‹ La deffence et illustration de la langue francoyse (volume 3)Chapitre 16 sur 45 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Qu'il est impossible cV égaler les Anciens en leurs Langues.

Toutes Personnes de bon Esprit entendront assez, que cela, que i'ay dict pour la deffence de nostre Langue, n'est pour decouraiger aucun de la Greque, et Latine : car tant s'en fault, que ie soye de cete opinion, que ie confesse, et soutiens • celuy ne pouuoir faire œuure excellent en son vulgaire, qui soit ignorant de ces deux Langues, ou qui n'entende la Latine pour le moins. Mais ie seroy' bien d'aduis qu'après les auoir apprises , on ne deprisast la sienne : et que celuy, qui par vne inclination naturelle (ce qu'on peut Iuger par les œuures Latines, et Tlioscanes de Pétrarque2, et Boccace3 : voire d'au-

1 le... soutiens celuy ne pouvoir. . . qui soit. Tournure entièrement latine : Sustineo illum non posse . . . qui sit.

2 Pétrarque. Les œuvres latines de Pétrarque (1304-74), sans parler de ses nombreux écrits en prose, sont des Ppitres et des Eglogues, imitées de Virgile, et surtout le grand poème de VAfrica, dont le premier Scipion l'Africain est le héros. Ses œuvres tlioscanes, ou italiennes, sont surtout les Rime (Sonnets et Canzones), puis les Epitns et les Odes, enfin les Triomphes, faible produit de sa vieillesse.

3 Boccace. Les œuvres italiennes de Boccace (1313-75) sont, outre

90 DEFFENXE ET ILLUSTRATION

(•uns scauans Hommes de nostre Tens) se sentiroit plus propre à écrire eh sa Langue, qu'en Grec, ou en Latin, s'etudiast plus tost à se rendre immortel mitre les siens, ecriuant bien en son vulgaire, que mal ecriuant en ces deux autres Langues, estre vil aux doctes pareillement, et aux indoctes. Mais s'il s'en trouuoit encores quelques vus de ceux, qui de simples paroles l'ont tout leur Art, et Science : en sorte que nommer la Langue Greque, et Latine, leur semble parler d'vne Langue diuine, et parler de la vulgaire, nommer vne Langue inhumaine, incapable de toute érudition, s'il s'en trouuoit de telz (dy-ie) qui voulussent faire des braues ' , et depriser toutes choses écrites en Francoys : le leur demanderoy' voluntiers en ceste sorte. Que pensent doncq' faire ces Reblanchisseurs de murailles -, qui iour et nuyt se rompent la Teste à immiter, que dy-ie immiter ? Mais 3 transcrire vn Virgile, et vn Giceron ? bâtissant leurs Poëmes des Hemystyches de l'vn, et

le De'caméron, son chef-d'œuvre, des romans (le Filocopo et VÀMorosa Fianimetta) , des épopées (la Teseide, leFilostrato), une pastorale [YAmeto), etc. ; en latin, Boccace a écrit des traités mythologiques, géographiques, anecdotiques et moraux, des Bucoliques, etc.

1 Faire des braues, c'est-à-dire prendre des airs de hraves. Cf. Rotrou [YencesL, IV, 2) : « J'ai fait du souverain et j'ai tranché du brave. •

- Rellanchisseurs de muraiiies, c'est-à-dire ces gens qui veulent faire du neuf avec du vieux.

Mets transcrire, c'est-à-dire « bien plus reproduire les expressions de. • — On trouve mais employé dans le sens de « bien plus, • sens d'ailleurs conforme à son étymologie, chez Bossuet et chez Fénelon.

