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LA TACTIQUE DES OPPOSITIONS ET L'UNION

Répondant au vœu émis par le Conseil général de la Loire, M. Waldeck-Rousseau se rendit à Saint- Etienne, le 11 janvier 1902, pour présider à l'inauguration de la nouvelle préfecture. Au banquet qui lui fut offert dans 'la salle des fêtes de la préfecture, et auquel assistaient presque tous les maires de la Loire, il prononça une allocution dans laquelle il fît reloge de ce département « où se reflète toute une partie de l'activité française pourtant si multiple, où se trouvent rassemblées et se coudoient les indus> tries qui, partout ailleurs, sont éparses, disséminées, éloignées les unes des autres. Tandis qu'à la surface les innombrables usines dressent leurs constructions toutes pleines de la noble rumeur du travail, sous la terre un monde souterrain voit une autre armée de travailleurs percer des galeries, arracher au sol Tune de ses premières richesses, la force, la chaleur et la lumière du lendemain. La Loire travaille ainsi le fer, Tacier, extrait la houille; et les mômes mains robustes, endurantes, qui savent manier le métal.

oITerl à M. Waldeck-Rousseau par les républicains de la Loire. Le Président du Conseil y prononça le discours suivant qui eut un immense reteatissement el qui contient tout à la fois l'exposé, le bilan en quelque sorte de l'œuvre aci;omplie par le Gouvernement de Défense et d'Action républicaines, avec l'appui de la majorité républicaine des deux Chambres, et le programme sur lequel doil se Taire, aux prochaines élections législatives, runion de tous les républicains en vue du Iriomphe du véritable esprit de la Révolution.

Messieurs,

Bien souvent, au cours de ces dernières années, parfois difficiles et toujours laborieuses, ma pensive s'est tournée vers les républicains de ce département. Je me rappelais les circonstances peu communes qui m'avaient fait un devoir de rentrer dans la poli tique; iia pum'arriver, cédant à des mouvements égoïstes, do regretter parfois la vie de paix et de travail que j'avais abandonnée, mais, dès qu'il m'a été permis de croire que je n'avais pas été inutile à mon pays, c'est vers eux aussi que ma pensée reconnaissante s'est

tournée, puisqu'ils m'avaient permis d'accomplir un grand devoir. [Applaudissements prolongés,)

Assurément, Messieurs, le mandat qui m'avait été confié par vous était le plus large, le plus haut, le plus désintéressé de tout intérêt particulier, et c'est, par conséquent, vous en rendre compte que de rappeler ici dans quelles circonstances et comment mes collègues et moi avons été associés à l'œuvre du Gouvernement. Nous n'avons pas la vanité de croire que, si elle a tourné au profit des républicains, nous en ayons le mérite ; il est dû avant tout à l'appui constant que nous avons trouvé dans ce pays, et à la confiance d'une majorité qui a voulu considérer en nous plutôt notre bonne volonté et notre dévouement à la République, que nos talents et nos mérites. (Vifs applaudissements.)

N'est-il pas vrai toutefois que le calme actuel, la sécurité et la confiance rendus au pays forment un contraste heureux avec les doutes et les obscurités qui pesaient encore, il y a moins de trois années, sur notre pays ? [Applaudissements .)

Mais, Messieurs, depuis quelque temps, on entend de nouveau et de tous côtés ces paroles empreintes d'une mâleénergie,ces conseils marqués au coin de la plus haute prudence, témoins de bonnes volontés qui sont maintenant toutes prêtes, et il faudrait être atteint d'un pessimisme incurable pour ne pas reconnaître, à des signes

Les hommes les plus désintéressés de nos agitalions, les esprits spéculatifs, ceux pour lesquels les événements du jour sont déj k de Thistoire , avalent la perception de quelque chose d'humiliaiit pour la raison, et d*un de ces déclins qui ne sotit favorables qu'aux louches entreprises. {Mouvements prolongés.)

A tant de menaces on avait cru prudent d'opposer une politique qui se croyait ttès habile parce que, niant le danger, elle s'affranchissait du péril d'oser. Depuis le 12 juin, une crise ministérielle était ouverte et certains événements cessaient d'être tout à la fois invraisemblables par cela même qu'on ne les tenait plus pour impossibles.

Peu de temps auparavant, un ministère s'était formé, présidé par un républicain émiUehl et dont les titres à la reconnaissance de la démocratie vont chaque jour s'accroissant. [Bravos, Cris répétés de: Vive Brisson!) Ce ministère n'avait duré que quelques mois. Certains craignaient déjà, d'autres souhaitaient peut-être qu'une crise' ministérielle devînt une crise gouvernementale.

