‹ La deffence et illustration de la langue francoyse (volume 3)Chapitre 23 sur 45 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

DHnuenter des Motz, et quelques autres choses, que doit obseruer le Poète Francoys.

Mais de peur, que le vent d'Affection ne pousse mon Nauire si auant en cete Mer, que je soye en danger du nauffrage, reprennant la Route, que i'auoy' laissée, ie yeux bien auertir celuy, qui entreprendra un grand œuure, qu'il ne craigne point d'inuenter, adopter, et composer à l'immitation des Grecz quelques Motz Francoys, comme Ciceron se vante d'auoir fait en sa Langue *. Mais si les Grecz, et Latins eussent été supersticieux en cet endroit, qu'auroint-ilz ores, de quoy maguifiersi haultement cete Copie, qui est en leurs Langues? Et si Horace

rot : ■ Car quoique né de Paris je ne soys, Point je ne laisse à estre bou Francoys. >

1 Comme Ciceron se vante d avoir fait en sa Langue, surtout dans ses traités philosophiques.

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permet, qu'on puysse en vn long Poëme dormir quelquesiois • , est il deffendu en ce mesme endroict vser de quelques motz nouueaux2, mesmes quand3 la nécessité nous y contraint? Nul, sïl n'est yrayment du tout ignare, voire priué de Sens commun , ne doute point que les choses n'ayent premièrement été : puis après les motz auoir été inuentez pour les signifier : et par conséquent aux nouuelles choses estre nécessaire imposer nouueaux motz, principalement es Ars, dont l'vsaige n'est point encores commun, et vulgaire, ce, qui peut arriuer souuent à nostre Poète, au quel sera nécessaire emprunter beaucoup de choses non encor' traitées en nostre Langue. Les Ouuriers (afin que ie ne parle des Sciences libérales) iusques aux Laboureurs mesmes, et toutes sortes de gens mécaniques 4, ne pouroint conseruer leurs mestiers, s'ilz n'vsoint de motz à eux vsitez, et à nous incongneuz. le suis bien d'Opinion, que les Procureurs, et Auocatz vsent des termes propres à

1 Dormir quelquesfois. Cf. Horace (Art poe't., v. 360} : « Verum ope.i 'ongo fas est obrepere somnum. »

3 Tser de quelques motz nouueaux. Cf. Horace (Art poét.,

3 Mesme quand, c'est à-dire ■ surtout quand. • Cf. ci-dessus, liv. I, cb. i, ad f.mni.

* Gens mécaniques, c'est-à-'!ire «artisans. » L'adjectif me'caniqv.e ne se ditplas que des choses; mais jusqu'au xve siècle on l'employait, même substantivement, en parlant des personnes. Cf. Oresme : « Les juges, les chevaliers, les mécaniques, » et Juvénal des Ursins (Charles ri, 1382) : « Et à Rouen se meirent sus deux cents personnes mécaniques. »

leur profession sans rien innouer ' : mais vouloir oter la liberté à vn scauant Homme, qui voudra enrichir sa Langue, d'vsurper 2 quelquesfois des Vocables non vulgaires, ce seroit retraindre 3 notre Lan* gaige, non encor' assez riche, soubz vne trop plus rigoreuse Loy, que celle, que les Grecz, et Romains se sont donnée. Les quelz, combien qu'ilz l'eussent sans comparaison, plus que nous copieux, et riches, neantmoins ont concédé aux Doctes Hommes 4 vser souuent de motz non acoutumés es choses non acoutumées. Ne crains donques Poëte futur, d'innouer quelques termes, en vn long Poëme principalement, auecques modestie toutesfois , analogie, et Jugement de l'Oreille, et ne te soucie, qui le treuue bon, ou mauuais : espérant que la Postérité l'approimera, comme celle, qui donne lby 6 aux choses douteuses, lumière aux obscures, nouueauté aux antiques, vsaige aux non acoutumées, et douceur aux après, et rudes. Entre autres

1 Sans rien innouer. C'est au Palais en effet que se conservent le mieux, même aujourd'hui, les termes, locutions et formées, partout ailleurs tombées en désuétude.

2 Vsurper, c'est-à-dire » faire usage de », du latin ncurpare (usu rapere) .

3 Retraindre, pour « restreindre. » Du Bellay a adopté cette orthographe par analogie sans doutP, retraindre représentant re et étreindre, comme rétablir représente re et établir.

4 Ont concède'... vser. Cf. ci-dessus, même livre, ch. n : « N'ont point concédé estve médiocres. «

5 Avesques modestie toutesfois. Horace (Art poét., v. 51) : « Dabiturque 'icentia sumpta pudenter. »

b Comme celle, qui donne foy aux choses douteuses. Tournure presque latine : quum ea sit per quant res dubùe fidem sint habiturœ.

