CRITIQUE DE LA DEFFENCE DE J. DU BELLAY
QUINTIL SUR LE PREMIER LIVRE DE LA DEFENSE ET IlLVSTRA- TION DE LA LANGVE FRANÇOYSE.
Quiconque soyes (I. D. B. A.) Dieu te salue : et te doint, te garde, et accroisse ton bon esprit. Puis qu'il t'a pieu me communiquer par publicque impression, vn tien œuure, duquel le tiltre est (ainsi que tu l'as escrit) La defence et illustration de la langue Françoise. Je t'en remercye.
Or attendu qu'après la fin de l'Epistre tu me fais vne petite prière, de différer mon iugeinent iusqu'à la fin de l'œuure : et ne le condamner, sans avoir premièrement bien veu, et examiné tes raisons. Soyes certain, que ceste requeste m'a semblé estre tant civile : que i'eusse esté incivil de le faire autrement. Et pourtant, après l'avoir leu, et releu, et bien examiné les raisons: ie ne l'ay pas condamné (suyuant ta deffense) mais bien y ay noté, et marqué aucuns poinctz qui me semblent dignes de correction amiable, et modeste, sans aucune villanie, iniure, et calumnie, ne simple, ne figurée. En quoy i'ay certes estimé que non seulement ne seras offensé, mais aussi m'en scauras gré : pour avoir accomply l'office que tu loues, et à bonne raison, au chap. Il du 2 liure de ton œuure en Quintil Horatian. Duquel Quintil (que tu efféminés en Quintilie) l'office est par Horace tel déclaré, en ses vers au
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moins mal que i*ay peu, en Françoys, iouxte les Latins, ainsi les translater et tourner.
Si tu lisois quelque chose à Quintil Cecy corrige, et cela: (disoit-il).
Si tu disois mieux faire ne pouuoir, Et essayé deux ou trois fois auoir :
Il commandoit effacer à la plume Vers mal tournez: et remettre à l'enclume. Si mieux aymois défendre ton erreur, Que l'amender et changer en meilleur Plus pas vn mot : plus il ne prenoit peine, Peine perdue, et diligence vaine.
Mais permettoit que sans enuie ou rage Amasses seul ettoy, et ton ouurage.
L'homme de bien, et sage reprendra Les vers sans art, et les durs confondra, Vn signe noir rayera sur les vers Mal acoustrez, plume mise au travers.
Il trenchera les motz ambitieux Les ornemens affectez vicieux :
Et aux obscurs fera donner lumière Redarguant par houneste manière Vn dit doubteux, à deux sens ambigu .
Puis notera par Jugement agu Ce que fauldra muer : y mettant marque. Brief ce sera vn second Aristarque, Et ne dira. Pourquoy offenseray-ie Vn mien amy: et fascheux luy seray-ie.' Pour telz fratras, et menue follie ? <
Oy, mais cela en la fin le fol lye En le menant mocqué et mal receu A malle honte, à escient deceu.
Telz sont les vers d'Horace. Lesquelz ie n'ay pas traduicts (comme tu parles) car traducteur ne suis, et ne veux estre : mais les ay tournez ou translatez, et tout l'Art poétique, y a plus de vingt ans, avant Pelletier et tout autre. Toutesfois non encore mis en lumière, pour avoir esté anticipé. Lesquels vers i ay icy apposés, rendus à peu près mot à mot, et par Françoys : tant pour monstrer qu'il n'est si difficile à tourner les Poètes en Françoys comme tu le fais impossible au 6 chap. du 1 liu., qu'aussi pour déclarer l'office du correcteur Quintil, lequel ie veuil représenter. le donc estant revestu de la personne, et du nom d'iceluy Quintil propose faire l'acte d'iceluy en ton œuure, pour faire plaisir à toy, selon ta propre ordonnance, et à d'autres pour commune congnois-
sance. Or escoute donc patiemment, et entends sans courroux la correction de ton œuure.
Sur le filtre.
