LE LIVRE AU LECTEUR
Je suis joyeux de pouvoir autant plaire
Aux bons François, qu'aux mauvais veux desplaire.
Enri Estienne était, comme Joachim du Bellay, d'ancienne et noble souche. Un tableau généalogique publié par Didot dans son Essai sur la typographie fait remonter la famille des Bstienne jusqu'à l'an 1270. L'un d'eux, originaire de Provence, s'adonna dans les dernières années du XVe siècle à l'imprimerie qui venait d'être introduite en France, et à laquelle l'avait initié un typographe allemand. Si l'on en croit la tradition, il aurait été déshérité par son père parce qu'il avait dérogé. En 1502, Henri Ier du nom, fils de Geoffroy et de Laure de Montolivet, s'installa à Paris dans une petite boutique du quartier Saint- Jacques, qui avait pour enseigne des Lapins, et publia plus de cent vingt ouvrages en latin, surtout des livres de théologie, de médecine, d'arithmétique, de géométrie, plusieurs traités d'Aristote, et un seul livre en français : L'Art et la science de Géométrie pratique, avec les figures sur chacune reigle, par lesquelles on peut facilement comprendre ladite science, par Charles de Bovelles, chanoine de Noyon. Il avait chez lui de savants correcteurs, très laborieux et très sobres, comme semblait l'indiquer la devise de la maison : Plus olei quam vini, au milieu d'un
olivier emprunté à l'écusson des Montolivet. Cette devise fut remplacée plus tard par celle-ci : Fortuna opes auferre, non animuni fiotest, qui semblait, comme Ta remarqué Didot, un présage de l'avenir réservé à la famille des Estienne. Henri laissa trois fils, François, Robert et Charles, tous trois s'adonnant à l'imprimerie et dont le second, né à Paris en 1503, fut le père de celui dont nous avons à nous occuper ici. Robert était dans sa 17e année quand son père mourut en 1520; sa mère se remaria, l'année suivante, avec Simon de Colines, graveur, fondeur en caractères et imprimeur, qui substitua des caractères romains et italiques aux caractères gothiques employés jusque-là. Dès 1523, à peine âgé de 20 ans, Robert avait été, chez Simon de Colines, l'éditeur d'un Nouveau Testament latin dont la publication inquiéta la Sorbonne. Conseillé par les anciens amis de son père, Guillaume Budé, les trois frères Du Bellay et Lascaris, il ne tarda pas à prendre la direction de l'imprimerie paternelle. I,es premiers ouvrages édités par lui sont de 1526; de cette année-là jusqu'à 1559, date de sa mort, près de 550 ouvrages sont sortis de ses presses, tous composés avec autant de soin que de goût et d'une exécution typographique parfaite. Il multiplia surtout les éditions de la Bible et du nouveau Testament, les vendant à des prix peu élevés. Pour faciliter l'usage des livres sacrés, il donna, en 1528, une Bible en latin d'après la version de saint Jérôme, avec des concordances, des variantes et un index considérable de tous les noms propres contenus dans les livres saints. Ce n'avait pas été un mince travail que de rappeler à leur primitive exactitude et de traduire en latin, de manière à les préserver de toute altération future, la multitude de noms propres en hébreu, en chaldéen, en grec
qui souvent avaient été dénaturés et altérés dans les copies manuscrites ou imprimées précédemment. Pour ne pas être frustré du fruit de son travail, il adressait aux autres imprimeurs cette touchante prière : « Montrez-vous équitables pour un des vôtres, je vous en prie et je vous en conjure; accordez-lui de vous-mêmes pour quelques années un privilège ; épargnez la moisson d'autrui; permettez qu'il améliore et perfectionne l'œuvre commencée et encore mal polie; c'est pour vous qu'il travaille. »
En 1539, il était nommé imprimeur du roi pour l'hébreu et le latin; il devait l'être aussi bientôt pour le grec qu'il parlait et écrivait aussi couramment que sa langue maternelle.
On lui doit, en grec, sept éditions importantes d'auteurs jusqu'alors inédits et dont les textes ont été constitués avec le soin le plus scrupuleux; il y a mis pour dédicace ce vers d'Homère que, par reconnaissance, il appliquait au roi François Ier : « Au bon roi et au vaillant guerrier. » Il se servait des excellents caractères gravés par Garamond et dont notre imprimerie nationale conserve encore précieusement les matrices.
Tous ces textes étaient établis avec la plus grande attention, et les traductions latines qui les accompagnaient, étaient revues ou refaites soit par Robert, soit par ses savants correcteurs.
En même temps que les auteurs grecs, il publiait plus de 40 auteurs latins, accompagnés de commentaires, douze éditions de Térence, cinq de Virgile, deux éditions complètes de Cicéron. Quelques-uns de ces ouvrages destinés aux jeunes écoliers étaient vendus à bas prix, un Virgile 2 sols d'alors, soit 40 centimes de notre monnaie, un Salluste 3 sols. Outre les auteurs
anciens il publiait aussi des livres élémentaires destinés à l'instruction des enfants, des grammaires latines et aussi, plus tard, composée par lui, une petite Grammaire française, très simple et très claire dans laquelle on peut encore glaner d'intéressantes remarques, grammaire qui fut plus tard traduite en latin par son fils. Ces publications latines furent complétées, en 1532, par un dictionnaire, Latince Linguœ Thésaurus, qui devait être d'un précieux secours pour l'étude de la langue latine et dont l'établissement lui coûta 30.000 fr. Il y avait fixé avec la plus grande précision les nuances délicates de tous les mots employés par les auteurs classiques, et donné beaucoup d'exemples. lien publia trois éditions dont la dernière, en 1543, formant trois volumes in-folio, coûtait dix livres.
François Ier, prince libéral et bien disposé pour les littérateurs et les savants, comprenait quels services ce docte imprimeur, cet homme généreux et désintéressé dans l'exercice de sa profession, rendait à la France; il alla souvent le voir, accompagné parfois de sa sœur Marguerite. On raconte même qu'un jour il attendit avant d'entrer auprès de lui, parce qu'il ne voulait pas l'interrompre dans la correction d'une épreuve. Il l'encourageait par ses libéralités ; il cherchait à le défendre contre la Sorbonne et le Parlement excité contre lui par les théologiens. Ceux-ci lui reprochaient depuis longtemps certains passages que l'on disait infidèlement reproduits ou interprétés, et aussi des notes sentant l'hétérodoxie. La plupart de ceux qui le critiquaient ainsi auraient d'ailleurs été incapables de justifier leurs attaques, surtout pour tout ce qui était imprimé en grec et qu'ils ne comprenaient pas. Tandis qu'ils auraient dû l'encourager dans son zèle à multi-
plier les bons exemplaires des livres saints, et pour un travail dont les théologiens, même les jésuites, usèrent largement plus tard, ils lui en voulaient, au fond, de la facilité qu'il donnait à un grand nombre de chrétiens de lire l'ancien et le nouveau Testament dans des volumes corrects, d'un format commode, d'une impression séduisante. C'était mettre à la portée de tous une étude qui jusqu'alors était le privilège de quelquesuns, c'était aussi faciliter le libre examen. Robert Estienne eut donc à soutenir des luttes perpétuelles.
Après plus de vingt ans d'une guerre acharnée où il lui était difficile d'être le plus fort, quand François Ier, en sa qualité de roi catholique, crut qu'il était de son devoir de soutenir l'orthodoxie contre les novateurs, quand surtout Henri II défendit d'imprimer ou de vendre tout livre qui n'aurait pas été examiné par la faculté de théologie de Paris, Robert attaqué sans cesse par les docteurs Gaigny, Guyancourt, Picart et consorts, songea à fuir devant les grandes flammes dont il se croyait menacé, et à se rendre à Genève où il espérait trouver un refuge contre ses persécuteurs; mais comme il voulait assurer la fortune future des huit enfants mineurs qui lui restaient, il mit son imprimerie sous le nom de ceux-ci, héritiers de leur mère décédée; puis, pour ne pas éveiller les soupçons, il les fit partir séparément et dans des directions différentes, en leur donnant Genève, comme point de ralliement. Il partit lui-même, avec Henri II, le plus cher de ses fils, se rendit à Lyon, au commencement de 1551, sous prétexte d'y vendre des livres à une grande foire qui s'y tenait alors, et de là il passa en Suisse.
Quand un peu plus tard le séquestre fut mis sur ses jbiens, il put grâce aux amis qu'il avait encore à Paris,
faire obtenir à ses enfants des lettres de rémission, et ce fut Robert II qui prit la direction de l'imprimerie de Paris. Pour lui, dès son arrivée à Genève, il devint le collaborateur intime de Calvin et de Théodore de Bèze; il entra dans la religion réformée et fonda une nouvelle imprimerie où il publia presque uniquement des livres destinés à propager le calvinisme.
L'un des premiers qu'il fit paraître, ce fut une traduction grecque, faite par son fils Henri, du Catéchisme de Calvin qui ne devait être publié en français que deux ans plus tard, puis, en 1552, dans deux éditions séparées, l'une en latin, l'autre en français : Les Censures des Théologiens de Paris, par lesquelles ils avoient faussement condamné les Bibles imprimées par Robert Estienne, imprimeur du roi avec la réponse d'iceluy Robert Estienne. Il y donne les raisons qui l'ont forcé à se soustraire à ses ennemis et, emporté par la passion, se montre violent, agressif, disant tout ce qu'il a sur le cœur. On a remarqué depuis que certains passages de cette Défense, d'une logique serrée et d'un style spirituel et mordant, étaient comme des avant-coureurs des Provinciales.
En 1557, il publie un petit Dictionnaire latin-francais et un autre français-latin.
