GARDE NATIONALE MOBILE
L — Infanterie.
Garde mobile. La loi de 1868 qui avait fondé l'institution de la garde mobile était un progrès sur la loi de 1832 ; elle établissait, pour le temps de guerre, le principe de l'obligation du service pour tous les citoyens. Malheureusement on se contenta de poser le principe sans se procurer les moyens de l'appliquer : le temps fixé par la loi pour la réunion de la garde nationale mobile fut tout à fait insuffisant, on ne put donner • à cette troupe les premiers éléments , les premières notions de l'instruction militaire (1).
Empêché par l'opposition qui prétendait que l'on voulait
(1^ Dans l'article 9, il était dit : « Chaque ext^rcice ou réunion ne peut a donner lieu, pour les jeunes gens qui y sont appelés, à un déplacccc ment de plus d'une journée. j> Ainsi, l'homme qui avait à faire deux ou trois lieues le matin, pour se rendre au point de réunion, de là aller aux appels, aux distributions, aux rassemblements de toute sorte, etc., devait encore trouver, dans cette unique journée , le temps nécessaire aux exercices proprement dits. En Prusse, les hommes de la réserve sont réunis pour des exercices de quinze jours, et les honunes do la landwehr font des exercices, par compagnies et bataillons, de huit à quatorze jours.
faire de la France « une Caserne, » le maréchal Niel ne parvint pas, malgré ses patriotiques efforts, à donner à la garde nationale mobile la vitalité nécessaire; et k sa mort, celte institution qui aurait pu devenir un élément important de la défense du territoire, tomba en discrédit et presque en désuétude.
On se contenta, dans les bataillons, de nommer quelques officiers. A Paris, on fit quelques simulacres d'instruction ; en province, il n'y eut ni réunions ni exercices Au commencement de la guerre , hommes et
officiers ignoraient également fous les devoirs' de leur état.
Avant le 10 août 1870, quelques batataillons de garde m. chevreau,
. Il- niinlstte
mobile des départements compris dans les huit pre- de riméiicur,
'■ réunit 150,000
mières divisions militaires avaient été armés par les mobiles. soins du ministre de la guerre, mais aucun n'était équipé, sauf les mobiles de la Seine ; les autres n'existaient que sur le papier.
En dix-huit jours, M. Chevreau, ministre de l'inférieur, grâce à une prodigieuse activité, réunit aux chefs-liéux de département et d'arrondissement les mobiles de quatorze divisions militaires, soit 150,000 hommes; il les logea, les nourrit, et leur donna, à tous, un équipement provisoire : blouse, képi, ceinturon, cartouchière.
Dans le même espace de temps, toutes les armes disponibles dans les arsenaux furent distribuées à 100,000 mobiles par les préfets.
Le 1" septembre, le directeur général du ministère de l'intérieur portait, au ministère de la guerre, la liste des bataillons prêts à marcher; le jour même l'ordre était expédié à 100,000 mobiles environ de se rendre à Paris ; ils y entrèrent du 4 au 17 septembre et constituèrent, avec les 15,000 de la Seine, une force imposante.
Pour se faire une juste idée des services rendus par la
de Paris.
mobile, il y a lien de distinguer entre la mobile de province et la mobile de Paris.
r.ardo mobile Lc Parisien, quand il est solchit, est, ou très-bon, ou très-mauvais, plutôt bon que mauvais, surtout en campagne ; mais quand il est à moitié soldat, comme cela avait lieu dans la mobile et dans la garde nationale, c'est toujours un détestable soldat ; car ses instincts d'indiscipline et de révolte priment constamment ses qualités natives de courage et d'audace.
Éloignés de Paris, bien encadrés, soumis à une discipline rigoureuse, il est certain que les mobiles Parisiens eussent fourni un élément sérieux à la défense du pays. Ramenés de Chàlons à Paris, on ne put les soustraire au mauvais contact des masses et ils prirent part à beaucoup de manifestations politiques.
Du plateau de Vincennes où on les avait campés, ils descendaient à Paris, beaucoup quittaient leurs cantonnements pour plusieurs jours et rentraient quand bon leur semblait ; à presque tous les appels on constatait l'absence de plus d'un tiers des hommes.
Le 14 septembre, le général Trochu signale l'indiscipline des gardes mobiles de la Seine, qui refusent de se rendre aux postes avancés, où ils ne se trouvent pas suffisamment abrités.