La Deffence et Illvstratxon de la Langue Francoyse. — Ce tiltre est de belle parade, magnifique promesse, et trèsgrande attente : mais à le bien considérer : il est faux, par la règle Aristotelicque des motz rapportans l'vn à l'autre, que les Grecz disent ta pros ti les Latins Relata. Car il n'est point défense, sans accusation précédente. Or comme vu Lacon à vn Rbeteur, luy présentant vue oraison des louanges d'Hercules, en les refusant respondit : Qui est-ce (dit il) qui le blasme? Ainsi pouuons nous dire. Qui accuse, ou, qui a accusée la langue Francoyse? Nul certes : au moins par escript. Et si tu dis que si par parolle. le respons que les parolles sont libres, et volantes, ausquelles par semblables parolles fault contester, quand on se trouue au droict, et à propos. Mais à procès verbal ne fault défense par escript. Autrement cela est se faire Ré, par soy mesme, et confesser son default, qui est bien loing du second tiltre, Illustration. Parquoy danger y a que quelqu'vn ne te impose le surnom, que baille Barthélémy Scale Florentin, à l'Ange Politian l'appellant Hercules factitius, Qui se forge luy mesme des monstres faictz tout à propos, tels qu'il les puisse aiséement défaire : combien qu'ilz ne soyent, et n'ayent esté iamais. Quant au second tiltre de Illustration, il ne me desplait pas, mais que selon le portai soit le pourpris, et selon le tiltre l'œuure, c'est assavoir donnant lustre et clarté à la langue, ce que si ainsi est, se verra cy après. le passe cela que tu escris Deffence par double ff, et un c. à la manière des Practiciens, que tu appelles deprauateurs d'orthographe, au chapitre 7 du 2. et non Défense par simple f et s selon sa vraye origine. Car la paradoxe Orthographie (qu'ilz appellent Orthographe)
De quatre, cinq, six, sept, huict, neuf, Qui font vn langage tout neuf,
est tant vaine, et incertaine; que le procès en est encores pendant, les uns suyvans le son, les autres l'vsage, les autres l'abus, autres leur opinion, et volunté. Et touiesfois non constans et de mesme teneur, mais dissemblables entre eux, voire à eux mesmes, comme toy en ton œuure ; qui vsant de ryrne comme de Metheline règle de plomb : ores escris Fonteine pour rymer contre peine, et ores Fontaine contre certaine, rient contre orient, puis riant contre f riant, plaisent contre présent, et puis plaisant contre faisant. Violent, et violant: degoutens pour rymer contre m'attens. Item omettant les lettres ou il les faut nécessairement, comme étincelles pour
estincelles, et les mettant ou elles sont superflues, comme esle pour aile ou aie, pasle pour pale, fist pour feit. Quelquefois les changeant au contraire en escrivant : Quand de quantum par. d. Quant de qmando par. t. et dont pour d'oral de «wrfe, les redoublant, ou les syllabes sont brèves comme immiter pour imiter, estommac pour estomac : congnenz pour cogneuz, et les mettant simples ou elles sont longues comme Rome, nourice, dificile, clore, pour Homme, nourrice, difficile, clorre : et infiuiz autres. Mais tu pourras dire, que ce n'est ta faulte, ains celle de l'imprimeur,
Qui es escriptz moins que bien faictz, Porte des asnes tout le faix.
Neantmoins que de ce faiz, les imprimeurs s'en scavent tresbien descharger, par monstre des copies, Ioinct aussi que les lettres versales. B. C. F. G. I. L. M. N. 0. P. R. S. V. mises quasi par tout en la première impression, par tout es noms communs, et appellatifz tesmoingnent assez auoir esté suyuie l'originale copie escripte à la main, ou communément se font ces lettres à grandz traictz. Et les fautes venantes de l'impression se cognoissent facilement. Mais de l'orthographie en autre lieu sera plus amplement disputé. Or vêla comment au premier port tu as faict bris.
