CHAPITRE IIII
Que la Langue Francoyse n’est si pauure que beaucoup C estiment.
le n’estime pourtant nostre vulgaire, tel qu’il est
1 Moyennant , participe présent du verbe « moyenner » devenu préposition, comme son opposé nonobstant.
% Obtiendra à son tour les resnes de la Monarchie , c’est-à-dire régnera sur le monde entier, comme l’empire Romain. Ce sens du mot monarchie était ordinaire. « Apres la mort Julius César, dit JBrunetto Latini (Trésor, p. 47), Octaviens tint la monarchie de tout le monde ».
3 Aux mesmes Gréez, et Romains, comme « aux Grecs mêmes et aux Romains. » Cf. ci-après, ch. un, note 1.
4 Nicies , pour « Nicias. » Sur la manière « d’accommoder les noms propres à l’vsaige du vulgaire, » Voir ci-après, liv. II, chap. vi.
DEFFEXCE ET ILLUSTRATION
maintenant, estre si vil, et abiect, comme le font ces ambitieux admirateurs des Langues Greque et Latine, qui ne penseroint, et feussent ilz la mesme Pythô *, Déesse de persuasion, pouuoir rien dire de bon, si n’etoit en Langaige etranger, et non entendu du vulgaire. Et qui voudra de bien près y regarder, trou aéra que nostre Langue Francoyse n’est si pauure, qu’elle ne puysse rendre fidèlement ce, qu’elle emprunte des autres, si infertile, qu’elle ne puysse produyre de soy quelque fruict de bonne inuention, au moyen de l’industrie, et diligence des cultiueurs d’icelle, si quelques vns se treuuent tant amys de leur païz et d’eux mesmes, qu’ilz s’y veillent employer. Mais à qui apres Dieu rendrons nous grâces V d’vn tel bénéfice, si non à nostre feu bon Roy, et Pere Francoys premier de ce nom, et de toutes vertuz1 2 ? le dy prenlier, d’autant qu’il a en son noble Royaume premièrement restitué tous les bons Ars, et Sciences en leur ancienne dignité : et si a nostre Langaige3, au parauant scabreux4, et mal poly,
1 La mesme Pythô, pour « Pithô même. » Eu ce sens, l’adjectif même ne se construit plus qu’après le substantif et sans article. L’ancienne construction s’est cependant conservée pendant tout le xviie siècle. (Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu, Corneille , le Cid, ii, 2).
2 Premier... de toutes vertuz, pour • par toutes les vertus. » Cet emploi de la préposition de était très-fréquent au xvie siècle. Ou en trouvera de fréquents exemples dans le cours de cet opuscule.
3 Et si a nostre Langaige.. . rendit, c’est-à-dire « et ainsi a rendu notre langage, etc. » — N. B. L’auxiliaire a est ici et ailleurs marqué à tort d’un accent grave, dans le texte original. Nous n’avons pas cru devoir reproduire cette incorrection.
4 Scabreux, c’est-à-dire « rude et raboteux. »
rendu élégant, et si non tant copieux qu’il poura bien estre, pour le moins fidele interprète de tous les autres. Et qu’ainsi soit1, Philosophes, Historiens, Medicins, Poëtes, Orateurs Gréez, et Latins ont apris à parler Francoys. Que diray-ie des He- . breux?Les Saintes lettres2 donnent ample temoingnaige de ce que ie dy. le laisseray en cest endroict les superstitieuses raisons de ceux, qui soutiennent que les mystères de la Théologie ne doiuent estre descouuers et quasi comme prophanez en langaige vulgaire, et ce que vont allegant3 ceux qui sont d’opinion contraire. Car ceste Disputation4, n’est propre à ce, que i’ay entrepris, qui est seulement de montrer que nostre Langue n’ha point eu à sa naissance les Dieux, et les Astres si ennemis, qu’elle ne puisse vn iour paruenir au poinct d’excellence et de perfection, aussi bien que les autres, entendu que3 toutes Sciences se peuuent fldele-
1 Et qu ainsi soit , c’est-à-dire « et voilà comment. > Cf. ci-après, ch. v, note 5.
2' Les Saintes lettres. Les traductions des Saintes Ecritures en langve vulgaire se multipliaient à cette époque. Nous ne citerons que : les Livres de V Ancien Testament historiés en francois, par le frère Julian Macho et Pierre Ferget (sans date) ; la Sainte Bible en francoys , translatée selon la pure et entière traduction de saincl Hiérome, par J. Lefèvre d’Estaples (1530), et la Bible translatée en francois , le Vieil [Testament] de Vebrieu , et le Nouveau , du grec , par P. Robert Olivetan (1535). ,
3 Ce que vont allegant. Cet emploi du participe présent avec le verbe aller y pour marquer le progrès de Faction, était fort usité dans notre ancienne langue. Yaugelas, dans ses Remarques sur la langue francoise , ne l’admet que s’il y a mouvement local.
4 Disputaticn, pour « discussion, » forme savante du vieux mot français desputaison, qu’on lit dans Joinville.
3 Entendît que , comme * vu que, puisque. »
DEFFENGE ET ILLUSTRATION
ment* et copieusement traicter en icelle, comme on peut voir en si grand nombre de Liures Gréez, et Latins, voyre bien Italiens*. Espâignolz, et autres traduietz en Francoys, par maintes excellentes plumes de nostre tens.