Cependant, au milieu d'événements si défavorables, de causes d'hésitations si nombreuses, une circonstance éminemment favorable se présentait : la confiance accordée sans réserve par tous les républicains, jusqu'auic représentants des doctrines les plus extrêmes, à tout homme politique républicain comme eux, et comme eux

qu'il faudrait attribuer ou certaines hésitations ou i'âpreté croissante de certaines oppositions; mais rheure n'est pas venue de juger des faits qui sont encore trop près de nous pour être impartialement appréciés. Il me sera permis de dire seulement, après avoir tant de fois laissé glisser sur moi avec indifférence des reproches en vérité trop sévères, qu'on a mauvaise grâce à discuter les titres de ceux qui acceptèrent une lourde lâche, après qu'on en a décliné le fardeau. (Rires et applaudissements,)

Si nous avons pu répondre à l'espoir de ceux qui souhaitaient la fin d'une agitation, née surtout d'une perpétuelle mobilité, c'est, je le crois, parce que nous avons eu la compréhension juste des conditions où l'union pouvait se rétablir. C'est, Messieurs, par la précision des idées, c'est par la définition préalable de l'œuvre qu'on veut accomplir, que cette union peut ôlre assurée.

Parmi les hommes qui ont reçu l'éducation de la liberté, il en est peu qui, sur tous les sujets et tous les problèmes, n'aient qu'une façon de voir et qu'une manière de penser; mais il n'en est pas non plus qui, sur dès vérités qu'on pourrait appeler historiques, sur des questions traditionnelles, n'aient pas une môme opinion, et, si l'on écarte ainsi tous les sujets qui les divisent, il reste un champ bien vaste encore ouvert aux bonnes volontés communes. C'est par cette méthode que des hommes appartenant aux

publicain^etquepeuà peu, parun effort continu, il est arrivé à la possession des principes essentiels à l'exercice du pouvoir. [Vifs applaudissemenls.)

Nous ne rencontrions pas dans le pays luimême les mêmes résistances, ni les mêmes subtilités. Chaque réunion des conseils généraux et d'arrondissement nous apportait des adresses qui soutenaient notre foi, et doublaient notre courage. Plus tard, ce furent les élections municipales, qui donnèrent à la République un de ses plus grands succès. L'orage qui un instant avait couvert toute la France s'était dissipé, et, dans l'azur d'un ciel tranquille, il ne resta plus qu'un tout petit nuage noir, qui creva sur Paris. [Rires et applaudissements prolongés, ) Mais la République avait conquis 1.004 communes et réuni plus de S millions de suffrages contre 2 millions donnés à la réaction, et le nationalisme pur, s'il en est un ! [Nouveaux rires et bravos)^ n'avait pas recueilli 300.000 suffrages.

A ce moment on put se demander si une ère nouvelle de difficultés n'allait pas s'ouvrir. Il ne s'agissait plus seulement, chose relativement aisée, de rester unis dans la défense; il fallait se montrer unis pour l'action. Alors, entre tant de projets, nous avons choisi non pas ceux dont le succès paraissait plus facilement assuré, mais ceux dont la solution nous semblait importer davantage à la démocratie et pouvait être défini-

une République, dans un pays libre, où la liberté des croyances, comme celle des opinions, est le droit commun, la liberté des cultes ne peut être compromise que par les abus qu'on commet en leur nom [Bravos), et si Tun deux pouvait être particulièrement menacé, ce serait le jour où, usurpé de plus en plus par des ordres militants, dont les desseins sont beaucoup plus politiques que religieux, il arriverait h se confondre avec eux. [Applaudisssenients.)

