La deffence et illustration de la langue francoyse
Longtemps la littérature du xvne siècle a absorbé l'admiration et paru seule digne de fixer l'attention de la critique. Avant ce siècle, il n'y avait rien ; après lui, on ne trouvait plus que décadence et mauvais goût. Il était réservé à notre époque de l'aire justice de ce fétichisme étroit. L'étude approfondie des siècles antérieurs est entrée dans les préoccupations de la science contemporaine, et a été largement récompensée. Tandis que la critique littéraire découvrait pour ainsi dire cette littérature si riche, si instructive, la philologie s'emparait de la langue même et, remontant d'âge en âge, la suivait dans ses transformations successives. Avant peu d'années, grâce aux résultats déjà obtenus et aux publications qui se préparent de tous côtés, on connaîtra non-seulement les œuvres littéraires, mais encore la grammaire du xvie siècle et de tous ceux qui l'ont précédé. Les origines de la langue seront mises en pleine lumière ; la filiation de notre idiome national apparaîtra simple et naturelle, avec ses procédés et ses lois.
Le manifeste de Joachim Du Bellay, que nous
DliFFF.NCE. 1
]»iiblions aujourd'hui, n'a pas l'avantage d'être une œuvre inédite ; mais il n'est pas encore assez connu. Les idées nouvelles qu'il contient, l'influence qu'il a exercée à son temps, le mérite incomparable du style ■ en font un des ouvrages marquants du xvi° siècle, un de ceux auxquels il faudra revenir sans ce toutes les lois qu'on voudra étudier, pièces en mains et sur les documents mêmes, cette grande et curieuse époque.
Alors bien des influences étrangères ont fait invasion sur notre sol. L'Italie, l'Espagne, l'antiquité classique se sont obstinées à rendre à notre littérature des services divers, et souvent fort mêlés. Son originalité a été longtemps compromise. Il a fallu au génie français la forte trempe dont il était doué, pour résister aux assauts qui lui étaient livrés de toutes parts et rester maître de la position. On peut dire que le xvie siècle est l'instant de crise, la période de tâtonnement, pendant laquelle il préhide à sa grandeur future, essaie des voies nouvelles, multiplie les tentatives et prépare l'avenir. Nul ne peut encore prévoir ce qui sortira de là ; mais tout le monde sent qu'il sortira quelque chose :
Magnus ab integro seclorum nascitur ordo.
Tant de bonne volonté, de travail consciencieux, d'études ardentes ne sera pas perdu. Il était en effet impossible que le génie de Rabelais, l'esprit gaulois de Marot, l'enthousiasme de la Pléiade vivifié par le souffle de la Renaissance, ne fussent point les premières manifestations d'un vrai génie national arrivant à maturité, et ne marquassent l'aurore d'un grand siècle.
Dans l'histoire des Lettres au xvi* siècle, ife y a deux périodes bien distinctes, deux groupes d'écrir vains qu'il importe de ne pas confondre. Clément Marot marche en tête du premier. Ronsard, et les poètes de la Pléiade, qui forment le second, inaugurent une tentative de révolution littéraire et grammaticale, à laquelle la Deffence et Illustration de la langue francoyse de Du Bellay servit de manifeste. Avant donc de définir ici la réforme, il- convient de marquer rapidement ce qu'étaient devenues la langue et la littérature entre les mains de Marot et de ses disciples — ou plutôt de ses contemporains — ; car il serajt inexact de considérer Marot comme un maître, etr,S;)int-Gelais, Salel, Scève, et les autres poètes du, même groupe, comme des disciples. Ce qui est plus vrai, c'est que l'analogie dans les œuvres n'empêchai^ point l'indépendance chez les écrivains : Marot fui, non pas le chef reconnu, mais le représentant. le .plus heureux et le plus justement illustre d'une époque, littéraire, dont les œuvres sont caractérisées par.des mérites et des défauts communs.
A une époque où le mouvement puissant de la Renaissance entraînait tqUs> les esprits; en Italie et déjà en France, vers l^tiïde..de'S chèîs-il'œuvre de l'antiquité, Marot et ses contemporains- eurent le tort de rester trop fidèlement 'les' continuateurs des Villon. <\ps Guillaume de Lorris., des Jean de
Meung. Il était impossible de s'en tenir plus longtemps aux lais , virelais , chants royaux , rondeaux, triolets, ballades, madrigaux; plus impossible encore de ne pas subir plus ou moins l'influence bienfaisante de l'antiquité grecque et romaine. La poésie française étouffait dans le cadre étroit où la tenait resserrée la timidité des poètes. Marot lui-même, dans sa première manière, n'est qu'un Villon plus poli, mieux élevé, et de meilleure compagnie. Mêlé au monde de la cour, en rapport avec les princes et les princesses les plus distingués de l'époque, il devait nécessairement s'observer et traiter une Diane de Poitiers ou une Marguerite de Valois, duchesse d'Alençon et reine de Navarre, avec plus d'égards que n'avait fait Villon dans les pièces qu'il adressait à « quelque gente saucissière ou quelque blanche savetière. » S'il a sur tous les poètes de la Basoche et de l'Ecole l'incontestable avantage du bon ton et d'un goût plus délicat, qu'il en rende grâce à la cour et en remercie les circonstances qui l'ont si bien servi. Toujours est-il que, dans ses œuvres, on sent bien plutôt le disciple des poètes du moyen-âge que de Virgile ou d'Horace. Guillaume de Lorris et Jean de Meung furent ses véritables maîtres. Le moyen-âge l'a formé, avec ses poèmes de chevalerie, ses allégories, ses chansons, ses romans.
J'ay leu des Sai^cts la Légende dorée r J'ay leu Alain, le tresnoble Orateur, Et Lancelot. le tresplaisant menteur :
J'ay leu aussi le Roment de la Rose .
Maistre en amour.
C'est plus tard, et peu à peu, qu'il étudia les Latins,
et les traduisit quelquefois. Mais jamais ces nouveaux maîtres ne supplantèrent les premiers ; et quelque sensible qu'il fut aux grâces bucoliques de Virgile, on peut dire qu'elles furent sans influence marquée sur sa manière et sur son talent. Marot, d'ailleurs, n'a rien inventé : il s'est contenté de perfectionner ce qui existait. Il ne justifie même que très-médiocrement le mérite que Boileau lui attribue « d'avoir asservi les rondeaux à des refrains réglés et montré pour rimer des chemins tout nouveaux. » En fait d'invention, tout au plus peut-on lui savoir gré d'avoir introduit l'églogue virgilienne et d'avoir d'une façon générale fait faire un pas à la langue et au rhythme dans le sens de la politesse, de l'élégance et du goût. Quant aux Grecs, il les connut à peine, et encore par oui-dire. Même, la versification ne dut à Marot aucune réforme matérielle d'importance. Il ne soupçonna pas que le vers français fût capable de s'élever à la hauteur des grands sujets et de servir d'instrument à l'épopée. Il s'est voué de prédilection au vers de dix syllabes. « Ce vers, * déjà si familier à Villon, et depuis si cher à La Fontaine, à Voltaire et à Parny, Marot ne le fait pas, il le trouve et le parle ; c'est son langage de conversation, de correspondance ; on concevrait à peine qu'il pût s'en passer... Après le vers de dix syllabes, c'est celui de huit qu'il préfère. Quant à l'alexandrin, l'idée ne lui vient presque jamais d'y recourir. Il le voit du même œil qu'il verrait la Joyeuse de Charlemagne ou une vieille armure trop pesante,
1 S*inte-ï?0u-ve, Tableau de la poésie française au XVIe siècle, p, 3Î (édit. £^arp,eQtier, 18$3),
b INTRODUCTION
et ne se .sent pas de force à le portera ÉTioimeur
d'avoir soulevé et commencé à dérouiller lé- fers
héroïque appartient en entier % Ronsard èt^^on
école. » '3 £ ■■"'
Malgré tout ce qui Viampraîf' à Marot, tout semblait lui promettre une admiration' 'longue et'-dùra:ble. A François lec' stfccédàft Ëenri Yb, qunèoHfme son père aimait et 0on%>renâ$t ïés lettres. Son aumùnier, c'était Melliia "de Saint-Selais, l'ami de Marôt ; son poète favofi, François Habert, disciple dès deux précédents. Enfin, en 1548. au moment 6\\ -I)u 'Bellay méditait déjà son manifeste, Thomas Sebilet publiait son Art poétique : signe des temps. Un solennel hommage était rendu « à nos bons et classiques poètes françois, comme sont, entre les vieux. Alain Chartier et Jean de Meung, et entre les jeunes Marot, Saint-Gelais, Salel, Heroët. Scèvè, et tant d'autres bons esprits. » Marot l y obtient d'un bout à l'autre les honneurs de la citation, et l'ouvrage à le bien prendre n'est qu'un inventaire, un commentaire de ses poésies, une perpétuelle invocation d'un texte consacré.
