PLAN DE SORTIE PAR LA BASSE-SEINE
Il ne restait donc plus à choisir que le quatrième champ de bataille, c'est-à-dire la presqu'île de Houilles.
Se fondant sur ce principe, qu'à la guerre il faut toujours chercher à surprendre son ennemi, et tenter ce qui lui paraît le moins probable, le général Ducrot était d'avance assez disposé à percer par Houilles... Non-seulement de ce côté les troupes d'investissement se trouvaient moins bien établies, moins nombreuses que partout ailleurs, mais de plus. . . raison dominante, d'ordre supérieur, primant à elle seule toutes les autres considérations... par ce chemin, on gagnait la Mer, immense base d'opérations, où, grâce à notre flotte, nous étions inattaquables, et par où allaient affluer dans nos rangs toutes les ressources, tous les approvisionnements de la France et de l'Europe. . .
Ce projet de sortie, adopté en principe et bien arrêté, le général en chef examina avec le plus grand soin son terrain d'opérations.
Carrières-Saint-Denis, Houilles et Bezons forment un immense triangle isocèle dont Houilles est le sommet.
Le vaste terrain compris entre ces trois points est plan, uni, très-propre au débarquement d'une nombreuse armée ; à droite et à gauche il se relève en ondulant, d'un côté vers Carrières-Saint-Denis, de l'autre vers Argenteuil, formant ainsi une immense tète de pont naturelle dont le saillant est marqué par le village de Houilles et dont les deux flancs s'appuient à Carrières et à Bezons.
Nos troupes une fois débarquées, trouvaient donc immédiatement une sorte de port, de havre, qui suffisait à
les mettre en partie à l'abri des feux de droite et de gauche.
Quant au point de passage, il se trouvait parfaitement indiqué entre Bezons et le chemin de fer de Rouen.
Dans ce parcours, la rive gauche (rive de départ) domine la rive opposée; de plus, la rive droite ayant une berge en pente douce, permettait un débarquement rapide et facile.
Afin d'augmenter les avantages déjà si grands de ce point de passage, le général en chef projetait une série de redoutes, de batteries établies depuis Rueil jusqu'à jGennevilliers, au moulin des Gibets, à la Folie, à Charlebourg, près de Gennevilliers ; il voulait avoir 70 ou 80 bouches à feu du plus gros calibre de marine pour battre toute la presqu'île d'Argenteuil ; la forte batterie de marine de Saint-Ouen, dont les projectiles allaient jusqu'à Orgemont, nous prêterait aussi un puissant concours.
Derrière la digue élevée et épaisse qui va de Bezons jusqu'à Villeneuve-la-Garenne, en face de Saint-Denis, on devait établir une série de mortiers destinés à écraser le village d'Argenteuil et ses abords. Une grande quantité de fusées incendiaires mettraient le feu aux nombreux chantiers de bois établis sur les bords de la Seine; de ce côté toute communication serait donc interceptée le long du fleuve.
Le matériel de pontonnerie serait amené par chemin de fer jusqu'à Charlebourg et au delà; une tranchée se reliant avec la digue permettrait de faire circuler toutes les voitures sur le bord du fleuve.
Notre flottille, chargée de jeter les premières troupes de débarquement, devait être mise à flot dans le petit canal derrière l'ile Marante, parfaitement à couvert des vues de l'ennemi. Un passage sous la digue, fermé par
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une porte épaisse et communiquant avec ce canal, nous donnait la facilité de faire notre premier embarquement de troupes complètement à l'abri des feux allemands.
Pendant que la flottille, descendue avant le jour sur Bezons, s'emparerait du village, des wagons blindés, armés de pièces d'artillerie puissantes, s'établissant au bord du fleuve, vers Argenteuil et vers le chemin de fer des Anglais, assureraient la construction des ponts.
Tels devaient être tous les moyens matériels et artificiels mis à notre disposition.
Aurions-nous eu, en effectuant ce passage, à redouter les feux des coteaux de Marly, de Saint-Germain, de Sannois ?
Des hauteurs de Marly et de Saint-Germain au chemin de fer de Rouen, point de gauche de notre passage, il y a 6 à 9,000 mètres ; de Bezons, point de droite, aux hauteurs de Sannois, la distance varie entre 5 et 8,000 mètres.
Les grosses pièces de Krupp seules pouvaient porter à si grande distance, et il n'était pas probable que les Prussiens en eussent à leur disposition lors de noire sortie ; encore aurait-il fallu le temps de les mettre en position; du reste, nous l'avons dit, le terrain en avant du point de passage est très-favorable au délîlement, et nos troupes se trouvaient à l'abri par la nature même des lieux.