Au commencement du siècle, on ^ jugé que le clergé séculier suffîsait à assurer complètement l'exercice du culte. Il ne mérite pas aujourd'hui d'éveiller moins de confiance. L'État trouve en lui les garanties que donne une hiérarchie soumise à sou contrôle, une nationalité certaine dont le sentiment n'est pas moins vif, j'en sui§ assuré, chez le prêtre que chez le citoyen, et si la loi actuelle est en effet dirigée contre ceux que j'ai appelés les moines ligueurs et Les moines d'affaires [Rires), non seulement elle n'est point une menace pour lui, mais elle constitue une garantie qui commence déjà d'être comprise. La loi de 1901 envisage les congrégations au point de vue des services qu'elles peuvent rendre h Tutilité publique ; elle exclut l'intrigue, mais elle n'exclut pas la charité [Vifs applaudissements) ; elle n'a pas d'ostracisme non plus contre ceux dont l'ambition consiste moins à régenler la société qu'à secourir la misère.

anneei! i aiienuon au rariemeni sans Trouver leur solution: celle des droits de succession, celle du régime hypothécaire, précieuses à l'ensemble des petits patrimoines, fruits de ce labeur français que rien ne décourage. Elles ont été votées. Une revision des tarifs de procédure, la proportionnalité en matière de fraie judiciaires, va permettre aux moins favorisés de la fortune de défendre leurs droits sans être assurés de s'appauvrir. {Tris hten.)

Va autre projet partageait lemèmesort, réclamé h la fois par les producteurs viticoles et par ceux que préoccupait le développement d'un mat qui menaçait l'existence même de la race: l'alcoolisme. (Applaudissemenls.}l\ a donné à mon collègue des finances quelques déceptions ; on lui attribue beaucoup de maux auxquels il est étranger. {Onrit.) Mais, même à ce prix, j'estime que nous n'aurions pas payé trop cher le premier pas fait dans la lutte qu'il faut engager contre un lléau qui s'attaque it ta nation jusque dans sa vitalité. {Nouveaux ajtplaitdissements.)

Depuis que dous avons, non seulement des colonies, mais «ne politique coloniale, on a répété bieo des fois qu'à des besoins aussi nouveaux il faut un organisme approprié, et c'est dès 1877 que Gambetta aflirmait l'utilité d'une armée coloniale. Des événements récents ea

avaient montré le caractère indispensable, et, pour n'en rappeler qu un, je pourrais signaler cette expédition de Madagascar, si glorieuse si on l'envisage au point de vue de Théroïsme dos Soldats tombés sans une plainte, sans un murmure, sur les routes qu'il leur fallait s'ouvrir, si meurtrière dans ses imprévisions et dont le souvenir devrait en vérité donner plus d'humilité à certaines personnes. {Apjjlattdissements unanimes.) Elle aussi, elle flottait dans l'atmosphère à l'état de nébuleuse en voie de formation. Il y a plus d'un an qu'elle est entrée dans l'ensemble de nos lois de défense.

L'œuvre de la République ne doit pas être seulement politique, elle doit être sociale; la démocratie tend irrésistiblement à faire passer dans le domaine des faits la formule libératrice de la Révolution. La logique d'un gouvernement oligarchique est d'enrayer ce mouvement ascensionnel de l'humanité ; celle d'un gotivernement républicain est de hâter, fût-ce d'une heure, cettfe évolution continue vers une destinée moins précaire. Cette noble préoccupation a tenu dans les travaux du Parlement une large place. La loi sur la durée du travail dans les ateliers et manufactures, celle sur la santé publique à laquelle il ne manque qu'une consécration» de pure forme, les décrets concernant les conditions du travail à introduire dans les marchés publics, l'organisation de l'enseignement technique professionnel,

a<;iense au pays, nous répondions par aes actes supi^rieurs à toutes les vaines déclamations en lui donnant des bases rationnelles d'une solidité dont l'avenir témoignerait s'il était jamais nécessaire. Nous faisions adopter par le Parlement le triple programme de la défense des côtes et des poris, de la transformation progressive de notre armée navale, de la défense de nos colonies, envisageant ainsi de nouvelles hypothèses, sans cesser de souhaiter qu'elles ne se réalisentjamais. De nouveaux navires couvrent nos chantiers; les unités invisibles dont l'appareil, dû au génie français, est de nature à renverser les lois de la prééminence maritime, s'ajoutent les unes aux

autres ; des ouvrages protègent nos colonies les plus lointaines, et tandis que Diégo-Suarez défend Madagascar dans Tocéan Indien, un port sans rival s'ouvre à nos flottes dans la Méditerranée [Applaudissements.) Notre empire algérien s'est développé ; leTouat s'organise et permet d'envisager rheure où il sera relié à notre empire de l'Afrique centrale.

Nous avons rompu avec la tradition de faiblesse qui voulait que nos négociants français ne fussent à l'étranger défendus qu'à regret. Une action énergique en Extrême-Orient a donné à notre influence une autorité nouvelle. La présence de Tescadre italienne à Toulon a montré que nous savions inspirer des sympathies, et celle du tsar à Bétheny, que nous savions fortilier nos alliances. [Applaudissements répétés.)

