La défense des fables
Au mois de juin dernier, est entrée dans la Bibliothèque du Petit-Séminaire de Rouen une brochure in-4'' (23 X 18) de 22 pages, plus un dernier feuillet blanc (1 j. Les mots manuscrits Réponse à la défense des fables se lisent au haut d'une couverture factice, formée de la vraie couverture d'une livraison de Méry, Napoléon en Ralie, 1S59, dont les pages 1 et 4 renversées sont devenues ici 2 et 3. On voit par ce détail en quelle estime les précédents possesseurs tenaient cet opuscule, (jui risquait d'être classé jiartni les plus vulgaires mélanges.
Le titre imprimé n'était guère plussignilicatif. Le voici : Réponse | a [ la défense | des fables. (Belle marque du libraire ; deux mains entrelacées sous une couronne et au-dessus des initiales c. d. s. avec la devise Fidem Fortnna Coronat.) A Paris, | chez Charles de Sercij, an Palais, an Sixième \ Pillicr de la (irdnd'Sidlc, à lu lionne-
(1) A proprement pnrler. la publication est In-folio, puisque les ^ignntures A. U, C, D, E, F se voient au bas de» pages 3 (tic), 5, 9, 13, 17, 21.
2 LA defe:xse des fables
Foij couronnée \ m.dc.lxxi | avec permission. Cette Permission, qui n'est qu'au titre, fait croire à une édition plus ou moins subieptice.
Au verso on lit : a. Avertissement. | L'aulheur de la « Réponse a trouvé bon que le Libraire adjoiitc | à la fin c( de sa Pièce, la Défense des Fables, afin que ceux (jui | « auront la curiosité de la voir, n'ayent pas la peine « de l'aller cher- | cher plus loin. »
La Réponse | a la Défense | des Fables, surmontée d'une belle tête de page et débutant par une remarquable lettre ornée (un O gravé et encadré, dont le milieu est occupé par un œil entouré de rayons), va de la page 3 à la page 17. (Au verso une vignette.) Elle est imprimée en italiques de 26 lignes à la page. Les pages 19 à 22 contiennent la Défense | des Fables. L'impression est également de 26 lignes à la page, mais en romain.
La gloire seule du grand Corneille donnait déjcà un intérêt particulier à ce mince recueil, d'aspect si insignifiant. Un examen plus attentif en a dégagé des conclusions qu'il faut essayer d'exposer.
Cette pièce doit être l'une des plus répandues des Poésies diverses de P. Corneille, puisque, outre les difTérentes éditions partielles ou complètes du grand tragique, elle figure dans trois éditions au moins des œuvres de Santeuil. Et, néd^Vnoins, notre exemplaire révèle des particularités bibliographiques absolument nouvelles.
Jusqu'ici, en effet, on a cru (1) que le texte en italiques, publié sans lieu ni date (une conjecture le place vers 1670)
(1) Marty-Laveaux, Corneille, des Grands Écrivains de la France, x, 235; M. Ém. Picor, Bibliographie Cornélienne, n° 156.
LA DÉFENSE DES FABLES ',i
et portant le nom (lc'(>orncille, est Vcdilion originale. Or, juscju'à meilleur informé, ce pourrait bien n'être qu'une troisième édition. Voici comment les choses se seraient passées :
Ch. de Sercy a été l'un tics éditeurs ordinaires de (Corneille. Un ami commun lui aura mis entre les mains une copie de la Dcfcnsc, qu'il aurait imprimée sans le nom ni lavcu de l'auteur. La pièce aura excité la verve d'un contradicteur qui a pu confier sa Réponse à Sercy, en lui faisant joindre le poème de (A)rneille au sien. Celte double impression anonyme ayant naturellement lait quelque bruit, Corneille aura jugé à propos d'en procurer enfin une édition revêtue de sa signature.
Tout cela n'est (pi'une hypothèse. Un fait certain du moins, c'est que le texte de 1()71 a précédé la publication qui porte le nom de Corneille ; car les deux derniers vers, si défectueux pour la grammaire et même pour le sens, témoignent assez que l'auteur ne les avait pas revus.
La réimpression de >L Marty-Laveaux a SO vers, tandis que, selon "SI. Picot, ce petit poème en compte S2. Notre exemplaire en donne 84.