Le 19 septembre, un bataillon de garde mobile de Paris force les portes du Mont-Valérien, dont il avait la garde, et tout débandé, rentre à Paris, pendant que l'on se battait à Chàtillon.
Nous tenons à constater qu'au milieu de cette indiscipline, presque générale, de la garde mobile de Paris, quelques bataillons firent exception, et montrèrent sous le feu, comme dans les cantonnements, la même obéissance à leurs chefs ; il est à remarquer que dans ces bataillons l'élection conserva tous les anciens ofticiers.
La ffarde mobile de province, sans s'être montrée tou- fiarde mobile de
"^ '■ province
jours parfaitement disciplinée, a fait généralement son devoir. Le système, si pernicieux, de l'élection des officiers par les soldats, amena beaucoup moins de changements que dans la mobile de Paris, mais il y introduisit, comme dans celle-ci, des causes, des éléments de discussion toujours si préjudiciables à l'esprit militaire.
La garde mobile appelée à Paris fut répartie en 4 groupes ou divisions :
1" Groupe, quartier général de l'Elysée : général de Liniers, commandant en chef. Les bataillons étaient logés dans les 8% 9% 10% IT arrondissements ;
2* Groupe, quartier général au Palais-Pioyal : général de Beaufort d'Hautpoul, commandant en chef. Les bataillons étaient logés dans les l*"", 2% 9% 18^ arrondissements ;
3^ Groupe, quartier général au Conservatoire des Arts et Métiers : général Berthaut, commandant en chef. Les bataillons logés dans les 3% 4% 10% 11% 12% 19^ et 20' arrondissements ;
4* Groupe, quartier général au Luxembourg : général Corréard, commandant en chef. Les bataillons logés dans les 5% 6% 7', 8* arrondissements.
Les bataillons de mobiles furent enrégimentés généralement trois par trois. Les 6 premiers régiments furent formés le 18 juillet 1870 avec les 18 bataillons de la Seine.
Les trois bataillons du Tarn formèrent le régiment n" 7, et ainsi de suite, etc., etc.
Logés chez l'habitant, ces jeunes gens qui arrivaient de leur province avec un peu d'argent, ne tardèrent pas à se laisser aller à tous les plaisirs malsains : ils encombraient les boulevards et les cafés ; l'ivresse, la débauche, causèrent presque autant de ravages dans leurs rangs que le feu de l'ennemi.
« Bientôt 8,000 d'entre eux, dit le général Trochu « purent attester à quel point la civilisation parisienne « les avait pénétrés. »
^*^ 'ôfS°s° ^^' L'élection des oflicicrs par les soldats dans la garde nationale mobile a eu des résultats si funestes , nonseulement pour les bataillons de mobiles, mais encore pour les troupes cantonnées ou campées auprès de ces bataillons, qu'il nous paraît utile de donner quelques détails au sujet du décret du 16 septembre.
Les officiers de la garde nationale mobile avaient été nommés d'après la loi de 1868, sans examen, sans conditions d'instruction et d'aptitudes spéciales : on eût pu mieux faire; mais enfin on les avait choisis de telle sorte, qu'ils eussent, soit par leur position, soit par leur fortune, une réelle influence.., ils connaissaient leurs hommes qui, généralement, les aimaient et les respectaient ; beaucoup de ces officiers de la mobile avaient la volonté de remplir les devoirs importants que la nécessité leur imposait. . . quelques-uns même s'y étaient déjà préparés . . . mais aux yeux de la population révolutionnaire de Paris, aux yeux des membres du Gouvernement, tous avaient la tache originelle : ils étaient élus de l'Empire! ils ne pouvaient être que des traîtres et des vendus.
Dèsle 12 septembre, M. Gambetta signale les embarras amenés par le choix des officiers de la mobile; M. Picard émet l'avis de soumettre les grades à l'élection, même sous le feu de F ennemi.
Le 14 septembre, M. Picard déclare que si les mobiles de la Seine ont refusé d'aller à la redoute de Gravelle, il faut s'en prendre aux officiers ; qu'il est de toute nécessité de procéder aux élections.
Sur la proposition de MM. Gambetta, Simon, Picard, Magnin, etc., on commença par révoquer quelques offi-
ciers signales comme particulièrement attachés au régime déchu (i ) .