urant en leurs Proses aux motz ' et Sentences de l'autre : songeant (comme a diot quelqu'vn) des Pères conscriptz -, des Consulz, des Tribuns, des Comices, et toute l'antique Rome, non autrement qu'Homère, qui en sa Batracomyomachie, adapte aux: Raa et Grenouilles les magniliques Tiltres des Dieux, et Dresses. Ceux la certes méritent Lien la punition de celuy, qui rail}* au Tribunal du grand luge, repondit, qu'il etoit Giceronien :!. Pensent ilz donques, ie ne dy égaler4, mais aprocher seulement de ces Aucteurs, en leurs Langues? recuillant de cet Orateur, et de ce Poète ores8 vn Nom, ores vu Verbe, ores vn Vers, et ores vne Sentence : comme si en la façon, qu'on rebatist vn vieil Edifice, ils s'attendoint rendre par ces pierres ramassées à la ruynée fabrique fi de ces Langues sa pre-

1 Itérant en leurs Proses aux tuotz. « Jurant aux motz • est la traduction de l'expression latine jurare in verba alicujus. — Quant à ■ proses, » il est pris ici ironiquement dans le sens liturgique. Les proses sont, comme on le sait, des hymnes latines rimées, où l'on observe seulement le nombre des syllabes, sans avoir égard à la quantité prosodique.

2 Songeant... des Pères conscriptz. Le verbe songer, employé activement, a le sens devoir en songe, au propre et au ligure. On dirait plutôt aujourd'hui rêver. Delille (Trois règnes, I) : ' Je rêverai les bois, les monts, la terre et l'onde. »

Repondit, quil etoit Ciceronien. Souvenir assez peu exact, du reste, d'un passage de la 22e épitre de S. Jérôme : « Ad tribunal judicis pertrahor — Interrogatus de conditione, christianum me esse respondi ; et ille qui praîsidebat : mentiris, ait; ciceronianus es. non christianus. » Note de M. Marty-Laveaux.

Egaler, etc. La correction voudrait : « égaler ces Aucteurs, mais seulement en aprocher. >

:' Ores... ores.. , comme > tantôt... tantôt... •

8 Fabrique. Au xvi° siècle, le mot fàbriqm était synonyme de

raiere grandeur, et excellence. Mais vous ne serez ia ' si bons Massons (vous, qui estes si grands Zélateurs s des Langues Greque, et Latine) que leur puissiez rendre celle forme3, que leurs donnarent premièrement ces bons, et excellens Architectes : et si vous espérez (comme fist Esculape des membres d'Hippolyte) que par ces fragmentz recuilliz. elles puyssent estre resuscitées, vous vous abusez : ne pensant point qu'à la cheute de si superbes Edifices coniointe4 à la ruyne fatale de ces deux puissantes Monarchies, vne partie deuint poudre, et l'autre doit estre en beaucoup de pièces, les queles vouloir réduire en vn, seroit chose impossible : outre que beaucoup d'autres parties sont demeurées aux fondementz des vieilles Murailles, ou égarées par le long cours des Siècles ne se peuuent trouuer d'aucun 5. Parquoy u venant à r'edifier cete Fabrique, vous serez bien loing de luy restituer sa première grandeur, quand, ou souloit7 estre la Sale,

construction. Cf. Amyot (Vie de Timol., xxxn) : « Il n'espargna pas le chasteau de Syracuse pour la beaulté et magnificence de la fabrique. »

1 la (du latiu jam), était employé dans les deux sens de « déjà » et de « certes » : c'est en ce dernier sens qu'il doit être pris ici. Cf. La Fontaine (Le Loup et le Chien maigre, ix, 10) : « Jà ne plaise à votre seigneurie De me prendre en cet état-là. »

2 Zélateurs, comme « partisans. »

3 Celle forme, pour « cette forme. » Le pronom celui, celle s'employait anciennement comme adjectif démonstratif.

4 Conjointe à, c'est-à-dire « s'étant ajoutée à. »

b Ne se peuuent trouuer d'aucun, c'est-à-dire « ne peuvent être trouvées par personne. •

6 Parquoy, comme « et ainsi, ■ quare.

Souloit (du latin soh'bat), imparfait du verbe arebaïque souloir avoir coutume de.