Nous nous faisons un devoir d'en consigner ici toutes les variantes distinctes de celles qu'a connues M. Marty- Laveaux. Alors que la philologie s'évertue à recueillir des débris de mots dans des auteurs de sixième ordre ou sur des inscriptions barbares, ce serait une honte pour des Français de ne pas entourer d'un soin jaloux les moindres vers d'un de nos plus grands jxjètes.
Les vers 29 et 30 se lisent ainsi dans noire brochure :
Ne preste aucune ardeur î\ U-ur veine {placée, Laisse leurs vers sans force ot leur veine forcée.
Dans M. Marty-Laveaux, au contraire, on a :
/:/ ri'lirant son frii de leurs nrinrs nlucrfs. Laisse leurs vers sans force et leurs rimes forcées.
Ces vers, dans notre texte, sont suivis de quatre autres, supprimés depuis :
Et redu}' leur Génie à ramper tant de fois, Qu'il se révolte en vain contre leurs propres lois, Que sous leur triste joug sans relâche il gémisse, Et s'avise trop tard de nous faire justice.
Voici les autres vers qui, dans notre brochure, diffèrent de l'édition Marty-Laveaux. Nous les imprimons en italiques et nous les faisons suivre de ceux qui leur correspondent dans cette édition :
La fable, disent-ils, ne nous sied pas fort bien. La fable en nos écrits, disent-ils, n'est pas bien.
Des roses et des lis le plus superbe éclat
Sans la fable en nos vers n'auroient rien que de plat.
Des roses et des lis le plus superbe éclat,
Sans la fable, en nos vers, n'aura rien que de plat.
(V. 51 et 52.)
A moins qu'on n'y crayonne.
A moins qu'on y crayonne.
Vous donc, encore un coup, troupe docte et choisie, Qui nous faites des lois...
Vous donc, encore un coup, troupe docte et choisie. Qui nous forgez des lois...
(V. 73 et 74.)
Et si le vostre attend quelque prospérité, Puissent-ils n'y traîner qu'an vers décrédité.
Et si le vôtre atteint quelque postérité, Puisse-t-il n'y traîner qu'un vers décrédité.
( V. 79 et 80.)
LA Rh:P()\SE A LA I)f:ri':\SF. DI':S FABLES
Bien que la Bihliothùque nationale possède (Ye 1379) un exemplaire de ce poème (1), il est à peu près aussi inconnu que ce livre d'Aristole dont la découverte a fait si grand bruit dans ces derniers temps. Il ne s'en retrouve en etTet aucune mention dans tous ceux qui eussent dii en parler par occasion ou même ex-professo.
Quel en est l'auteur ? Nous ne sommes pas en mesure de répondre à cette question, particulièrement intéressante. Il semble seulement que ce ne fut ni un élève de Port-Royal ni un clirélien fervent : certains traits de son œuvre paraissent le démontrer. C'est un liomme, sans doute un courtisan, ({ui parle au nom du simple bon sens, sans être un versilicaleur de profession (2). Au rebours de Boileau qui viendra bientôt étayer de son autorité toute la nomenclature olympienne, il bat résolument en brèche la théorie du convenu. Ses raisons sont excellentes. Ces mots vides de sens, imposés aux premiers lyriques chrétiens par les derniers échos du Parnasse qui croulait de tous ses sommets, ne pouvaient invoquer aucun appui sérieux, pas même dans une tradition fictive qui ne comptait que cinq ou six générations de lettrés. Son plaidoyer a peut-être perdu aujourd'hui sa principale saveur, alors que les envahissements réalistes constituent le péril le plus redoutable.
En attendant que le nom de l'auteur se retrouve, et pour en provoquer la recherche, il a |)aru bon de réim-
(1) Nous devons ce rcns4.-igi)criu-iitct(|iicl(iiics autres ùrextrùmc obligeance de M. Tabbé L'rijain
(2) Son œuvre oITrc quelques longueurs el est dune vemUlcallon négligée, notamment pour les rimes féminines en èr, où I<a Fontaine lui-nu^me sol»serve généralement.
primer ici ce poème, qui a tout le parfum de l'inédit, puisque nos plus éminents critiques contemporains ne l'ont pas cité. C'est un appoint notable sur cette question du merveilleux païen, qui, sous Louis XIV, mit en émoi le monde des lettres durant un quart de siècle, jusqu'à ce que Bossuet vînt clore le débat avec toute l'autorité du génie et du pontificat, rehaussée d'une érudition classique de premier ordre.