Mais ce sont surtout des livres protestants qu'il édite, à commencer par Y Institution chrétienne de Calvin. En 1556, il obtient le droit de bourgeoisie et meurt, le 7 septembre 1559, à l'âge de 56 ans.
Deux jours avant sa mort, se sentant gravement malade, il avait fait en son hôtel, sur la rue de Ryve, par devant le notaire Jehan Ragueau et en présence de plusieurs témoins, notamment de Théodore de Bèze, un assez long testament que l'on peut voir aux Archives
de Genève. Il y instituait pour son héritier universel son fils Henri « qui avait toujours fait tout son devoir d'un bon fils, le supportant en ses peines et labeurs », avec l'assurance qu'il continuerait à s'occuper de l'imprimerie, sans la diviser ni partager, au profit du public et de la bonne réputation de la famille. Dans le cas où Henri quitterait l'imprimerie pour exercer un autre état ou bien irait demeurer hors de l'Église réformée, tous ses biens reviendraient à son frère François pourvu toutefois qu'il restât dans la dite Église. Nous verrons plus tard Henri retenu, malgré lui, à Genève, par cette clause du testament paternel.
Ajoutons que Robert est le seul de sa famille dont les traits soient parvenus jusqu'à nous. Son portrait a été gravé peu de temps après sa mort par Léonard Gaultier. L'image est petite, haute de 4 cent. y2 et très nette. C'est la figure d'un homme bon, intelligent et énergique. Des reproductions plus grandes de ce portrait, faites plus tard, sont loin de valoir l'original.
Il avait été marié deux fois et avait eu de sa première femme, Perrette Bade, dont le père était un homme « de bon esprit et de grandes lettres pour le temps », neuf enfants tous nés à Paris, et aucun de la seconde, Marguerite Duchemin.
Henri II, désigné aussi sous le nom du grand Henri, le plus illustre des neuf imprimeurs qui ont illustré sa famille, naquit à Paris en 1528. Dès ses premières années, son éducation fut habilement dirigée par son père et il prit l'habitude d'une vie constamment laborieuse. Dans la maison de ses parents où habitaient aussi de nombreux correcteurs employés par Estienne, choisis à dessein dans les pays étrangers et très remarquables par leur instruction, la langue que Ton parlait commu-
nément était la langue latine et le poète Daurat nous apprend que les domestiques comme les maîtres s'y servaient avec une égale pureté de l'idiome de Térence et de Plaute. « Quant à Perrette Gade, qui joignait une grande distinction personnelle à beaucoup de modestie, elle était digne de présider à cette maison toujours animée par l'activité du travail, toujours remplie de savants. Sa conception prompte et facile lui avait permis tout d'abord de vivre à l'aise dans cette docte académie dont elle était entourée. Sous les auspices de cette mère éclairée et dans cette excitante atmosphère si imprégnée de science sans pédantisme, on conçoit que l'intelligence du jeune Henri se soit prématurément ouverte. » (Feugère.)
Il fut envoyé de bonne heure chez un maître qui, ayant des écoliers beaucoup plus âgés, avait eu l'idée pour stimuler leur zèle, de leur faire jouer en grec la Médée d'Euripide. C'est un procédé que de bons maîtres ont souvent renouvelé depuis, et toujours avec succès. Témoin de ces représentations, Henri voulut aussi y jouer un rôle et, bien qu'on lui objectât son ignorance en grec, il s'appliqua tellement à l'étude de cette langue que, grâce à une très heureuse mémoire qui lui fut fort utile dans tout le cours de sa vie, il parvint en peu de temps, à force de faire Médée, Hgée, Jason, Créon, le coryphée, à pouvoir réciter la tragédie entière. Ce ne fut qu'ensuite qu'il étudia le grec grammaticalement, méthodiquement, et dès l'âge de onze ans, il était digne d'être l'élève des plus habiles hellénistes. Alors seulement il étudia aussi la grammaire de la langue latine. Ses maîtres dans les deux langues anciennes furent Pierre Danès, Jacques Toussaint et Adrien Turnèbe. On lui fit étudier en même temps les
mathématiques et il se mit en tête, avec quelques camarades, d'apprendre la généthliaque, c'est-à-dire l'astrologie judiciaire. Ils trouvèrent un maître qui faisait payer ses leçons fort cher et ce fut la mère d'Henri qui, par faiblesse et à l'insu du père, consentit à les payer ; mais Henri vit bientôt que ce maître présomptueux n'était qu'un charlatan, qui ne savait rien dès qu'on le sortait des éléments de la géométrie. Il se hâta bien vite de tirer sa révérence à cet Aliboron, à ce vendeur de fumée qui, outre son argent, lui avait volé un temps encore plus précieux.
Il n'avait pas quinze ans quand il commença à collationner pour son père plusieurs manuscrits de l'édition princeps d'Halicarnasse ; puis il se mit en route pour un long voyage qu'il fit, le plus souvent à cheval. Il parcourut l'Italie, présentant aux libraires et aux savants les catalogues des ouvrages publiés par son père. En même temps il fouillait les bibliothèques publiques et privées, à la chasse des manuscrits où il recueillait, en les comparant les uns aux autres, de précieuses variantes. A Venise, il travailla chez les Aide et il étonna le docte Sophian, né en Grèce, par la facilité avec laquelle il s'exprimait en grec moderne. A Florence, dans la bibliothèque des Médicis, il copia des vers grecs inédits, épitaphes des héros d'Homère qu' Ausone avait autrefois traduites en latin, mais sans en indiquer la source. Longtemps après, il se souvenait avec plaisir de cette ville et il disait dans des vers latins qu'il écrivit en 1590 : « Je t'aime, Florence, je t'ai aimée tout enfant... J'ai pris plaisir à te contempler pendant de longues journées, et souvent la nuit m'a surpris dans mon ravissement. De toutes les cités habitées par les Ausones, tu es, après Naples, celle qui m'est la
plus chère. Mais je veux, ô Florence, t' avouer la vérité (car j'ai ce principe qu'il faut tout dire à un ami et aussi à une maîtresse) tu me serais encore plus chère, si tu n'avais pas donné le jour à l'impie Machiavel. »
A Padoue, il se lia avec Denys Lambin et rit la connaissance de J. de Bellièvre qu'il retrouva depuis ambassadeur en Suisse. En même temps que les savants, il voyait aussi les ambassadeurs, les prélats, les hommes haut placés. A cause de la réputation de son père et des recommandations que lui donnaient les uns et les autres, grâce aussi à son savoir personnel, aux anecdotes dont il faisait partout une ample provision et qu'il répétait avec esprit, il était partout bien accueilli et se créait de précieuses relations.
A Rome, il ne paraît pas avoir été frappé, comme du Bellay, par la beauté des ruines, mais le cardinal Sirlet lui communiqua un manuscrit d'Athénagoras sur la résurrection des morts et lui donna des corrections pour Xénophon. Il se lia avec Annibal Caro, l'un des plus célèbres littérateurs italiens, avec le cardinal Mafïei et avec beaucoup d'autres savants qui lui furent d'une grande utilité pour ses recherches.
Il profitait de son voyage pour apprendre l'italien, et il savait si bien cette langue qu'il en parlait tous les dialectes. Il a raconté lui-même, dans la préface de la Pvecellence, comment, grâce à sa connaissance de l'italien et de l'accent local, il put, à Naples, avoir la vie sauve, alors qu'il y était allé de la part de M. de Selve, ambassadeur de France à Venise, pour y apprendre certains détails intéressant beaucoup le roi, et que reconnu par un Napolitain qui l'avait vu en Vénétie, il allait être arrêté et pendu comme
espion. Sans se contenter de remplir sa mission, il compulsa dans cette ville, plusieurs manuscrits d'Euripide.
Au retour, à Gênes, il ne fit pas grande moisson de variantes, mais on lui servit bonne chère et il nous raconte qu'il y mangea comme aux tables les mieux servies de Paris.
Rentré dans l'imprimerie paternelle, il mit en réserve les richesses qu'il rapportait et composa pour le Nouveau Testament grec in-folio, qui allait paraître, 72 vers grecs sur les avantages de la rédemption; il fit aussi des notes et des arguments pour une édition d'Horace.
En 1550, il partit pour l'Angleterre où il fut bien accueilli par le jeune roi Edouard VI. Il revint par la Flandre et le Brabant, visita les savants de Louvain et profita de son séjour dans ce pays pour apprendre la langue espagnole.
Quand il revint auprès de son père, il le trouva prêt à quitter la France, et nous avons vu plus haut comment il partit avec lui d'abord pour Lyon, puis pour Genève; mais il revint fréquemment à Paris et y publia, en 1554, chez ses oncles, une édition princeps d' Anacréo 1, ou plutôt d'odes anacréontiques, d'après deux manuscrits très rares qu'il avait trouvés dans ses voyages. Le texte grec, précédé d'épigrammes grecques et latines (Henri en composait beaucoup pendant qu'il chevauchait sur les routes d'Europe), était suivi de 20 pages de notes et de commentaires, puis d'une élégante traduction en vers latins des odes dont le texte était le plus pur. La publication de cet ouvrage eut une grande influence sur les poètes de la Pléiade qui s'en inspirèrent ou le traduisirent en vers français. On connaît
les vers par lesquels Ronsard célébrait cette résurrection du poète grec :
Verse donc et reverse encor Dedans cette grand'coupe d'or :
Je vais boire à Henri Es tienne Qui des enfers nous a rendu Du viel Anacréon perdu Iya douce lyre téienne.
