I. — SUR LE THÉATRE PRINCIPAL
a) L'armée d’invasion et les forces effectives qu’on lui oppose, leur Ctat d'esprit, leur valeur tactique. Succès initial de l’ennexi.
Le jour même où Servan prend pour la première fois séance au conseil exécutif, un événement capital vient de se produire : l’ennemi pénètre en France, l’invasion commence.
Environ 136.000 hommes massés sur nos frontières du nord et de l’est, faisaient peser sur elles depuis quelque temps une lourde menace, quand le 20 août Brunswick se décide à violer notre territoire. Ce prince dispose de quelque 100.000 combattants : 60.000 Prussiens pourvus d’une nombreuse artillerie, 20.000 Autrichiens sous Clerfayt, 10.000 Hessois et 6.000 émigrés.
En face de cette armée redoutable, nous n’opposons que 93.000 hommes, échelonnés de Dunkerque à Porrentruy. Comme 40.000 d’entre eux sous Biron occupent l'Alsace, que 18.000 autres se trouvent dans les camps de Maubeuge, Pont-sur-Sambre et Maulde aux ordres de Dumouriez, il ne reste en réalité pour combattre Brunswick que les 17.000 hommes de Lückner en Lorraine et les 18.000 de Dillon à Sedan (2). Aussi personne chez l'adversaire ne doute:-t-il un instant du succès.
Cependant, notre armée si peu nombreuse, vient de se ressaisir. Au lendemain du 10 août, elle s'affirme plus que jamais dévouée à la liberté, à la nation, à la révolution. Les ofliciers généraux tièdes ou douteux sont obligés de s'enfuir comme Lafayette ou de se soumettre comme Dillon. L’immense majorité des officiers supérieurs et subalternes adhère sans arrière pensée à la chute de la monarchie, généralement par conviction, quelquefois par inté-
1. Extrait des délibérations du comité militaire, A. N., À. F., I-5. 2. Servan et Giimoard, Tableau historique des guerres de la révolution, 1, 359 ; Toulongeon, Histoire de France.
rêt. Les soldats résolument révolutionnaires, sont animés d’un enthousiasme capable de suppléer à tout (1).
Au point de vue tactique,.nos unités sont loin d’être dépourvues de valeur. L’infanterie, nettement inférieure à celle des Prussiens, utilise cependant une manœuvre redoutable, encore toute nouvelle. Lafayette a dressé en effet son armée à combattre précédée d’épaisses lignes de tirailleurs, se déployant et progressant en utilisant le terrain. En face de ces formations essentiellement mobiles et dont le feu meurtrier les décime, les Prussiens vont se trouver surpris. [ls vont perdre l’avantage que doivent leur assurer leurs vieilles qualités manœuvrières (2).
La cavalerie est bien entraînée et bien montée ; elle est surtout commandée par des chefs pleins d’entrain et de capacité comme Stengel et Pully (3). Quant à l'artillerie, elle constitue l'élément le plus redoutable de nos forces ; elle passe à juste titre pour la première de l’Europe (4). Certes, elle a souffert elle aussi de l’émigration (5) ; mais composée en majorité de roturiers, elle a conservé la plus grande partie de ses cadres, son instruction, son esprit militaire.
Les services, ont à leur tête des hommes habiles et vigilants qui déploient autant d’activité que de régularité dans leurs fonctions (6). Tels sont les commissaires ordonnateurs Petitjean, Malus et Boyer. Grâce à eux, d’après Dumouriez, la régie des vivres atteint la perfection (7). Si exagérée que soit cette opinion, cette régie assurera en vous cas la subsistance de l’arméeet les opérations des généraux(8) ; ce qui est il est vrai relativement facile, dans un pays non encore épuisé et en s'appuyant sur des magasins intacts ; mais On pourra lui faire grief des prix élevés auxquels elle passe ses marchés.
Quoiqu'il en soit, les premiers engagements nous sont partout défavorables. Le 19 août, après avoir subi un échec au combat de Fontoy, l’armée du Centre se replie sous Metz ; le 23 août, Longwy capitule et la « colonne Brunswickoise », après avoir marqué un temps d’arrêt du 24 au 29 août, marche sur Verdun.