Enfm, malgré les représentations énergiques du général Trochu et du ministre de la guerre (2), le décret suivant parut le 17 septembre :
1° Le Gouvernement de la Défense nationale,
Vu la loi du 28 janvier 1868,
Considérant que les circonstances dans lesquelles a eu lieu la nomination des officiers de la garde mobile rendent nécessaire l'élection des officiers,
Décrète :
Article premier. — Les bataillons de la garde mobile actuellement armés et réunis à Paris sont appelés à élire leurs officiers.
Art. 2. — Les élections auront lieu le lundi 19 septembre, par les soins du chef de bataillon en exercice.
Art. 3. — Le Ministre de la guerre est chargé de l'exécutiou du présent décret. (Journal Officiel du 17 septembre 1870.)
(Suivent les signatures.)
2» Le décret du 16 septembre 1870 , relatif à l'élection des officiers de la garde mobile , est applicable aux bataillons des départements.
(Journal Officiel du 18 septembre 1870.)
Ces élections eurent donc lieu le 19 septembre pendant que l'on se battait à Ghàtillon « sous le feu de ïennemi », comme l'avait demandé M. Picard... Oui, pendant que les Prussiens attaquaient nos positions les plus importantes , cent mille hommes de l'armée de
(1) Boigne, Piétri, Casanova, Ernest Baroche. Ces chefs de bataillon furent presque tous réélus.
(2) Voir aux pièces justiflcatives, n° XIII.
Paris, au lieu de marcher au comhnt, marclièrent au scrutin !. . .
Il était difficile d'imaginer une mesure plus radicalement dissolvante! Pour la garde nationale proprement dite, qui était un corps bien distinct de l'armée, qui avait ses lois, ses pcnalilôs, ses règlements spéciaux, on pouvait invoquer des raisons, mauvaises à la vérité, mais enfin on pouvait en invoquer. La garde mobile, au contraire, étant assimilée à l'armée active pour la solde, les règlements, la discipline, devait être commandée d'une manière analogue, c'est-à-dire par des chefs issus du pouvoir exécutif. Cela était tellement évident, pour tous ceux qui voulaient donner à la défense tous les éléments possibles de vigueur, qu'on ne peut voir dans cette mesure que le commencement de l'application d'un système longtemps préconisé par la majorité des hommes alors au pouvoir : La suppression des armées permanentes.
Après l'élection des officiers dans la garde mobile devait venir l'élection dans l'armée active.
Les membres du Gouvernement de la Défense nationale arrivaient ainsi à la réalisation des idées avec lesquelles ils n'avaient cessé d'égarer le jugement du pays sous le Gouvernement précédent.
Nous croyons devoir reproduire ici quelques-unes des palinodies de ces hommes qui, tout en demandant le désarmement , ne cessaient d'exciter les susroptibihtés, les haines nationales, donnant ainsi à penser qu'ils espéraient pousser le Gouvernement Impérial à se jeter, un jour ou l'autre, sans véritable force, sans véritable préparation, dans une guerre qui l'engloutirait.
A la séance du 21 décembre 1867, M. Simon dirait : c Le système suisse, que nous proposons, aurait l'avaii- « tage de nous donner, à la place d'une armée imbuo
« d'esprit militaire , une armée de citoyens invincibles « chez elle et hors d'état de porter la guerre au deu hors » . . . . « Le militarisme est la plaie de l'époque, tt II n'y a pas d'armée sans esprit militaire, nous dit- « on ! Alors nous voulons une armée qui n'en soit pas « une! »
A la même époque, M. Jules Favre, faisant allusion à l'Empereur Napoléon III, disait : « Qu'il licencie son « armée, qu'il monte au Gapitole; et qu'il cherche non « dans les armées permanentes, mais dans le patrio- «{ tisme des citoyens, le soin de défendre la patrie. Je « suis convaincu que la nation la plus puissante est « celle qui serait la plus près du désarmement. »
En 1869, le même orateur, répondant au maréchal Niel défendant son budget pied à pied et demandant à la Chambre des fonds pour augmenter notre matériel d'artillerie de campagne, s'exprimait en ces termes :
« Ayez donc confiance dans le patriotisme de la popu- « lation ; les militaires sacrifient tout à un point de vue < spécial, et oublient trop par quelle force supérieure la c France serait défendue, si jamais, elle était au moment « du danger.
« On nous dit qu'il faut que la France soit embas- « tionnée , cuirassée ; ma conscience proteste contre de v semblables propositions : tout cela c'est de l'ancienne « politique, c'est de la poHtique de haine, ce n'est pas « de la politique d'expansion, d'abandon. »
M. Picard disait encore :
« La garde nationale nomme ses chefs ; elle est vérî- <i lablement la nation armée. »
« Les armées permanentes sont jugées et condamnées; « l'avenir appartient à la démocratie armée », ajoutait M. Magnin.