Par. 1. D. B. À. — A quel propos ces quattre lettres? C'est (diras tu) mon Nom, mon Surnom et Pays, mis en lettres antiques, abrégées, desquelles a escrit Valere Probe. Et ce à la manière des anciens, desquelz ie suis admirateur. Or bien soit : mais aussi à l'imitation des anciens, tu devois mettre le surnom gentil de ta lignée, tout au long sans rien requérir : sans cuider bailler à resuer, à ceux qui n'ont point le cerueau vuide, et qui te diront (ce qu'on feit à Virgile, sur son Oximore) qu'ilz n'ont que faire de curieusement s'en enquérir. Parquoy pour estre cogneu, tu devois escrire au long ton surnom, attendu mesmement qu'il est ho nn este : et bien noble (comme ie croy), car il y a vn D. Ou autrement si tu ne voulois par toD surnom estre cogneu, ne failloit que laisser le beau papier tout blanc. Mais j'enten bien : tu veux faire comme la Blanche dame Vergiliane : qui ayant jecté la pomme, s'en fuit cacher derrière les saulx : mais toutesfois veult bien premièrement estre veuë et congneuë. Pour ce suis ie d'aduis que tu l'escrives au long : afin que quelque lourdaud ne interprète ces quattre lettres. I. D. B. A. en quelques autres noms sotz et ridicules, telz que ie ne veuil pas dire : ainsi que feirent Scaure, Rutil et Cauiu Romains, ces quattre lettres. A. F. P. R. Et le vénérable Beda. La marque des Romains, S. P. Q. R. Stultus. Populus. Quœrit. Romani. Combien qu'il sçeust icelles signifier Senatus Populus que Romanus. Ou comme celuy qui les quattre lettres
fie l'escripleau de Pilate sur la croix. 1. N. R. I. interpréta, le n'y retournerai) iamais. Sinou que par adventure tu prétendes à le rendre esmerveillable par imitation du nom ineffable, qui est do quattre lettres, et pour ce dit tetragrammaton. Ou bien f'ault dire (ce qui est le plus vray semblable) que tu te contentes, ton surnom estre déclaré expressément par les deux tresdoctes, et faiotz epigrammes Grec et Latin ' de ton amy Dorât. Mais cela ne doibt suffire : Car tous les lecteurs Françoys ne sont pas Grecz, et Latins. Iaçoit qu'il en y a plus grand, et meilleur nombre, que tu ne monstres les estimer au chapitre fi du premier liure de ton reuure : en les iniuriant assez intemperammeut de Finiure atroce de traditeurs.
Sur l'Epistre à Monseigneur le Reuerendissime cardinal du Bellay. — Ceste Epistre adressée à vn si grand et si docte Seigneur, semble à un petit personnage nain, qui pour ataindre hault, monte sur eschaces. Car incontineut des le commencement abrupt : sans faire quelconque douce entrée, commune de propres parolles, tu la veux faire apparoir grande, par figure allegoricque. Laquelle toutesfois est si impropre, et mal semblable (grand vice de translation) à la chose soubz icelle entendue : et autre part si inconséquente, et mal poursuyuie que rien plus. Car quelle semblance est, d'vn Cardinal à vn Rost iongleur, d'vne ambassade ou légation Royale à vne Comédie ? d'vn affaire sérieux à vn ieu ? Et quelle conséquence, ou poursuytte, de commencer translation, par vn Théâtre, moyenner par vn soustien, et finir par vn Sainctuaire, ou reliquaire ? Mettre en auant vn Iongleur, puis en faire vn Portefaix ? et finalement vn Sacriste ou corps sainct"? c est mal continué et conduict ta Métaphore, et Allégorie : esquelles figures (comme les plus belles :) tu te plais par tout, et par trop, mesme— ment en prose. Car des belles choses l'usage doit estre autant rare, que. propre. Et l'oraison solue ne reçoit affection de tant de figures, principalement en genre doctrinal, iouxte ce vers.
La chose ne veult estre ornée, Mais qu'à entendre soit donnée.
le ne veuil reprendre en cest endroit (ce que neantmoins tu defens aux autres de faire) tout le commencement de ceste epistre estre emprunté, et translaté de Horace, ne ton œuure quasi total estre rapiécé et rapetacé d'iceluy décousu de son ordre. Car telles usurpations bien appropriées en leur lieu sont tresbonnes et louables. Mais il me desplaict qu'au 0 chapitre du premier tu defendz
1 On peut lire l'épigramme grec en tète du texte de la Deffence ; quant a l'épigramme latin, il se trouve en tète de l'Olive que Quintil critique comme la Deffence.
aux autres, par adventure non moins entendans les langues que toy, la translation des Poètes : laquelle te permettant, ou tu attribues à toy plus que aux autres, ou tu es iuge inique.
