‹ La deffence et illustration de la langue francoyse (volume 3)Chapitre 14 sur 45 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Response à quelques obiections.

Apres auoir le plus succintement qu'il m'a été possible, ouuert le chemin à ceux, qui désirent l'Amplification de nostre Langue, il me semble bon, et nécessaire de repondre à ceux, qui l'estiment barbare, et irreguliere, incapable de cete élégance, et copie, qui est en la Greque, et Romaine : d'autant (disent-ilz) qu'elle n'a ses Declinations ' , ses Piez et ses Nombres, comme ces deux autres Langues, le ne veux alléguer en cet endroict (bien que ie le peusse faire sans honte) la Simplicité de notz Maieurs, qui se sont contentez d'exprimer leurs Conceptions - auecques paroles nues, sans Art, et Ornement : non Immitans la Curieuse diligence des Grecz, aux quelz la Muse auoit donné la Bouche ronde 3 (comme dict quelqu'vn) c'est-à-dire parfaite en toute élégance, et Venusté * de paroles : comme

1 Declinations, pour «déclinaisons », doit s'entendre, d'après ce qui suit de la conjugaison autant que de la déclinaison.

2 Conceptions., c'est-à-dire • pensées ».

3 La Bouche ronde. Horace {Art. poét., v. 322) : « Graiis dédit ore rotundo Musa loqui. » C'est ce que les Grecs eux-mêmes appelaient tô arpoyYtjXov, f, ctpo'fyukt] XéÇiç.

4 Venusté, du latin venustatem. Le Quintil blâme encore ce mot venusté' et le déclare mal formé, mais à tort : venusteté, qu'il

depuis aux Romains Immitateurs des Grecz. Mais ie diray bien que nostre Langue n'est tant irreguliere, qu'on voudroit bien dire : veu qu'elle se décline si non par les Noms, Pronoms, ef Participes, pour le moins par les Verbes, en tous leurs Tens, Modes, et Personnes. Et si elle n'est si curieusement reiglée, ou plus tost liée et gehinnée * en ses autres parties, aussi n'ha elle point tant d'Hetheroclites-, et Anomaux, monstres étranges de la Greque, et de la Latine. Quand aux piedz, et aux nombres, ie diray au second Liure \ en quoy nous les récompensons. Et certes (comme dict vn grand Aucteur de Rethorique4, parlant de la félicité qu'ont les Grecz en la composition de leurs motz). le ne pense que telles choses se facent par la nature desdites Langues, mais nous fauorisons tousiours les Etrangers. Qui eust gardé 5 notz Ancestres de varier toutes les parties déclinables, d'allonger vne syllabe, et

propose, représenterait le latin venustitatem, qui n'existe pas. Vaugelas, dans ses Nouvelles remarques, dit que ■ M. Ménage a fait tous ses efforts pour faire passer le mot vcnusté. • Aujourd'hui encore l'emploi de ce mot est assez restreint.

1 Gehinnée, c'est-à-dire mise à la gêne, ou torture. Le mot gehinner, ou mieux gekenner (d'où est venu gêner) avait encore toute sa force.

" Hetheroclites, pour « hétéroclites. • Ce sont des mots qui dans leur formation ou leurs flexions s'écartent des règles de l'analogie grammaticale. — Anomaux, c'est-à-dire irréguliers.

3 Au second Liure. Voir chap. vu, De la Rythme.

h Vn grand Aucteur de Rethorique. Sans doute Quintilien. Voir ce qu'il dit à ce sujet, liv. I, ch. v : « Sed res tota magis Grrecos decet, nobis minus succedit ; nec id fieri natura puto, sed alienis favemus. • Voir encore, liv. VIII, ch. ni.

5 Qui eust gardé, c'est-à-dire « qui aurait empêché. »

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accoursir l'autre : et en faire des piedz, ou des mains • ? Et qui gardera notz successeurs d'obseruer telles choses, si quelques Scauans, et non moins ingénieux de cest aage entreprennent de les reduyre en Art? comme Ciceron promettoit de faire au Droict ciuil - : chose, qui à quelques vus a semblé impossible, aux. autres non. 11 ne fault point icy alléguer l'excellence de l'antiquité : et comme Homère se plaignoit que de son tens les cors estoient trop petiz 3, dire que les Espris modernes ne sont à comparer aux anciens. L'architecture, l'art du Nauigaige, et autres Inuentions antiques certainement sont admirables : non toutesfois, si on regarde à la nécessité mère des Ars, du tout si grandes, qu'on doyue estimer les Cieux, et la Nature y auoir dependu4 toute leur vertu, vigueur, et industrie. le ne produiray pour temoings de ce, que ie dy, l'Imprimerie Seur des Muses, et dixiesme d'elles : et ceste non moins admirable, que pernicieuse foudre d'Artillerie : auecques tant d'autres non antiques inuentions, qui montrent véritablement, que par le longcours des Siècles, les Espris des hommes ne sont point si abatardiz, qu'on voudroit bien dire. le dy

1 Des piedz, on des mains, c'est-à-dire « de toute façon, comme ils l'auraient voulu. ■

2 Promettoit de faire av.. Droict ciuil. Est-ce une allusion à la plaisanterie que risque Cicéron dans son pro Murena (§ xin) ?

