CHAPITRE Y
Que les Traductions ne sont suffisantes pour donner perfection à la Langue Francoyse.
Toutesfois ce tant louable labeur de traduyre, ne me semble moyen vnique l, et sultisant, pour eleuer nostre vulgaire à l'égal, et Parangon- des autres plus fameuses Langues. Ce que ie pretens prouuer si clerement, que nul n'y vouklra (ce croy-ie) contredire, s'il n'est manifeste calumniateur de la vérité. Et premier3, c'est vne ebose accordée entre tous les meilleurs Aucteurs de Retborique, qu'il y a cinq parties de bien dire, l'Inuention, l'Eloquution, la Disposition, la Mémoire, et la Pronuntiation. Or
1 ATogen vnique, dit plus ici que « seul moyen ; » unique est en quelque sorte synonyme de incomparable, Cf. ci-après « le moyen unique de vacquer aux langues estrangeres. •
2 Parangon. Ce mot, qu'on a écrit aussi jjaragon, signifie pio— prement comparaison. Diez le tire de l'espagnol para con, double préposition qui signifie « en comparaison de. • On a dit el para cù/i, comme nous disons le pourquoi. Littré.
3 Et premier, comme « premièrement, et d'abord. »
pour autant que4 ces deux dernières ne se aprennent tant par le bénéfice des Langues, comme elles sont données à chacun selon la félicité - de sa Nature, augmentées et entretenues par studieux exercice et continuelle diligence, pour autant aussi que la Disposition gist plus en la discrétion3, et bon iugement de l'Orateur, qu'en certaines reigles et préceptes : veu que les euenementz du Tens, la circunstance des Lieux, la condition des personnes, et la diuersité des Occasions, sont inhumerables. le me contenteray de parler, des deux premières, scauoir de l'Inuention , et de l'Eloquution. L'Office donques de l'Orateur est de chacune chose proposée élégamment, et copieusement parler. Or ceste faculté de parler ainsi de toutes choses, ne se peut acquérir que par l'Intelligence parfaite des Sciences, les queles ont été premièrement traitées par les Grecz, et puis par les Romains Imitateurs d'iceux. Il fault donques nécessairement que ces deux Langues soint entendues de celuy, qui veut acquérir cete copie4, et richesse d'Inuention, première et principale Pièce du Harnoys de l'Orateur. Et quand à ce poinct, les fidèles traducteurs peuuent
1 Pour autant que, c'est-à-dire « pour cela que, pour ce motif que. » Jusqu'au xvi° siècle, on a employé de même pour tant que. Cf. Froissart (II, n, l) : « Le duc d'Anjou vouloit mettre le siège devant Bergerac, pour tant qu'elle est la clef de la Gascogne. •
2 Félicité, est pris ici dans le sens latin de « fécondité, heureuse disposition pour produire. »
3 Discrétion, c'est-à-dire « discernement. »
Copie. Ce mot, que semble affectionner Du Bellay, est la reproduction littérale du latin copia, abondance.
grandement seruir et soulaiger ceux, qui n'ont le moyen Vnique de vacquer aux Langues estrangeres. Mais quand à l'Eloquution, partie certes la plus difficile, et sans la quelle toutes autres choses restent comme Inutiles, et semblables à vn Glayue encores couuert de sa Gayne, l'Eloquution (dy-ie) par la quelle Principalement, vn Orateur est iugé plus excellent, et un Genre de dire meilleur, que l'autre : comme celle dont est apellée la mesme Eloquence • : et dont la vertu gist aux motz propres, vsitez et non aliènes2 du commun ysaige de parler : aux Metliaphores, Alegories, Comparaisons, Similitudes, Energies 3, et tant d'autres figures, et ornemens, sans les quelz tout oraison, et Poème sont nudz, manques et débiles*. le ne croyray iamais qu'on puisse bien apprendre tout cela des Traducteurs, pource qu'il est impossible de le rendre auecques la mesme grâce3, dont l'Autlieur en a vsé : d'autant
1 La mesme Eloquence, c'est-à-dire ■ l'Eloquence même. » Cf. ci-dessus, ch i, note 4. — Eloquence et eloquution, ont le même radical.
2 Aliènes. Autre néologisme, formé sur le mot latin alienus, étranger à. — Le Qui util reproche à Du Bellay de latiniser eu employant ce mot, alors qu'il recommande lui-même (Cf. ci-après liv. ii, ch. 6) de n'user que de mots purement français.