M. labbé Urbain ayant eu l'attention de nous signaler les corrections que porte l'exemplaire de la Bibliothèque nationale, légué par Huet aux Jésuites, nous les imprimons ici aussi bien que celles de notre exemplaire, dont l'une affecte la forme d'un minuscule carton. A désignera cet exemplaire et B celui de Paris.
Un mot, en terminant, sur l'orthographe de cette poésie. En quelques points, elle se rapproche plus de la nôtre que celle des livres du même temps ou même de la fin du xviie siècle. Elle se recommande aussi par la suppression des consonnes doubles que les Bénédictins prêchèrent si bien d'exemple jusqu'à la Révolution, et sur laquelle l'Académie est entrée dans la voie des concessions.
On peut, sans blesser l'Art, en retrancher la Fable ; Sans les vains ornemens d'un mensonge agréable, Les Vers peuvent avoir leur pompe et leurs attraits, Et peindre à nos Esprits, par d'admirables traits. Les miracles divers des Cieux et de la Terre, Les douceurs de la Paix, les horreurs de la Guerre, Les charmes d'un beau Jour, et les bruyans éclats D'un Tonnerre et d'un Vent qui font trembler l'Atlas, p. 4. D'un Cœur bien amoureux les soins el les tendresses. Les ruses des Amans, les feintes des Maîtresses, Les innocens plaisirs d'un aimable séjour. Le silence des Bois et le bruit de la Cour, D'un Cœur ambitieux la noble et fîere audace
Du vaste sein des Kaux la raj^c, ou la bonace.
Ses tlots amoncelés ou ses flots aplanis,
Les glaces de lllyver ou du Prinlenis les Lys.
Sans les foibles soùliens où vostre Esprit se fonde, Une veine coulant d'une source féconde.
Peut sans jamais tarir ni seciier de langueur Jusqu'aux plus granils Sujets élever sa vigueur; Un Esprit animé par de riches idées.
Peut sans estre inspiré de vos antiques Fées, Et sans leur encenser ( 1 ), le prendre sur un ton Qui déconcerteroit vostre pauvre Apollon, Et (jui sans qu'on devint coupable de blasphème, Arracheroit la Foudre au grand hipitcr même, Abysraeroit Xepluiic avec son vieux Trident, Et sur tous ces faux Dieux prendroit un ascendant Qui feroit éclipser et Diane et Lucine, Et rentrer au néant Pliilon et Proserpine.
le sçay bien que lAncriu', et le Tarlare allreux, Dont la Fable décrit les Antres ténébreux, Échapés aux rigueurs d une Critique sage Dans les Hymnes sacrés sont encore en usage ; p. 5. Mais comme par le Temps les Siècles sont polis. Ces noms seront sans doute à leur tour abolis. Et sans blesser 1 honneur (|ue Ion doit à l'Eglise, L'vsage peut changer des mots ({u'cllc autorise.
Mais à qui, dites-vous, un Herger amoureux Dira-t-il le secret et l'ardeur de ses feux ? A qui contera-t-il la langueur de son ame, Si la plaintive Hclw ne répond à sa ilame ? Que deviendront helas ! les délices des Hois, Si de vostre (^riti(|ue on suit les dures Lois".' Les Forêts n'auront plus ny Faunes ny Dnjades, L'Air sera sans Zephirs, les Fleuves sans Naïades, Sans Pan, Flore et Ponwne ; .\dieu tous nos Hergers, Nos lardins émaillés et nos liclies Vergers. La Guerre a peu d éclat, si l'on n y représente Mars en char de triomphe, et yy<'//o/i<' sanglante, 11 faut que la Victoire y vole en mille lieux.
(1) Celte conslniction rcparnltrn nu drrnlcr wrs Llllri- remarque qu'elle n'a point prévalu. Nos exemples sont plu» anciens que ceux qu'il a cités.
Et que les grands exploits de tant de demy Dieux Par la Nymphe h cent voix qui dispense la Gloire, Soient dignement graves au Temple de Mémoire ; L'impétueux Eole, et les Vents ses Vassaux, Font presque tout l'honneur de l'Empire des Eaux, Et de ses tourbillons le murmure et la rage Font les plus beaux endroits d'un effroyable orage; Les Plaines sans Cercs, les Côtaux sans Bacchiis, Le Matin sans Y Aurore, et le Ciel sans Phébiis,
p. 6. Enfin, sans le relief des ombres de la Fable,
Les plus charmans objets n'auroient rien d'admirable.
