‹ La défense de l'Europe contre le choléraChapitre 80 sur 89 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

2° Voie de terre.

Europe et France.

Les mesures de prophylaxie que nous avons prescrites et fait exécuter en 1890 à la frontière d'Espagne, lorsque le choléra sévissait dans ce pays, montrent bien ce que nous aurions à faire sur une quelconque de nos frontières si le choléra se montrait dans un pays voisin.

Chaque Etat d'Europe aurait les mêmes mesures à prendre contre le pays contaminé.

La présence du choléra dans différents pays, en Perse, en Irak-Arabie en 1889 et même au commencement de 1890; l'éventualité de son extension et les craintes qu'il devait nous inspirer, me firent, le 10 mars 1890, adresser au ministre de l'intérieur un rapport ayant pour but de préciser quelles mesures devaient être prescrites à nos frontières de terre pour s'opposer, dans la limite du possible, à toute importation cholérique.

Ainsi que je le disais dans ce rapport :

« Il est évident qu'il n'y a pas à songer à établir des quarantaines de terre, la question est jugée depuis longtemps.

Les quarantaines de terre avec les cordons sanitaires ne serviraient qu'à renforcer et à disséminer l'épidémie, ainsi que chaque expérience l'a invariablement démontré.

EUROPE ET FRANCE

Il faut donc nous contenter de quelques mesures rationnelles, d'une application facile, donnant une garantie suffisante à la santé publique, sans jeter la perturbation dans nos relations internationales.

Les moyens dont je conseille l'emploi sont les suivants :

1° Visite médicale des voyageurs venant de l'étranger à chaque poste-frontière des lignes de pénétration ;

2° Arrêt des malades et des suspects, qui seront placés dans un local isolé préparé à cet effet;

3° Examen attentif des bagages de façon à ne pas laisser pénétrer de linge sale ou des vêtements souillés.

Ce linge et ces vêtements seront immédiatement désinfectés par une étuve à vapeur sous pression qui doit être installée dans les postes-frontières des voies ferrées.

Le local se composera au moins de deux pièces, l'une pour les malades, l'autre pour les suspects. Dans chacune d'elles seront installés des lits en fer aussi simples que possible afin d'être plus facilement désinfectés.

Le poste sera en outre muni de médicaments, d'antiseptiques, suivant les prescriptions réglées par les instructions du Comité consultatif.

Le nombre des lits, l'approvisionnement en désinfectants, en linge, devront être basés sur les besoins locaux.

Le poste pourra être établi sous une tente.

Un local séparé sera aménagé pour la désinfection, qui se fera conformément aux instructions du Comité consultatif.

Tout poste des voies ferrées doit être pourvu d'une étuve à désinfection par la vapeur sous pression.

Le personnel de chaque poste comprendra un médecin directeur et des élèves en nombre variable selon l'importance du transit, un oii deux infirmiers,

Autant que possible le médecin résidera dans la localité où se trouve établi le poste.

Il devra être présent à l'arrivée de chaque train venant des pays contaminés ou suspects.

Si les médecins font défaut dans la région, on pourra demander du personnel à la Faculté la plus voisine.

A l'arrivée de chaque train les chefs de gare et les employés s'assureront que tous les voyageurs sont descendus.

Ceux-ci seront alors conduits dans une salle où se tiendra le médecin, et chacun d'eux subira l'inspection.

Dans l'intérêt du bon ordre, et afin que personne ne puisse se soustraire à la visite, il y aura lieu de faire défiler les voyageurs entre deux barrières suffisamment rapprochées pour que deux personnes ne puissent passer de front.

Toute personne atteinte de gastro-entérite devra être retenue et soignée au poste; toute personne, qui, sans présenter des signes de gastro-entérite offrira des symptômes suspects, pourra être retenue en observation.

On remettra à chaque voyageur reconnu bien portant une carte, véritable passeport sanitaire constatant qu'il a subi la visite médicale.

Il sera tenu de la présenter au maire de la localité dans laquelle il se rendra ; là il subira une nouvelle inspection et sera observé pendant le nombre de jours qui correspond à la durée de l'incubation du choléra.

Le maire de la localité aura été avisé de l'arrivée du voyageur par une carte postale envoyée par la direction du poste.

Grâce à ce système, dans le cas où le voyageur serait atteint de choléra, il pourrait être immédiatement isolé

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et traité, et toute production de foyer se trouverait ainsi évitée.

L'examen des bagages devra être fait avec le plus grand soin par les agents du service sanitaire. Les employés de la douane, en faisant leur visite, s'assureront que rien n'a été caché lors du premier examen.

