CHAPITRE IIÏI
Quels genres de Poëmes doit élire le Poëte Francoys.
Ly, donques, et rely premièrement (ô Poëte futur) fueillette de Main nocturne, et iournelle les Exemplaires Grecz, et Latins 4 : puis me laisse toutes ces vieilles Poésies Francoyses aux Ieuz Floraux 5 de
1 Combien ses Epaules peuvent porter. Horace [Art poe't., v. 33- 40) :
< Sumite materiam vestris qui scribitis sequam Yiribus, et versate diu quid ferre récusent, Quid valeant humeri. »
2 Et se compose. Cf. ci-dessus, liv. I, ch. vm, p. 71, note 1.
3 Celle du Singe. Le singe contrefait plutôt qu'il n'imite.
* Les Exemplaires Grecs, et Latins. Horace [Art. poe't., v. 268- £9) :
« ... Vos exemplaria gra?ca Nocturna versate manu, versate diurna. •
5 Ieuz floraux. L'Académie des Jeux Floraux, fondée à Toulouse en 1323 sous le nom de Collège du gai savoir, débuta par un concours entre les poètes de la langue d'Oc. Le prix (une violette d'or) fut remporté par le troubadour Arnaud Vidal. Réorganisée successivement, vers 1487, par Clémence Isaure, qui donna à ces
Thoulouze, et au puy de Rouan * : comme Rondeaux, Ballades2, Vyrelaiz, Chantz Royaulx, Chansons, et autres telles episseries, qui corrompent le goust de nostre Langue, et ne seruent si non à porter temoingnaige de nostre ignorance. Iete toy à ces plaisans Epigrammes 3, non point comme font au iourd'liuy vn tas de faiseurs de comtes 4 nouveaux, qui en vn dizain sont contens n'auoir rien dict qui vaille aux. ix. premiers vers, pourueu qu'au dixiesme il y ait le petit mot pour rire, mais à Fimmitation d'vn Martial, ou de quelque autre bien approuué, si la lasciuité ne te plaist, mesle le profitable auecques le doulz s. Distile auecques vn style
luttes poétiques le nom de Jeux floraux; en 1G94, par Louis XIV et en 180(5 par Napoléon Ier, cette Académie littéraire subsiste encore aujourd'hui et, le 3 mai de chaque année, elle distribue ses prix au Capitole de Toulouse.
1 Au puy de Rouan. Dès le xn° siècle, en Normandie, on appelait pitys des luîtes poétiques, à la suite desquelles on distribuait des prix aux meilleures pièces de vers composées en l'honneur de la Sainte- Vierge. Le puy de la Conception Nostre-Dame, à Rouen, était une des plus célèbres. — Ce nom de puy, qui signifie proprement « tertre, éminence, » avait été appliqué d'abord aux assemblées ou fêtes foraines de Normandie et de Picardie ; il fut étendu par la suite aux fêtes poétiques.
2 Rondeaux, Ballades, etc. On trouvera des détails intéressants sur les règles de tous ces petits poèmes dans les nombreux Arts poétiques publiés au xvic siècle, et aussi dans le Petit Traité de poésie française de Théodore de Banville, p. 163-203.
3 Epigrammes. Voir le Nouveau, Recueil des Rpigrammatistes français anciens et modernes (Amsterdam, chez les frères Wetstein, 1720).
4 Comtes, pour « contes. »
8 Le profitable auecques le doulz. Horace (Art. poét., v. 343/ : « Qui miscuit utile dulci. •
DEFFEXCE. 8
coulant, et non scabreux ' ces pitoyables Elégies 2, à l'exemple d'vn Ouide, d'vn Tibule, et d'vn Properce, y entremeslant quelquesfois de ces Fables anciennes, non petit ornement de Poésie. Chante moy ces Odes 3, incongnues encor' de la Muse Francoyse, d'vn Luc 4 bien accordé au son de la Lyre Greque, et Romaine : et qu'il n'y ait vers, ou n'aparoisse quelque vestige de rare, et antique érudition. Et quand à ce, te fourniront de matière les louanges des Dieux, et des Hommes vertueux, le discours fatal des choses mondaines 3, la solicitude G des ieunes hommes, comme l'amour, les vins libres, et toute bonne chère 7. Sur toutes choses, prens
1 Scabreux, c'est-à-dire ■ rude et raboteux. »
2 Ces jntoijables Elégies, c'est-à dire ■ ces Elégies attendrissantes. • Cf. La Bruyère [Des ouvrages de l'esprit, n° 50, édit. Chasseng, 1870) : « Est-il moins dans la nature de s'attendrir sur le pitoyable que d'éclater sur le ridicule? »
3 OdeS. « Ce nom d'Ode a esté introduit de nostre temps par Pierre de Ronsard, » dit Jacques Peletier du Mans, dans son Art poe'tique (Lyon, 1555), et Ronsard, dans YEpistre au Lecteur, qui précède ses Odes, dit de lui-même : « Et osay le premier des nostres enrichir ma langue de ce nom d'Ode. • Voir ci-après ce que dit le Quintil à ce sujet.