3 Que de son tens les cors estoient trop petiz. Voir Homère, Iliade, I, v. 260 ; XII, v. 381, 477, et XX, v. 285.

* Dépendît, comme « dépensé. • Même au xvne siècle, l'usage confondait les deux verbes dépendre et dépenser. Voir Littré à ces deux mots.

DE L4. LANGUE FRANCOYSE 77

seulement, qu'il n'est pas impossible, que nostre langue puisse receuoir quelquesibis cest ornement, et artifice aussi curieux, qu'il est aux Grecz, et Romains. Quand au son, et ie ne scay quelle naturelle douceur (comme ilz disent) qui est en leurs Langues, ie ne voy point que nous l'ayons moindre, au iugement des plus délicates Oreilles. Il est bien vray que nous vsons du prescript de Nature, qui pour parler nous a seulement donné la Langue ' . Nous ne vomissons pas notz paroles de l'Estommac, comme les yuroingnes, nous ne les étranglons pas de la Gorge, comme les Grenoilles : nous ne les découpons pas dedans le Palat, comme les Oyzeaux : nous ne les siflons pas des leures, comme les Serpens. Si en telles manières de parler gist la douceur des Langues, ie confesse que la nostre est rude, et mal sonante. Mais aussi auons nous cest auantaige de ne tordre point la Bouche en cent mile sortes, comme les Singes, voyre comme beaucoup mal se souuenans de Minerue, qui iouant quelquefois de la fluste, et voyant en vn myroir la deformité - de ses Leures, la Ieta bien loing3, malheureuse Rencontre4 au pre-

1 Seulement. . . la langue. Du Bellay semble réfuter ici l'opinion reçue dans l'Ecole qu*il faut neuf instruments pour former la parole :

Instrumenta novem sunt : guttur, lingua, palatum, Quattuor et dentés, et duo labra simul.

2 Deformité, comme « difformité. • Cf. Voiture [Lett. 125) : « Il faut dire difformité : deformité est mort depuis dix ou douze ans.*

3 La leta bien loing. Cf. Plutarque, Vie aVAlcïb., § m, et Des moyens de réprimer la colère, § vi.

4 Rencontre, rapprochement, conjoncture, dont on peut tirer quelque présage.

sumptueux Marsye ', qui depuis en2feut ecorché. Quoy donques (dira quelqu'vn) veux tu à l'exemple de ce Marsye, qui osa comparer sa Fluste rustique à la douce Lyre d'Apolon, égaler ta Langue à la Greque, et Latine ? le confesse, que les Aucteurs d'icelles nous ont surmontez en Scauoir et Facunde : es queles choses leur a été bien facile de vaincre ceux qui ne repugnoint point3. Mais que par longue, et diligente Immitation de ceux qui ont occupé les premiers ce, que Nature n'ha pourtant dénié aux autres, nous ne puissions leur succéder aussi bien en cela, que nous auons deia fait en la plus grand' part de leurs Ars Mécaniques, et quelquefois 4 en leur Monarchie, ie ne le diray pas : car telle Iniure ne s'etendroit seulement contre les Espris des Hommes, mais contre Dieu, qui a donné pour Loy inuiolable à toute chose crée3, de ne durer perpétuellement : mais passer sans fin d'vn Etat en l'autre, étant la fin, et Corruption de l'vn, le commencement, et génération de l'autre. Quelque Opiniâtre répliquera encores. Ta Langue tarde trop à receuoir ceste perfection. Et ie dy, que ce Retardement' ne prouue point quelle ne puisse la receuoir : ain-

1 Marsye, pour « Marsyas. »

2 Un, c'est-à-dire pour ce motif, pour avoir joué de la flûte.

3 Qui ne repugnoint point, c'est-à-dire « qui ne se défendaient point. ■ C'est le sens du verbe latin repugnare.

4 Quelquefois. Sous Charlemagne, par exemple, restaurateur de l'empire romain d'Occident.

5 Crée, faute pour « créée. » Cf. ci-dessus, chap. i, p. 50.

cois ' ie dy, qu'elle se poura tenir certaine de la garder longuement, l'ayant acquise auec si longue Peine, suyuant la Loy de Nature, qui a voulu que tout Arbre qui naist, Florit et Fructifie bien tost, bien tost aussi enuieillisse, et meure, et au contraire, celuy durer- par longues Années, qui a longuement trauaillé à ieter ses Racines.

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