Tout à coup éclate, comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, la Deffence et Illustration de la Langue Jrchiroyse, 1549. Tandis quellardt et ses amis se reposaient sur leurs lauriers et que grâce à leur paressera vraie Renaissance grecque et latine retardait sur notre Parnasse, une génération ardente s'élevait flans le silence et l'étude',- éprise à la 'fois d'une compassion dédaigneuse peXir la langue maternelle et la littérature nationale et
1 Sainte-Beuve, lor. cit., p. 45:
d'une admiration enthousiaste pour les chefs-d'œuvre de l'antiquité. Reconnaissons la vérité : si la prose, avec Calvin, Rabelais, La Boétie, Montaigne avait l'ait d'incontestables progrès, si Marot et son école avaient épuré la langue et introduit dans la poésie d'excellentes habitudes de versification, il y avait encore beaucoup à l'aire. Pour vouloir s'en tenir aux vieux errements, et faute de s'inspirer des ouvrages anciens, ces sources éternelles d'instruction et de vie, on restait stationnâire. Pav.lo majora canonius, disaient les novateurs, et en cela du moins ils ne se trompaient pas. Mais aussi, comme tous les novateurs, ils allaient trop loin et étaient injustes envers ceux qu'ils voulaient renverser. « La frivolité des poètes français ne leur inspirait aussi qu'une fort médiocre estime ; ils la jugeaient du haut de leur érudition et ne se souvenaient pas assez que cette frivolité diminuait de jour en jour, et que la poésie n'était déjà plus une simple affaire de cabinet ou de salon.... Colorant leurs préjugés d'érudits de toutes les illusions de la jeunesse et du patriotisme, ils prononcèrent qu'il n'existait rien en France et se promirent de créer tout. Sur la foi d'un si beau vœu, ils rêvaient déjà pour leur pays une gloire littéraire pareille à celle dont resplendissait pour la seconde fois l'Italie. Du premier jour de sa majorité, cette jeunesse s'émancipa impétueusement, et selon l'énergique expression d'un contemporain (Du Verdier), on vit une troupe de poètes s'élancer de l'école de Jean Dorât ' ,
1 Jean Dorât, ou Daurat, en latin Auratus (lyl'3-1588), fut d'abord précepteur particulier de Jean-Antoine de Baïf. Il devint plus tard principal du collège de Coqueret et eut pour élèves, ou-
comme du cheval troyen... ! » Etienne Pasquier, dans ses Recherches sur la France, se plaît à nous représenter Pierre de Ronsard, Pontus de Thyard. Etienne Jodelle . Jean-Antoine de Bail' s'avançant en brigade et formant le gros de la bataille. Bientôt l'impulsion est donnée. Tandis que la nouvelle école s'avance enseignes déployées, non-seulement tous les nouveaux poètes se rangent sous ses drapeaux et prennent d'elle le mot d'ordre ; mais elle l'ait encore des recrues importantes dans le camp des anciens. D'illustres transfuges lui arrivent : Jacques Ppletier du Mans. Maurice Scève de Lyon, Thomas Sebilet lui-même, et Théodore deBèze. Bientôt la brigade adopte un autre nom. Par une docte réminiscence des Alexandrins. Ronsard, se décernant une sorte d'apothéose, imagine une Pléiade poétique. Dans cette constellation nouvelle il rangeait autour de lui, Dorât, son maître, Joachim Du Bellay et Remy Belleau, ses condisciples, Amadis Jamyn, son élève, Etienne Jodelle et Pontus de Thyard. L'adoration des contemporains ne fit pas défaut à cette constellation d'un nouveau genre ; et s'ils répartissaient inégalement leurs faveurs entre les satellites, l'astre principal, Ronsard, était l'objet d'unanimes hommages.
Tandis que tous ces esprits généreux s'efforçaient de justifier leur audace par des œuvres poétiques, Du Bellay de son côté crut pouvoir s'ériger en législateur de la nouvelle école et rédiger un manifeste qui serait à la fois l'apologie des novateurs et
tre Baïf. Ronsard, Lancelol de Caries, Remy Belleau, Antoine Muret, Du Bellay, etc.
1 Sainte-Beuve, loc. cit., p. 47.
la réfutation victorieuse dos adversaires. L'importance de l'œuvre a laquelle Du Bellay attacha son ^ nom, la part personnelle qu'il y prit et le rôle qu'il garda dans la lutte justifient sur son compte quelques détails biographiques. — Joachim Du Bellay naquit au château de Lyre, à douze lieues au-dessus d'Angers, sur la fin de 1521* Il était cousin et non neveu du cardinal ; fils de Jean Du Bellay, seigneur de Clonor, capitaine de 40 lances fournies, c'est-àdire de 40 hommes d'armes suivis d'un certain nombre d'archers, de valets et de chevaux, et gouverneur de Brest. Sa mère était Renée Chabot, dame de Lyre. La famille Du Bellay était fort ancienne et surtout d'une grande illustration historique, grâce à l'éclat qu'avait fait rejaillir sur elle la fortune des deux frères, Monsieur de Langey et le cardinal Du Bellay. Presque tous les biographes ont commis sur le compte de Joachim une erreur grave, quand ils l'ont représenté en faveur auprès de François hT et de sa sœur Marguerite. La Marguerite à laquelle Du Bellay adressa en effet un grand nombre de pièces était, non la tante, mais la sœur de Henri IL Lorsqu'il s'adresse à la reine de Navarre, il s'agit de Jeanne d'Albret, mère de Henri IV. Cette méprise mérite d'être redressée, parce qu'elle assigne une date fausse à la réforme poétique qui commence sous Henri II, en 1549, et non sous François Ie' , mort depuis deux ans. L'enfance et la première jeunesse de Du Bellay s'étaient passées au château paternel. Son éducation et son instruction furent très-négligées. Il ne se livra que fort tard aux lettres, et encore grâce à une maladie qui, vers l'âge de vingt ans, le retint deux années
sur un lit de douleur. Du Bellay mourut jeune : une attaque d'apoplexie l'emporta le soir du 1er l'Scse» janvier i#79 l. Dans une belle élégie latine adressée à Jean-Morel d'Embrun, son Pylade, et écrite dans les dernières années de sa vie, 1559. Du Bellay nous récapitule lui-même toutes ses vicissitudes de fortune et ses malbeurs ; cette élégie, d'un ton élevé et intime, est comme son testament. On l'y voit, dès renfonce, animé d'une noble émulation pour ces grands exemples domestiques, mais un peu lointains, la gloire de Monsieur de Langey et le lustre politique et poétique du cardinal. C'étaient là pour lui des trophées de Vliltiade, et qui l'empêchaient de dormir. Mais si jeune, orphelin de père et de mère, tombé sous la tutelle assez ingrate d'un frère aîné, il fut longtemps à manquer de cette culture, de cotte rosée fécondante que son génie implorait. Son frère mourut ; lui-même atteignait l'âge d'homme, mais de nouveaux soins l'assaillirent. De pupille, le voilà à son tour devenu tuteur de son neveu, du fils de son frère. Le fardeau de la maison, la gestion d'affaires embrouillées, des procès à soutenir l'enchaînèrent encore et achevèrent de l'éprouver -. C'est alors qu'il fit cette grave maladie, qui décida de son sort et détermina pleinement sa vocation littéraire et poétique. Il déchiffra, avec quelle ar-
1 Voir, pour plus de détails. Du Bellay lui-même. Elégie à Jean Morel d'Embrun : Colletet, Vies des poètes français, manuscrit de la bibliothèque du Louvre, F, 2398, fol. 157-179 ^auj. brûlé); Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au xvie siècle, Paris, 18 43 ; Notice sur Joachim du Bellay, en tête de l'excelleDte édition des Œuvres françoises de notre poëte, publiée chez Lemerre par M- Ch. Marty-Laveaux (1868).
" Voir Sainte-Beuve, loc. cit., p. 33fi.