J'ai pu dire, il y a quelques semaines, que nous laisserions la France plus forte demain qu'elle n'était hier. [Applaudissements .) (]ette force est faite tout d'abord do la confiance qu'elle a su inspirer, de l'esprit d'équité qu'elle a su montrer dans toutes ses relations extérieures, mais l'autorité dont elle jouit au dehors tient encore aux preuves qu'elle a su donner de la slabilité de ses \nsû{n[\oxis>\Noiiveaux applaiidissements.) k\n^\^ en consolidant la République, nous avons travaillé pour la paix, et, par une vigilance attentive à ne laisser compromettre aucun de ses droits, en même temps qu'à faire cesser des

malentendus et disparaître des occasions de conflit, nous avons mieux servi les intérêts de notre pays que n'eussent pu le faire une politique de carrefour et des fanfaronnades plus capables d'alarmer tout le monde que d'effrayer personne. [Rires e.l applatidissements. )

D'autres hommes auraient sans doute conçu de plus hauts desseins; ils n'auraient montré ni plus de bonne foi, nî plus de perse viiraûce. [Applaudissements. )

L'œuvre que le législateur a vue s'accomplir permet de regarder l'avenir avec confiance.

Messieurs, les (élections qui vont avoir lieu dans notre pays marqueront, j'en ai la confiance absolue, un triomphe nouveau pour la République [Applaudissements répétés); elles fortifieront la politique que nous avons suivie et que tant de fois déjà, dans les élections partielles, le pays a ratifiée. H faut que ces élections ramènent à la Chambre une majorité plus large encore, exempte de tout patronage suspect [Vifs applaudissements), une majorité qui ne cherchera sa force que dans l'appui des républicains. Nous remporterons une victoire d'autantplus signalée, que nous saurons nous imposer une plus ferme discipline. [Applaudissements.)

Oh! je sais qu'à l'heure actuelle on parle , comme d'une nouveaulé de combinaisons prodigieuses ; les uns admirent, les autres redoutent le désintéressement avec lequel les anciens partis

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s'empressent d*ofiPrir leurs suffrages à certains républicains. A vrai dire, c'est le contraire qui me surprendrait beaucoup, car les bonnes relations ne peuvent se maintenir que par un échange réciproque de bons procédés. {On rit,) Si ce désintéressement était sincère, nous devrions nous en réjouir; maift> ce n'est pas la première 1

fois qu'on voit se former de pareilles alliances, j

et Texpérience a montré que ce ne sont pas les j

anciens partis qui font les plus gros sacrifices. i

L'événement n'est pas soudain, et Ton ne demande pas de capitulations qui soulèveraient des indignations de bonne foi. La main qui conduit Taffaire est Jiabile, experte et délicate, et c'est lentement, insensiblement, presque sans s'en apercevoir, qu'un républicain devient un témoin étonné, mais inactit, des entreprises dirigées contre la République par ses adversaires. [Applaudissements prolongés.) D'ailleurs, ils font leurs conditions et elles sont très douces. [On rit,) On ne demande aux républicains que '

deux choses : la première, c'est de n'avoir pas voté la loi sur les associations , c'est-à-dire d'être prôt9 à la détruire. [Applaudissements unanimes.) La seconde, o'est de s'engager à ne jamais accomplir ces réformes scolaires qui ne tendent point à supprimer une diversité d'enseignement nécessaire, mais à rétablir une unité d'éducation civique indispensable. [Applaudisse^nents.) A ces deux conditions, on passe condamnation sur le

chie ou le césarîsme de demain; trait d'union singulier qui a établi des rapprochements imprévus entre Taristocrate devenu familier, et le démagogue devenu hautain. [Vifs applaudisse^ 7nents,) Eh bien, cette habileté sera encore inutile, et ceux qui se sont crus de grands politiques, ont commis une lourde faute; ils n'ont point aperçu qu'en se cachant ainsi ils ont peu à peu habitué ce pays à considérer leur déchéance comme définitive et irrémissible. Le vingtième siècle s'est levé sur les ruines à jamais dispersés de la royauté, de Torléanisme et de l'empire, et la démocratie française s'apprête à faire justice des vaines parodies, des contrefaçons grossières ou du patriotisme sincère, ou du véritable esprit de la Révolution. (Triple salve d'applaudissements et bravos répétés. Tons les assistants se lèvent ponr acclamer V orateur,)

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