A tant de beaux discours et de belles raisons, Qui sont pour les Esprits de dangereux poisons, l'enti'cprens d'opposer une Main inconuë Qui frape cette Idole en vos vers défendue, Et qui la renversant sur ses adorateurs, Les force à renoncer aux sentimens flateurs Qu'ils conservent encor pour de vieilles chimères Dont on veut abolir les profanes Mj^steres.
0 vous qui vous plaignes qu'un injuste dessein Veut mettre au vieil usage un poignard dans le sein, Vous qui vous écriés qu'à force d'injustices On viole vos droicts par de nouveaux caprices. Et qui pour insulter priés que par pitié, Par les soins obligeans d'une bonne amitié. Tant de rares Beautés par nos Lois exilées Soient par d'autres Beautés dignement remplacées : le vous le dis encor, pour répondre à vos vœux. Que sans d'un Apollon parmi vous si fameux Emprunter le secours et les fausses lumières, Vous pouvez en traittant les sublimes Matières Et les riches Sujets que fournit l'Vnivers Donner assés de force et de lustre à vos Vers.
Que ne dépeignés-vous la suprême puissance Du Dieu dont les Humains ont tiré leur naissance,
p. 7. Et sa divine Main débrouillant le Cahos (1),
Où sans ordre et sans rang le Monde estoit enclos ? Que ne redites-vous après les Saints Oracles,
(1) Sic. CeUe bévue peut consoler certaines imprimeries, même importantes, qui l'ont commise jusqu'à nos jours.
LA DKFENSE DES FABLES î)
Qu'une masse confuse enfanta ces Miracles,
Kt qu'au commencement (jue Dieu marcjua les Temps.
Il fît sortir du Rien l' lustre tles IClemens,
Sépara des Lieux bas les merveilleuses Voûtes
Où les Globes des ('Jeux font de si justes routes ;
Plaça la Terre. l'Eau, l'air et la/.ur des (".ieux.
Par étages divers, dans un cliam|) spacieux;
En genres diferens distingua tous les Kstres,
Aux Oiseaux, aux Poissons, aux Animaux champestres,
Aux Hommes, aux Ksprils volans par Légions,
Assigna divers Rangs, diverses Régions'.'
Klevcs vos Ksprils jusipi'au Ciel Kmpirée, Où la Divinité des Anges adorée, De ses profonds secrets fait mouvoir les ressers. Et de ses attributs étale les trésors.
Où dans les saints transports d une inéfable extase, Les Esprits bienheureux ([u'un zèle ardent end)rase. Avec les Séraphins justement concertés Célèbrent à l'envy sa gloire à (1 i ses bontés, De leurs Hymnes sacrés font retentir le Temple, Où ce divin Soleil face ;\ face on contemple Où Dieu (jui, de leurs chants, est l'unicjue sujet. De leurs ravisscmens est l'éternel objet, p. 8. Apres avoir dei)eint par vos sçavantesveilles. De ce grand Vnivers la forme et les merveilles. Les beautez qu'il enferme en sa vaste rondeur ; Apres avoir des Cieux figuré la splendeur. Vous pourries descendant de leurs Cercles rapides Faire à nos libertins, faire ù nos iiitré|)idc's. De qui l'esprit impie au crime est emluicy. Un crayon sérieux, un tableau racourcy De cette surprenante et terrible journée. Qui du Monde et du Temps doit finir la durée. Kt i)longer les Mortels dans une éternité Ou de geniissemens ou de félicité ; De ce jour, où des Cieux les voûtes étoillées. Par un Décret fatal fortement ébranlées. Confondront par l'efiort de leurs grands tremblcnicns Leurs superbes Land)ris avec les Klemens,
(1) A correction ma- et.
De leurs Globes roulans borneront la carrière
De leurs Astres brillans éteindront la lumière,
Et de leurs niouvemens arreslant les Concers,
Dans un nouveau Cahos réduiront l'Univers.
A ces audacieux donnant ainsi Tallarnie,
Et les desabusant du Monde qui les charme,
Vous pourries de leurs cœurs par le Vice enchantés,
Arracher le blasphème et les impiétés,
Et leur faire éviter les peines infernales
Où Dieu doit abysmer leurs infâmes (Cabales.