Patrie. — Qui a Pays n'a que faire de Patrie. Duquel nom Pays venu de fontaine Grecque, tous les anciens Poètes, et orateurs Françoys en ceste signifiance ont vsé : et toy mesme aussi au 4. chapitre du premier. Mais le nom de Patrie est obliquement entré et venu en France nouvellement avec les autres corruptions Italiques : duquel mot n'ont voulu vser les anciens, craignans l'escorcberie du Latin, et se contentans de leur propre, et bon.
Pindare Latin. — Superflue transnominatiou ou plus clairement tu pouuois dire Horace. Mais par tout tu es affecté en périphrases, ce que ne conuient pas bien à la prose didascalique.
Le printemps d'iceluy. — Tu usurpes le titre du printemps : lequel en un autre Poëte Françoys tu rejectes, et desires sécher au chapitre 11 du 2.
Sur le premier chapitre du premier Hure.
L'Origine des langues. — Par le titre de ce premier chapitre tu semblés promettre de toy vn Varroa Françoys. Mais (comme dict Horace),
Qu'aportera de chose bien louée Ce prometteur de si tresgrand'huée, Les monts enflez d'enfanter prestz seront : Vn rat naistra d'ond plusieurs gens riront.
Car de si grande chose promise comme est l'Origine des Langues, le chapitre n'en traicte rien sinon chose vulgaire, et commune telle que vn rustic en diroit bien autant, C'est que les langues sont toutes de la fantasie ^lequel mot fantasie tu prens improprement pour volunté^ des hommes. Aussi aysé et véritable eust il esté de dire, qu'elles sont de Nature, et de Dieu, combien que différentes, comme dire, que les hommes sont tous d'Adam : iaçoit que de diuers pays, nations, villes, lignées et familles. Mais qui tel tiltre osoit promettre, et de si grande attente, comme l'origine des langues, les devoit bien par le menu deduyre, et suyure les ruysseaux pour trouver la fontaine, ou pour le moins etymologiser, comme Varron Latin, et Isidore Grec.
De sourcil plus que stoique. — Sourcil, pour gravité ou arrogance, bon en Latin non en François, et ce que icy tu reprens sur le 2 chapitre du second liure chapitre 2. Entendu aussi, que ton œuure est de genre doctrinal, et principalement iustice pour enseigner. Si est ce que je n'y voy aucune méthode didascalicque, ne les lieux d'icelle gardez, comme un certain thème simple ou com—
APPENDICE l!>3
posé, Définition, Diuision ou Partition, Causes, Eflectz, Affins, Contraires, ains me semble vne commentation de diuerses pièces assemblées sans ordre, et point ne se suyuantes. Et passant de l'origine des langues à la Barbarie, et à la déclaration du nom de Barbarie, et du nom aux peuples, et puis du peuple aux noms. Et après avoir proposé de la langue, ratiocines des mœurs, et coutumes., ou gestes, et de sermocinal devenir moral, et bistorial. Ou il i'ailloit raisonner selon le tiltre prefix sur la déclaration etymologicque de Strabon au 14 liure de ce mot barbare, et que c'est : puis poser nostre langue, parolle et prononciation n'estre point telle, pource la concluant n'estre barbare. Non pas aller extrauaguer en la ciuilité des mœurs, loix, équité, et magnanimité des courages françoys, et commémoration de leurs gestes. Desquelles choses n'est icy question : et ne font rien à la langue estre dicte barbare, ou non barbare. Mais bien au peuple, Et puis finalement de ces choses impertinentes tu conclus inconsequemment en la langue, n estre barbare. Brief pour le réduire en forme syllogisticque, tu ratiocines ainsi
Barbare est, qui prononce mal la langue, ou Latine, ou la sienne propre.
Or les François ont esté ou sont autant ciuilz en mœurs et loix, courageux en faictz et gestes, que les Grecz et Romains.
Donc. La langue Françoyse n'est point barbare.