INTRODUCTION i I
deur ! Les poètes latins et grecs : s'en nourrit, se les assimila. Le temps perdu de sa jeunesse l'ut bien répârT; sa Déffencé , qu'il publia peu d'années après, 1549, témoigne assez combien il avait profité de ses lectures. Sa prose est toute remplie de citations, voulues ou inconscientes, tirées des anciens, d'Horace surtout. Du Bellay pense, et leurs mouvements, leurs tours, leurs expressions viennent d'eux-mêmes se présenter sous sa plume. Il est tout paré « de leurs serves dépouilles. »
Des projets pareils à la réforme n'aboutissent pas en un jour, et Du Bellay ne commenta pas par là. Il avait déjà composé des poésies diverses, cberchant sa voie, imitant les anciens en français, et amassant tout doucement les éléments de son futur manifeste. C'est ici que se placent ses premières relations avec Ronsard. Quoi qu'ils fussent un peu parents, ou alliés, ils ne s'étaient jamais vus. Du Bellay était allé étudier le droit à Poitiers, sur le conseil de ses amis, « et pour parvenir dans les emplois publics, à l'exemple de ses ancêtres qui s'étaient avancés à la cour par les armes ou les saints canons. » Un jour, vers 1548, s'en revenant de Poitiers, il rencontra dans une hôtellerie Ronsard, qui, de son côté, se rendait à Paris. Laissons ici parler M. Sainte-Beuve : « Ils se connurent et\, se lièrent à l'instant. Ronsard n'était pas encore ' célèbre; il achevait alors ce rude et docte noviciat de sept années, auquel il s'était soumis sous la conduite de Jean Dorât, de concert avec Jean-Antoine de Baïf, Remy Belleau, et quelques autres. Du Bellay, arrivé un peu plus tard, voulut en être ; les idées de poésie qu'il nourrissait en solitaire depuis
deux ou trois années mûrirent vite, grâce à cette rencontre. Il était ardent, il était retardé et pressé, il devança même Ronsard. Quelle prodigieuse activité! La Deffence et Illustration de la 'langue françoyse parait en 1549. Quelques mois seulement plus tard, Du Bellay publie le premier recueil de ses poésies. Enfin, en 1550 *, paraissait le recueil de sonnets intitulé l'Olive, à peu près en même temps que les premières poésies de Ronsard. »
Nous n'avons pas ici à suivre Du Bellay dans le reste de sa carrière, ni à apprécier ses autres ouvrages au point de vue littéraire. Nous nous bornerons à l'analyse rapide de sa Deffence, et à l'exposition de ses idées, qui sont trop souvent confuses et médiocrement coordonnées.
Liv. I. — Cli. î. — Les langues ne sont point des créations arbitraires, artificielles. On ne peut ni les décréter, ni les imposer. Elles découlent naturellement du génie des peuples, spontanées, libres, capricieuses même. L'instinct y a plus de part que la réflexion ; et le travail que chaque race accomplit et lait subir à son langage est inconscient, et
1 L'édition de Y Olive de 1o">0 n'est que la seconde. La première qui ne contient que :i0 sonnets (au lieu de 115), avait paru en même temps que la Defe,ire,a\ec l'Antérotique et un certain nombre de vers lvriques. La critique du Qtrintil de Ch. Fontaine, se complète également par celle de cette première édition de l'Olive, L'observation de Sainte-Beuve est donc un peu inexacte.
résiste à toute tentative de réglementation savante. Ùnsajje-est le seul arbitre, en l'ait de langage. Du Bellay le proclame — après Horace, il est vrai. « Les Langues, dit-il. viennent toutes d'vnemesme source, et origine, c'est la l'antasie des hommes. » Cotte réflexion si judicieuse n'a pas sans doute, dans la pensée de Du Bellay, toute la portée qu'on pourroit supposer. Autrement il serait, pour commencer, en contradiction avec lui-même. Comment, en effet, concilier cette vérité avec la prétention qu'on a prêtée à la Pléiade de vouloir enrichir et renouveler la langue. Il ne faut pas du reste demander à Du Bellay des idées toujours nettes, définitives, conséquentes, qui ne se contredisent jamais. ' On en rencontrera par la suite plus d'une fois la preuve.
Ch. ii. — On a reproché à Du Bellay, d'avoir méconnu les mérites et les qualités de l'idiome national. Pareille accusation ne résiste pas à la lecture attentive du livre lui-même, n'en déplaise à Boileau. Il faut voir, au contraire, avec quelle véhémence notre auteur- s'élève contre ceux qui, « n'étans rien moins que Grecz ou Latins, deprisent, et rejetent d'vn sourcil plus que stoïque toutes choses écrites en Francoys ». Et il ne se peut « assez emerueiller de l'étrange opinion d'aucuns scavans, qui pensent que nostre vulgaire soit incapable de toutes bonnes lettres, et érudition ». 11 faut voir aussi avec quelle patriotique indignation il repousse cette appellation de barbare, injustement appliquée à notre langue. « Barbares anciennement etoint nommez ceux qui
ineptement parloint Grec Depuis, les Grecz
transportaient ce nom aux meurs brutaux, et
cruelz, appellant toutes nations hors la Grèce, Barbares : ce qui ne doit en rien diminuer l'excellence de nostre Langue : veu que ceste arrogance Greque, admiratrice seulement de ses inventions, n'auoit loy ny privilège de légitimer ainsi sa Nation et abâtardir les autres. » Telle est l'opinion personnelle de Du Bellay, et qu'il proclame bien haut. « Nostre Langue (pourauoir été nommés barbares ou de noz ennemys, ou de ceux, qui n'auoint loy de nous bailler ce Xom) ne doit pourtant estre deprisée, mesmes de ceux, aux quelz elle est propre et naturelle : et qui en rien ne sont moindres, que les Grecz, ou Romains. »
Ch. m. — Le patriotisme toutefois n'aveugle pas Du Bellay. Il reconnaît que « nostre langue n'est si copieuse, et riche que la Greque, ou Latine. » Tout ce qu'il demande, c'est qu'on ne la condamne point pour cela, « comme si d'elle mesme elle ne pouuoit jamais estre si non pauvre, et stérile. » D'ailleurs « qui voudrait dire que la Greque, et Romaine eussent toujours été en l'excellence qu'on les a vues du tens d'Homère, et de Demosthène, de Virgile, et de Ciceron? » Si la langue française n'a point encore porté tous ses fruits, ce n'est point « pour le default de la Nature d'elle aussi apte à engendrer, que les autres: mais pour la cotilpe de ceux, qui l'ont eue en garde, et ne l'ont cultivée à suffisance. » Du Bellay ne doute point pour son compte de la fortune de la France. Sa race lui semble appelée aux plus brillantes destinées. « Le temps viendra (peut estre) et je l'espère moyennant la bonne destinée Francoyse. que ce noble, et puyssant Royaume obtiendra à son tour les resnes de la Monarchie, et que nostre
Langue, qui commence encor' à jeter ses racines, sortira de terre, et s'eleuera en telle hauteur, et grosseur, qu'elle se poura égaler aux mesmes Grecz, et Romains, produysant comme eux des Homeres, Demosthenes, Virgiles et Cicerons. »
Gh. iv. — La composition n'est pas la partie brillante de l'œuvre de Du Bellay. Il semblerait qu'en éëmImT7~~sës idées n'aient pas été suffisamment arrêtées, classées, et surtout digérées. L'inspiration du moment, plutôt que l'association des idées , dirige l'exposition de sa théorie. De là, des redites, une certaine hésitation, et souvent aussi des contradictions, au moins à la surface. On a dès lors une suite de vues isolées, souvent justes et ingénieuses, toujours vivement exprimées. Mais l'écrivain s'embarrasse trop peu de coordonner les éléments de son travail. C'est ce qui fait que, tout en admirant l'esprit et l'imagination de l'auteur, tout en goûtant ses idées, on cherche son plan. Il ne faut donc pas s'étonner de le voir revenir sur des points qu'il avait déjà Jraités. Ainsi, à quoi bon, après les premiers chapitres ces revendications nouvelles en faveur de notre langue ? « Je n'estime nostre vulgaire, tel qu'il est maintenant, estre si vil, et abject comme le font ces ambicieux admirateurs des Langues Greque et Latine, qui ne penseroint, et feussent-ilz la mesme Pythô, Déesse de persuasion, pouuoir rien dire de bon, si n'etoit en Langaige étranger, et non entendu du vulgaire. »
Gh. v. — L'ardeur avec laquelle la Renaissance se porta à l'étude des écrivains de l'antiquité eut pour effet de multiplier à l'infini les traductions des auteurs grecs et latins. L'ambition des traducteurs
de cette époque ne se bornait pas à vouloir « faire par l'antiquité l'éducation du public français, fondre en quelque sorte la littérature des anciens dans la nôtre, transformer toute leur érudition en science moderne et les fruits longtemps cachés du génie étranger en richesse nationale et publique J » ; ils s'imaginaient, en calquant leur phrase sur celle de leur modèle, en reproduisant en français les tournures latines et en forgeant quantité de mots savants, au détriment , le plus souvent , des mots jusqu'alors en usage, avoir trouvé le véritable, le seul moyen d'enrichir et d'amplifier notre langue. C'est contre cet entraînement funeste, qui menaçait de faire perdre à notre idiome toute son originalité, à notre littérature son génie et sa fécondité naturelle, que Du Bellay a voulu réagir. Malheureusement il tombe lui-même dans la plupart des défauts qu'il reproche aux traducteurs et vaut mieux par l'intention que par le fait. On en verra fréquemment la preuve dans nos notes. Mais où il a parfaitement raison, c'est lorsqu'il dit : « L'office et diligence des Traducteurs, autrement fort utile pour instruyre les ignorans des Langues étrangères en la cognoissance des choses, n'est suffisante pour donner à la nostre ceste perfection, et comme font les Peintres à leurs Tableaux, ceste dernière main, que nous desirons. »
Ch. vi. — Du Bellay s'était déjà sans doute exercé à traduire les quelques livres de V Enéide de Virgile , qui ne parurent du reste qu'en 1552, et il avait senti combien il était « mal aysé d'exprimer