F. 9. L'épouventable aspect d'une horrible Prison, Bien peinte à leur esprit, toucherait leur raison ; Tant de cuisans remors qui déchirent une Ame, Ces grincemens de dents, cette éternelle flame. Qui doit sans les détruire et sans les consumer, Dans leurs cœurs bourrelez pour jamais allumer Le desespoir, la rage et la haine implacable. Qu'excite dans une Ame un tourment effroyable ; Les violens transports de crainte et de fureur, Qu'un suplice éternel, qu'une extrême douleur. Font naistre en des Esprits nourris dans les délices, Les Démons leurs Bourreaux, et leurs cruels Complices, De leurs maux infinis le terrible appareil. L'absence des Amis, du Jour et du Sommeil ; De cet abysme affreux la vive et forte image. Les pourroit retirer du mal où les engage La foible illusion des fausses Deïtés, Et des barbares noms par les Grecs inventés. Dont confondant entr'eux le voile et le mystère, Et raillant de Minos, Radamanthe et Cerbère, De Charon, d'Atropos, et de vos Alectons, Ils mettent sur ce pied l'Enfer et ses Démons, Et ne concevant point de peines pour les crimes. Sans crainte et sans remors ils suivent les maximes. Dont le subtil poison et les charmes trompeurs, Se terminent enfin à ce Gouffre d'horreurs.
p. 10. Que si pour effacer ces hydeuses Peintures, Vous voulez quelquefois ea douces Mignatures D'un Amour innocent peindre les passions, Les soupirs, les tendresses (1), et les émotions
(1) Sic. a et B, correction manuscrite : la tendresse.
LA DÉFKNSK DES FABLKS H
l\)ur(iuoy (l:ins fc (Icssi-in. ich-IutcIut des Idi'cs Capables ilinspircr aux Aiiu-s k-s miciix nées. L'air Irop conlat;k'ux d une inlanie Venus. Ou de son Adonis les plaisirs dissolus ? Pourquoy d'un Iiipitcr prôner les Cianinièdes, (A noslre inconlinciice exécrables remèdes) El pouniuov de Mercure, aj^eiit de ses Amours, Nous raconter les traits, les ruses et les tours? Les regards adoucis d un œil qui veut surprendre. Les petits a<^rèniens d'une Ame douce et tendre, Cent aimables façons, et certains ])etits riens. Qu'un Cteur bien amoureux mesle en ses entretiens. D'un Amant bien épris les galans artifices. Les ruses, les projets, les soins et les suplices, Les discours interdits, les transports, les sermens. Les jeux, les ris, les pleurs, les vains amusemens. Les petits mots secrets, et les galanteries. De cent songes llaleurs les douces rêveries. Nous expriment assés les naturels désirs D'un Cœur qui de lAmour fait ses plus grands plaisirs, Sans d'un Enfant tout nud faire un petit Grotesque, Un petit Dieu badin, un petit Dieu burlesque, I'. 11. Qui tirant sans respect aux Crvurs les ])lus liautains, Alta(|ue impunément les plus grands Souverains.
Vn Ik'rger de sa Flûte égayant les Rivages, Les Côlaux, les Vallons, les Bois, les Pâturages, El cent autres Bergers et Bergères dansans. Pendant que leurs Troupeaux auprès d'eux sont paissans. Font dans une cliampestre et rusti{|uc Peinture Vne plus naturelle et charmante Figure Que ne font vos Sijluains (1), vos sales demy-Dieux Aux sens des délicats devenus odieux ; Que ne font vos Sijluains cl vos Aniadrijades : El (luekjue doux (jue soit le nom de vos Xahules, Les Nynq)lies de la Seine, à 1 Ombie des Hoseaux, Se plongeant en ICslé dans la riaîclieur des Faux, Ces belles Nudités à labry d'une Tente, Tempérant du Soleil lardeur trop violente. Peuvent au jugement des plus galans I\sprits,
(1) .4 et i3 ont collé sur ce mot mie petite haiulc imprimée où on lit lUniiiiiinn
Egaler les Beautés dont vous estes épris, Peuvent, sans ii vos Vers donner aucune atteinte, EfTacer les Beautés cjui causent vostre plainte.