3 Energies. Il s'agit ici de cette figure de style qu'Aristote (Rhet.. III, 11), appelle IvépyEia, et qui consiste non-seulement à animer les choses, mais à les montrer agissantes. On confond souvent cette figure arec celle que Quintilien VIII, m, 89) appelle b/iz-;ii%, evideniia, rejirœsentat'o, et qui a nsiste dans une vive représentation des objets : res clart, atque ut cerni rideantur, enuntiare.
4 Manques et débiles. Encore un latinisme; manci ac débiles, dit Tite Live.
3 La mesme grâce, dont, etc. On dirait aujourd'hui « la même
que chacune Langue a ie ne scay quoy propre seulement à elle, dont ' si vous efforcez exprimer le Naïf en vne autre Langue, obseruant la loy de traduyre, qui est n'espacier2 point hors des Limites de l'Aucteur, vostre Diction sera contrainte, froide, et de mauuaise grâce. Et qu'ainsi soit3, qu'on me lyse vn Demosthene et Homère Latins, vn Ciceron, et Yergile Francoys, pour voir s'ilz vous engendreront telles Affections, voyre ainsi qu'vn Prothée vous transformeront en diuerses sortes, comme vous sentez, Lisant ces Aucteurs en leurs Langues. Il vous semblera passer de l'ardente Montaigne d'Jîthne sur le froid Sommet de Caucase. Et ce, que ie dy des Langues Latine, et Greque, se doit réciproquement dire de tous les vulgaires, dont i'allegueray4 seulement vn Pétrarque, du quel i'ose bien dire, que si Homère, et Virgile renaissans auoint entrepris de le traduyre, ilz ne le pouroint rendre auecques la mesme grâce et nayfueté, qu'il est en son vulgaire Toscan. Toutesfois quelques
grâce que celle, dont l'auteur a usé • (en fait ici double emploi avec dont) , ou bien « que celle avec laquelle l'auteur eu a usé (c'est-àdire a agi).
1 Dont, dépend du mot « naïf», le caractère naturel de laquelle.
2 Espacier, dans le sens intransitif, signifie par conséquent « prendre de l'espace, s'étendre. » En ce sens, on dirait plutôt aujourd'hui s'espacer.
3 Et qu'ainsi soit, c'est-à-dire « voyons, par exemple. • Transition assez fréquente et dont le seus varie suivant le sens général de la phrase qu'elle précède. Elle peut se résoudre ici de cette manière : ■ Et comme preuve qu'il en est ainsi. » Cf. ci-dessus, ch. iv, note 5.
1 alléguerai/, c'est-à-dire « je citerai comme exemple. »
DEFFE.NCE. !'.
vus de nostre Tens ont entrepris de le faire parler Francoys. Voyla en bref les Raisons qui m'ont fait penser, que l'office et diligence des Traducteurs, autrement fort vtile pour instruyre les ingnorans des Langues étrangères en la congnoissance des choses, n'est suffisante pour donner à la nostre ceste perfection, et comme font les Peintres à leurs Tableaux, ceste dernière main ', que nous desirons. Et si les raisons, que i'ay alléguées ne semblent assez fortes, ie produira}' pour mes garans, el delfenseurs les anciens Aucteurs Romains, Poètes principalement, et Orateurs, les quelz (combien que Ciceron ait traduyt quelques liures de Xenophon-, et d'Arate3, et qu'Horace baille les préceptes de bien traduyre 4) ont vacqué à ceste partie plus pour leur étude, et profit particulier, que pour le publier à l'amplification de leur Langue, à leur gloire et commodité d'autruy. Si aucuns ont veu quelques Œuures de ce tens la soubz tiltre de traduction, i'entens de Ciceron, de Virgile, et de ce bienbeu-'
1 Donner... ceste dernière /nain. Expression blâmée par le Quintil comme tout-à-fait impropre. ■ La correction veut, dit-il dans sa critique de Y Olive, qu'on dise mettre la dernière main. • On trouve en effet beaucoup plus d'exemples de cette seconde forme que de la première.
2 De Xenophon. Par exemple les (Economiques , traduction aujourd'hui perdue.
3 D'Arate. Les Phénomènes et les Pronostics d'Aratus de Soles, traduits en vers hexamètres. Il nous en reste d'assez nombreux fragments.
4 Les préceptes de lien traduyre. Voir Y Art portique d'Horace, v. 133 et suiv.
reux Siècle d'Auguste, ilz me pourroint démentir de ce que ie dy.