1 A. de Blignières, Essai sur Amyot, p. 38b.
tant seulement l'ombre de son aucteur1. » De là peut-être sa sortie un peu vive contre ceux: qui « se prennent aux Poètes », et l'on a quelque droit de sourire lorsqu'il s'écrie dans une sainte colère : « 0 Apolon ! 0 Muses ! prophaner ainsi les sacrées Reliques de l'Antiquité ! »
Ch. vu. — Comment donc les Romains ont-ils enrichi leur langue, se demain! ' Du Bellay? 11 croit avoir trouvé le secret de leur procédé dans l'imitation. ■ . Imiter : ce mot contient en germe toute la réforme. Et de quelle imitation s'agit-il donc? Rien moins r que de dévorer les meilleurs auteurs grecs, se transformer en eux, et après les avoir bien digérés, les( convertir en sang et en nourriture.
Ch. yiii$) « Se compose donq' celuy qui voudra enrichir sa Langue, à l'immitation des meilleurs Aucteurs Grecz, et Latins, et à toutes leurs plus grandes vertuz, comme à vu certain but, dirrige la pointe de ^ son Style ; car il n'y a point de doute, que la plus V grand' part de l'Artifice ne soit contenue en l'immi-/ tation. » Celui qui s'en tiendrait à ces quelques lignes ne serait pas éloigné de souscrire aux critiques superficielles qui ont été décochées de ce chef contre l'école des réformateurs, et d'accabler Du Bellay, Ronsard et toute la Pléiade sous le reproche d'imitation servile. Rien, toutefois, nej serait plus injuste. 11 faut voir l'ensemble du système, et suivre les auteurs sur le terrain même de l'imitation. Au reste, Du Bellay et Ronsard ont pris personnellement soin de se justifier. On a vu plus
1 Voir la Pri'fuce de la traduction de Du Bellay, édit. de Marly- Laveaux, t. lor, p. iVJii.
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haut quel cas faisait Du Bellay de la langue française et des ressources qu'elle était capable de fournir aux écrivains qui sauraient s'en servir. Quant aux imitateurs, il faut voir sur quel ton Du Bellay le prend avec eux. (Livre I, en. xi.) « Que pensent doncq' faire ces Reblanchisseurs de murailles, qui iour et nuyt se rompent la Teste à immiter: que dy-ie immiter ? Mais transcrire vn Virgile et vn Ciceron? bâtissant leurs Poèmes des Hemystycb.es de l'un, et jurant en leurs Proses aux motz et sentences de l'autre, songeant des Pères conscriptz, des Consulz, des Tribuns, des Comices, et toute l'antique Rome. » La Pléiade n'en peut mais des imputations dont on La gratuitement chargée; Dans la Préface de sa Franciade (p. 45}, Ronsard dit avec autant de bon sens que de verve à ceux qui s'obstinent à écrire en latin : « Comment veux-tu qu'on te lise, Latineur, quand à peine lit-on Stace, Lucain, Seneque, Silius et Claudian ? Et tu veux qu'on te lise, qui as appris en l'école, à coups de verges, le langage estranger que sans peine ces grands parlaient à leurs valets, nourrices et chambrières?... Je supplie humblement ceux aux quelz les Muses ont inspiré leur faveur, de n'estre plus Latineurs, ni Greganiseurs, comme ils sont plus par ostentation que par debvoir, et prendre pitié, comme bons enfants, de leur pauvre mère naturelle. Ils en rapporteront plus d'honneur et de réputation à l'advenir que s'ils avoient, à l'imitation de Longueil, Sadolet ou Bembe, recousu ou rabobiné, je ne scay quelles vieilles rapetasseries de Virgile et de Ciceron. » Ronsard ne se contentait pas de désavouer les Latineurs, recommandant aux poètes l'usage de
INTRODUCTION lî)
la langue nationale, il allait jusqu'à dire « qu'il vaudrait mieux, comme un bon bourgeois ou citoyen, rechercher et l'aire un Lexieon des vieilz motz d'Artus, Lancelot et Gauvain, ou commenter le Romant de la Rose, que s'amuser a je ne scay quelle Grammaire latine qui a passé son temps. » Les moyens qu'il propose pour enrichir la langue n'ont rien de subversif, ni de téméraire" Il conseille de prendre la sage hardiesse d'inventer des vocables nouveaux. Horace et Fénelon le disent également, l'un avec son tact et sa mesure ordinaire, l'autre de façon à justifier l'épithète de bel esprit chimérique que Louis XIV lui-même lui a si justement infligée. Ronsard est dans le vrai, lorsqu'il permet d'inventer des mots, « pourveu qu'ils soient moulés et façonnés sur un patron desja reçeu du peuple. » Pour éviter « l'extrême gêne de se servir toujours d'un ffiôîT» il conseille aux écrivains de remettre en circulation « les antiques vocables, et principalement ceux du Langage Wallon et Picard, le quel nous reste par tant de siècles l'exemple naïf de la Langue françoise ; de choisir des motz les plus pre^ gnans et les plus significâtifz de toutes les provinces de France; de rajeunir les vieux motz abolis par l'usage qui peuvent avoir laissé quelque rejeton. » — Et plus loin f « Comme les branches des arbres coupés se rajeunissent de nouveaux drageons, tu les pourras provigner, amender et cultiver, afin qu'il se repeuple de nouveau; exemple : de lobbe, qui est un vieil mot françois qui signifie moquerie et raillerie, tu pourras faire sur le nom le verbe lobber, qui signifiera mocquer et gaudir, et mille autres de telle façon. — Les termes des langues
vivantes sont comme des monnoyes que l'usage descrie quand il veut. — Pour ce, il ne se faut estonner d'ouïr un mot nouveau, non plus que de voir quelque nouvelle jocondalle, nouveaux tallars, royales, ducats de Saint-Etienne et pistolets. » Le même Ronsard recommande à l'écrivain d'être «■ très-avisé en la composition des vocables. Tu ne les iêras prodigieux, mais par bon jugement, le quel est la meilleure partie de l'homme, quand il est clair et net, et non embabouiné ni corrompu de monstrueuses imaginations de ces robbins de cour, qui veulent tout corriger. » Si Ronsard, entre tous les dialectes, préfère « le Courtisan, » il ajoute « qu'il ne peut estre pariait sans l'aide des autres, car chaque Iardin a sa particulière fleur, et toutes Nations ont affaire les vnes des autres. — C'est un crime de lèse-majesté d'abandonner le Langage de son pays, vivant et florissant, pour vouloir déterrer je ne scay quelle cendre des Anciens et abbayer les verves des trespassés. »
Il est vrai qu'il eut l'imprudence de dire, dans son Art poétique : Tu composeras hardiment des motz à l'imitation des Grecz et des Latins, et tu n'auras souci de ce que le vulgaire dira de toi. » On l'a jugé sur ce propos qui lui a échappé. Mais c'est là, comme dit M. Egger', une boutade orgueilleuse, corrigée par beaucoup d'autres déclarations plus sages. Il faut juger l'homme sur l'ensemble de son œuvre, et non sur quelques mots malencontreux qui lui ont échappé.
Ainsi donc l'école de Ronsard n'eut aucunement
1 De V Hellénisme e,t France, t. I, p. 2§4.
l'intention d'inonder le français de grec et de latin, comme l'en ont accusé Despréaux et tant d'autres.