l'aime bien mieux IP^chodunCfcur qui (1) peut toucher Que vos Echos des Bois, d'un Antre ou d'un Rocher, Et de leurs tristes tons la redite importune Est malpropre à pousser une bonne fortune ; Des plus tendres accens le retour si flateur. N'est qu'un vain son de l'air, n'est qu'un doux imposteur:
p 12. Mais quand deux Cœurs émus d'une tendresse extrême, Se disent tour à tour ce qu'on dit quand on aime, Quand deux Cœurs l'un à l'autre expliquant leur désirs, Forment un double Echo de vœux et de soupirs, Alors quoy qu'on en pense et qu'on en puisse dire, L'Amour, de tous les maux, bien loin d'estre le pire, Est de tous les plaisirs accordés à nos sens, Vn des plus délicats et des plus innocens.
Pour Cerés et Bacchus j'aurois de l'indulgence, Mais Vénus avec eux est trop d'intelligence. Ils se meslent souvent dans les déreglemens Où ses lubriques feux engagent ses Amans ; Sans Bacchus et Cérès, Vénus plus tempérée, Seroit dans ses ardeurs bien moins démesurée. Et d'un cœur vlceré les transports violents, Seroient, sans ce cruel, bien plus froids et plus lents : Il est toujours suivj^ de ses fieres Menades, De Désirs emportés, et de foies Boutades ; Et ce gros abruty par des Tygres mené, Si l'on en croit nos yeux, est un Dieu fort mal né.
l'aprouve les Zcphirs, dont la féconde haleine Fait renaître les Fleurs et fait germer la Plaine, Et d'un air agité les brusques Tourbillons, Nous sont bien figurés par le nom d'Aquilons ; Mais qu'estoit-il besoin de forger un Eole Qui les pousse ou retient à sa simple parole ?
p. 13. Et quand on bannirait ce plaisant Roy des Vents,
Les Vers en seroient-ils moins beaux et moins sçavans ?
le critique à regret la rrivissante Flore, Mon cœur est attendry des larmes de l'Aurore ;
(1) Remplacé en A et B par : qu'on.
Et si les autres Dieux n en esloient pas jaloux, ropargncrt)is des noms si charnians et si doux ; Mais au fond quanti je songe i'» la source honteuse, Qui rendit la première autrefois si fameuse; Quand je songe (jue Flore esloit chez les Latins Le plus fameux objet des ilcsirs libertins, Et (jue lautrc à Tillwii donnant martel en teste, Cherclioil ilés le malin à faire sa contiueste, l'ay peine ù révérer comme des Deïtcs, Deux objets dont on sçait partout les vérités. Et je ne puis soullVir que lapas d'une Rime Nous force à cmironner la Licence et le Crime.
On peut, sans y meslcr tant de fausses couleurs, Peindre un Soleil levant, et d'un Printems les Fleurs ; On peut bien, sans le fard de vos métamorphoses, Faire éclater les Lys, les Oeillets, et les Roses, Et le brillant émail qu'en la belle Saison On voit dans nos Jardins et sur noslre Horison ; Bref, sans le vain secours de vos Fables obscures. On peut peindre des Cieux les superbes tentures, L'Or, l'Azur, les Rubis, et cet éclat riant Qu'au lever du bel Astre on voit vers l'Orient, p. 14. Puisés donc de vos traits la force et l'excellence, Dans l'estre des objets et dans leur seule essence ; Peignés après Nature, et sans feindre, en vos Vers, Un Mars, une Bellone, et leur sanglant (1) revers ; Donnés à vos Esprits l'essor que leur inspire L'Auguste Souverain qui régit cet Empire, Et faisant le Tableau de ses grandes Vertus, Peignés-y sous ses Lois les Monstres abalus; Sous ses Ordres sacrés la Justice occupée A balancer le Droict, et trancher de l'Kpée, La Science, l'Honneur, la (iuerre et tous les Arts, Florissans sous son Règne, et sous ses Elendarts. Sa libérale Main ouverte aux grands dénies, De ses riches Trésors les sources infinies. De ses vastes desseins les merveilleux progrés. L'impénétrable fvinds de tous ses grands secrets, De son Char triom|)hant dont lui seul lient les guides,
{\) A porte corrigé tanglans, en laissant par mégarde leur.
