces partis si bien condamnés par la loi c^’un temps, par la force des choses, et si l’on veut, par les passions d’une époque, qu’il semble interdit de les défendre et qu’on fait presque de leur résistance une impiété.
Sans doute un homme tout à fait vulgaire se serait tiré d’embarras, en trahissant la contre-révolution après avoir trahi la révolution. Dos exemples de cette versatilité ne
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manquaient pas A M. de Raguse et peut-être qu’il y aurait eu pour lui , comme pour d’autres , au bout de cette continuité de trahison, des mensonges d’approbation publique. N’a-t-on pas vu mourir embaumé dans un éloge d’un orateur de la Chambre des Pairs un des généraux complices de Murmont, celui-là même qui en 1830 livra l’avantgarde de l’armée royale devant Rambouillet , après avoir concouru le plus activement à livrer en 181 4 l’avant-garde de l’armée impériale devant Fontainebleau ? Mais Marinont, quelles qu’aient été les tentations dont on l’entoura en 1830, n’a pas commis à cette époque la faute d’être infidèle au parti qu'il avait embrassé. Or, il y a là le signe d’une nature égarée, mais supérieure, que l’histoire doit reconnaître, et que sans doute elle reconnaîtrait à l’avantage de la mémoire du duc de Raguse, si celui-ci ne semblait pas prendre à tâche de troubler tout examen impartial par son attitude pleine d'emportement dans son malheur mérité , par ses plaintes et ses colères contre les justices do l’opinion.
On trouvera dans cette lettre l’homme tout entier, ne comprenant rien lui-même à la destinée qu’il s’est faite , mais du moins préoccupé du jugement de l’histoire ; éprouvant vivement ce besoin de l’estime qui est propre aux âmes vaines ou sympathiques, cherchant dans le sentiment du devoir une de ces compensations dont les coupables vulgaires peuvent seuls se passer; non pas, on doit le remarquer, humilié d’être vaincu, mais envahi d’une anxiété pénible sur la légitimité de la cause pour laquelle il vient de faire répandre du sang: tel enfin qu’un homme qui n’est pas tout à fait mauvais, se montre sous le coup et l’épreuve du malheur, c’est-à-dire meilleur qu’il n’était dans la prospérité.
Nous laissons en tête de la lettre de Marmont les ré-
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flexions qui la précèdent dans le journal oii nous l’avons trouvée. Ces témoignages de l’esprit d’une époque intéressent l’histoire à plus d’un titre.
Extrait du journal Le Temps , n" du 16 aoilt 1830.
« Nous avons sous les yeux la lettre suivante écrite par M. le duc de Raguse à une personne qui habite Paris. On y reconnaîtra le personnage qui n’a jamais balancé à étouffer le faible cri de sa conscience , lorsque son intérêt personnel le lui commandait. M. Marmont n’a jamais été avare de protestations d’honneur ot de probité. Le 25 , on avait pu l’entendre à l’Institut déclarer hautement à ses collègues combien il déplorait l’aveuglement de Charles X, et assurer qu’il combattait, autant qu’il était en lui, les mesures illégales qu'on venait de prendre ; et le lendemain , M. Marmont commandait le massacre du [toupie parisien ; il obéissait avec emprossement aux ordres sanguinaires des sept misérables dont il s’était fait l’instrument. Le duc de Raguse a tort de s’appesantir sur la fatalité qui le poursuit : ce n’est pas à une de nos vieilles gloires militaires qu’on serait venu confier la mission do fusiller le peuple : il est des noms qui repoussent les propositions déshonorantes; pourquoi M. le duc de Raguse ne s’est-il pas fait un tel nom ?
« Au reste, nous attendons avec impatience le mémoire que M. Marmont nous annonce dans sa lettre ; quelle que soit l’étendue de son esprit et de son habileté, nous doutons fort qu’il parvienne à justifier les nouveaux méfaits ajoutés à une vie entachée déjà de tant de fautes; il faudrait qu'il employât des flots d’encre pour elïacer tant do sang. »
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Chère amie,
Laigle. fi août.
Avez-vous vu jamais une fatalité semblable à celle qui me poursuit? N’est-ce pas une main de fer qui m’écrase? Vous qui connaissez mes opinions, mes sentiments, jugez de ce que j'ai dit souffrir, et de ce que je souffre aujourd’hui. La seule chose qui me soutient, c’est la pensée qu’il n’était pas en mon pouvoir de faire autrement que je n’ai fait.
Vous vous rappelez mes dispositions d’esprit le lundi 26, et quelle harmonie il y avait entre nos manières de voir et de sentir, en opposition avec une autre personne, et je ne devinais pas ce qui m’attendait. Le mardi, à onze heures et demie, le roi me fait appeler, me dit qu’il y a de l’agitation dans Paris, et qu’il désire que j’aille y commander pour y maintenir l’ordre. L'ordre, légèrement troublé, est rétabli sans grands efforts, et la nuit est tranquille. Mais à cinq heures du matin, les groupes se forment, deviennent hostiles; je fais prendre les armes aux troupes; il faut bien essayer de réprimer les désordres qui se font sous mes yeux, sous peine d’être accusé de les encourager ; de là un engagement sérieux. Le soir, je réunis mes troupes, renonçant à toute offensive, puisqu’il n’est plus question d’une simple insurrection , mais bien d’une révolution. Dès les trois heures, mon opinion est fixée, je rends compte, et je demande plusieurs fois des ordres pour traiter. Le jeudi, je ne fais aucune hostilité, mais je renonce à ma position défensive, dans l'objet de conserver le château des Tuileries. On vient me tirer des coups de fusil, et je n’en rends que peu ou point. Je ne tire pas le canon, et j’envoie le maire que j’ai fait appeler pour annoncer que tout va être terminé, et calmer les assaillants. Tout parait se ralentir lorsque des régiments tournent casaque. Une attaque est dirigée sur le Louvre, qui est un poste imprenable, et une terreur panique s’empare des Suisses qui le défendent ; leur fuite entraîne celle des troupes du Carrousel et de moi-même qui n’ai que le temps de me jeter sur mon cheval. Des hommes sont tués à côté de moi en passant sous l’Arc - de - Triomphe. Je rallie
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60 hommes pour donner aux troupes le temps de so reformer sous l’Horloge, et je me bats avec eux dans la cour même des Tuileries pour chasser au-delà de la grille ceux qui y étaient entrés, et je fais ensuite l'arrière-garde avec cette poignée de soldats.
Avez-vous vu rien de paroil : se battre avec ses concitoyens malgré soi; leur faire bien du mal et finir par succomber? Y manquo-t-il quelque chose? Le malheur n’est-il pas au comble? Et l’avenir! Et l’opinion si injuste qui s'établit sur moi ! Mon refuge est dans ma conscience.
Que de choses j’avais à vous dire. Que de turpitudes! J’accompagne le roi jusqu’à Cherbourg ; une fois en sûreté, ma mission est remplie, mon devoir est consommé. Je vais quitter la France et voir ce que l’avenir me réserve; j’aurai le courage de le supporter quel qu’il soit. Vous m’aimerez toujours et vous me plaindrez. Quand je me serai séparé du Roi, je publierai une relation pour ce qui me concerne de ces funestes événements (1). Adieu, éerivez-moi à Cherbourg, poste restante, sous le nom de **’.