4 Luc, le môme que « luth. » Ce mot, qu'on fait venir de l'arabe al ad, se trouve écrit dans le vieux français de diverses manières : leiis, loti, liez, etc.
5 Le discours fatal des choses mondaines, c'est-à-dire l'ordre immuable que le destin a imposé à la suite des choses de ce monde. Ce sens du mot discours était ordinaire au xvie siècle. Voir Yhistorique de ce mot dans Littré.
b La solicitude, c'est-à-dire cj qui est l'objet des soins, des soucis des jeunes gens.
7 Les vins libres, et toute bonne chère. Cf. Horace [Art poét., v. 83-85) :
« Musa dédit fidibus Divos pueros que Deorum. . . Et juvenum curas, et libéra vina referre. »
garde » que ce genre de Poëme soit eloingné du vulgaire, enrichy, et illustré de motz propres, et Epithetes non oysifz2, orné de graues sentences, et varié de toutes manières de couleurs, et ornementz Poétiques, non comme vn ; Laissez la verde couleur 3, Amour auecques Psychés, 0 combien est heureuse, et autres telz ouuraiges, mieux dignes d'estre nommez Chansons vulgaires, qu'Odes ou vers Lyriques. Quand aux Epistres, ce n'est vn Poëme qui puisse grandement enrichir nostre vulgaire : pource qu'elles sont voluntiers de choses familières, et domestiques, si tu ne les voulois 4 faire à l'immitation d'Elégies, comme Ouide : ou sentencieuses et graues, comme Horace. Autant te dy-ie des Satyres, que les Françoys, ie ne sçay comment, ont apellées Coqz à l'Asne s : es quelz ie te conseille aussi peu t'exercer, comme ie te veux estre aliène de mal dire1', si tu ne voulois, à l'exem-
1 Prens garde, comme « veille à ce que. ■
2 Oysifz, pour « oiseux. ■ Balzac disait encore au xvne siècle : « Il iaudra rendre compte, au jugement dernier, de la moindre parole oisive. •
3 Laissez la verde couleur. Tel est le début de la Défloration du bel Adonis de Melin de Saint-Gelais.
* Si tu ne les voulois. Tournure latine, nisi volebas, pour « à moins que tu ne veuilles. »
s Coqz à l'Asne. Boissiere, dans son Art poétique (p. 234) donne une définition fort juste de ce genre de poésie : « Coq à l'Asne ou bien Satyre est composition de propos non liez, couvertement reprenant les vices d'un chacun. ■ C'était une locution proverbiale au moyen âge, en parlant d'un discours, d'une conversation sans suite et sans liaison, que de dire : C'est bien sauté du Coq à l'Asne (Leroux de Lincy, Proverbes, I, p. 173). Voir aussi ce que dit le Quintil à ce sujet.
6 Aliène de mal dire. Cf. ci-dessus, liv. I, ch. v. p. 61, note 2.
liG DEFFENCE ET ILLUSTRATION
pie des Anciens, en vers Héroïques (c'est à dire de x à xj, et non seulement de viij à ix), soubz le nom de Satyre, et non de ceste inepte appellation de Coq à l'Asne, taxer ' modestement les vices de ton Tens, et pardonner - aux noms des personnes vicieuses. Tu bas pour cecy Horace, qui selon Quintilian3, tient le premier lieu entre les Satyriques. Sonne moy ces beaux Sonnets, non moins docte que plaisante Inuention Italienne *, conforme de Nom à l'Ode, et différente d'elle, seulement pource, que le
1 Taxe--, comme « critiquer, blâmer. Cf. Lanoue [Disc, politiq. et milit., p. 611) : « Ce que j'ay dit n'est pas pour taxer ceulx cie qui j'ay parlé. > Au xvne siècle, cet emploi du mot taxer avait déjà vieilli. On lit dans les Observations sur la langue française de Marguerite Buffet (p. 65, 1668) : « Quelques-uns disent encore ce méchant mot : Il m'a taxé ma réputation. Il faut dire : Il a maltraité ma réputation. »