Le passage effectué, débouchant de notre tête de pont, nous marchions vers Cormeil et Sannois, qui, sans travaux de défense sérieux, n'étaient occupés que par un rideau de troupes ; un peu de cavalerie à Houilles et à Cormeil, 2,000 hommes environ d'infanterie entre Sannois, Argenteuil et Carrières-Saint-Denis.
Pendant que le gros de nos forces poussait dans cette direction, 40,000 hommes environ partant de Saint-De-
nis prenaient à revers les hauteurs d'Argenteuil et de Sannois.
Si cette dernière attaque ne réussissait pas complètement, elle empêchait du moins l'arrivée des renforts de l'ennemi.
Notre droite, comme on le voit, était suffisamment protégée.
Notre gauche et nos derrières étaient également assurés, car, l'ennemi ne pouvant aborder la presqu'île que par un ou deux ponts, se trouvait obligé d'envoyer ses renforts par petites fractions, lesquelles, aussitôt arrivées dans la presqu'île, étaient écrasées par l'artillerie puissante du Mont-Valérien et de toutes les batteries établies dans des positions beaucoup plus rapprochées du fleuve.
La marche de notre armée s'effectuait rapidement dans la presqu'île d'Argenteuil, dont le terrain est généralement praticable à l'infanterie, à la cavalerie, et où une multitude de chemins vicinaux rayonnent en tous sens. Le plateau de Sannois se trouve également traversé par une bonne route sur laquelle viennent s'embrancher plusieurs chemins ou sentiers transversaux pour le passage d'un versant à l'autre ; enfin, parallèlement à la grande route de Pontoise, il y a un chemin de moyenne communication qui passe par Montigny-lès- Gormeil.
Un équipage complet de pontons sur voitures qui devait nous suivre, nous permettait de jeter rapidement sur la rive droite de l'Oise des forces suffisantes pour assurer ce nouveau passage de rivière.
Il n'y avait donc à redouter aucun encombrement pour arriver à la Patte-d'Oie d'Herblay, et de là jusqu'à Pontoise.
Une fois hors du cercle ennemi, notre armée marchait
par la rive droite de la Seine et gagnait Rouen en suivant les deux routes nationales qui, de Pontoisc, se réunissent à Écouis, la première par Marines, Gisors, Étrepagny , la deuxième par Magny-Sainl-Glair; cependant un gros de cavalerie avec de l'artillerie suivait la grande route qui longe la Seine et faisait sauter les ponts.
En avant de Rouen, l'armée de Paris, après avoir fait face en arrière, s'étendait sur les deux magnifiques plateaux de Boos et de la forêt du Rouvray ; couvertes par la Seine et l'Andelle, ces positions, reliées à Rouen par les trois ponts de Blosseville, Tourville, d'Orival, sont pour ainsi dire inexpugnables.
Là, nous arrivaient par eau les renforts d'hommes, de chevaux, des munitions et approvisionnements de toutes sortes.
L'armée de la Loire, laissant un rideau de troupes entre l'Eure et la Loire, faisait filer par les voies ferrées du Mans tout le gros de ses forces à Pont-Audemer, Lisieux, Gaen, Gherbourg. Les troupes de Pont-Audemer, de Lisieux, de Gaen se reliaient à notre droite; les troupes de Gherbourg, embarquées sur notre flotte, arrivaient à Rouen, au Havre, à Saint- Valéry, Dieppe, pour appuyer notre gauche. Avec ce qui nous serait envoyé des places du Nord, auxquelles nous donnions la main, nous pouvions réunir entre Dieppe, Rouen et Gaen près de 250,000 hommes.
La jonction faite, c'était presque une victoire, trèsprobablement suivie de véritables succès. Gar avec de telles forces, il est permis de penser, sans être accusé de présomption, que nous serions venus à bout de la moitié de l'armée assiégeante lancée à notre poursuite.
Le général Ducrot venait de terminer son examen des positions à prendre pour mener à bien ce plan de soi*-
tie parla Basse-Seine, quand il apprit, le 7 octobre, que M. Gambetta était parti en ballon lé matin même, pour aller organiser la défense en province, mission que le général avait vainement sollicitée.
Il se rendit immédiatement chez le Gouverneur, et, en présence du général Schmitz, son chef d'état-major, il exposa son projet, qui fut complètement approuvé par le général Trochu, lequel ajouta : « J'aime mieux te voir « sortir ainsi qu'en ballon. »