Extrait
du rapport de
M. Chaper,
relatif
aux élections.
« Avec la levée en masse nous avons vaincu la Prusse c el nous sommes allés à Berlin. » (Garnier-Pagès.)
« La France n'aura pas la liberté, tant qu'elle s'obs- « tinera dans le système des armées permanentes, qui « entretiennent les gros budgets, perpétuent le déficit, « absorbent enfin dans des dépenses improductives les « ressources qu'exige impérieusement la grande œuvre « spéciale de l'enseignement populaire. » (Jules Ferry.)
Ces lignes , rapprochées des tristes événements que nous étudions, ne sont-elles pas un des plus grands enseignements, une des plus cruelles leçons de l'histoire?
Devant ces paroles mensongères n'est-on pas en droit de se demander. . . quel est le plus haïssable ou de l'ennemi nous ayant envahi, vaincu, démembré, ou du parti dont les agissements ont affaibli, émoussé, enlevé nos moyens de défense?... Entre celui qui lue et celui qui désarme la victime, la justice ne différencie pas !
Au sujet de ces élections de la garde mobile qui ont apporté une si grande désorganisation, M. Chaper dit : « Les conséquences du décret du 16 septembre furent <t telles qu'on pouvait les prévoir ; quelques-unes cepen- « dant étaient inattendues. On se s'attendait pas, par « exemple, à voir réélus MM. Piétri et Baroche : ils le « furent, peut-être parce que le Gouvernement les avait « destitués six jours auparavant , et cependant c'étaient « leurs noms qui avaient servi d'arguments aux par- « tisans des élections.
« Ce qui était certain d'avance, et surtout pour les « bataillons de la Seine, c'était la destitution de certains « officiers énergiques, sévères, qui avaient pris leur au- « torilé au sérieux, et l'élection d'une foule de beaux « parleurs, d'adversaires déclarés do la discipline, et, « disons-le enfin, quelque douloureuse que soit la vérité»
« l'élection dans certains cas d'hommes qui , pour con- « quérir des votes, avaient fait appel aux plus mauvaises a passions, la paresse, l'envie, etc.
(( Dans les bataillons des départements, les mêmes « laits se produisirent , mais d'une manière moins gé- « nérale et moins grave. On vit bien dans quelques corps « certains officiers remplacés parce que leur fermeté ne a plaisait pas à leurs soldats ; on vit des cantiniers K acheter des grades la bouteille à la main ; mais dans « un grand nombre de bataillons les anciens officiers « furent presque tous maintenus, et ces bataillons-là ne « furent ni les moins solides au feu, ni les moins durs « à la souffrance.
« Les conséquences du principe électif étaient d'au- « tant plus mauvaises que l'application s'en renouvelait « plus souvent. Les élections improvisées du 19 sep- « tembre avaient pris au dépourvu les ambitions, les « intrigues ; chacun, brusquement interrogé, avait suivi « son premier mouvement, plutôt honnête qu'intéressé. « Mais chaque vacance produite par le feu, les maladies « ou les accidents, donnait lieu à une élection nouvelle. « C'était un appât toujours offert aux convoitises, et les « moins dignes surtout s'y préparaient. Les flatteries « quotidiennes , les promesses , les cadeaux , valaient « mieux pour le succès d'une candidature que le dé- !< vouement au devoir, la fermeté, l'instruction. Il faute drait peu connaître les hommes pour s'en étonner.
« Aussi les élections donnèrent-elles en général des « choix de plus en plus mauvais : on vit nommer ofticiers « des hommes sans autre titre que d'avoir insulté leurs a chefs, des ivroirnes avérés »
Ces élections continuelles , causes journalières d'intrigues, de convoitises — agirent d'une manière si fâcheuse sur la dicipline, sur l'esprit des troupes... qu'a-
% DÈB^ENSK Dl-: PARIS.
près Ghampigny le général Ducrot réorganisant les cadres décimés, insista vivement auprès du Gouverneur pour obtenir l'autorisation de pourvoir lui-même aux vacances. Cette autorisation lui fut accordée, non sans peine à la vérité, par un décret du 19 décembre, rendu sur la proposition du général Trochu... Ce décret rapportait celui du 16 septembre et ratifiait les promotions faites par le général en chef de la 2^ armée.