2 Pardonner, comme « épargner, • c'est-à-dire en s'abstenaut de les citer.
3 Selon Quintilian. Voir Instit. orat., lib. X, c. ir.
* Inuention Italienne. « L'origine du sonnet paraît être trèsancienne; elle remonte au temps des trouvères, qui en ont peutêtre emprunté la forme à la poésie arabe. On en trouve des exemples en Sicile dès le xin° siècle. Cependant Pétrarque passe pour être l'inventeur du sonnet ; la vérité est qu'il l'a mis à la mode eu Italie et dans les diverses littératures où s'exerça son intluence... Cette forme de poésie fut importée ou, si l'on veut, ramenée chez nous, au xvie siècle, par l'école de Ronsard » Vapereau, Dictionn. des litte 'ratures, au mot Sonnet. Voir l'article entier et la bibliographie qui le termine. — Vauquelin de la Fresnaye [Art. poétiq., liv. I) attribue aussi aux • trobadours • ou < trouverres » l'invention du sonnet, et il ajoute :
< A leur exemple prist le biendisant Pétrarque De leurs graves Sonnets l'ancienne remarque. . . Mais il marcha si bien par cette vieille trace, Qu'il orna le Sonnet de sa première grâce : Tant que 1 Italien est estimé l'autheur De ce dont le François est premier inuenteur. •
DE LA LANGUE FRANCOYSE it7
Sonnet a certains Vers reiglez et limitez : et l'Ode peut courir par toutes manières de Vers librement, voyre en inuenter à plaisir à l'exemple d'Horace, gui a chanté en xjx sortes de vers, comme disent les Grammairiens1. Pour le Sonnet donques tu as Pétrarque et quelques modernes Italiens. Chante moy d'vne Musette bien resonnante, et d'vne Fluste bien iointe '- ces plaisantes Ecclogues Rustiques, à l'exemple de Thëocrit, et de Virgile : Marines 3, à l'exemple de Sennazar 4 Gentilhomme Nëapolitain. Que pleust aux Muses, qu'en toutes les Espèces de Poésie, que i'ay nommées, nous eussions beaucoup d<j telles immitations, qu'est cete Ecclogue sur la naissance du fllz de Monseigneur le Dauphin 5, à
1 Comme disent les Grammairiens. Sur ce passage le Quintil dit : « N'ayes honte de nommer Perot, car il le vault bien. ■ Il s'agit de Nicolas Perot, qui a traité de la versification d'Horace et dont le travail était souvent réimprimé à cette époque, dans les éditions du poète latin. Voir notamment l'édition Aldine de 1519 et celle de Simon de Colines de 1533.
2 Fluste, bien jointe. Cf. Virgile (Egl: III, v. 25) : « Tibi fistula cera juncta fuit, » et Ovide : « Junctis pice cantat avenis. »
3 Marines. Nous avons cité ci-dessus une Eglogue Marine de Hugues Salel.
'* Sennazar. Jacques Sannazar, célèbre poète italien (1458-153U), outre le roman pastoral intitulé Arcadia, avait publié, sous le nom d'Actius Sincerus, six Eglogues latines, qui lui valurent le surnom de Virgile chrétien, des Carmina piscatoria, etc.
La naissance du fih- de Monseigneur le Dauphin, François do Bretagne, depuis François II, né le 20 janvier 15'i4. C'est une pièce de vers en grande partie imitée de la 4e églogue de Virgile et que Marot composa pendant qu'il était exilé en Savoie. Elle commence ainsi :
Confortez moy, Muses Savoysiennes, Le souvenir des adversitez miennes Faictes cesser, jusques à tant que j'aye Chanté l'Enfant dont la Gaule est si gaye.
mon gré vn dos meilleurs petiz Ouuraiges que fist onques Marot. Adopte moy aussi en la famille Francoyse ces coulans, et mignars Hendecasyllables ', à l'exemple d'vn Catule, d'vn Pontan3, et d'vn Secund 3 : ce que tu pouras faire, si non en quantité, pour le moins en nombre de Syllabes. Quand aux Comédies, et Tragédies si les Roys, et les Republiques les vouloint restituer en leur ancienne dignité, qu'ont ysurpée les Farces, et Moralitez 4, ie seroy' bien d'opinion, que tu t'y employasses, et si tu le veux faire pour l'ornement de ta Langue, tu scais ou tu en doibs trouuer les Archétypes.
1 Hendecasyllables , ou mieux Hendecasyllabes, c'est-à-dire vers de onze syllabes, comme ce vers de Catulle (xlii; : « Adeste, hendecasyllabi, cjuot estis. ■ Chez les Italiens les vers ainsi appelés sont pareils à nos vers décasyllabiques, parce qu'ils comptent la dernière syllabe après l'accent.
8 D'vn Pontan. Il y a au xvc siècle deux Pontanus, l'un Italien, Jean Jovien Pontano (1426-1303), et l'autre Flamand, Pierre Brugge ou de Ponte ( 1 480-1 529). Tous deux ont écrit des poésies latines. C'est probablement au dernier que Du Bellay fait ici allusion. Il vécut en effet à Paris et, outre ses poésies, il a publié : Ars tersificatoi'ia (1520) et Grammaticm artis Isagôge (1514 et 1528).
3 D'vn Secund. Jean Second (Joannes Secitndus), poëte hollandais (1511-1536) a écrit, outre des Elégies latines, les 19 pièces connues sous le nom de Baisers (Basia), et dont Montaigne faisait grand cas. Ses poésies avaient élé publiées à Lyon (Seb. Gryphius, 153») et à Utrecht (l54i).
* Farces, et Moralitez. On sait que les farces étaient des pièces d'un comique fort grossier, et les moralitez des allégories le plus souvent satiriques, que jouaient les Enfants sans souci et les Clercs de la Basoche. Il en a été publié un assez grand nombre par Leroux de Lincy, Monmerqué et Francisque Michel , par le bibliophile Jacob et par Jannet.