Cet Anacréon est le premier des dix- neuf ouvrages dans lesquels Henri Estienne a imprimé des œuvres d'auteurs anciens qui n'avaient pas encore été publiées. On lui doit en outre des éditions de nombreux auteurs dont, grâce à lui, le texte est beaucoup plus correct et accompagné de précieux commentaires, et aussi beaucoup de traductions latines, faites et revues par lui, sans compter plusieurs livres écrits en français et beaucoup d'opuscules intéressants. M. Renouard dans ses Annales de l'imprimerie des Estienne, lui attribue environ 150 ouvrages imprimés ou réimprimés par ses soins. D'autres ont complètement disparu et ne sont connus que par les titres que donnent d'anciens bibliographes. C'est en somme une œuvre considérable et l'on se demande comment un seul homme, qui pendant les dernières années de sa vie était hors de chez lui, a pu y suffire.
En 1557, il reçut de son père les moyens de fonder à Genève une imprimerie personnelle où, se servant des beaux caractères grecs de Garamond, il composa plusieurs ouvrages d'une importance capitale. Ce fut d'abord Y Apologie pour les chrétiens d'Athanagoras, avec une traduction latine de Pierre Nanning, savant hollandais dont il avait fait connaissance à Louvain en
155 1; puis une édition princeps de Maxime de Tyr; quelques écrits à peu près inédits d'Aristote et de Théophraste ; un Eschyle plus complet que dans les trois éditions précédemment parues chez Aide, Robortel et Turnèbe, et qui contenait la fin de la tragédie â'Agamemnon, jusque-là inédite. Les notes étaient du savant Vettori chez lequel il avait reçu autrefois à Florence une aimable hospitalité et qui n'avait pu trouver en Italie aucun éditeur pour les publier.
Sous le titre de Ciceronianum lexicon grœco-latinum, Henri donnait le recueil de tous les textes grecs traduits en latin par Cicéron et empruntés par lui aux auteurs grecs; ce volume était suivi de corrections importantes pour les œuvres de Cicéron. Il a été réédité en 1868 et remis au courant de la science, par Victor Clavel. C'est un de ces ouvrages qui, sans être d'une lecture courante, sont d'une grande utilité pour tous les travailleurs.
Dans la préface de son lexique, Henri se montrait plein d'admiration pour les travaux de son père et obsédé par leur souvenir. « Comment, disait-il, pouvait-il prendre du repos alors qu'il était sans cesse réveillé, nouveau Thémistocle, par les trophées de cet autre Miltiade ; ou plutôt, ne devait-il pas craindre, tel Alexandre, que son père à force de glorieuses entreprises, ne lui en laissât plus aucune à accomplir ? »
La même année paraissait encore une édition princeps de Ctésias, de Memnon et d'Appien avec une épître d'Henri à Sigonio dans laquelle il se félicitait d'avoir eu Danès pour maître.
Rien n'indique sur ces volumes qu'ils sont imprimés à Genève. Ils sont marqués de l'olivier avec la devise : Noli altum sapere, et Henri Estienne y prend le titre
de typographe parisien qu'il a toujours tenu à honneur de conserver.
Pour la première fois, en 1558, sur un volume infolio des Novelles de l'empereur Justinien qui devait rendre aux légistes les plus grands services, il s'intitule imprimeur d'Huldrich Fugger. Ce Fugger était un riche négociant d'Augsbourg, qui protégeait les arts et les lettres et qui, pendant dix ans, indépendamment d'une première somme donnée à Henri, lui servait une pension de 50 thalers. Mais il arriva un moment où sinon Fugger, du moins ses parents, firent des difficultés à l'imprimeur pour le paiement de cette somme, et les éditions stéphaniennes ne portèrent plus leur nom.
En 1559, toujours in-folio, c'est un Diodore de Sicile qui est augmenté de 10 livres inédits sur 15 que contient le volume et qui renferme aussi une traduction latine.
Cette année, nous l'avons déjà vu, fut celle de la mort de Robert. Son fils réunit les deux imprimeries et son activité redoubla. A ses publications classiques, il dut joindre les publications calvinistes et imprimer les livres saints en plusieurs langues et dans des formats différents. Il n'est pas surprenant que, malgré sa robuste constitution, il n'ait pas tardé à se sentir fatigué, malade. Il éprouvait un dégoût général; ses occupations habituelles lui devenaient odieuses. Il reprit des forces en s' amusant à dessiner des majuscules grecques puis, reposé, se remit au travail avec une ardeur toute nouvelle. En 1560, il publie Pindare;en I56i,les œuvres complètes de Xénophon en deux volumes infolio, l'un en grec, l'autre en latin, avec un texte bien supérieur à celui de l'édition d'Aide; en 1562, la Genèse, en latin, avec des commentaires des théologiens Vata-
ble, Luther, Calvin et Marlorat; mais pendant l'impression de ce volume, Auguste Marlorat, qui était pasteur à Rouen fut, le 30 novembie 1562, pendu par l'ordre du connétable de Montmorency et de François de Guise, de sorte que l'ouvrage parut sans être terminé. En 1562, parut aussi une traduction latine du philosophe pirrhonien Sextus Empiricus. Dans une dédicace adressée à Henri de Mesmes, l'un des protecteurs d'Estienne, celui-ci raconte plaisamment comment la piéparation de ce livre Ta guéri d'un nouvel accès de mélancolie dont il souffrait l'année précédente. En 1563, il publie surtout des livres calvinistes, mais l'année 1564 se signale par un très important Dictionnaire de médecine, grec -latin, ouvrage qui depuis huit ans était sur le chantier, et où Henri se montre aussi habile à interpréter les termes de science qu'il l'avait été jusqu'alors à expliquer ceux des poètes ou des orateurs; par des fragments de Poètes latins dont les œuvres complètes ont disparu, et aussi par un Thucydide infolio, dont il envoyait un exemplaire à son ami Camerarius, professeur à Leipsick, en lui disant : « Voici le produit des sueurs qu'une application opiniâtre a fait couler de mon front, au cœur de l'hiver et au milieu des sombres nuits que troublait le souffle de l'aquilon. »
Cette même année, dans les derniers jours de décembre, il perdit sa première femme, Marguerite Pillon, qu'il avait épousée le Ier décembre 1555 et dont il avait eu quatre enfants. Son père avait été autrefois très satisfait de ce mariage, parce qu'elle était la fille d'une Marguerite Duchemin qu'il avait épousée en secondes noces peu après son arrivée à Genève. Le mariage semble avoir été heureux et Henri fit imprimer en l'honneur de sa douce compagne un grand placard in-folio dont le
long intitulé est en grosses capitales rouges. Cette pièce, retrouvée par M. Magnin à la Bibliothèque nationale en 1841 et dont on ne connaît pas d'autre exemplaire, contient une élégie latine de 144 vers et trois pièces grecques de quatorze, onze et neuf vers. Ces vers respirent une émotion sincère. Estierme dit que tout dans sa maison lui rappelle l'épouse qu'il vient de perdre. « Entre-t-il dans sa bibliothèque? Elle est pleine de papiers écrits de sa docte main. Dans sa chambre? partout ce sont des travaux dus à son aiguille. Dans le jardin? Les rieurs y montrent le soin qu'elle mettait à le cultiver. ))
La vive douleur qu'il ressentit contribua à lui donner un troisième accès de sa maladie, plus violent que les précédents parce qu'il se compliquait de fièvre tierce. Pour se distraire de la perte de celle avec laquelle « Dieu l'avait conjoint par le lien qui est entre les chrétiens le plus étroit, et se guérir de sa mélancolie », il fut amené « à rompre compagnie à la bande des auteurs grecs et latins pour s'insinuer en la bonne grâce du langage françois». C'est un répit qu'il se donne avant de se remettre au grand travail de son Trésor grec dont il va de nouveau s'occuper courageusement. Voilà ce qu'il dit à Henri de Mesmes dans le Dédicace de son Traicté de la conformité du langage françois avec le grec. 1/ ouvrage n'est point daté, mais il paraît probable qu'il parut dans les premiers mois de 1565, en mai, dit Renouard. En 1569, il fut réimprimé à Paris, chez Robert et chez Jacques Du Puis, avec la suppression de quelques passages contre les moines et le pape, et aussi contre ces saints imaginaires dont on forgeait les noms pour leur attribuer des guérisons miraculeuses. L'ouvrage est divisé en trois livres précédés d'une préface
« contenant entre autres choses, une remonstrance du desordre et abus qui est aujourd'huy en l'usage de la langue françoise ». L'auteur avertit le lecteur qu'il ne veut point parler « de ce langage françois bigarré, et qui change tous les jours de livrée selon que la fantaisie prend ou à M. le courtisan ou à M. du palais de l'accoustrer ». Il ne veut pas non plus parler « de ce françois desguizé, masqué, sophistiqué, fardé et affecté à l'appétit de tous autres, qui sont aussi curieux de nouveauté en leur parler comme en leurs accoutrements ». Il laisse donc à part le français italianisé et espagnolisé. Il veut parler du langage pur et simple qui n'a rien emprunté aux langues modernes. « Avant de faire à celles-ci des emprunts, nous ferions mieux de feuilleter nos romans et dérouiller force beaux mots tant simples que composés qui ont pris rouille pour avoir été si longtemps hors d'usage. » 11 en cite quelques exemples, comme aussi de mots qui viennent d'être empruntés à l'italien et dont on n'avait nullement besoin. Son patriotisme de vrai Français, natif du cœur de la France et jaloux de l'honneur de sa patrie, se froisse qu'on ait pris aux Italiens leurs termes militaires, ce qui fera croire plus tard que c'est de l'Italie que les Français ont appris l'art de la guerre. Il croit, en passant, nécessaire d'avertir ceux qui empruntent ainsi, qu'ils le font à tort et à travers, changeant, dénaturant le sens des mots qu'ils prennent. Il reconnaît cependant que l'on pourrait emprunter aux étrangers quelques proverbes, quelques façons de parler plus brèves que les nôtres ; puis après avoir, comme il le dit, déchargé son cœur, il aborde le sujet qu'il a indiqué sur le titre. L,es deux premiers livres traitent des manières de parler conformes : il examine dans le premier chacune des parties de l'oraison (nom,
IO
prénom, etc.) envisagées tour à tour ; le second renferme les locutions et les idiotismes communs aux deux langues. On y trouve des rapprochements piquants et qui surprennent par leur ingéniosité. Le troisième livre contient plusieurs mots français tirés du grec, les uns entièrement, les autres en partie, c'est-à-dire en ayant retenu quelques lettres par lesquelles on peut remarquer leur étymologie. Ici, parmi quelques vérités, il y a beaucoup d'erreurs à relever.
