‹ La Défense et illustration de la langue françaiseChapitre 13 sur 42 · RESPONSES A QUELQUES OBJECTIONS · texte numérisé non relu

RESPONSES A QUELQUES OBJECTIONS

Après avoir, le plus succinctement qu'il m'a esté possible, ouvert le chemin à ceux qui désirent l'amplification de nostre langue, il me semble bon et nécessaire de respondre à ceux qui l'estiment barbare et irreguliere, incapable de ceste élégance et copie, qui est en la grecque et romaine : d'autant (disent-ils) qu'elle n'a ses declinations1, ses pieds2 et ses nombres3, comme ces deux autres langues. Je ne veux alléguer en cest endroit (bien que je le peusse faire sans honte) la simplicité de nos majeurs, qui se sont contentez d'exprimer leurs conceptions4 avec paroles nues, sans art et ornement : non imitant la curieuse diligence des Grecs, auxquels la Muse avoit donné la bouche ronde! (comme dit quelqu'un) c'est-à-dire parfaite en toute élégance et venus té6 de paroles : comme depuis aux Romains imitateurs des Grecs. Mais je diray bien que nostre langue n'est tant irreguliere7 qu'on voudroit bien dire: veu qu'elle se décline8, sinon par les noms, pronoms et participes, pour le moins par les verbes, en tous leurs temps, modes et personnes. Et si elle n'est si9 curieusement réglée, ou plus tost liée et geisnée10 en ses autres

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parties, aussi1 n'a elle point2 tant d'hétéroclites3 et anomaux monstres estranges de la grecque et latine. Quant aux pieds et aux nombres, je diray au second livre4 en quoy nous les recompensons5. Et certes (comme dit un grand auteur de rhétorique6, parlant de la félicité qu'ont les Grecs en la composition de leurs mots) je ne pense que telles choses se facent par la nature desdites langues, mais nous favorisons toujours les estrangers. Qui eust gardé7 nos ancestres de varier toutes les parties déclinables, d'allonger une syllabe et accourcir l'autre, et en faire des pieds ou des mains?8 Et qui gardera nos successeurs d'observer telles choses, si quelques sçavans et non moins ingénieux de cet aage entreprennent de les réduire en art, comme Ciceron promettait de faire au droit civil9 : chose qui à quelques uns a semblé impossible, aux autres non. Il ne faut point icy alléguer l'excellence de l'antiquité, et comme Homère se plaignoit que de son temps les corps estoyent trop petits10, dire que les esprits modernes ne sont à comparer aux anciens. L'architecture, l'art du navigage11 et autres inventions antiques certainement sont admirables, non toutesfois12, si on regarde à la nécessité mère des arts13, du tout si grandes, qu'ondoive estimer les cieux et la nature y avoir dépendu14 toute leur vertu, vigueur et industrie. Je ne produiray, pour tesmoins de ce que je dy, l'imprimerie, sœur des Muses, et dixième d'elles, et ces te non moins admirable que pernicieuse foudre d'artillerie15, avecques tant d'autres non antiques inventions qui monstrent véritablement que, par le long cours des siècles, les esprits des hommes ne sont point si abastardis qu'on voudroit bien dire : je dy seulement qu'il n'est pas impossible que nostre langue puisse recevoir quelquesfois16 cest ornement et artifice,

aussi curieux qu'il est aux Grecs et Romains. Quant au son, et je ne sçay quelle naturelle douceur (comme ils disent) qui est en leurs langues, je ne voy point que nous l'ayons moindre, au jugement des plus délicates oreilles. Il est bien vray que nous usons du prescript1 de nature, qui pour parler nous a seulement donné la langue. Nous ne vomissons pas nos paroles de l'estomac, comme les yvroingnes2; nous ne les estranglons de la gorge, comme les grenoilles3; nous ne les découpons pas dedans le palais, comme les oyseaux ; nous ne les sifflons pas des lèvres, comme les serpens4. Si en telles manières de parler gist la douceur des langues, je confesse que la nostre est rude et mal sonante. Mais aussi5 nous avons cet avantage de ne tordre point la bouche en cent mille sortes, comme les singes, voire comme beaucoup mal se souvenant6 de Minerve, qui jouant quelquefois7 de la fruste et voyant en un miroir la deformité8 de ses lèvres, la jetta bien loin, malheureuse rencontre au presumptueux Marsye9, qui depuis en10 fut escorché. Quoy doncques, dira quelqu'un, veux-tu à l'exemple de Marsye, qui osa comparer sa fruste rustique à la douce lyre d'Apollon, égaler ta langue à la grecque et latine? Je confesse que les auteurs d'icelles nous ont surmontez en sçavoir et faconde11: esquelies choses12 leur a esté bien facile de vaincre ceux qui ne repugnoyent point13. Mais que par longue et diligente imitation de ceux qui ont occupé les premiers ce que nature n'a pourtant dénié aux autres, nous ne puissions leur succéder aussi bien en cela, que nous avons déjà fait en la plus grand' part de leurs arts mechaniques, et quelquefois en leur monarchie14, je ne le diray pas : car telle injure ne s'estendroit seulement contre les esprits des hommes, mais contre Dieu,

qui a donné pour loy inviolable à toute chose créée, de ne durer perpétuellement, mais passer sans fin d'un estât en l'autre : estant la fin et corruption de l'un, le commencement et génération de l'autre. Quelque opiniastre répliquera encore : ta langue tarde trop à recevoir ceste perfection. Et je dy que ce retardement ne prouve point qu'elle ne puisse la recevoir : ainçois1 je dy qu'elle se pourra tenir certaine de la garder longuement l'ayant acquise avecques si longue peine, suivant la loy de nature2, qui a voulu que tout arbre qui naist, florist3 et fructifie bien tost, aussi en vieillisse4 et meure; et au contraire celuy durer5 par longues années6, qui a longuement travaillé à jetter ses racines.

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