L'efTorl victorieux et les courses rapides, L'impétueux torrent des braves Légions Qui font craindre son Nom en tant de Régions, Et le grand appareil de forces Maritimes Dont il veut apuyer des projets légitimes. Par les traits achevés d'un illustre Pinceau, Faites-nous observer dans ce hardy Tableau Nos Navires voguans dans une Paix profonde, Sur l'une et l'autre Mer de l'un et l'autre Monde p. 15. Le Pavillon de France en tous lieux révéré. Et plus haut que jamais fièrement arboré ; Tunis, Alger, Salé, par luy tenus en bride, Et par les grands travaux de ce nouvel Alcide, Tous les Monstres marins que l'AlTrique a formés, Jusques dedans leurs Ports, batus, et désarmés : Faites-nous admirer l'heureux et riche échange Que la Garonne fait avec VInde et le Gange, Qui bien qu'un vaste abysme en sépare nos bords, Vont inonder l'Estat de biens et de trésors. Et par les soins zélés d'un prudent Ministère, Vont ranger sous nos Lois l'un et l'autre Hémisphère Mais surtout peignés-nous cet ascendant vainqueur. Cet air de majesté, de force, et de grandeur, Qui brillant devant luy, fend la foule et la presse, Et qui fait qu'à sa Gloire un chacun s'intéresse ; Ce port, qui l'élevant au-dessus des Mortels, Dans les Cœurs les plus fiers luy dresse des Autels, Des plus barbares Lieux, des Roys les plus sauvages, Attire les Ti'ibuts, l'Encens, et les Hommages.
Par ce grand conquérant Mars ainsi remplacé. N'aura point de regret de se voir effacé ; De Bellonc et de luy, les noms rendus barbares, Iront chercher emploi dans les Vers des Tartares, Et du Païs poly honteusement bannis Ne feront plus l'honneur des Ouvrages exquis, p. 16. Ils ne rempliront plus de leurs sons inutiles, Que des Vers écoulés de veines infertiles.
l'aime trop la Victoire, e* la Nymphe à cent voix. Qui suivent constamment le plus puissant des Roys, Pour ne les pas laisser travailler à sa Gloire ; L'une assiste aux Combats, et l'autre en fait l'Histoire : De l'une j'aime à voir le vol impérieux
Suivre dans les Ilazards sou Mras vicloricux;
De l'autre avec plaisir j'ccoule la Trompette,
De ses Exploits fameux glorieux Interprète,
Et consens que des Vers le Burin éclatant.
Les grave en plein relief sur son Char triomphant.
Mais si je peins jamais Suinl-Cwriimin et Versailles, Bien loin dy figurer toutes vos Anti(juailles, L'on y verra des Dieux par nos soins abolis Les profanes Autels brisés et démolis ; Vos Xijmphcs, vos Sijlvuins, par nous mis en déroute Se caclians dans les trous de (luehjue vieille Voûte, Cesseront de danser et de parler damour. Et céderont la place aux Nymphes de la Cour, Aux Nymphes de Paris, dont les Troupes galantes Avec nos demy-Dieux dans le Dédale errantes Ecoutent, en feignant de n'y pas consentir. Les soupirs des Amans avant cjuc d'en sortir; l'y peindray de ces Lieux les cliarmantes retraittes. Les tours et les détours de leurs routes secrettes, i\ 17. De ces beaux Rendèvous les petits faux-fuyans, De la Nymphe qui fuit les coups d'œil attrayans, Du (ialant qui la suit les ruses et les feintes. Les petits attentats, et les douces atteintes.
Tout cela vaudra mieux cent fois que vos Rébus, Enfans et favoris d'un vieil et long abus ; Tout cela vaudra mieux, ou mon esprit me trompe, Que les faux ornemens, et la honteuse pompe De vos Fantômes vains, et des sots Marmousets, Dont vous croyés orner les plus rares sujets.
Suivez donc sans regret, suives sans jalousie, Les justes sentimens d'une Troupe choisie. Et chassés pour jamais les infâmes Lutins Qu'adorèrent jadis les Grecs et les Ijitins, Cessés de protéger une vieille Im|)osture, Cessés de plaire à l'Art pour trahir la Nature, Cessés d'enveloper d'ombre et d'obscurité Les Rayons dont on voit briller la vérité, Renonces à la Fable, éloignez ses mensonges, Fuyés les faux attraits de ses profanes songes, El laissans tous ces Dieux aux I%sprits insensés, Brisés la vaine Idole ù qui vous enccnccs.