En résumé, pourquoi cette comparaison? C'est que le grec étant la plus belle langue qui ait jamais été parlée, celle qui s'en rapproche le plus est la seconde; conclusion : la langue française qui est plus conforme au grec que tous les autres idiomes mérite le second rang. Nous n'avons pas à discuter ici sur un pareil raisonnement, mais on nous permettra de reconnaître que le but que poursuivait Es tienne est tout au moins patriotique.
L'année même où parut la Conformité, Henri Estienne contracta un second mariage. Il avait eu quatre enfants de sa première femme : il en eut huit de la seconde, jeune étrangère de bonne famille, Barbe de Wille, noble, riche et belle, qui était parente d'un Écossais, professeur de l'Académie de Genève. Plus tard Henri Estienne devait parler d'elle dans l'épître préliminaire de son édition d'Aulu-Gelle et voici, d'après Feugère, le portrait qu'il en a fait :
« Elle réunissait au privilège de la naissance un cœur noble et une intelligence élevée. Douce et ferme à la fois, par la persuasion qui semblait sortir de son regard, elle gagnait ce que d'autres n'eussent pu obtenir que par la contrainte. D'une rare égalité d'humeur, simple et sensée, affable avec réserve, économe pour
elle, généreuse pour les autres, elle paraît avoir possédé toutes les vertus qui font la bonne épouse et la bonne mère. Son visage portait comme un reflet du calme de sou âme, et sa conversation, où l'enjouement s'alliait au sérieux, était pleine de dignité et de charme. Dans toute sa personne enfin respirait cette grâce qui naît d'une supériorité contenue par la modestie. »
Nous arrivons maintenant à la publication de l'un des ouvrages d'Hstienne qui a été le plus répandu et l'a souvent fait mal juger, parce qu'on y a cherché tout autre chose que ce qu'il voulait d'abord y mettre : l'Apologie pour Hérodote.
En 1566, il avait publié une traduction latine faite par Laurent Valla et revue par lui des Histoires d'Hérodote; il ne devait en publier le texte grec qu'en 1570. Il avait accompagné cette traduction d'une préface en latin dans laquelle il insistait sur la véracité de cet historien déjà reconnue par Camerarius et Aide Manuce, alors que l'opinion générale regardait ses récits comme pleins d'exagération, d'invraisemblances et de mensonges. L,e procès a été jugé depuis, et les découvertes de nos savants ont démontré au contraire la parfaite exactitude de la plupart des récits d'Hérodote. Ayant appris qu'on voulait traduire cette préface latine en français, Henri Estienne tint à prendre les devants; mais bientôt, entraîné par son imagination, il publia au mois de novembre un livre fort étendu et bien différent d'une simple traduction. Nous y insisterons un peu, parce que ce fut pour son auteur le point de départ d'une série de très graves difficultés avec le Conseil de Genève. En voici le titre exact : U Introduction au Traité de la conformité des merveilles anciennes avec les modernes ou Traité préparatif à V apologie pour Hérodote.
1/ auteur cherche à montrer que dans les temps rapprochés de celui où il vit et dans des pays voisins, il s'est passé des événements qui pour être incroyables et révoltants, n'en sont pas moins d'une authenticité absolue ; et alors, laissant courir sa plume, faisant appel à ses lectures et à ses souvenirs, il trace en termes peu retenus le tableau des désordres de la société au xve et au xvie siècle. Irrité de longue date par les persécutions ecclésiastiques que sa famille a subies et dont il avait sans cesse le souvenir présent à la mémoire, il frappe sur les prêtres, les moines, les papes, et aussi les juges, les médecins, enchaînant les anecdotes, les récits, les contes les uns aux autres sans réfléchir qu'il y en a beaucoup d'absurdeset que, dans d'autres, lui-même sort des bienséances. L'ouvrage est désordonné ; les matières y sont à peine classées par chapitres ; les répétitions nombreuses. Le tout a été fait à la hâte et sans doute écrit à mesure que les presses l'imprimaient. 1/ œuvre est d'ailleurs inachevée et ce premier livre n'a pas de suite.
Henri Bstienne avait essayé d'enlever par surprise l'autorisation d'imprimer que, d'après les édits de Genève, il devait obtenir du Conseil. Il avait demandé au commencement du mois la permission de mettre en vente un petit livre composé pour la défense d'Hérodote, et il en avait communiqué quelques feuillets aux ministres dans l'espérance qu'ils ne les liraient pas. Avant même de recevoir leur avis, il expédia à ses correspondants de Lyon quelques exemplaires pour être vendus. Mais les ministres Roset et de Bèze avaient lu l'ouvrage; ils rirent leur rapport au Conseil qui enjoignit à l'imprimeur de corriger certains feuillets, « où il y avait des propos vilains et parlant trop évidemment
des princes en mal » ; princes était pris au sens du latin principes, les gens en place, les principaux citoyens. On exigea des corrections, Henri dut imprimer de nombreux cartons et même, sur l'ordre duConseil, faire revenir de Lyon les exemplaires qu'il y avait envoyés ; mais plusieurs avaient déjà été vendus et il en reste deux, volumes rarissimes, qui ont échappé aux ciseaux des amis de Calvin On pourra lire dans la savante édition de V Apologie publiée en 1879, chez Liseux, par M. Ristelhuber, l'histoire des démêlés qu'eut Henri Estienne avec le Conseil On y verra aussi la réimpression d'un très rare A vertissement de Henri Estienne pour son livre intitulé V Introduction, etc., touchant ceux qui sans prendre garde à l'argument en jugent et parlent à la volée : pareillement touchant ceux qui Vont corrompu et falsifié depuis l'impression faite par luy-mesme, avec deux tables sur iceluy. Il s'y emporte contre « un tas de personnes fantastiques et bizarres, dont pas un ne peut s'accorder avec soymesme, contre un tas d'ignorans, qui lisent sans considérer le but et l'intention de l'auteur et ne prennent que l'écorce des écrits qu'ils lisent. Jamais il ne s'accordera avec de telles gens et son ouvrage lui plaît d'autant plus qu'il leur déplaît à eux. Car chacun sait que ce qui est trouvé mauvais par de telles personnes est au contraire trouvé bon par ceux qui ont du savoir accompagné d'un sain jugement».
On lui reproche, dit-il, d'avoir écrit des contes. Ces contes sont en réalité des histoires qui jamais auparavant n'avaient été rédigées par écrit et qui cependant sont plus plaisantes, plus profitables et de plus grande instruction que celles qu'on lit dans les principaux historiens tant grecs que latins.
Ces contes d'ailleurs ne sont point son sujet, mais
appuient, confirment et en quelque sorte cachètent les sujets qu'il traite.
D'autres pensent faire beaucoup pour lui s'ils ajoutent foi à la moitié des histoires qui y sont racontées, comme si le reste était forgé à plaisir. C'est faute de considérer ce qu'eux-mêmes voient ou entendent tous les jours à leur porte; c'est parce qu'ils n'ont pas fréquenté les pays étrangers et, à l'exemple d'Ulysse, étudié leurs coutumes et leurs mœurs ; c'est parce qu'ils jugent le cœur d' autrui sur leur propre cœur et qu'étant vertueux et sincères ils ne croient ni aux vices, ni à l'hypocrisie.
Certes il regrette de n'avoir pas été plus bref et plus retenu en quelques contes de lubricité, mais il a depuis, par les conseils de plusieurs bons amis changé la plupart de ces passages et réimprimé les feuilles où ils se trouvaient.
S'il y a quelques traits contre certains médecins et chirurgiens ignorants et malversans en leur vacation (nous dirions aujourd'hui manquant à leur devoir professionnel) il ne pense que du bien de ceux qui exercent cette profession.
D'autres lui reprochent de n'avoir pas été bien informé des circonstances par le menu. Faut-il s'en étonner, alors qu'il est impossible de posséder la certitude sur plusieurs faits qui viennent de se passer? Qui pourrait dire, par exemple, la véritable origine du mot huguenot « qui trotte tant aujourd'hui par la bouche de plusieurs, et à grand'peine de cinq cents qui en usent, les cinq scaur oient-ils dire dont il est venu?» Et il prend plaisir à citer de ce mot plus de vingt étymologies dont plusieurs sont tout au moins bizarres. Il en conclut que s'il est malaisé de trouver la vérité d'une chose qui est
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non seulement de notre temps, mais de fraîche mémoire, on aurait tort de se formaliser pour des circonstances de quelques faits dont la mémoire est déjà presque perdue.
Il en arrive enfin au libraire qui vient de contrefaire son livre de telle façon que lui-même, qui en est l'auteur, n'y comprend plus rien. Cette contrefaçon qui porte sur le titre En Anvers, par Henrich Waudellin, a été imprimée à Lyon par un certain Claude Ravot, qui y a fait deux tables, l'une des chapitres, l'autre des matières, tables fort inexactes d'ailleurs; c'est « un vrai brouillamini, une suite de quiproquo ».
En sa qualité de chrétien, il pardonne volontiers à ce Ravot, mais le prie d'être plus sage pour l'avenir et regrette le temps qu'on lui a fait perdre à se justifier, alors qu'il avait sur ses presses tant d'ouvrages en hébreu, en grec et en latin. Il se réserve d'ailleurs, s'il rencontre jamais ce Ravot, ce qui sera quand il plaira à Dieu, de lui dire deux petits mots en l'oreille.
