CHAPITRE Y Du long Poëme Francoys
Donques ô toy, qui doué d’vne excellente félicité de Nature, instruict 1 de tous bons Ars, et Sciences, principalement Naturelles, et Mathématiques, versé en tous genres de bons Aucteurs Gréez, et Latins, non ignorant des parties2, et offices de la vie humaine, noii-de trop haulte condition, ou appellé au ) régime publiq’, non aussi abject, et pauure, non 2 Troublé, jd’afaires domestiques 3, mais en repoz, et tranquilité d’esprit, acquise premièrement par la magnanimité de ton couraige, puis entretenue par ta prudence, et saige gouuernement, 6 toy (dy-ie) orné de tant de grâces, et perfections, si tu as quelquefois pitié de ton pauure Langaige, si tu daignes l’enrichir de tes Thesors, ce sera toy véritablement qui luy feras hausser la Teste, et d’vn braue Sourcil 4 s’egaler aux superbes Langues Greque, et Latine, comme a faict de nostre Tens, en son vulgaire
1 Instruict , c’est-à-dire « pourvu, » comme le latin instructus , et de môme ci-après, p. 121.
2 Parties , comme « rôles. »
3 Troublé d’afaires domestiques. Du Bellay semble ici faire allusion aux agitations de sa vie privée. Voir Y Introduction.
4 Sourcil. Cf. ci-dessus, liv. I, ch. i, p. 51, note
■’jHi Arioste 1 Italien, que i’oseroy’, (n’estoit la saincteté des vieulx Poëmes) comparer à vn Homere, et 4 Virgile. Comme luy donq’, qui a bien voulu emprunter de nostre Langue les Noms, et l’Hystoire de son Poëme, clioysi moy quelque yn de ces beaux Vieulx Romans Francoys, comme yn Lancelot2, yn Tristan 3, ou autres : et en fay renaitre au monde y ne admirable Iliade, et laborieuse Eneide. le veux bien en passant dire vn mot à ceulx, qui ne s’employent qu'à orner, et amplifier notz Romans, et en font des Liures 4 certainement en beau, et fluide ■ Langaige, mais beaucoup plus propre à bien entretenir Damoizelles, qu’à doctement écrire : ie voudroy’ bien (dy-ie) les auertir d’employer cete grande Eloquence à recuillir ces fragmentz de vieilles Chroniques Francoyses, et comme a fait Tite Liue
1 Vn Arioste . Lodovico Ariosto, dit 1 ' Arioste (1474-1533), avait
donné en 1.516 la première édition de YOrlando furioso, poëme à la fois héroïque^et bouffon, qui excita tout d’abord une admiration générale et lui valut le surnom de divin. •
2 Vn Lancelot, le fameux Lancelot du Lac, héros de plusieurs romans d’aventures appartenant au cycle de la Table Ronde.
3 Vn Tristan, le fils de la belle Blancheflore et ie héros d’un autre roman d’aventures, où sont racontés ses amours avec la blonde Yseult, fille du roi d’Irlande.
4 Et en font des Liures. On sait par quelles transformations ont passé au moyen âge nos chansons de geste et nos romans de chevalerie ou d’aventures. Aux laisses ou tirades monorimes des premiers trouvères, succédèrent les longs récits rimés des rénovateurs du xne et xme siècles ; ces récits, à leur tour, à mesure que la langue se modifiait et qu’ils étaient moins compris des lecteurs, cédèrent la place à des traductions en prose vulgaire, dont les derniers débris ont constitué la Bibliothèque bleue. C’est à ces traductions que les Quatre fils Aymon ,* Eierabras, les Amadis , Geneviève de Brabant , etc., doivent leur grande popularité.