vous ferez parauanture les Chambres, les Etables, ou la Cuysine : confundant les Portes et les Fenestres, bref changeant toute la forme de l'Edifice. Finablement i'estimeroy' l'Art pouuoir exprimer la viue Energie de la Nature, si vous pouuiez rendre cete Fabrique renouuelée semblable à l'antique : étant manque ' l'Idée, de la quele laudroit tyrer l'exemple pour la r'edifier. Et ce (afin 2 d'exposer plus clerement ce, que i'ay dict) d'autant que les Anciens vsoint des langues, qu'ilz auoint succées auecques le Laiot de la Nourice, et aussi bien parloint les Indoctes, comme les Doctes, si non que ceux cy aprenoint les Disciplines3, et l'Art de bien dire, se rendant par ce moyen plus eloquens que les autres. Voyla pourquoy leurs bienheureux Siècles etoint si fertiles de bons Poètes 4 et Orateurs. Voyla pourquoy les femmes mesmes aspiroint à ceste gloire d'Eloquence, et Erudition, comme Sapho, Corynne 5, Cornelie", et vn milier d'autres, dont les

1 Manque, c'est-à-dire « défectueuse, imparfaite. » Cf. ci-dessus, ch. v, p. 64, note 4 : On trouve encore cet adjectif dans Montaigne.

2 Et ce {afin, etc., c'est-à-dire « Et je dis cela (afin d'exposer, etc. »

3 Disciplines. Cf. ci-dessus, ch. x, p. 80, note 3.

4 Fertiles de bons poètes, pour « fertiles en. . . » Cf. Malherbe (liv. IV, p. 275, éd. 1776) : « On tient que ce plaisir est fertile de peines. »

'' Conjnne, Corinne, de Tanagre, contemporaine et rivale de Pindare. Il ne reste d'elle que de bien courts fragments. Voir l'édition des Poète hjrici de Bergk (Leipzig, 1843, p. 811-817).

b Cornelie. La mère des Gracques passait pour être fort instruite : on sait avec quelle sollicitude elle présida à l'éducation de ses deux fils; mais jamais elle n'aspira à la réputation de femme éloquente et érudite.

Noms sont conioings auecques la mémoire des Grec?, et Romains. Ne pensez donques immitateurs, Troupeau seruil ' , paruenir au point de leur excellence : veu qu'à grand' peine auez vous appris leurs motz, et vqyla le meilleur de vostre aage passé. Vous deprisez nostre vulgaire, parauanture non pour autre raison, si non que des enfance, et sans étude nous l'apprenons : les autres auecques grand' peine, et industrie2. Que s'il etoit comme la Greçjue, et Latine, pery, et mis en Reliquaire de Liures, ie ne doute point qu'il ne feust (ou peu s'en l'audroit) aussi dificile à apprendre comme elles sont, l'a}" bien voulu "• dire ce mot, pource que la curiosité humaine admire trop plus4 les choses rares, et difliciles à trouuer, bien qu'elles ne soint si commodes pour l'vsaige dp la vin. comme les odeurs et les Gemmes 5 : que les communes et nécessaires, comme le Pain, et le Vin. le ne voy pourtant, qu'on doyue estimer vue Langue plus excellente, que l'autre, seulement pour estre6 plus difficile, si on ne vouloit dire, que Lycophron7 feust

1 Troupeau seruil. « O imitatores, servum pecus. » Horace, Ep., I, six, 19.

2 Les autres auecques grand'' peine, et industrie, c'est-à-dire «tandis que nous apprenons les autres avec beaucoup de peine et d'efforts. *

3 l'ai bien voulu. Cf. ci-dessus, chap. i, p. 51, note G.

4 Trop plus, comme « beaucoup plus. • Cf. Rabelais [Crarg., I, 43) -. « Compaignons, il y ha icy rencontre et sont en nombre trop plus dix foys que nous, chocq serons nous sus eulx ? •

5 Les odeurs et les Gemmes, pour • les parfums et les pierres précieuses [gemma:).

* Seulement pour estre, c.-à-d. « par cette seule raison qu'elle est.* 7 Lycophron, le fameux auteur de la Cassandre ou Alexandra.

plus excellent qu'Homère, pour estre plus obscur : et Lucrèce que Virgile, pour eeste mesmo raison.

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