Bstienne avait été trop pressé de publier cet Avertissement auquel il avait joint deux tables contenant des articles nouveaux, et il n'en avait pas demandé l'autorisation. On voit dans les registres de Genève, à la date du 9 mai 1567, qu'il fut pour cela et parce qu'il y avait dans son livre quelques points qui pouvaient engendrer scandale, arrêté, emprisonné, puis élargi, moyennant bonnes remontrances. A la date du 15 mai, on voit aussi qu'il a comparu devant le Consistoire s'excusant de son livre et de l'Avertissement, disant ne l'avoir fait par malice; mais, dit le Registre, pour ce qu'il appert bien qu'il ne l'a pas fait par innocence, et que c'est une faute bien pesante, la cène lui est défendue pour l'humilier, et ce pour une fois.
Ce livre de l'Apologie pour Hérodote est de tous les livres français d'Henri Bstienne celui qui a été le plus souvent réimprimé ou contrefait. M. Ristelhuber en indique quinze éditions, depuis celle de novembre 1566 jusqu'à l'édition donnée par Le Duchat à La Haye, chez Henri Scheurleer, en 1735. L'édition de M. Ristelhuber est très complète. Il a réimprimé toutes les feuilles contenant les passages censurés par le Conseil de Genève et a rétabli le texte primitif en l'accompagnant, sous forme de notes, du texte de l'exemplaire cartonné. Le seul tort de cette édition en deux volumes in-80 est de n'être pas à la portée de toutes les bourses.
Ses démêlés avec le Consistoire avaient augmenté l'humeur chagrine d'Henri, peu satisfait du présent, inquiet de l'avenir. Il exhale quelques-unes de ses plaintes dans une élégie latine qui a pour titre : Artis typographies Quœrimonia de illitteratis quibusdam typographis, pr opter quos in conlemptum venit (1569).
Bile a été réimprimée par Renouard dans ses Annales de V imprimerie des Estienne, et comprend deux parties, l'une en prose où Henri se plaint vivement de l'ignorance des imprimeurs de son temps qui ne comprennent rien à ce qu'ils composent, mettent porcos pour procos, examinare pour exanimare, adbibe pour adhibe, et se fâchent quand on veut corriger de pareilles fautes. Ah ! que diraient les Aide s'ils revenaient au monde et avaient affaire à de pareils ouvriers. La seconde partie est une pièce de 158 vers dans laquelle l'Imprimerie personnifiée se plaint de son sort. Elle qui passait autrefois pour la huitième merveille du monde, elle qui était la dixième Muse et a tant fait pour la gloire des auteurs anciens, ne sert plus qu'à leur nuire, à les
blesser, à les défigurer. Bile est livrée à une tourbe d'ignorants, à peine capables de distinguer dans un livre une page blanche d'une page imprimée, n'entendant rien aux corrections et ne publiant que des ouvrages criblés des fautes les plus grossières. Ils seraient bien mieux à leur place s'ils faisaient paître des pourceaux. A la suite de cette plainte se trouvent des épitaphes grecques et latines en l'honneur des imprimeurs les plus célèbres, notamment Aide Manuce et Conrad Néobar.
Dans un autre fascicule beaucoup plus long, sorte de circulaire adressée à ses amis d'Europe, Henri rend compte de l'état de son imprimerie et du point où en est la composition de son Trésor de la langue grecque depuis si longtemps annoncé. Il est en train, dit-il, d'y mettre la dernière main. licite, pour exemples, quelquesuns des mots de cet ouvrage, avec des indications de sens et des exemples tirés des auteurs ; il indique l'ordre qui sera suivi dans la disposition des mots, les mots dérivés ou composés étant groupés à la suite de leurs racines ou mots primitifs, et signale quelques-unes des nombreuses erreurs relevées par lui dans les lexiques précédemment publiés.
En 1570, il publie entre autres ouvrages des Dialogues dîAthanase sur la Sainte Trinité, d'après un manuscrit acheté d'un Grec qui passait à Genève; un Conciones ou recueil de discours tirés des historiens grecs et latins, ouvrage dédié à Pomponne de Bellièvre, ambassadeur de France en Suisse ; Y Histoire d'Hérodote, en grec, dont il avait revu le texte, et une Anthologie ou recueil d'épigrammes grecques. Comme il n'avait pas demandé d'autorisation pour ce nouveau volume, il est encore une fois interdit de la cène, qui ne lui est
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rendue que six mois après. Il est de plus condamné à une amende.
On ne trouve sur aucun ouvrage la date de 1571, mais en 1572 paraît enfin le Trésor de la langue grecque, en 5 vol. in-folio, du prix de dix livres. Il est dédié à l'empereur Maximilien II, au roi de France, Charles IX, à Elisabeth, reine d'Angleterre, et à plusieurs autres grands personnages. Cet immense ouvrage avait été, pendant de longues années, l'objet des méditations constantes de l'auteur, l'avait forcé à réunir une quantité considérable de matériaux, à les mettre en ordre, à les recopier, puis, une fois l'ouvrage terminé, à y joindre, l'année suivante, une liste alphabétique complète de tous les mots du Dictionnaire, et il y en a plus de cent mille. Il avait exigé beaucoup de temps et de fortes dépenses de la part de l'auteur qui fut loin d'en recueillir tout le fruit qu'il en pouvait espérer. Ce Thésaurus est l'œuvre capitale d'Estienne, celle pour laquelle tous les hellénistes lui doivent une vive reconnaissance.
Il ne semble pas que Charles IX, absorbé par les troubles de son royaume (c'était l'année de la Saint- Barthélémy), lui ait fait de grands présents; mais Maximilien se montra plus généreux.
« L,ui ayant envoyé mon Trésor de la langue grecque, a raconté plus tard Henri, il me fit recevoir en deux fois ce que les Iyatins appellent honorarium. Desquelles, l'une est nouvelle, car m' ayant envoyé un beau présent, il tint le dict livre environ deux mois auprès de soi, comme il me fut escrit par monsieur Crato et par un autre, en faisant ses monstres à tous venants (j'entends entre ceux qui est oient gens de lettres) comme du plus beau présent que oncques eust receu. Ce que
considérant, je n'oubliay, quand je le remerciay, au voyage environ un an après, de lui dire entre autres choses, qu'il monstroit approuver et faire valoir ce dicton des Latins, Honos alit artes; ce que aussi j'avois touché en une épigramme que je lui avois envoyée auparavant. »
Henri eut d'ailleurs à souffrir peu après d'une concurrence aussi déloyale que fâcheuse. Un de ses correcteurs d'épreuves en qui il avait le plus de confiance, l'allemand Jean Scapula, tira des épreuves qu'il revoyait, un Lexique abrégé qui fit au Thésaurus le plus grand tort pour la vente, parce qu'il était d'un prix moins élevé et suffisait à la plupart de ceux qui voulaient traduire du grec, surtout aux étudiants. Henri Estienne s'en plaignit souvent et amèrement, en vers comme en prose. Il déclara Scapula digne de la corde et fit des épigrammes sur son nom; mais ces plaintes ne lui rendirent pas tout ce qu'il avait dépensé pour son livre. « De riche, disait-il, il était devenu pauvre et son visage resté jeune jusque-là était maintenant tout couvert de rides. »
En 1572 également, parut un Plutarque complet, greclatin, en 13 volumes in-8°, bien supérieur à toutes les éditions précédentes de l'auteur des Vies parallèles. Pour cet auteur, comme pour tous les écrivains grecs qu'il a publiés, le savant éditeur avait corrigé le texte en maints endroits. Cette édition est restée la meilleure de Plutarque jusqu'au moment où les travaux de Reiske, de Wyttenbach et de Coray assurèrent à leurs publications une supériorité incontestée.
Les années 1573 et 1574 furent marquées par la publication d'un Varron et d'un Apollonius de Rhodes et par plusieurs opuscules dont l'un sur la foire de Francfort
où Henri se rendait souvent aux alentours de Pâques. Dans ce petit volume dédié aux consuls et aux membres du sénat de cette ville, il se félicite du bon accueil qu'il a toujours reçu en Allemagne et des encouragements que ce pays donne aux lettres ; il décrit ce grand marché annuel, parle de tout ce qu'on y vend, surtout des livres, et des gens que l'on y rencontre; l'ouvrage se termine par quelques pièces de vers sur la ville de Bacharach, non loin de Cologne, qui récoltait des vins estimés, mais un peu trop capiteux, et sur l'ivresse. Beaucoup de publications d'Bstienne renferment ainsi des opuscules d'une nature toute différente, mais aucune ne serait à négliger pour quiconque voudrait bien le connaître ; et il ne faut pas s'en rapporter uniquement aux titres, car l'ouvrage renferme souvent bien autre chose que ce qui semble annoncé sur la première page.
A la fin de 1574, on trouva chez les libraires, surtout en France, un petit volume qui ne portait ni indication d'imprimeur, ni lieu de publication. Daté de 1575, il avait pour titre : Discours merveilleux de la vie, actions et déportements de Catherine de Médicis, Royne mère, auquel sont recitez les moyens qu'elle a tenus pour usurper le royaume de France et ruiner V estât d'iceluy. Ce livre eut un grand succès et fut aussitôt traduit en latin, en anglais et en flamand. Bst-il, comme le bruit en courut alors, d'Henri Bstienne? A-t-il été composé par Théodore de Bèze, ou par Pierre Pithou, ou par Nicolas Gentillet, comme d'autres l'ont dit? Il semble qu'Henri Estienne n'avait aucune raison d'en vouloir à Catherine de Médicis, ni de dire tant de mal des Florentins qui l'avaient toujours bien accueilli. L'auteur donne sur la Saint-Barthélémy et sur les guerres de ce
temps-là des détails très précis et tels que n'en pouvait guère donner un habitant de Genève. Il se termine par une vigoureuse adjuration à ceux qui habitent la capitale du royaume, de délivrer les princes et seigneurs que la reine tient enfermés. Comme on le verra dans la Precellence, Henri a nié énergiquement la paternité de ce pamphlet. Pourquoi mettrions-nous en doute sa parole? N'était-ce pas celle d'un honnête homme?