« Tout au contraire, dit avec raison M. A. Barmsteter1, elle réagit contre les tendances des rhéteriqueurs et latincurs Molinet, Crétin, André de la Vigne, Jean Le Maire de Belges. D'accord avec Geoffroy Tory et Rabelais pour livrer au ridicule les écumeurs de latin et les confrères de l'écolier limousin, elle voulait cultiver la langue française en mettant en œuvre toutes les ressources qu'elle peut trouver en elle-même. Ronsard engageait à rejeter les mots grecs, latins, italiens, à n'admettre que des termes français ou de formation française, à recourir à la dérivation et à la composition, à restaurer les termes vieillis, à donner droit de cité aux mots dialectaux, aux ternies de métier. Cette langue qu'il rêvait était une langue artificielle dans sa formation, mais toute française dans ses éléments. »
Cli. ix. — Après avoir indiqué la voie à ceux qui désirent « l'Amplification de nostre Langue, » et prêché l'imitation des anciens. Du Bellay répond à quelques objections que pourraient susciter ses adversaires sur la barbarie, l'irrégularité de l'idiome national, sur l'impuissance où il est d'atteindre à « cete éloquence et copie, qui est en la Greque, et Romaine. » — Qu'on ne dise point que le français n'a ni déclinaisons, ni pieds, ni nombres. Et si la langue française « n'est si curieusement reiglée, eu plustostiiéé et gebinnée en ses autres parties, aussi n'ha elle point d'Hetberoclites et Anomaux, monstres
1 A. Darmsteter, De la création actuelle de mots nouveaux dans la langue française (thèse), 1877, p. 9.
étranges de la Greque et de la Latine. » — « Quand au son, et je ne scay quelle naturelle douceur qui est en leurs Langues, je ne voy point que nous l'ayons moindre, au jugement des plus délicates Oreilles. » — Il ne faut pas non plus tirer argument, contre la langue, du retard qu'elle a mis à arriver a la perfection. « Ce Retardement ne prouve pas qu'elle ne puisse la recevoir : aincois je ùy, qu'elle se poura tenir certaine de la garder longuement, l'ayant acquise avec si longue Peine, suivant la Loy de Nature... »
Cli. x. — Dans tout ce qu'il avait dit précédemment pour la défense de notre langue, Du Bellay avait surtout en vue l'éloquence et la poésie. Quant aux autres parties de la littérature et à ce « Rond de Sciences, que les Grecz ont nommé Encyclopédie, » il estime que, '(ainsi comme sans. muer des coutumes ou de nation le Francoys et l'Allement, non-seulement, le Grec, ou Romain, se peut donner à Philosopher, aussi à un chacun sa langue peut competemment communiquer toute doctrine. Don- (jues si la Phylosophie, semée par Aristote et Platon au fertile champ Atique, était replantée en nostre Pleine Francoyse, ce ne seroit la ieter entre les Ronses et Epines, ou elle devint stérile : mais ce seroit la faire, de loingtaine prochaine, et d'Etrangère Citadine de notre Republique. »
De nos jours les critiques et les attaques de toute sorte n'ont pas manqué à la méthode d'éducation, qui repose sur l'étude des langues anciennes. Qui croirait que Du Bellay, au xvie siècle, a vu les objections et trouvé les réponses? « Et certes, dit-il. songeant beaucoup de foys, d'où provient que les
hommes de ce Siècle généralement sont moins Scavans en tontes Sciences, et de moindre prix que les Anciens, entre beaucoup de raysons, ie treuve cete cy, que i'oseroy'dire la principale, c'esl l'Etude des Langues Greque et Latine. Car si le Tens que nous consumons à apprendre les dites Langues estoit employé à l'étude des Sciences, là Nature certes n'est pas devenue si Brehaigne , qu'elle n'enfantast de nostre Tens des Platons et des Aristotes, etc. » Du jMlay, on le voit, n'est pas de ceux qui cultiveraient les langues anciennes uniquement pour elles-mêmes. On ne sent pas de nos jours, on n'a pas dit mieux que lui les inconvénients qui résultent de la perte du temps, et les avantages d'un autre emploi des années de la jeunesse. Il est curieux de voir un homme du xvr siècle, grec et latin par l'éducation, poète lui-même et écrivain, rencontrer déjà les impressions de notre époque et penser sur ce sujet absolument comme nous. Du Bellay toutefois ne conclut pas à l'abandon de l'étude des langues: « Non, d'autant que les Ars. et Sciences sont pour le présent entre les mains des Grecz et Latins. » Mais, à cette raison qu'il en donne, on sent qu'il y a en lui bien plus de résignation que de conviction. C'est pour lui une pure question d'opportunité. « Mais il se deurait faire à l'àuenir qu'on peust parler de toute chose, par tout le monde, et en toute Langue ; n'en déplaise a ces vénérables Druydes qui, pour l'ambicieux désir qu'ilz ont d'estre entre nous ce qu'estoit le Philosophe Anacharsis entre les Scythes, ne craignent rien tant que le Secret de leurs mystères soit decouuert au Vulgaire. »
Ch. xi. — Il est impossible d'égaler les anciens en leurs langues. « Les Anciens usoint des Langues, qu'ilz anoint succées avecques le Laict de la Nourice, et aussi bien parloint les Indoctes comme les Doctes, si non que ceux cy aprenoint les Disciplines et l'Art de bien dire, se rendant par ce moyen plus éloquens que les autres. » Et Du Bellay résume ainsi qu'il suit ses idées sur l'imitation: « Ne pensez donques, immitateurs, Troupeau servil, parvenir au point de leur excellence, veu qu'à grand'peine avez-vous appris leurs motz, et voyla le meilleur de votre aage passé ! »
Cb. xii. — Ce chapitre sert pour ainsi dire d'introduction au deuxième livre, où l'auteur se propose de toucher particulièrement les principaux points de l'amplification et ornement de notre langue.
Liv. IL — Cb. i. — Avec la franchise d'un homme qui a pris son parti, Du Bellay ne dissimule pas qu'il vient faire le procès à Marot et proposer des voies nouvelles à la littérature et à la langue : « Marot me plaist (dit quelqu'vn), pour ce qu'il est facile, et ne s'éloingne point de la commune manière de parler : Heroët (dit quelque autre), pour ce que tous ses vers sont doctes, graves, et elabourez : les autres d'vn autre se délectent. Quand à moy telle superstition ne m'a point retiré de mon entreprinse, pour ce que j'ay toujours estimé notre Poésie Francoyse estre capable de quelque plus hault, et meilleur Style, que celuy dont nous sommes si longuement contentez. »
Ch. ii. — Du Bellay n'est pas tendre pour ses
devanciers. Aussi ignorant que ses contemporains de la langui1 et de la littérature du xu° et du xiii0 siècle, il ne cite comme dignes d'être lus que les auteurs du Roman de la Rose, où il croit « voir quasi comme une première Image de la Langue Francoyse, vénérable pour son antiquité. » L'école de Marot n'est guère mieux traitée que son chef. « La tourbe de ceux (hors mis cinq ou six) qui suyuent les principaux, comme Port'enseignes, est si mal instruicte de toutes choses, que par leur moyen nostre vulgaire n'a garde d'étendre gueres loing les Bornes de son Empire. » — Du Bellay pourrait rendre plus de justice à ses rivaux; mais on sent partout chez lui le réformateur plein de son idée, le novateur plus ardent que judicieux, qui fait bon marché du passé acquis, en vue de l'avenir qu'il espère. « Quand à moy', si j'etoy' enquis de ce, que me semble de notz meilleurs Poètes Francoys, ie diroy'... qu'ilz ont bien écrit, qu'ilz ont illustré nostre Langue, que la France leur est obligée : mais aussi diroy-ie bien qu'on pourroit trouver en notre Langue (si quelque scavant Homme y vouloit mettre la main) vne forme de Poésie beaucoup plus exquise, laquele il faudroit chercher en ces vieux Grecz, et Latins, non point es Aucteurs Francoys. »
Ch. ni. — On reconnaît encore le disciple d'Horace, entêté de la Lettre aux Pisons, nourri de l'antiquité et de l'expérience des anciens, dans les conseils que renferme ce chapitre technique , et surtout dans cette pensée, que la nature à elle seule ne suffit pas à quiconque veut en poésie faire œuvre digne d'immortalité.