Vêla ton syllogisme en Friseromorum, ou tu ne t'es pas advisé, que en bon et vray syllogisme en moyenne forme et figure, doibt estre es propositions gardé en mesme signifiance le terme, que les Dialecticiens appellent Médium, qui moyenne la conséquence de la conclusion aux premises. Et non seulement en cest endroict : mais en plusieurs autres tu es ainsi inconséquent, les chapitres et propos ne dependans l'vn de l'autre, mais ainsi mis comme ilz venoyent de la pensée en la plume, et de la plume, au papier; tellement que tout l'œuure est sans propos et certaine consistence, sans thème proposé et certain, sans ordre méthodique, sans œconomie, sans but final, advisé sans continuelle poursuyle et sans conséquence, tant en l'œuure universel, qu en chacune partie et chapitre d'iceluy, et argumens des chapitres. Parquoy en cest endroit cecy te sera dict vne fois pour toutes. Ce que toy mesme en lisant ton œuure, et le recognoissant diras ou entendras estre vray. Sinon que de toy mesme tu sois trop amy admirateur.
Sur le ô. chapitre.
On le doibt attribuer à l'ignorance (h nos metteurs. — Tu accuses à grand tort et tresingratement l'ignorance de noz maieurs que au 9. chap. moins rudement tu appelles,, simplicité, lesquels noz
19i APPENDICE
maieurs certes n"ont esté ne simples, u1 ignorans, ny des choses, ny des parolles. Guillaume de Lauris, Iean de Meung, Guillaume Alexis, le bou moine de L'Yre, Messire Nicole Oreme, Alain Chartier, Yillon, Meschinot et plusieurs autres n ont point moins bien escrit, ne de moindres et pires choses, en la langue de leur temps propre et entière non peregrine, et pour lors de bon aloy, et lionne mise, que nous à présent en la nostre.
Ces nombres, et ceste lyaison, qve par artifice toute langue a accoutumé de produire. — Cela est impropre et faux -. Car tout ainsi que la terre d'un vergier, (afin queie suyue ta métaphore) ne produict pas le nombre des plantes, ne l'ordre quincuncial des arbres, ni la lyaison des entes, et treilles. Ains toutes ces choses le trauail de l'hortulan les y adiouste et adresse. Ainsi la langue ne produict d'elle-mesme, ne les nombres, ne les lyaisons. qui ne font rien à la richesse, et abondance de la langue, sinon à l'ornement, et sonorité. Ains est l'Orateur qui ainsi bieu les scet adresser, ordonner et couioiudre. D'avantage ces nombres et lyaisons d'ont tu faitz tant'de mine et mistere, pour les cuyder par adventure auoir apprins et entenduz par la lecture ou escriture du bon Rhetoricien rnaistre Jacques Loys, ne sont auiourd'huy ny entenduz ny cogneuz, ni observez au moins bien peu en la langue Latine : comme tresbien l'ont demonstré Erasme et Melanchton. Au contraire, en la Françoyse (que tu en dis estre despourueuel y sont observez, bien cogneuz, et entenduz les nombres et lyaisons inuentez premièrement en Grèce par Thrasymach de Chalcedoine, et Gorgias Leontin de Sicile, Théodore Bizantin, et puis par Isocrat tempérez et modérez. Car ceux nombres que Ciceron en l'Orateur parfait leur attribue, qui sont Pair contre pair, semblables fins, contraires, et quarreures, Que sont ce autres choses sinon les nombres", rvmes : cadences unisonnantes, rencontres et croysures de noz vers Francoys ? avec les lyaisons des couppes, et des syllabes, quatre à quatre, six à six, et au contraire? Comme les exemples mesmes, qu'il en ameine et les escritz de Isocrat en peuvent tesmoigner. Mais tu semblés celuy qui cerche son asne et est monté dessus. Et en faisant semblant de illustrer la langue Françoyse, tu l'obscurcis, et enrichis les autres pour l'apauurir, luy ostant ce que est à elle, au moins par portion de communauté. Mais tu ne le pensois pas ainsi estre.
Sur le i. chapitre.