En 1575 et en 1576, il voyage beaucoup en Allemagne et il était à Vienne au moment de la mort de l'empereur Maximilien, son protecteur. Il revient en Suisse et publie les Poèmes de Théodore de Bèze, les Hymnes de Callimaque et les Lettres de Cicéron à ses amis, avec des commentaires de Paul Manuce, de Lambin, de Signorio et de Cantor, auxquels il joint les siens. Cicéron semble d'ailleurs l'avoir beaucoup occupé à ce moment de sa vie et il rompit plusieurs lances contre des écrivains, ses contemporains, qui considéraient les œuvres de cet orateur comme l'unique modèle du style latin, et encore n'admettaient-ils pas toutes ses œuvres, mais seulement les mots et les tournures de phrases qu'un philologue italien avait reçus dans son Thésaurus Ciceronianus. Déjà, en 1557, dans son Lexicon Ciceronianum, Bstienne avait attaqué ces puristes et les avait stigmatisés des noms de Cicéronicoles, Cicéronipates, Cicéroniastes et Cicéronitribes. Il revient à la charge dans trois autres publications.
Dans le traité sur la Latinité prétendue suspecte (1576) il montre à ses adversaires que beaucoup de gallicismes que l'on trouve dans Plaute, Térence et César sont des tournures parfaitement latines, ce qui lui fournit en passant l'occasion de parler de la conformité de la langue française avec le grec. Cette dissertation où l'on
trouve beaucoup de remarques intéressantes de grammaire et de langue, se termine par quelques observations sur Plaute qu'il défend contre ceux qui lui reprochent d'user d'un trop vieux langage.
Dans le Pseudo-Cicero (1577) il dit à ses adversaires qu'ils ont tort de s'appuyer sur des textes de Cicéron souvent incorrects parce qu'ils ont été falsifiés par les copies successives des manuscrits. Il en donne des exemples et ajoute que les éditions de cet auteur, et même celles que son père et lui ont publiées, doivent encore être revues et corrigées.
Enfin dans le Nizoliodidascalus (1578), dont le titre se comprend facilement après ce que nous avons dit plus haut, ouvrage dédié à son ami Hubert L,anguet, il déclare qu'il y a bien autre chose dans la langue latine que les extraits de Nizolius. C'est par l'étude de tous les auteurs classiques réunis et comparés que celui qui veut écrire en latin doit former son style; c'est d'eux qu'il doit s'inspirer.
Une œuvre beaucoup plus importante de la même année est un Platon grec-latin, en trois volumes in-folio. On reproche cependant à cette édition la faiblesse de la traduction latine due à Jean de Serres; Henri Estienne aurait dû la refaire entièrement ou tout au moins la reviser avec soin. Quoi qu'il en soit, ces trois volumes passent pour supérieurs à l'édition d'Aide (1513) et aux deux de Basle (1534 et 1566). Chacun des trois volumes a une dédicace; la première est adressée à la reine Elisabeth, la seconde à Jacques VI, roi d'Ecosse, et la troisième à la République de Berne. On comprend qu'elle ne l'ait pas été à la ville de Genève dont Estienne, à ce moment, semble n'avoir pas eu à beaucoup se louer.
Dans les derniers mois de l' année précédente, il avait communiqué au Conseil le manuscrit d'un livre en français qui devait paraître sous le titre un peu long de : De Deux dialogues du nouveau langage François italianizé, ou autrement desguizé, principalement entre les courtisans de ce temps : de plusieurs nouveautez qui ont accompagné ceste nouveauté de langage; de quelques courtisianismes modernes^ et de quelques singularitez courtisanesques. Ce livre avait été lu par le ministre Varro qui indiqua plusieurs corrections ; mais Henri ne semble pas en avoir tenu compte; il imprima rapidement l'ouvrage et l'envoya, sans nom d'auteur, à la foire de Francfort, où se tenait le grand marché des livres de ce temps-là. Le Conseil eut connaissance de l'ouvrage, le trouva très augmenté et somma l'auteur de lui rapporter la copie corrigée qui lui avait été rendue. Le util? Rien ne l'indique. Ce qui paraît probable, c'est qu'il perdit patience et faussa compagnie à MM. du Conseil. Il quitta Genève pour se rendre à Lyon.
Cet ouvrage, très rare autrefois, l'est devenu un peu moins depuis qu'il a été réimprimé à 400 exemplaires par les soins de M. Ristelhuber. C'est surtout une défense de la langue française et de son intégrité contre l'invasion de plus en plus grande de mots italiens à la suite des guerres de Charles VIII, de Louis XII et de François Ier en Italie, puis surtout grâce à l'influence de Catherine de Médicis et de tous les Italiens qui l'avaient accompagnée ou suivie à Paris. Revenant sur ce qu'il avait déjà dit dans la Conformité et dans Y Apologie à propos des mots empruntés sans raison par le français aux langues étrangères, il cherche à résister au courant funeste qui emportait notre langue loin de ses origines et la défigurait.
Il imagine un dialogue entre Celtophile, fidèle à l'emploi de notre ancienne langue, et Philausone, partisan des mots empruntés aux Italiens. Celui-ci, sous le nom de Jean Tranchet, est d'abord censé présenter le livre aux lecteurs et il émaille ses phrases de nombreux italianismes. « Messieurs, dit-il, il n'y a pas longtemps qu'ayant quelque martel in teste (ce qui m'arrive souvent pendant que je fay ma stance en la cour) et à cause de ce estant sorti après le ftast pour aller un peu spaceger, je trouvai par la strade un mien ami, nommé Celtophile. Or voyant qu'il se montra estre tout sbigotie de mon langage (qui est toutesfois le langage courtisanesque, dont usent aujourd'huy les gentils-hommes Francis qui ont quelque garbe, et aussi désirent ne parler point sgarbatement) je me mis à ragionner avec luy touchant iceluy, en la soutenant du mieux qu'il m'estèt possible... )) Il ajoute que ne trouvant point de raisons bastantes pour ce faire, il accepta volontiers pour arbitre monsieur Philalèthe; mais lui au lieu de le favoregger, trouvait de la salvatichesse en ce langage escorché... » Suit une longue pièce de vers sous le titre de Condoléance aux courtisans amateurs du nayf langage jrançois, un Avertissement au lecteur sur les mots en oi comme François, je dirois, qui sont imprimés Francis, je dises, ainsi qu'ils se prononçaient alors à la cour. Ht le premier Dialogue commence. Philausone accable son interlocuteur sous une pluie de mots italianisés, déclarant qu'à Paris les gens du bel air ne parlent plus autrement; puis du langage on passe aux modes et coutumes italiennes qui se répandent en France, les fraises à triple rang, les cheveux en raquette, les paniers des dames, le tout avec force digressions suivant l'usage d'Henri Estienne. I^e temps s'est passé, il faut remettre
au lendemain la visite à l'arbitre. l,e jour suivant, second Dialogue ; nouvelles digressions sur les somptuosités que chaque jour introduit dans la société française, discussions sur quelques étymologies douteuses, long récit, d'après Froissart, de l'amour du roi Edouard d'Angleterre pour la comtesse de Salisbury. On arrive enfin chez Philalèthe qui déclare que « le langage duquel use maintenant une grande partie des courtisans, n'est qu'une fricassée de quelques mots italiens parmi une quantité de mots françois : lesquels (au moins quant à une grande partie) ont premièrement trempé longtemps en l'eau de Mille-avis, et puis ont esté barbouillés en l'eau de Sot-avis ». Il espère que Philausone criera Mea cttlpa, et « merci à sa patrie d'avoir ainsi déshonoré et honni son langage naturel ». Philausone s'y engage; le dialogue se termine par quelques nouvelles anecdotes et par la promesse faite par Philalèthe de montrer un autre jour que l'excellence de notre langage est si grande, que non seulement il ne doit être postposé à l'Italien, mais qu'il lui doit être préféré, n'en déplaise à toute l'Italie.
