CHAPITRE V
Doncques, ô toy qui doué d'une excellente félicité de nature2, instruit3 de tous bons arts et sciences, principalement naturelles et mathématiques, versé en tous genres de bons auteurs grecs et latins, non ignorant des parties et offices4 de la vie humaine, non de trop haute condition, ou appelé au régime public5, non aussi6 abject7 et pauvre, non troublé d'affaires domestiques, mais en repos et tranquillité d'esprit, acquise premièrement par la magnanimité de ton courage8, puis entretenue par ta prudence et sage gouvernement : ô toy (dy-je) orné de tant de grâces et perfections, si tu as quelquesfois9 pitié de ton pauvre langage, si tu daignes l'enrichir de tes thresors, ce sera toy véritablement qui luy feras hausser la teste, et d'un brave sourcil10 s'égaler aux superbes langues grecque et latine, comme a fait de nostre temps en son vulgaire un Arioste11 italien, que j'oseroy' (n'estoit la saincteté des vieux poëmes) comparer à un Homère et Virgile. Comme luy doncques, qui a bien voulu emprunter de nostre langue les noms et l'histoire12 de son poëme, choisy moi quelqu'un de ce? beaux vieux romans françois13 comme un Lancelot,
un Tristan1, ou autres : et en fay renaistre au monde une admirable Iliade et laborieuse Enéide2 : je veux bien, en passant, dire un mot à ceux qui ne s'emploient qu'à orner et amplifier nos romans, et en font des livres certainement en beau et fluide3 langage, mais beaucoup plus propre à entretenir damoiselles4, qu'à doctement escrire : je voudrov' bien (dy-je) les ad ver tir6 d'employer ceste grande éloquence à recueillir ces fragmens de vieilles chroniques françoises6, et comme a fait Tite-Live des annales7 et autres anciennes chroniques romaines, en bastir le corps entier d'une belle histoire, y entremeslant à propos ces belles concions8 et harangues, à l'imitation de celuy que je viens de nommer, de Thucydide, Saluste, ou quelque autre bien approuvé9, selon le genre d'escrire où ils se sentiroyent propres. Tel œuvre certainement seroit à leur immortelle gloire, honneur de la France, et grande illustration de nostre langue. Pour reprendre le propos que j'avoy' laissé, quelqu'un (peut estre) trouvera estrange que je requière une si exacte perfection en celuy qui voudra faire un long poëme, veu aussi qu'à peine10 se trouveroyent, encore qu'ils fussent instruits de toutes ces choses, qui voulussent entreprendre un œuvre de si laborieuse longueur, et quasi de la vie d'un homme. Il semblera à quelque autre, que voulant bailler11 les moyens d'enrichir nostre langue, je face le contraire12, d'autant que je retarde plustost, et refroidis l'estude13 de ceux qui estoyent bien affectionnez14 à leur vulgaire, que je ne les incite, pource que, débilitez15 par desespoir, ne voudront point essayer ce à quoy ne s'attendront de pouvoir parvenir16. Mais c'est chose convenable que toutes choses soient expérimentées de tous ceux qui désirent atteindre à quelque haut poinct d'excellence et gloire
non' vulgaire. Que si quelqu'un n'a du tout1 ceste grande vigueur d'esprit, ceste parfaite intelligence des disciplines, et. toutes ces autres commoditez2 que j'ay nommées, tienne pourtant le cours tel qu'il pourra3. Car c'est chose honneste4 à celuy qui aspire au premier rang demeurer au second, voire au troisième5. Non Homère seul6 entre les Grecs, non Virgile entre les Latins, ont acquis los7 et réputation. Mais telle a esté la louange de beaucoup d'autres, chacun en son genre, que pour admirer les choses hautes, on ne laissoit pourtant de louer les inférieures. Certainement si nous avions des Mécènes et des Augustes8, les cieux et la nature ne sont point si ennemis de nostre siècle, que n'eussions encore des Virgiles. L'honneur nourrit les arts9; nous sommes tous par la gloire enflammez à l'estude des sciences, et ne s'eslevent jamais les choses qu'on voit estre desprisées de tous. Les roys et les princes devroyent (ce me semble) avoir mémoire de ce grand empereur10, qui vouloit plustost la vénérable puissance des loix estre rompue11, que les œuvres de Virgile, condamnées au feu par le testament de l'auteur, fussent brûlées. Que dirai je de cest autre grand monarque, qui desiroit plus le renaistre12 d'Homère que le gain d'une grosse bataille13? et quelquefois estant près du tombeau d'Achille, s'escria hautement : O bien heureux adolescent14, qui as trouvé un tel buccinateur15 de tes louanges ! Et à la vérité, sans la divine muse d'Homère, le mesme tombeau qui couvroit le corps d'Achille eust aussi accablé son renom16. Ce qui advient à tous ceux qui mettent17 l' assurance de leur immortalité au marbre, au cuivre, aux colosses, aux pyramides, aux laborieux édifices18 et autres choses non moins subjectes aux injures du ciel et du temps, de la flamme et du fer, que de frais excessifs19
et perpétuelle sollicitude. Les allechements1 de Venus, la gueule2 et les ocieuses3 plumes ont chassé d'entre les hommes tout désir de l'immortalité4 : mais encor* est-ce chose plus indigne que ceux, qui d'ignorance5 et toutes espèces de vices font leur plus grande gloire, se moquent de ceux qui en ce tant louable labeur poétique, employent les heures que les autres cousument aux jeux, aux bains, aux banquets, et autres tels menus plaisirs. Or neantmoins quelque infelicité6 de ce siècle où nous soyons, toy, à qui les dieux et les Muses auront esté si favorables, comme j'ay dit, bien que tu sois depourveu de la faveur des hommes, ne laisse pourtant à entreprendre7 un œuvre digne de toy, mais non deu à ceux, qui tout ainsi8 qu'ils ne font choses louables, aussi ne font-ils cas9 d'estre louez : espère le fruict de ton labeur de l'incorruptible et non envieuse postérité10 : c'est la gloire, seule eschelle par les degrés de laquelle les mortels d'un pied léger montent au ciel et se font compagnons des dieux11.