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choses, se garde bien nostre Poëte d'vser de Noms propres Latins, ou Grecs, chose vrayment aussi absurde, que si tu appliquois une Pièce l de Velours verd à \ne Robe de Velours rouge. Mais seroit-ce pas vne chose bien plaisante, vser en un ouuraige Latin d'vn Nom propre d'Homme, ou d'autre chose, en Francoys ? comme lan currit, Loyre fiait -, et autres semblables. Accommode donques telz Noms propres de quelque Langue, que ce soit à l'vsaige de ton vulgaire : suyuant les Latins, qui pour Hpax^î, ont dit Hercules, pour er,^, Tlieseus : et dy Hercule, Thésée, Achile, Vlysse, Virgile, Ciceron, Horace. Tu doibz pourtant vser en cela de iugement, et discrétion 3, car il y a beaucoup de telz noms, qui ne se peuuent approprier en Francoys, les viis Monos3rllabes , comme Mars : les autres dissyllabes comme Venus; aucuns de plu-

1 Vne pièce, c'est-à-dire « un morceau. »

* Jan currit, Loyre fluit, au lieu de dire « Johannes currit, Liger fluit. »

3 De ingénient, et discrétion. C'est ce que n'a pas toujours observé Fécoie de Ronsard, et cette mode de franciser les noms propres des Grecs et des Romains a persisté jusqu'au milieu du xvne siècle. A cette époque, Corneille risquait encore des noms qui nous font sourire aujourd'hui. Montaigne [Essais, liv. I, ch. xlvi), avait essayé de réagir contre cet abus : ■ Je scay. dit-il, bon gré à Amyot d'avoir laissé dans le cours d'une oraison françoise les noms Latins tous entiers, sans les bigarrer et changer pour leur donner une cadence françoise. . . J'ay souhaité souvent que ceux qui escrivent les histoires en Latin nous laissassent nos noms tous tels qu'ils sont : car en faisant de Vaudemont Yallemontanus. et les métamorphosant pour les garber à la Grecque ou à la Romaine, nous ne sçavons où nous en sommes et en perdons la cognoissance. •

sieurs syllabes, comme Jupiter, si tu ne voulois ■ dire loue, et autres infinitz, dont ie ne te sçauroy' bailler certaine reigle. Parquoy ie renuoye tout au higement de ton oreille. Quand au reste, vse de motz purement Francoys, non touteslbis trop communs, non point aussi trop inusitez, si tu ne voulois quelquefois vsurper, et quasi comme enchâsser ainsi qu'vne Pierre précieuse, et rare, quelques motz antiques en ton Poème, à l'exemple de Virgile, qui a vsé de ce mot olli pour illi, aidai pour aulœ, et autres. Pour ce faire, te faudroit voir a tous ces vieux Romans, et Poètes Francoys, ou tu trouuerras vn aiourner, pour faire ioar 3 (que les Praticiens4 se sont fait propre), anayter , pour faire nnyt s. Assener6, pour frapper, ou on

1 Si tu ne voulois, c'est-à-dire • à moins que tu ne veuilles. * et de même quelques lignes plus loin. Cf. ci-dessus, même livre, ch. îv, p. 115, note k.

2 Te faudrait voir, c'est-à-dire « il te faudrait parcourir, feuilleter. »

3 Aiourner, pour faire iour. Ainsi dans Berte aux grans pies (xv) : « Devant l'aube aparant, aiiis qu'il fust aiourné, » et dans le Renart (v. 17527) : ■ Au matin quant il aiorna, Sire Lietart s'apareilla. » On trouverait des exemples aussi anciens du mot ajourner dans le sens de « assigner à jour dit. »

4 Les Praticiens, c'est-à-dire les gens de loi.

5 Anv.gter, pour faire nuyt. Ainsi dans Berte (xxxviï) : > Quant ore voit la dame qu'ens au bois lui anuite, • et dans le Roman de la Rose, eu parlant de l'escarboucle 'v. 1107) : • Et la pierre si clere estoil Que, maintenant qu'il anuitoit, L'en s'en ve'ist bien au besoing Conduire d'une liue loing. » — J. du Bellay lui-même a réuni les deux mots dans un seul vers : « D'une entresuyuante fuyte II aiourne et puis anuyte. ■

G Assener. L'usage de ce mot n'est nullement perdu. Littré fait remarquer que c'est la forme ancienne et vulgaire de assigner. As-

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vîsoit, et proprement d'vn coup de Main, isnel*, pour léger, et mil' autres bons motz, que nous auons perduz par notre négligence. Ne doute point que le modéré vsaige de telz vocables ne donne grande maiesté tant au Vers comme à la Prose : ainsi que font les Reliques des Sainctz aux Croix, et autres sacrez loyaux dédiez aux Temples.

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