Les linges sales et les vêtements souillés qui auront été numérotés seront immédiatement saisis et ils ne seront rendus à leur propriétaire, contre la remise du numéro d'ordre, qu'après avoir subi la désinfection.

La rapidité de la stérilisation obtenue à l'aide de l'étuve Geneste-Herscher simplifiera considérablement les détails pratiques de cette opération.

Des rapports quotidiens ou hebdomadaires, suivant les circonstances, seront adressés au ministre par le médecin directeur du poste.

Ce rapport avait été adopté par le Comité de direction des services de l'hygiène ; et, lorsque, vers le milieu de juin 1890, la nouvelle nous parvint que le choléra était en Espagne, le ministre décida l'application immédiate des mesures indiquées.

M. le docteur Charrin et M. le docteur Netter furent envoyés, l'un à Cerbère, et l'autre à Hendaye, pour organiser le service.

En 1883 déjà, des précautions analogues avaient été prises, et la mission de les faire exécuter avait été confiée à MM. les docteurs Ballet et Charrin.

Le choléra qui, à cette époque, causa en Espagne au moins 120 000 décès d'après les chiffres officiels, ne passa pas la ligne des Pyrénées. Seules, les communes de Hendaye, Béhobie et Bidarray furent envahies.

Ces localités sont en relations incessantes avec la ville

d'Irun, dont elles ne sont séparées que par la Bidassoa. Or, Irun était alors ravagé par une épidémie assez violente.

Les mesures prises en 1883 consistèrent dans la formation d'un certain nombre de postes médicaux sur les principaux passages.

Lesvoyageurs étaient visités, les suspects et lesmalades gardés en observation. C'est ainsi qu'à Urdos et à Arneguy, on retint des cholériques qui succombèrent dans de petits lazarets improvisés. Le choléra s'y éteignit sans s'étendre en France.

Les vêtements, les linges de corps souillés furent détruits ou désinfectés.

Divers décrets, basés sur la loi du 3 mars 1822, furent promulgués. On proscrivit l'entrée des chiffons et drilles et des objets de literie ainsi que des légumes et fruits poussant au niveau du sol.

Ces décrets ont été renouvelés en juin 1890.

Ces différentes mesures, comme celles qui ont été prises en 1 890, ne sont que l'application des notions scientifiques que nous possédons sur l'étiologie du choléra :

Nécessité, pour la transmission, d'un germe pathogène fourni par le malade et contenu dans ses déjections ; germe véhiculé par le malade, par les objets qu'il a souillés, par l'eau dans laquelle pénètrent ces déjections.

Les mesures prescrites en 1890 ressemblèrent donc beaucoup à celles qui furent exécutées en 1885.

Il y eut cependant une addition importante :

La création d'un service d'information, permettant de signaler l'arrivée de tout voyageur venu d'Espagne et de surveiller son état de santé au point d'arrivée pendant cinq jours, c'est-à-dire pendant le temps qui correspond à la période d'incubation du choléra.

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Nous ne pouvons, en effet, empêcher le passage d'individus ayant le choléra à l'état d'incubation et ne se manifestant par aucun symptôme ; mais nous prévenons la formation de foyers en pouvant prescrire l'isolement et la désinfection dès le début de la maladie.

Une seconde innovation fut l'installation, à Hendaye et à Cerbère, d'étuves à désinfection.

Ces mesures simples, faciles à exécuter, non vexatoires,ne sont pas comparables à celles que les Espagnols et les Italiens ont prises contre nous en 1884 et 1885.

Aussi l'appréciation des nations voisines leur a-t-elle été très favorable et les autorités sanitaires de plusieurs villes espagnoles sont venues en voir le fonctionnement dans le but de les imiter.

Les mesures prescrites semblent avoir donné les meilleurs résultats.

Sans doute le choléra d'Espagne de 1890 a été remarquable par son peu d'expansion. Il a cependant envahi un assez grand nombre de provinces, mais, malgré des communications incessantes qui n'ont pas été arrêtées un seul jour entre la France et l'Espagne, communications auxquelles les mesures prescrites n'ont imposé aucune entrave ni même aucun retard, deux cas seulement de choléra ont été observés dans notre pays et ces deux cas sont restés isolés.

Nous allons étudier successivement les faits observés pendant le cours de la campagne de 1890.

La frontière franco-espagnole avait été divisée, au point de vue de l'organisation du service, en deux parties.

La direction de la région orientale avait été confiée à M. Charrin; celle de l'occidentale, à M. Netter.

Nous nous occuperons d'abord de cette dernière, qui a donné passage au plus grand nombre de voyageurs .

Sur la ligne ferrée où le nombre des voyageurs est beaucoup plus considérable, on se servit de l'étuve qui facilita beaucoup le service et ne causa pas de retards dans le départ des trains.