des Annales1, et autres anciennes Chroniques Romaines, en bâtir le Cors entier d’vne belle Histoire2, y entremeslant à propos ces belles Concions3, et Harangues à l’immitation de celui, que ie viens de nommer, de Thucidide, Saluste, ou quelque autre bien approuué, selon le genre d’ecrire ou ilz se sentiroint propres. Tel Œuure certainement seroit à leur immortelle gloire, honneur de la France, et grande illustration de nostre Langue. Pour reprendre le propos, que i’auoy’ laissé, Quelqu’vn (peut estre) trouuerra étrange, que ie requiere vne si exacte perfection en celuy, qui voudra faire vn long Poëme, veu aussi, qu’à peine se trouuerroint, encores qu’ilz feussent instruictz de toutes ces choses, qui voulussent entreprendre vn œuure de si laborieuse longueur, et quasi de la vie d’vn Homme. Il semblera à quelque autre, que voulant bailler les moyens d’enrichir nostre Langue, ie face le con-
1 Annales. Les Grandes annales ou Annales des grands pontifes, furent commencées avec la République et continuées jusqu’au pontificat de P. Mucius Scévola (132 av. J.-C.). Ce qui put être conservé de ces- recueils chronologiques fut très-utile aux premiers historiens Romains.
2 Histoire. L’histoire moderne ne date que du xvm® siècle, et elle n’a pris tout son développement qu’au xixe. Après les célèbres chroniqueurs Villehardouin, Joinville, Froissart et Commynes, les historiens de la Renaissance se modelèrent trop sur les anciens pour avoir de l’originalité, et les conseils que donne ici Du Bellay prouvent qu’il partageait leur erreur. Ceux du xvne siècle, Bossuet à leur tête, sont plutôt des orateurs que des historiens ; il faut arriver jusqu’à Voltaire pour trouver la véritable histoire.
3 Concions. Le mot concion, du latin concio, est tout-à-fait synonyme de harangue ou discours prononcé dans une assemblée publique.
traire *, d’autant que ie retarde plus tost1 2, et refroidis l’etude3 de ceux, qui etoint bien affectionnez à leur vulgaire, que ie ne les incite, pource, que débilitez par desespoir, ne voudront point essayer ce, à quoy ne s’attendront de pouuoir paruenir. Mais c’est chose conuenable, que toutes choses soint expérimentées de tous ceux, qui désirent atfSfndre à quelque hault point d’excellence, et gloire non vulgaire. Que si quelqu’vn n’a du tout cete grande vigueur d’Esprit, cete parfaite intelligence des Disciplines, et toutes ces autres commoditez, que i’ai nommées, tienne pourtant le cours tel qu’il poura 4. Car c’est chose honneste à celuy, qui aspire au premier Ranc, demeurer au second, voire au troizieme. Non Homere seul entre les Gréez, non Virgile entre les Latins, ont acquis loz, et réputation. Mais telle a été la louange 5 de beaucoup d’autres, chacun
1 Je face le contraire. C’est ce que lui reproche particulièrement le Quintil.
2 D’autant que ie retarde plus tost. A partir de cet endroit Du Bellay reproduit presque littéralement un assez long passage de YOrator (ch. I) : « Vereor ne... tardem studia multorum, qui desperatione dehilitati, experiri id noient, quod se assequi posse diffidant. Sed par est omnes omnia experiri, qui res magnas et magno opéré expetendas concupiverunt. Quod si quem aut natura sua, aut ilia præstantis ingenii vis forte deficiet, aut minus instructus erit magnarum artium disciplinis, teneat tamen eum cursum quem poterit : prima enim sequentem, honestum est in secundis tertiisque consistere. Nam in poetis, non Homero soli locus est. . . aut Archilocho, aut Sophocli, aut Pindaro ; sed horum secundis, vel etiam infra secundos. »
