‹ La deffence et illustration de la langue francoyse (volume 2)Chapitre 20 sur 30 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

De la Rythme , et des Vers sans Rythme.

Quand à la Rythme, ie suy’bien d’opinion, qu’elle soit .riche, pource qu’elle nous est ce, qu’est la quantité aux Gréez et Latins. Et bien que n’ayons cet vsaige de Piez comme eux, si est ce, que 2 nous auons vn certain nombre de Syllabes en chacun

sener avait primitivement le double sens de frapper un but et de fixer une époque ou un terme.

1 Isnel , pour leger. Ainsi, dans Brun de la Montagne (v. 1876) : « Vne dame plaisans qui chevauchoit isnel, » et dans le Savetier Baillet (v. 8) : « Quant Baillet aloit hors de son ostel, Le prestre venoit qui estoit isnel. » — Cf. aussi Du Bellay [A Mmü la C'tesse de Tonnerre r t. I, p. 265) :

« Dieu leur a donné des aisles Qui sont bien assez isnelles Pour voler iusques aux cieux. »

— Voir aussi son Bpistre à de Morel en tête de sa traduction de

l’Enéide.

2 Si est ce, que, c’est-à-dire cela est ainsi que, du moins. Cf. ci-dessus, liv. I, ch, u, p. 53, note 3.

Genre de Poëme, par les quelles, comme par Cbesnons le versFrancoys lié, et enchainé, est contraint de se rendre en cete étroite prison de Rythme 1 , soubz la garde le plus souuent d’vne couppe féminine2, fâcheux, et rude Geôlier, et incongneu des autres vulgaires. Quand ie dy, que la Rythme doit estre riche 3, ie n’entens qu’elle soit contrainte, et semblable à celle d’aucuns, qui pensent auoir fait vn grand chef d’œuure en Francoys, quand ilz ont rymé vn imminent et vn eminent , vn miséricordieusement et vn mélodieusement , et autres de semblable farine, encores qu’il n’y ait sens, ou raison, qui vaille. Mais la Rythme de notre Poëte sera voluntaire, non forcée : receue, non appellée : propre, non aliéné : naturelle, non adoptiue : bref, elle sera telle, que le vers tumbant en icelle ne contentera moins l’oreille, qu’vne bien armonieuse Musique tumbante en vn bon, et parfait accord. Ces Equiuoques 4 donq’, et ces simples Rymez auec-

1 Cete étroite prison de Rythme. Cf. Brunetto Latini ( Trésor , III, i, 10, p. 48l) : « Li sentiers de rime est plus estroiz et plus fors, si comme cil qui est clos et fermez de murs et de paliz, ce est a dire de poinz et de numbre et de mesure certaine de quoi on ne puet ne ne doit trespasser. »

2 Couppe féminine. Voir pour les règles particulières de la prosodie à cette époque les Arts poétiques du xvie siècle, et aussi Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au xvie siècle , et L. Quicherat, Traité de Versification française (1850).

3 La rythme doit estre riche. Voir pour tout ce passage le Petit Traité de poésie française de Théodore de Banville, p. 50 et 66-68.

4 Ces Équivoques. On appelait ainsi des rimes formées de telle manière, dit M. Littré, « que le son d’un mot placé à la fin d’un vers reparaissait dans le vers consonnant, mais en formant un autre sens., » Jean Meschinot, Jean Molinet, Guillaume Crétin, les

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jques leurs composez, comme vn baisser et abaisser, , s’ilz ne changent, ou augmentent grandement la signification de leurs simples, me soint chassez bien loing : autrement, qui ne voudroit 1 reigler sa Rythme comme i’ay dit, il vaudroit beaucoup mieux ne rymer point : mais faire des vers libres, comme a fait Pétrarque en quelque endroit : et de nostre tens le Seigneur Loys Aleman 2, en sa non moins docte, que plaisante Agriculture. Mais tout ainsi que les Peintres, et Statuaires mettent plus grand’ industrie à faire beaux, et bien proportionnez les corps qui sont nuds, que les autres : aussi faudroit il bien que ces Yers non rymez, feussent bien charnuz, et nerueux : afin de compenser par

(ce moyen le default de la Rythme. le n’ignore point, que quelques vns ont fait vne Diuision de Rythme, il’vne en Son, et l’autre en Ecriture : à cause de ces dyplithongues ai , ei, oi, faisant conscience de rymer maître , et prestre, fontaines, et Athènes , connoitre , et naître. Mais ie ne veulx que notre

deux Marot se sont complu à ces équivoques : ils font rimer par exemple rimailleurs avec rime ailleurs ; méchant son avec met chanson , etc. — ■ Voici quelques vers ainsi rimes empruntés à une pièce assez rare d Antoine Du Verdier, intitulée les Omonimes (Lyon, 1572) :

* Or es -tu attaché! peu après marry es De t’estre mis au rang des nouueaux mariez.

Regrettant le passé tu fais piteuse chere.

D’avoir si tost perdu ta liberté tant cherrc, etc. »

1 Qui ne voudroit , c’est-à-dire « si l’on ne voulait point. »

2 Loys Aleman. Le signore Luigi Alamanni, dont la Coltivazione, dédiée à la dauphine Catherine de Médicis, fut imprimée à Paris, chez Robert Estienne, en 1546.

Poëte regarde si supersticieusement à ces petites choses : et luv doit suffire que les deux dernieres/| syllabes 1 2 soint vnisones^ ce qui arriueroit en la plus grand’ part tant en voix, qu’en Ecriture, si l’orthographe Francoyse n’eust point été deprauée parles Praticiens. Et. pour ce, que Loys Megretnon moins amplement, que doctement a traité cete partie, Lecteur, ie te renuoye à son Liure : et feray fin à ce propos, t’ayant sans plus auerty de ce mot en passant, c’est, que tu te gardes de rythmer les mot/: manifestement longs auecques les brefz, aussi manifestement brefz, comme vn passe3, et trace, \ vn maître, et mettre, vne clieuelüre, et hure, vn hast, et hat, et ainsi des autres.

1 Les deux dernieres syllabes. Cf. Brunetto Latini ( Trésor , loc. cit.) : « Apres ce conuient-il amesurer les deus derraines sillabes dou vers en tel maniéré que totes les lettres de la derraine sillabe soient semblables, et au mains la voieul de la sillabe qui va devant la derraine. »

2 Loys Megret. Nous ne connaissons de ce grammairien que deux ouvrages : 1° le Traité touchant le commun vsage de l’Escriture francoyse , dont le privilège est du il octobre 1542, mais qui ne fut publié qu’en 1545, à Paris, chez la veuve de D. Janot (il y est parlé des accents de la langue françoise) ; 2° le Tretté de la Grrammere francoeze , qui ne parut qu’en 1550.

3 Passe. L’accent aigu placé sur Va de passe et de maître, et sur \u de chevelure indique que ces syllabes sont longues.

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