Ch. iv. — C'est ici surtout que, après tant d'à-
mères critiques, vient la partie positive de l'œuvre du réformateur, ainsi que l'exposé des idées de l'école nouvelle et les siennes. Ecoutons-le : « Ly donques, j et rely premièrement (ô Poète futur), fueillette de
Main nocturne, et journelle les Exemplaires Grecz et Latins, puis me laisse toutes ces vieilles Poésies Francoyses aux Ieuz Floraux de Thoulouze et au puy de Rouan : comme Rondeaux, Rallades, Yyrelaiz, Chantz royaulx, Chansons, et autres telles épisseries... Jeté toy à ces plaisans epigrammes, à rimmitation d'vn Martial, ou de quelque autre bien approuvé, si la lasciuité ne te plaist, mesle le profitable avec le doulz. Distile avecques un style coulant et non scabreux, ces pitoyables Elégies... Chante moy ces Odes, incognues encor' de la Muse francoyse... Sonne moy ces beaux Sonnetz, non moins docte que plaisante inuention Italienne. . . Chante moy ces plaisantes Ecclogues rustiques, à l'exemple de Theocrit et de Virgile... Adopte moy aussi en la famille Francoyse ces coulans et mignars Hende.casyllabes, à l'exemple d'un Catule, d'un Pontan et d'un Secund... Quand aux Comédies et Tragédies, si les Roys et les Republiques les vouloient restituer en leur ancienne dignité, je seroy' bien d'opinion que tu t'y employasses. »
La littérature et la poésie languissaient dans le cercle étroit où les avaient trop longtemps tenues renfermées la timidité et l'insuffisance des écrivains. Du Bellay demande qu'on élargisse ce cercle, et qu'on ouvre un champ plus vaste au génie national. Certes on ne peut lui en faire un reproche. Quelque mérite qu'on reconnaisse à Marot et à son école, et sans partager les préjugés et l'humeur de
INTRODUCTION 2i
Du Bellay, on pouvait souhaiter pour la littérature nationale quelque chose de plus relevé que ce qu'il appelle, encore qu'irrévérencieusement, « de telles épisseries. » Du Bellay le sentait; Bonsard en était convaincu. Tous se croyaient en mesure de le prouver. L'enthousiasme chez les poètes de la Pléiade tenait du délire. Avec eux allait donc commencer la véritable Renaissance ! Et, en effet, si au lieu d'aller trop loin et de méconnaître dédaigneusement ce qu'il y avait de louahle dans nos vieux poètes, finesse, esprit, hon sens, grâces naturelles surtout et saveur gauloise ; si au lieu d'aller demander à l'imitation antique des inspirations qui devaient gâter sans compensation suffisante leur originalité, ces poètes eussent gardé une sage mesure ; s'ils eussent approprié, autant que possible, au génie national l'épitre, l'élégie, l'ode surtout, puis plus tard la grande poésie, épique et dramatique, alors la réforme procédait naturellement et sans secousse; nul effort perdu; on faisait des conquêtes nouvelles tout en gardant les anciennes ; une carrière indéfinie s'ouvrait à l'originalité et au génie français. Surtout, on n'aurait pas vu les écoles se combattre et se supplanter, Marot renversé par Ronsard, Ronsard à son tour détrôné par Malherbe. Ch. v. — Dans sa ferveur d'imitation, Du Bellay ne se contentait point des genres secondaires : il lui fallait les splendeurs de l'épopée. Sur les sujets du moins, son instinct ne le trompait pas. « Choysi moy quelqu'vn de ces beaux vieulx Romans Francoys, comme un Lancelot, un Tristan, ou autres: et en fay renaitre au monde une admirable Iliade et laborieuse Enéide. »
Ch. vi. — C'est ici que Du Bellay aborde la grave question de l'invention des mots. L'école de Ronsard, comme nous l'avons déjà vu4, se proposait d'enrichir et d'ennoblir non-seulement la littérature, mais encore la langue. Question grave entre toutes. Le xvic siècle n'avait pas les connaissances philologiques nécessaires pour ne pas déraisonner sur un pareil sujet, lorsqu'il cessait de prendre pour guide l'instinct populaire et l'analogie. Où s'arrêterait-on, si on prenait le conseil de Du Bellay au pied de la lettre f « Ne crains, Poète futur, d'innouer quelques termes, en vnlongPoëme principalement, avecques modestie toutesfois, Analogie et Jugement de l'Oreille, et ne te soucie qui le treuve bon ou mauvais, » On aime mieux voir Du Bellay regretter l'abandon de « mil' autres bons motz, que nous avons perduz par notre négligence. » Quel dommage, en effet, que la pruderie littéraire de Malherbe et du xvne siècle ait laissé tomber en désuétude tant d'expressions heureuses, de tours ingénieux, pleins de saveur et de sens, dont les écrivains des siècles antérieurs, faisaient un si bon usage !
Ch. vu. — Il n'est pas sans intérêt de s'arrêter un instant aux idées de Du Bellay et de ses amis sur la rime et la versification.
Du Bellay n'était pas bien convaincu qu'il fût impossible de faire en français des vers libres, c'està-dire non rimes. La question aujourd'hui est tranchée; Du Bellay conservait des illusions à cet égard. « Tout ainsi que les Peintres et Statuaires mettent
1 Cf. ci-dessus, page 19.
plus grand'industrie à faire beaux, et bien proportionnez les corps qui sont nuds, que les autres ; aussi faudrait-il bien que ces Vers non rymez l'eussent bien cbarnuz et nerveuz ; afin de compenser par ce moyen le default de la Rythme. » Disons vite que, dans la pratique, Du Bellay ne trahit pas ces hésitations, et que ses exemples valent mieux que sa théorie. En général, et surtout dans ses Epitres, dans YHymne à la surdité, par exemple, dans le Poëte courtisan, l'alexandrin est manié avec une aisance, une gravité souple que Malherbe a remplacée par d'autres qualités, mais qu'on chercherait vainement dans son vers roide et à cet égard monotone. « Cet alexandrin primitif, dit Sainte-Beuve1, à la césure variable, au libre enjambement, à la rime riche, qui fut d'habitude celui de Du Bellay et de Ronsard, de D'Aubigné, de Régnier, celui de Molière dans ses comédies en vers, de Racine en ses Plaideurs, que Malherbe et Boileau eurent le tort de mal comprendre et de toujours combattre, qu'André Chénier, à la fin du xvm° siècle, recréa avec une incroyable audace et un bonheur inouï, cet alexandrin est le même que la jeune école affectionne et cultive, et que tout récemment Victor Hugo, par son Cromwell, Emile Deschamps et Alfred de Vigny, par leur traduction en vers de Roméo et Juliette, ont visé à réintroduire dans le style dramatique. » — ■ De fait, la poésie française paya cher l'avantage du double repos invariable du milieu et de la fin du vers, dont Malherbe et Boi-
1 Sainte-Beuve, Tableau de la poe'sic française au xvic siècle, p. 01.
leau lui ont fait une loi absolue. Auparavant, le vers agile et souple obéissait à la pensée, et sa mobilité se pliait à toutes les inflexions du sens et à toutes les nuances du sentiment. Nos vieux poètes du xvie siècle, et même au xvne La Fontaine, en ont connu toutes les beautés et les ressources infinies. Depuis l'époque où Sainte-Beuve écrivit les lignes citées plus liant, on peut dire que, sous le rapport de la versification, le romantisme a tenu ses promesses et révélé une -variété et une richesse de rbythmes dont la poésie française n'avait pas jusquelà paru susceptible.
Ch. vin. — Ce chapitre ne présente aucune observation réellement intéressante. Nulle part ne se trahit mieux la faiblesse de composition de l'ouvrage de Du Bellay. Laissons donc et les hypothèses qu'il risque sur l'inventeur de la rime, et les digressions sur l'inversion et la préposition des lettres.
Cli. ix. — Viennent ensuite quelques observations sur certaines locutions françaises qui seraient mieux placées partout ailleurs que dans un manifeste. Ainsi Du Bellay confond la Poétique avec la Grammaire lorsqu'il conseille d'user hardiment de l'infinitif pour le nom, de l'adjectif substantivé, des verbes et des partioipes qui n'ont pas d'infinitifs après eux, des noms pour les adverbes, etc. Les recommandations qui suivent n'ont guère plus d'opportunité, sur l'utilité de rantonomasie, sur les épithètes, sur l'omission de l'article, etc. Peut-être aussi que l'auteur avait conçu un plan plus vaste et qu'il n'a voulu qu'indiquer ici ce qu'il se proposait de développer plus tard. C'est ce qu'on est en droit de supposer, lorsque, terminant son ouvrage, il
l'offre au lecteur comme le « Desseing et le Protraict d'un grand et laborieux Édifice qu'il entreprendra
(possible) de conduyre, croissant son loysir et son scavoir. »
Cli. x. — Rien ne justifie mieux les reproches qui ont été adressés par tous les critiques à l'œuvre de Du Bellay, que les réflexions véritablement inattendues qui suivent, sur l'action en général, Itqxpiatç, et sur la prononciation des vers. — Tous ces conseils, ces remarques, qui précèdent ou qui suivent, eussent été mieux à leur place dans l'Art poétique de Thomas Sebilet ou de Jacques Peletier.
Cb. xi. — On ne s'attendait guère non plus aux conseils par lesquels débute ce Chapitre, sur ce que Du Bellay appelle Vémendation. « L'office d'elle est aiouter, oter, ou muer à loysir ce que cete première impétuosité et ardeur d'écrire n'avoit permis de faire. » Horace l'avait dit avant Du Bellay, mieux et surtout plus à propos.
Il i'aut d'autant plus remarquer le passage sui-1 vant, que la recommandation de Du Bellay a été répétée par Ronsard et par Malherbe, lui-même. Du Bellay veut que les poètes hantent non-seulement les savants et gens de cour, mais encore «. toutes sortes d'Ouvriers et gens Mécaniques, » qu'ils sachent « leurs inventions, les noms des matières, des outilz, et les termes usitez en leurs Ars et Mestiers, » pour en tirer de belles comparaisons et de vives descriptions de toutes choses. Puis, dans son amour passionné pour cette perfection idéale qu'il rêve, Du Bellay trouve des invectives éloquentes à l'adresse de ces malheureux poètes qui, sans savoir et sans génie, osent rimer des vers.