Cette promesse devait être rappelée quelque temps après par Henri III à Henri Bstienne qui, en quittant Lyon, était venu à Paris où il séjourna pendant les derniers mois de 1578 et presque toute l'année 1579. ^ y avait été parfaitement accueilli par ses anciens amis, Henri de Mesmes, A. de Thou, Antoine de Baïf, Pomponne de Bellièvre auquel il avait dédié le Conciones. On sait qu'il fut admis à plusieurs des séances de cette Académie du Palais, aïeule de l'Académie française, et dont les membres les plus assidus étaient, avec Ronsard et Baïf, Desportes, Biaise de Vigenère et Corbinelli. De plus il voyait très souvent le roi « l'un des mieux disants
de son siècle » et qui appréciait en lui « l'homme qui avait le plus d'aversion pour ces deux vices des cours, la flatterie et l'hypocrisie ». Henri III, qui causait souvent et librement avec lui, lui demanda un jour de prouver ce qu'il avait avancé dans les Dialogues, à savoir que le français l'emportait sur l'italien. Henri prétexta qu'il n'avait pas à Paris les notes, les documents qu'il avait réunis à Genève pour composer ce volume. « Hé ! n'avez- vous pas votre tête? » lui dit le roi. C'était un ordre : Henri s'exécuta et en quelques semaines il écrivit le Project du livre intitulé de la Précellence du langage françois, qui fut imprimé chez Mamert Pâtisson, successeur de Robert, frère d'Henri (1579). On trouvera plus loin cet ouvrage et on y verra comment l'auteur cherche à prouver la précellence de la langue française, c'est-à-dire sa supériorité sur toutes les langues qui se parlaient alors. Il la compare à la langue italienne qui depuis près de trois siècles avait une littérature classique, et, après avoir énuméré les qualités qui suivant lui, font la beauté d'une langue, à savoir la gravité, la douceur, la gentillesse, la brièveté et la richesse, il démontre que la langue française possède toutes ces qualités à un plus haut degré que la langue italienne. Il insiste surtout sur la richesse du français, sur sa facilité à exprimer une même idée par de nombreuses phrases différentes, sur l'abondance de synonymes qu'on y trouve et de mots empruntés aux langages techniques, à la vénerie, à la fauconnerie, aux jeux, aux dialectes, à nos vieux auteurs qui offrent une mine inépuisable. Puis il prend à partie l'italien et lui reproche, à tort du reste, de nous avoir volé beaucoup de mots qu'il a, comme nous, empruntés de son côté au latin. Il termine en proposant aux Italiens de vouloir
bien accepter la seconde place en la prenant aux Espagnols qui pourraient y prétendre, et de nous laisser la première.
Tout ce plaidoyer, ainsi qu'il appelle lui-même sa dissertation, est agrémenté de digressions souvent intéressantes et, malgré de nombreuses erreurs bien excusables à une époque où la philologie française était encore dans l'enfance, c'est un livre encore agréable à lire et utile à ceux qui veulent étudier notre vieille langue.
Henri III s'en déclara satisfait et promit un don de trois mille livres à l'auteur qui n'en vit d'ailleurs pas un sol. Quand il se présenta, pour toucher cette somme, au trésorier Molan, celui-ci lui offrit de lui en payer seulement la moitié, ayant bien entendu l'intention de garder l'autre moitié pour sa peine. Henri se récria : « Vous avez tort, lui dit Molan; quand vous vous serez ravisé et que vous viendrez chercher ces quinze cents livres, vous ne les trouverez plus. » Et c'était vrai; quand Henri repassa à la caisse, on lui dit qu'elle était vide. Il ne fut pas plus heureux à Lyon, quand il essaya de s'y faire payer par un autre trésorier du roi. Il est vrai de dire que quand il avait pris congé d'Henri III, ce monarque lui avait accordé une pension annuelle de 300 livres en considération de ses services et l'avait recommandé à M. deSancy, son ambassadeur en Suisse, pour que le Conseil voulût bien lui rendre la liberté de pouvoir s'employer à l'impression comme il le désirait. Son imprimerie avait en effet beaucoup périclité pendant sa longue absence, et son retour à Genève était devenu nécessaire dans l'intérêt de sa famille et de sa maison. D'autre part Henri avait obtenu de M. de Mandelot, gouverneur de Lyon, une sorte de sauf-conduit
pour rentrer en Suisse, valable jusqu'au Ier février de Tannée suivante. Peu de temps après l'expiration de ce sauf-conduit, Henri qui se croyait bien tranquille auprès de ses presses auxquelles il avait rendu quelque activité, fut de nouveau mandé devant le Conseil qui reprenait l'affaire des Dialogues. On lui reprocha d'avoir ajouté à son manuscrit beaucoup de choses scandaleuses au lieu de retrancher celles qui lui avaient été signalées. Ordre fut donné de saisir tous les exemplaires que l'on pourrait trouver; puis nouvelles remontrances et encore une fois privation de la cène. Henri se défend énergiquement ; il se rebiffe; on le jette en prison pour ses propos que l'on traite d'arrogants, et il y reste six jours. Il reconnaît sa faute et on l'élargit. Et c'est ainsi pendant plusieurs mois : remontrances, privation de la cène, déclaration faite par lui qu'il ne pensait pas mal faire et se garderait à l'avenir, regrets, etc. Les registres du Conseil sont ainsi pleins des démêlés d'Henri avec les autorités de la ville; ses ouvriers aussi sont poursuivis pour avoir dit qu'on était plus hypocrite à Genève que partout ailleurs. Henri se chagrine, se dépite, et, cadenassant sa bibliothèque pour que personne n'y puisse entrer en son absence, il quitte de nouveau Genève et voyage le plus qu'il peut.
D'ailleurs, en son absence, on travaillait dans son imprimerie. Il en sort en 1579 un petit Théocrite, plus correct que l'édition de 1566, et en 1580 des volumes de théologie et un ouvrage contenant les sources du droit civil; en 1581, des Lettres de Pline le Jeune et une nouvelle édition de Xénophon; en 1580, un Nouveau Testament grec-latin, in-folio, revu par Théodore de Bèze.
Nous nous arrêterons davantage sur les Hypomneses
de gallica lingua (1582); ce sont des mémoires ou avis sur la langue française destinés aux étrangers qui apprennent le français et non moins utiles aux Français eux-mêmes. Ce volume de 215 pages a fait dire à d'Olivet qui le cite dans sa Prosodie, que Henri Estienne est le plus célèbre des grammairiens du XVIe siècle. C'est comme un supplément à la Grammaire française de Robert Estienne, laquelle d'ailleurs, dans sa traduction latine, est jointe aux Hypomneses. On y trouve beaucoup de remarques sur la prononciation et l'orthographe. L'auteur proteste contre ce qu'on appelait alors la maigre orthographe et veut que nous gardions parfois des lettres qui ne se prononcent pas, mais qui conservent les traces de l'origine des mots. Il disserte sur la transformation des sons dans le passage du latin au français, étudie les voyelles, les diphtongues, les consonnes, insiste sur les syncopes. Bien qu'il ne connaisse pas les principes sur lesquels s' appuyé la philologie moderne, il fait d'utiles remarques et montre parfois une véritable intuition. Il parle incidemment des. mots de notre vieille langue qui lui étaient familiers par son étude constante de nos romans et des termes en usage dans nos différentes provinces. Les comparant aux dialectes de la Grèce, il voudrait qu'ils se rassemblassent tous autour du dialecte de l'Ile-de-France, qui est le plus parfait, comme autour d'un seigneur et maître, pour le fortifier, l'enrichir et former avec lui l'unique langue du pays .Ce volume est suivi de quelques pages de Claude Mitalaire, communiquées à Kstienne par Jérôme Castillon, qui contiennent la liste des mots français que les Juifs ont introduits en France.
Ces études de philologie française passionnaient Henri Estienne et l'on conserve à la Bibliothèque de Lyon
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un bien curieux volume factice composé d'oeuvres diverses de Joachim du Bellay, et couvert de notes manuscrites de notre auteur, mais trop souvent peu lisibles parce que les marges ont été rognées par un relieur maladroit. Ce précieux recueil montre du moins avec quel soin Henri Estienne étudiait notre langue. Il ne serait pas téméraire de supposer qu'il avait songé à publier un Trésor français, après son Trésor grec, mais le temps lui a manqué. D'ailleurs, presque toujours en course, il ne pouvait plus travailler comme autrefois.
Un Aulu-Gelle publié à Paris en 1585 devait être accompagné de notes et commentaires par Louis Cardon, mais celui-ci n'en donna qu'une partie à l'impression. Estienne pour terminer le volume ajouta aux Nuits attiques, sous le nom de Nuits parisiennes, d'abondantes remarques sur l'auteur qu'il publiait. Cette année-là il apprenait que par suite d'un naufrage sur le Rhin il avait perdu uae forte cargaison de livres qu'il faisait transporter en Allemagne, et aussi qu'u n tremblement de terre avait bouleversé sa villa de Grières, près de Genève. Emu de ces nouvelles, sans en être autrement troublé, il engagea son fils Paul à supporter ces malheurs avec stoïcisme.
Nous le voyons en 1586 de retour à Genève où, veuf depuis 1581, il épousa une troisième femme, Abigaïl Poupart, qui devait lui donner encore deux enfants, ce qui porta à quatorze le nombre de ses descendants. De ces quatorze enfants dix moururent fort jeunes et deux seulement peuvent nous intéresser, Paul qui hérita de l'imprimerie de son père et la vendit en 1626 aux frères Chouet, après avoir mené une existence aussi obscure que malheureuse, et Florence qui épousa Casaubon en 1587, et eut vingt enfants. La même année,
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il y eut à Genève une peste terrible et un contempotain d'Estienne, Hotman, dans une lettre adressée en mai à un de ses amis, nous le montre cruellement frappé dans ses affections; renfermé chez lui par le f.éau et ayant perdu une fille et deux autres personnes de sa famille, il fut forcé de les enterrer lui-même dans son petit jardin. Cependant, peut-être poussé par les charges que lui imposait son nouveau mariage, il entreprit de réorganiser son imprimerie; son ami, Paulus Melissus, poète latin estimé, lui écrit d'Heidelberg pour l'en féliciter et lui redonner courage. Et en effet, en 1588 et en 1589, les presses gémissent de nouveau et il en sort entre autres volumes, un Homère, un Horace, un Thucydide, une traduction latine de Denys d'Halicarnasse, dédiée au comte palatin Frédéric, et un Nouveau Testament grec-latin revu par Théodore de Bèze; mais en 1590, elles s'arrêtent presque complètement. Il semble d'ailleurs qu'Hstienne n'ait pas toujours été là pour surveiller les corrections de ses volumes, et l'on signale un assez grand nombre de fautes dans l'édition d'Homère.
L'assassinat d'Henri III fut un coup terrible pour lui parce que n'étant plus protégé par ce souverain, il se trouvait exposé davantage aux persécutions des catholiques. Aussi semble-t-il avoir séjourné moins souvent à Paris; il voyage beaucoup en France et surtout en Allemagne, et même en Hongrie où il recevait de riches présents de Thomas Rédiger ; il semble comme un navire désemparé et, pour se distraire, continue dans ses courses à cheval, à écrire des vers grecs, latins et même français.