3 L’etude, comme * le zèle, l’ardeur, » du lat. studium .
Tienne. . . le cours tel qu’il poura, c’est-à-dire « qu’il suive
sa route jusqu’où il pourra. » t
8 La louange, comme « le mérite. »
en son genre, que pour admirer les choses haultes, on ne laissoit pourtant de louer les inferieures *. Certainement si nous auions des Mecenes1 2, et des Augustes, les Cieux, et la Nature ne sont point si Ennemis de nostre Siecle, que n’eussions encores des Virgiles. L’honneur nourist les Ars 3, nous sommes tous par la gloire enflammez à l’etude des Sciences, et ne s’eleuent iamais les choses, qu’on voit estre deprisées de tous. Les Roys, et les Princes deuroint (ce me semble) auoir mémoire de ce grand Empereur4 , qui vouloit plus tost la venerable puissance des Loix estre rompue, que les Œuures de Virgile, condamnées au feu par le Testament de l’Aucteur, feussent brûlées. Que diray-ie de cet autre grand Monarque 5, qui desiroit plus le renaitre d’Homere, que le gaing d’une grosse battaille ? Et quelquefois étant près du Tumbeau d’Achile, s’écria liaultement. O bienheureux Adolescent, qui as trouué vn tel Buccinateur de tes louanges 6 ! Et à la
1 Louer les inferieures. Cf. encore Cicéron ( Orator , c. I).
2 Si nous auions des Mecenes. Martial (Epigr ., VIII, 56) : « Sint Mæcenates, non deerunt, Flacce, Marpnes. »
3 L’Honneur nourist les Ars, etc. Cicéron ( Tuscul 1,2): « Honos alit artes, omnesque incenduntur ad studia gloria; jacent que ea semper, quæ apud quosque improbantur. »
4 Ce grand Empereur , Auguste, à qui le biographe de Virgile attribue ce vers :
« Frangatur potius legum veneranda potestas. »
3 Cet autre grand Monarque , Alexandre, qui, au rapport de Plutarque (Ve profect. in virt., xvi), aurait dit à un messager qui accourait à lui l’air joyeux : TC poi péXXstç, to’xav, àTrayyeXî'tv ; 8ti "0{X7)po; àva 6eèC<oxev;
6 Vn te Buccinateur de tes louanges. Cicéron (pro Archia , x) :
DEFFENGE ET ILLUSTRATION
vérité, sans la diuine Muse d’Homere, le mesme Tumbeau qui couuroit le corps d’Achile, eust aussi accablé son Renom. Ce qu’auient à tous ceux, qui mettent l’asseurance de leur immortalité au Marbre, au Cuyure, aux Collosses, aux Pyramides, aux laborieux Edifices, et autres choses non moins subiectes aux iniures du Ciel, et du Tens, de la flamme, et du fer, que de fraiz excessifz, et perpétuelle sollicitude. Les Allechementz de Venus1, la gueule2, et les ocieuses plumes 3 ont chassé d’entre les Hommes tout désir de l’immortalité 4 : mais encores est ce chose plus indigne, que ceux, qui d’ignorance et toutes especes de vices font leur plus grande gloire, se moquent de ceux, qui en ce tant louable labeur Poétique employent les heures, que les autres consument aux Ieuz, aux Baings, aux Banquez, et autres télz menuz plaisirs. Or neantmoins quelque infelicité de siecle, ou nous soyons, toy à qui les Dieux, et les Muses auront été si fauorables comme i’ay dit, bien que tu soyes depourueu de la faueur des hommes, ne laisse pourtant à entreprendre 5 vn
« O fortunate, inquit. adolescens, qui tuæ virtutis Homerum præconem inveneris. * Cf. Plutarque [Vie d’Alex., xx).
1 Les Allechementz de Venus. Amyot traduisant Plutarque [De la manière de lire les poètes) a écrit également: * Les allèchements du plaisir. »
2 La gueule , pour « la gourmandise, » du lat. gula.
3 Les ocieuses plumes, du latin otiosus. On lit dans Malherbe ( Ode à Henri le Grand , liv. II, p. 9l) : * Et ne tiens point ocieuses Ces âmes ambitieuses, Qui, etc. »
4 Tout désir de l'immortalité. Cf. Salluste [Jugurtha, n).
3 Ne laisse pourtant à entreprendre , c’est-à-dire * ne laisse point à d’autres le soin de, » et par uite « ne néglige pas de. » Cf. Ma-
œuure digne de toy, mais non deu à ceux, qui tout ainsi qu’ilz ne font choses louables, aussi ne font ilz cas d’estre louez. Espéré le fruict de ton labeur de l’incorruptible, et non enuieuse Postérité : c’est la Gloire, seule echelle, par les degrez de la quele les mortelz d’vn pié leger montent au Ciel, et se font compaignons des Dieux.