« 0 combien je désire voir sécher ces Prîntens (de Jean Le Blond, par exemple), rabattre ces Coups (Vessay (de Sagon), tarir ces Fontaines (de Ch. Fontaine), etc. » Quant à « ces Depourveuz, ces Bannis de lyesse (Fr. Habert), ces Esclaves (M. d'Amboise), ces Traversenrs (J. Bouchet), qu'ils soient renvoyés à la Table ronde. » Autre réminiscence d'Horace, dans la peinture qu'il fait du poète vraiment digne de ce nom. Lui aussi il pratique Yodi profanum. Il se contentera de peu d'auditeurs, à l'exemple de celui qui, « pour tous auditeurs, ne demandoit que Platon. »
Ch. xii. — Que Du Bellay fasse l'éloge des anciens, ou la critique des modernes, on sent partout le patriotisme généreux qui l'anime : sentiment assez nouveau et assez rare au xvie siècle. La page qu'il consacre à l'éloge de la France rappelle sans trop de désavantage celui que Virgile fait de l'Italie au 111e livre de ses Géorgiques. « Pourquoy donques sommes-nous si grands admirateurs d'autruy, tant iniques à nous-mesmes ? Pourquoy mandions nous les Langues étrangères, comme si nous avions honte d'user de la nostre ? »
La Conclusion n'a rien qui doive nous surprendre. Dans son illusion généreuse, Du Bellay salue l'aurore d'une littérature nouvelle qui va élever la France au niveau de la Grèce et de Borne. Il sonne la charge et la victoire. « La donq', Francoys. marchez couraigeusement vers cete superbe Cité Bomaine, et des serves Dépouilles d'elle ornez voz Temples et Autelz! »
Un pareil manifeste tombant à cette époque, juste un an après Y Art poétique de Thomas Sebilet1, devait provoquer une sensation profonde, aussi bien parmi les partisans si malmenés deMarot et des anciens que parmi les sectateurs de la réforme et leurs amis. Du Bellay devait rencontrer des contradicteurs passionnés. En effet, quelque noble et fondé que fut le dessein d'illustrer et la langue et la littérature françaises, c'était se montrer étroit et injuste envers le passé que de condamner d'un seul coup- et de flétrir aussi cavalièrement toutes nos vieilles poésies nationales. Les rondeaux et les ballades n'en pouvaient mais des colères de notre réformateur. Saint-Gelais, Scève, Salel, Heroët, Jean Marot et surtout Clément avaient fait autre chose que des « épisseries ». Certaines épigrammes de Marot supportaient fort bien la comparaison avec les meilleures de Martial, que Du Bellaj^ porte si haut. Ses élégies n'étaient pas sans mérite. La satire n'était pas à créer ; elle avait tout au plus besoin de changer de nom. A quoi bon encore ban-
1 Sebilet, nous l'avons vu, se tenait pour satisfait des genres traités jusque-là. Il passe successivement eu revue les neuf espèces de vers usités en français et l'usage qu'on en fait dans le sonnet, le rondeau, le triolet, la ballade, le chant royal, les épîtres et élégies, les moralités et farces, le blason, la complainte, l'énigme, le lai et le virelai. Cela lui suffit. En dehors, il ne soupçonne même pas qu'il puisse y avoir quelque chose. V. Egger, De V Hellénisme en France, t. I, p. 328.
nir la chanson, genre assurément plus modeste que l*ode. mais qui a aussi sa raison d'êtce, surtout en France ? — En résumé, l'épigramme, l'élégie, l'églogue, la satire, le sonnet étaient trouvés. L'étude des chefs-d'œuvre anciens avait commencé ; Marot et ses disciples n'étaient plus des ignorants. Restait à Du Bellay l'honneur de proposer l'ode pindârique, la comédie et la tragédie, enfin, l'épopée. Heureux si l'exécution eût justifié l'àpreté mordante de sa critique et répondu au programme amhitieux de sa théorie !
La Deffence ne pouvait être pour les contemporains qu'un défi, une déclaration de guerre. L'école de Marot ne refusa pas le combat, et la lutte fut vite engagée. Une des plus vigoureuses ripostes assénées à Du Bellay lui vint de Ch. Fontaine, qui déjà douze ans auparavant avait défendu Marot contre les grossières invectives de Sagon. Du Bellay avait dit dans son livre par manière de précaution oratoire qu'il priait qu'on voulût bien examiner, lire et relire son œuvre jusqu'à la fin avant de la condamner. Fontaine le prend au mot, et s'adressant à l'inconnu qui se dérobait sous les initiales I. D. B. A., lui dit : « Soyes certain que ceste requeste m'a semblé estre tant civile, que j'eusse esté incivil de faire autrement ... En quoy i'ay certes estimé que non-seulement ne seras offensé, mais aussi m'en scauras gré, pour avoir accomply l'oifice que tu loues, et à bonne raison, au ch. n du 2 liure, de ton œuvre en Quintil Horatian. Or, escoute donc patiemment et entends sans courroux la correction de ton œuure. » Là-dessus, il prend corps à corps l'œuvre de Du Bellay, la suit, la
presse, l'épuisé. Sa critique de détails est quelquefois ingénieuse, le plus souvent futile. Il dénonce des négligences, des répétitions, des contradictions, 'des métaphores, des riens. Il tombe manifestement dans le pamphlet, lorsqu'il dit : « Toute l'œuure est sans propos de certaine consistance, sans thème proposé et certain, sans ordre méthodique, sans économie, sans but final advisé, sans continuelle poursuite et sans conséquence. » — On trouvera plus loin ce factum intéressant, sinon par luimême, du moins parce qu'il fut la dernière et la plus énergique protestation d'une école qui disparaissait.
Pour nous, que la passion n'aveugle plus et à qui le cas de légitime défense n'interdit pas l'impartialité, nous sommes placés dans des conditions meilleures pour juger les deux parties. Des dispositions plus calmes et plus équitables doivent diriger notre examen et dicter notre jugement. — Du Bellay et Ronsard, sans doute, ont été trop loin. Emportés par leur généreuse illusion, ils ont eu le tort de renier des hommes et des œuvres qui n'étaient pas sans mérite, s'ils n'ont pas l'excuse de les avoir fait oublier. Toutefois, leur erreur n'a rien de vulgaire, dit Sainte-Beuve. Elle suppose une rare vigueur de talent, de longues veilles, un dévouement profond, une pure et sainte conception de la poésie. Nous compatissons à ces nobles cœurs, qui se débattaient contre une langue rebelle à leur pensée. Surtout nous reconnaîtrons que, dans le développement de la littérature française, Ronsard et Du Bellay ont fait époque, et exercé sur les destinées de notre poésie surtout une influence dont les œuvres du premier
et le manifeste du second resteront d'impérissables témoignages.
Il ne nous reste plus qu'à dire quelques mots de la présente édition. La publication d'une œuvre qui fait date dans l'histoire de la langue française nous imposait l'obligation de la reproduire telle qu'elle avait paru à son heure. D'ailleurs, comme le fait observer M. Marty-La veaux, l'édition originale, celle du 15 février 1549 « paraît être la seule dont l'auteur ait surveillé l'impression ; c'est la plus correcte, et les suivantes ne portent la trace d'aucun travail de révision accompli par Du Bellay. » Ajoutons qu'au xvie siècle l'orthographe était si flottante qu'il suffisait de quelques années pour modifier toutes les habitudes typographiques : aussi quand on compare entr'elles les différentes éditions de Du Bellay publiées pendant le cours de ce siècle, et dont nous donnons ci-après la liste1, on constate dans chacune d'elles des variantes et des rajeunissements d'orthographe qui modifient singulièrement le caractère primitif de l'œuvre. On le sait, Du Bellay, sans avoir épousé toutes les idées de réforme de Loys Megret, avait approuvé les simplifications orthographiques réclamées dès cette époque par beaucoup de bons esprits. Comme on pourra le
1 Voir ci-après, pag. 39, la BibHoqraphi*' complète des éditions de Du Bellay.
voir, il supprime déjà un certain nombre de lettres parasites, les s par exemple, beaucoup de doubles lettres, etc. ; mais l'esprit de suite lui manque, et de plus il craint que ces nouveautés ne rendent son œuvre « mal plaisant et contemptible aux lecteurs1. » En conséquence, à part quelques fautes d'impression évidentes, qu'il eût été puéril de conserver, nous nous sommes appliqué à reproduire scrupuleusement le texte de l'édition originale, avec son ortliograpbe et sa ponctuation. Nous avons collationné nos épreuves sur l'exemplaire précieux conservé à la bibliotlièque de l'Arsenal sous le n° 636, et dont nous reproduisons le titre en fac-similé.