Il en a réuni beaucoup dans un volume intitulé Principum monitrix Musa que l'on désigne aussi sous
le titre de Conseiller des princes. C'est un recueil de plus de 5.000 vers latins et français. On y lit des préceptes sur la conduite publique et privée des souverains, sur les obligations que crée pour eux le dépôt de l'autorité, sur l'intérêt qu'ils auraient à se faire garder par des troupes nationales et à supprimer la vénalité des charges. I<a Calomnie, cette peste des cours, y est prise à partie, et Machiavel, fortement malmené, y est traité d'opprobre de sa patrie. L'auteur finit en faisant des vœux pour qu'Henri IV qui venait de succéder à Henri III, mais n'avait pas encore pu entrer dans sa capitale, se garde des embûches qui l'entourent et ne périsse pas, comme son prédécesseur, sous le poignard d'un assassin.
De la préface de ce volume devenu très rare, Egger a extrait pour le premier tome de son Hellénisme en France, une partie d'une pièce de vers français qu'Henri Bstienne avait présentée à Henri III. Nous en citerons quelques-uns parce qu'ils montrent une fois encore l'ardent patriotisme de notre auteur, demeuré parisien et français malgré son imprimerie à Genève.
Combien que mon pays souvent j'aye absenté, Mon bon vouloir de luy onq absent n'a esté : Et jamais à mon cœur nation estrangère De ma France l'amour n'a fait mettre en arrière : Aucuns plaisirs ne m'ont en leurs lacs fait tomber, Jusques à me pouvoir cest amour desrobber, Bien que la nouveauté, amorce en tout plaisante, Soit en cas de plaisirs doublement attrayante. Car au profond du cueur engravé je m'avois, Que si Ulysse aima son terroir Ithaquois, Tout rude et montueux, et ne trouva contrée Qui semblast mériter lui estre préférée ;
Et si de son désir tellement fut esprîs, Que l'immortalité mesme il eut à mespris (Encore que de tous il ait ce tesmoignage, Qu'il estoit de son temps des sages le plus sage), Moy, qui entrant au monde, en ce lieu fus logé Que nommer on peut bien du monde un abrégé, Ou (si on aime mieux) nommer un petit monde : Faut-il pas qu'en cela Ulysse je seconde?
De 1592 à 1593, Estienne imprima encore un Varron, plusieurs historiens grecs, Hérodote, Appien, Dion Cassius, et un Isocrate qu'il dédia à un des Sugger, ce qui prouve qu'il avait fait la paix avec cette puissante famille de négociants. Il passa une partie de l'année 1594 à Francfort et y imprima deux espèces de harangues qu'il avait présentées à l'empereur Rodolphe II et aux princes du Saint-Empire réunis à la diète de Ratisbonne; elles sont un violent cri de guerre contre les Turcs. Les mêmes attaques contre ces ennemis de la civilisation chrétienne reviennent dans une brochure sur la Latinité de Jaste-Lipse (1595) à qui il reprochait une imitation trop servile 3e Tacite; mais il y parlait surtout de la nouvelle croisade qui semblait lui tenir fort au cœur.
Dans les dernières années de sa vie, peut-être en 1594, Henri Estienne avait dédié à Bucker, secrétaire d'Etat de la ville de Berne, les Prémices ou le Premier livre des Proverbes épigrammatisés. Il les avait écrits depuis longtemps pour se délasser et ne pas perdre son temps en voyage; il raconte en effet quelque part qu'il s'en allait toujours travaillant, des tablettes d'une main, la bride de son cheval de l'autre et que plus d'une fois il faillit être victime d'accidents, bien qu'il fût excellent cavalier. On a déjà vu qu'il attachait une grande impor-
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tance aux proverbes et voulait en faire un recueil complet tiré de nos vieux romans, des différents dialectes de la France et aussi des langues étrangères. Ce premier livre contient des adages relatifs à Dieu qui ont été pris surtout dans la Bible ; chaque adage mis en vers est suivi d'avertissements ou de commentaires en prose.
Au point de vue de l'étude de la langue française, ce volume de Proverbes est comme un post-scriptum au livre de la Précellence, car l'auteur dit dans sa préface :
« Ce qui m'occasionna de composer ces épigrammes fut que le roi Henri III, lisant quelques proverbes en mon livre de la Précellence du Langage françois (lequel je lui avois dédié, l'ayant composé par son commandement), me dict qu'il doutoit touchant deux s'ils estoient anciens. Cela donna entrée à un discours assez long touchant nos proverbes. Mais, quelques jours après, je gagnai ma cause à peu et à plein, lui ayant monstre les deux proverbes dont il doubtoit dans un vieil livre écrit à la main... Je me décidai donc à escrire un livre à ce subject; mais comme Promettre et tenir sont deux, le retard m'a permis de l'enrichir de ce que j'ai appris plus tard par la lecture des Romans, que je disois audict roi nous estre comme des rabbins (interprètes) pour la cognoissance de plusieurs choses qui appartiennent à nostre langue et mesmement des Proverbes ; sur quoi il me souvient que, pour exemple, celui-ci Vuides chambres font les dames folles, ne peut estre mieux entendu que par la lecture d'un passage de Perceforest, qui est, selon mon opinion, le plus digne d'estre leu entre tous. »
Après tant d'ouvrages publiés par Henri Hstienne et dont nous n'avons cité que les principaux, il ne nous reste plus à parler que d'un petit poème latin qu'il pu-
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blia chez Antoine Bertram, à Strasbourg, en 1596, sous le titre suivant : De senatu feminarum. Ce sont des vers qu'il lut à l'Université de cette ville où il assistait à des séances académiques. Il y dit la part qu'il serait juste d'accorder aux femmes dans la direction des affaires publiques. Cet ouvrage que les féministes n'ont pas encore songé à traduire et à réimprimer, avait longtemps échappé aux recherches des curieux. Il a été heureusement retrouvé dans un recueil factice de la bibliothèque Mazarine par M. Clément, auteur d'une thèse remarquable sur Henri Estienne et son œuvre française.
Quelques mois après, l'auteur vint une dernière fois en France voir sa fille et son gendre Isaac Casaubon, professeur à l'Université de Montpellier, qui s'occupait de son volumineux commentaire d'Athénée ; il visita ensuite plusieurs villes et tomba malade à Lyon. Seul, sans doute assez léger d'argent, n'ayant aucune famille très amie pour y demander d'affectueux secours, il se fit admettre à l'Hôtel-Dieu où il perdit bientôt connaissance, et mourut dans les premiers jours de mars 1598.
Comme son enterrement, paraît-il, avait été dans cette ville où les catholiques étaient de beaucoup les plus nombreux, la cause de quelque désordre, les magistrats en prirent l'occasion pour décider que les convois funèbres des protestants seraient désormais escortés par un détachement du guet, protecteur nécessaire contre les insultes de la populace.
Personne ne fit à Lyon l'oraison funèbre d'Henri Estienne, mais son gendre Isaac Casaubon a écrit quelques pages qui peuvent en tenir lieu. Elles se trouvent, en latin, dans ses Êphémérides, et nous en empruntons
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la traduction à M. A. Firmin-Didot. Nous ne saurions mieux finir cette biographie.
« 13 mars 1598. Je venais d'entrer dans ma bibliothèque à l'heure ordinaire; mon âme était triste; ma prière faite, je me mettais au travail quand on vint m' apprendre la mort de mon très cher et très illustre beau-père, Henri Estienne. C'est à Lyon qu'il est mort, loin de chez lui, et comme en exil, lui qui possédait une belle maison à Genève; loin de son épouse si respectable, loin de ses enfants, dont quatre encore lui restaient. Malheur ! malheur d'autant plus grand que nulle nécessité ne l'obligeait à quitter ses foyers. Faibles humains que nous sommes ! quand je pense, ô mon Estienne, ô mon cher Estienne, aux vicissitudes que tu as éprouvées; toi qui, d'un commun accord, pouvais occuper le premier rang parmi les hommes d'élite, tes égaux, tu as préféré t'en éloigner plutôt que de rester avec eux le soutien de notre Eglise ; toi à qui ton père avait laissé une grande fortune, et qui as préféré la dépense à l'épargne; toi qui par un don de la Providence n'avais point de rivaux dans les lettres anciennes, surtout les lettres grecques que ton dessein était d'illustrer, et qui as préféré aller chercher bien loin ce que tu avais sous la main ! Mais, mon cher Estienne, ce n'est point ta faute, c'est celle de l'esprit humain. Il est aussi rare d'apprécier les biens que l'on possède que d'en bien user. Tant que tu as été jeune, les services que tu as rendus aux lettres sont tels que bien peu pourraient t'égaler et presque aucun te surpasser. Les nombreuses preuves que tu en as données en grec et en latin prouvent que tu es véritablement un grand homme. Fasse le ciel que moi et les miens nous imitions tes vertus, ta vigilance et ton soin infatigable ! Si Ton a eu quelque tort
à te reprocher, comme de t'être trop souvent absenté de ta maison, que le ciel aussi nous en préserve ! Je t'en supplie, grand Dieu, daigne venir en aide aux enfants et à toute la famille des Kstienne, qu'elle croisse en vertu et en piété ! Je recommande surtout à tes bontés mon épouse qui maintenant est malade et dont je vais entendre les cris et les sanglots quand elle apprendra le mort de son père. Console-la, Père des miséricordes, et fais-nous tous deux persévérer à jamais dans ton amour et dans ton culte, avec les chers enfants que tu nous as donnés ! Amen. »
IvOllis Humbert.