Sur les autres routes, on fut obligé d'avoir recours à d'autres moyens de désinfection : l'eau bouillante, la solution de sublimé et d'acide phénique.

Six postes ont été ouverts : Hendaye, Bébobie, Daucharinen, Arneguy, le Peillon et Gabas.

Le plus important est celui de Hendaye, sur la voie ferrée, par lequel sont passés 72 000 voyageurs.

Ce chiffre est plus élevé de 4000 que celui de 1888 et de 6000 que celui de 1887.

A Béhobie, il a passé 22000 personnes.

La partie est des Pyrénées a donné passage à 37 233 voyageurs.

En somme, le total des personnes entrées en France par la frontière espagnole a été de près de 140 000.

Quelques incidents, peu nombreux et peu graves, se sont produits; quelques déclarations n'ont pas été faites, quelques-unes ont été reconnues fausses et leurs auteurs poursuivis.

Mais ces faits très exceptionnels ont appris à la population qu'il y avait des règlements sanitaires et que ceux qui ne s'y soumettaient pas étaient exposés à encourir des peines.

Les malades, retenus après examen médical, se réduisent à quelques cas isolés.

Ces malades ont été mis en observation quelques heures seulement, sauf l'un d'eux atteint d'une gastro-entérite grave, qui est resté quatre jours en traitement au lazaret de Cerbère et en est sorti très amélioré.

En résumé, la création des postes sanitaires installés

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à la frontière d'Espagne, pour empêcher l'importation du choléra en France, avait deux buts à réaliser. 1° Visiter les voyageurs.

Retenir les suspects et les malades pour les isoler.

Désinfecter ce qui était ou pouvait être contaminé.

L'isolement et la désinfection, dans ces cas, donnent, en effet, une garantie presque absolue.

Un local, convenablement aménagé, est installé.

Les individus qui y sont placés reçoivent des soins attentifs, qui doivent améliorer leur état de santé.

Ils ne sont plus un danger pour les autres voyageurs qui, rassurés par l'éloignement d'un voisinage inquiétant, peuvent sans inconvénient continuer leur trajet.

Il y a donc, dans ces mesures d'isolement, avantage et pour le malade et pour ses voisins de chemins de fer.

Ici, comme dans nos lazarets maritimes, l'isolement est assez facile à réaliser.

2° Le second but était de signaler, aux autorités des diverses localités françaises où se rendaient les voyageurs, leur arrivée, de façon qu'ils fussent soumis à une surveillance médicale pendant le temps qui correspond à l'incubation du choléra.

Connaître l'épidémie lorsque déjà elle s'est étendue, rend son extinction beaucoup plus difficile.

L'application du système du passeport sanitaire était pour nous une source de renseignements qui devait nous permettre d'agir vite et efficacement.

Un incident qui s'est passé à Lunel, et que je vais exposer brièvement, montre l'utilité de ce passeport sanitaire.

Le nommé Jean X..., venant des pays contaminés, passe à Cerbère, se rendant à Lunel, son pays.

Il est signalé à la mairie de Lunel par le poste sanitaire, et lui-même, à son arrivée, fait sa déclaration, puis

il est pris de gastro-entérite grave, affection qui avait débuté à son départ d'Espagne.

Ces phénomènes s'aggravent, le diagnostic de choléra est porté par le médecin et par des professeurs de l'Ecole de Montpellier.

Le diagnostic se confirme, le malade contagionne sa mère qui le soignait et qui succombe en vingt-quatre heures à une attaque foudroyante de choléra.

Lui-môme, après plusieurs alternatives, finit par guérir.

En raison de la négligence de l'adjoint faisant fonction de maire, négligence qui a été punie d'une suspension de quinze jours, l'autorité supérieure n'a été prévenue qu'après trois jours de retard.

Cependant M. le Dr Charrin est parti immédiatement pour Lunel. Il a prescrit et fait exécuter les mesures d'isolement et de désinfection commandées en pareil cas et le choléra s'est éteint sur place.

Tel est le récit des mesures qui ont été prescrites sur la frontière des Pyrénées en 1890, pour empêcher le choléra de pénétrer d'Espagne en France.

En terminant, je dois signaler le concours empressé que nous avons rencontré de la part de tous : préfets, sous-préfets, médecins, directeurs des postes, étudiants en médecine, commissaires de police de surveillance, de la part de l'administration des douanes, des chemins de fer, de la gendarmerie, en un mot de tous, des fonctionnaires et employés de toutes les administrations et de tous les ordres.

J'ai pu, lors de mon inspection à la frontière des Pyrénées, constater que chacun faisait son devoir.

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