Les Notes, qui accompagnent le texte, ont pour objet, non-seulement d'élucider les. points obscurs, d'expliquer les allusions, de signaler les nombreux passages d'auteurs anciens dont Du Bellay reproduit si souvent l'esprit et même la lettre, mais encore d'appeler l'attention du lecteur sur certaines particularités grammaticales qui caractérisent la langue de l'époque. Un Glossaire explicatif, fait avec le plus grand soin, complète ce que les notes particulières ne pouvaient indiquer, et permet en même temps de retrouver aisément les termes et les locutions remarquables. Dans cette partie si importante de notre travail, nous devons beaucoup aux conseils de M. Legouèz, professeur au lycée Fontanes, notre beau-père. Les connaissances étendues, qu'il doit à un commerce assidu avec nos anciens auteurs et qu'il a bien voulu mettre à notre
1 Voir l'avis Au Lecteur, à la tin de l'ouvrage.
disposition, nous ont été fort utiles. Nous lui en exprimons notre reconnaissance. Nous devons aussi reconnaître que nous avons grandement profité du commentaire dont M. Marty-Laveaux a enrichi son édition de Joachim Du Bellay, aujourd'hui presque introuvahle, ainsi que de quelques notes manuscrites qu*il a bien voulu nous communiquer.
Enfin, nous avons pensé être agréable aux lecteurs en ajoutant, en Appendice, le factum de Charles Fontaine, le Quintil Horatian, qui parut pour la première ibis à Lyon, en 1551, et qui fut depuis souvent réimprimé à la suite de Y Art poétique de Thomas Sebilet. Nous reproduisons ici le texte de l'édition de 1555 (Paris, Ve Regnauld, à l'enseigne de l'Éléphant, in-16), qui nous a paru généralement correcte.
Nous espérons avoir fourni ainsi toutes les pièces du procès : le lecteur peut maintenant les examiner et former son jugement en connaissance de cause.
1° L'éditiou originale de l'opuscule de Joachim du Bellay, édition dont la nôtre est la reproduction aussi exacte que possible, est celle de 1549. Le privilège, accordé au libraire Arnoul l'Angelier pour l'impression de la Deffence et pour celle de l'Olive, est bien daté du 20 mars 1548; mais l'épître dédicatoire que l'auteur adresse au cardinal du Bellay porte la date du 15 février 1549. Voici le titre exact de cette édition :
La Deffence, et Illustration de la Langue Francoyse, par I. D. B. A. (Joacbim Du Bellay, Angevin). Imprimé à Paris pour Arnoul l'Angelier. 1549. petit 8° [48 feuillets non chiffrés et 1 feuillet blanc].
2° Il ne faut pas confondre avec cette première édition (édition princeps), les diverses réimpressions faites du vivant même de l'auteur et en particulier avec celle qui fut faite en 1557, à Paris, sous le même format et pour le même libraire •. celle-ci porte pour titre : Deffense et Illustration de la Langue Françoise, par I. D. B. A. Paris. Arn. l'Angelier. 1557.
3° Une nouvelle édition de la Deffence parut peu de temps après la mort de Du Bellay, en 1561, à Paris, chez Federic Morel, sous le format petit 4°, édition qui plus tard, en 1509, entra dans le recueil des œuvres complètes de l'auteur, réunies par les soins de ses amis et en particulier de Fed. Morel et de Guillaume Aubert. La dédicace de ce recueil, sous forme d'Epistre au Roy (Charles IX) est datée du 20 novembre 1568 : il est formé de la réunion de plus de quinze pièces, presque toutes antérieurement imprimées et ayant chacune un titre et une pagination à part ; il a pour titre général :
Les Œuures francoises de Ioachim Du Bellay, Gentilhomme Angevin et poëte excellent de ce temps, reveues et de nouveau augmentées de plusieurs poésies non encore auparavant imprimées. A Paris, de l'imprimerie de F. Morel, rue S- Jean
de Beauvais, au Franc Mcurier. MDLxix (1569), petit 4° (en lettres rondes;.
[N. B. Cette édition collective se trouve rarement complète.]
4° Le recueil précédent fut réimprimé quelque années après sous le titre suivant ;
Les Œuures françaises de Joachim Du Bellay, etc. reveues et de nouveau augmentées, etc. Paris. F. Morel. 1573-74. 8° (ordinairement partagé en 2 volumes).
5° Cette dernière édition paraît avoir servi de base à celle qui parut à Lyon l'année suivante et dont voici le titre :
Les Œuures francoises de Joachim Du Bellay, Gentilhomme Angevin et poëte excellent de ce temps, etc. A Lyon, far Antoine de Earsy. 1575. petit 8U (de viii-559 ff., caractères italiques).
G0 En 1580 parut une réimpression spéciale de la Défense sous le long titre suivant :
Apologie pour la Langue Françoise, en laquelle est amplement déduite son origine et excellence ; le moyen de l'enrichir et augmenter selon les anciens Grecs et Romains ; l'observation de quelques manières de parler francoises ; une exhortation aux François d'escrire en leur langue, etc., par I. D. B. A. Paris. Lucas Breyer. 1580. 8°.
7° En 1584, nouvelle réimpression des Œuvres (complètes) de Du Bellay, à Paris, chez Féd. Morel {ou G. Houze, ou A. l'Angclier), petit in 12 de 583 ff. sans les préliminaires.
8° L'édition de 1584 paraît avoir servi de base à celle qui fut publiée à Rouen sous ce titre :
Œuures poétiques de Joachim Du Bellay, Gentilhomme Angevin, etc. A Rouen, par Gfeorge l'Oyselet. 1592, petit in-12 compacte, de xn-584 ff. (caractères italiques).
9° Une seconde édition, publiée également à Rouen, clôt la liste des éditions du xvie siècle. Elle a pour titre :
Les Œuures françaises de Joachim Du Bellay, Gentil-homme Angevin, revues et de nouveau augmentées de plusieurs poésies non encores au paravant imprimées. Rouen, Raphaël du Petit-Val. 1597. 1 tom. en 2 vol. in-12, de 528 ff. sans les préliminaires.
10" Complètement négligé pendant plus de deux siècles, l'auteur de la Défense trouva enfin en 1839 un nouvel éditeur. M. Paul AcUermanu publia, d'après l'édition originale conservée à la Bibliothèque de l'Arsenal :
La Dcffence et Illustration de la Langue Francoyse par Joachim Du Bellay (précédée d'uu Discours sur le bon usage de la Langue française par Paul Ackermann). Paris, Çrozet . 1839. S'-\ de xvi-139 ff.
11° Cette réimpression spéciale de la Défense fut bientôt après reproduite dans le recueil intitulé :
Œuvres choisies de Joachim Du Bellay, avec une Notice biographique et littéraire par Sainte-Beuve. Angers, V. Pavie. 1841. 8°.
12° En 18G6, les éditeurs de la Pléiade françoise (collection encore inachevée) placèrent les œuvres de Joachim du Bellay en tête de leur publication. Elles parurent sous le titre suivant :
Œuures françoises de Ioachim Du Bellay, Gentilhomme Angevin, avec une notice biographique et des notes, par Ch. Marty-Laveaux. Paris, A. Lemerre. 1867-68. 2 vol. 8°.
[N. B. L'éditeur a pris pour base de son excellent travail l'édition de 1509 (Voir ci-dessus n° 3), en ayant soin de réunir et d'indiquer les variantes des éditions précédentes].
13° Nous citerons encore, en terminant, une réimpression spéciale de la Défense, d'après l'édition de Lyon (Ant. de Harsy, 1575), publiée à Bruxelles sous le titre suivant :
[Joachim dv Bellay). La Défense et Illustration de la Langve françoise. Introduction et commentaire par J. Tell. Bruxelles, imprimerie F. Callewaert père. 18713 , in-16 de xxxvin-89 ff.
Les études critiques, soit sur l'œuvre entière de Joachim Du Bellay, soit sur son manifeste, se sont multipliées de nos jours. Nous ne mentionnerons ici que les principales, savoir :
Celles de Sainte-Beuve : 1° son Tableau de la poésie française
au xvi° siècle, dont la première édition parut en 1830; 2° sa Préface à l'édition V. Pavie (1841), mentionnée ci-dessus; 3° trois articles insérés au Journal des Savants, nos d'avril, juin et août 1867 ;
L'Etude sur Joachim Du Bellay de M. Ed. Turquety, qu'on trouvera dans le Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire, n° de novembre 1864 :
"L'Etude sur Joachim Du Bellay et son rôle dans la réforme de Ronsard (en français), par G. Plôtz, dr en philosophie. Berlin, F. -A. Herbig. 1874, 8U, 68 p.
LA LANGUE FRANCOYSE