Admiratein-.r des Langues Grecque, et Latine. — Tu es de ceux la. car tu ne faitz autre chose par tout l'œuure : mesme au second liure que nous induire à Greciser, et Latiniser, en Francoys vitupérant tousiours nostre forme de poésie, comme vile, et populaire,
attribuant à iceux toutes les vertus, et louanges de bien dire, et bien escrire et par comparaison d'iceux monstres la pauureté de nostre langue, sans y remédier nullement et sans l'enrichir d'vu seul mor, dune seule vertu, ne bref de rien, sinon que de promesse et d'espoir, disant qu'elle pourra estre, qu'elle viendra, qu'elle sera : etc. Mais quoy? quand, et comment. Est ce la défense, et illustration, ou plus tôt offense et denigration? Car en tout ton liure n'y a vn seul chapitre, non pas vne seule sentence, monstrant quelque vertu, lustre, ornement, ou louange de nostre langue Françoyse, combien qu'elle n'en soit dégarnie non plus que les autres, à qui le sçait bien congnoistre.
La langue fidèle interprète de toutes les autres, et les sciences se peuuent fidèlement, et copieusement traicter en icelle. — ■ Ces deux lieux sont contradictoires, au chapitre suj-uant.
Sur le o. chapitre.
Il y a cinq parties de bien dire. — Ce ne sont pas parties de bien dire : mais offices de l'orateur. Sinon que tu entendes parties en pluralité pour offices, ce que ne recongnoist la langue Françoyse. Et d'aduantage, la diuision d'iceux cinq offices est superllue en ce lieu.
Glaive couitert de sa gayne. — Impropre similitude. Car ores que le glaiue se prenne pour la parolle (voire es sainctes lettres) la gayne toutesfois n'est sembable, et ne se peult prendre pour la rudesse impolie du dur langage (comme icy tu en vses). Car la gayne, qui quelquefois est plus riche, et plus belle que le glaiue : ne peult ressembler à la rudesse et durté, si ce n'estoit une gayne sicaire. Et d'aduantage vne gayne, quelque qu'elle soit couure l'espee reluysante qui est dedans, et dessoubz : mais la rudesse et durté ne couure point l'éloquence qui auec rudesse est nulle. Par quoy fust plus propre dire glaiue enroillé, impoly et non forby pour la parolle et sentence, non encore aornée : et clarifiée d'eloquutioa. Et si tu veux dire que d'autres nobles scripteurs ontvsé de ceste similitude, ie respondray que c'est autrement et plus conuenamment que tu ne faitz en ce lieu.
Eloquence dont la vertu gist es motz, jn'opres, vsitez, non aliènes du commun vsaye de parler. Métaphores., Allégories, etc. — Accorde ce lieu. Car vue mesme chose n'est en deux subieetz contraires comme sont motz propres, et figures. D'avantage si éloquence gist ou tu la couches : elle n'est pas logée chez toy : qui presque par tout vses de motz impropres, non receuz en commun vsage de parler : et desquels aussi on n'a que faire : comme en cest endroict mesme, contreuenant à ton enseignement tu dis
aliènes, pour . estranges, escorchant la, et par tout, ce pauure Latin, sans aucune pitié.
77 est impossible de rendre avec la mesme grâce. — Aussi n'est requise la mesme grâce, mais la semblable, égale, ou plus grande,si elle vient à propos. Et neantmoius ce que tu dis estre impossible aux traducteurs : tu le penses bien faire, en disant : Hurter la terre du pied libre, La Ivre enfante vers. Ode 8, et mille semblables.
Traduction n'est suffisante pour donner à nostre langue cette perfection.— Or que cela fus t vray : encore ne doit estre assez, à toy enseigneur vser de la negatiue : eu disant n'est suffisante : ains failloit monstrer par l'affirmatiue, moyen de parfaire le default : autrement tu ne nous enseignes rien, et ne defens, ne illustres rien nostre langue (selon ton tiltre). Car négation rien ne présuppose.
Sur le 6. chapitre.
Des mauuais Traducteurs. — Pour discerner les bons traducteurs des mauuais : fault auoir iugement. Or le iugement est acquis auec l'aage et l'expérience. Pour ce ne iuge si ieune de chose si antique, monstrant le blanc pour le noir ysteron proteron, ou ieu de Primas secnndus : le devant derrière, c'est mettre la charrue deuant les bœufz, dure à ce propos : monstrant le blanc pour le noir. Car selon ton propos réprehensif failloit dire monstrant le noir pour le blanc : qu'est à dire le mal pour le bien, le pis pour le mieux, le vice pour la vertu. Ou bien dire, Tournant le blanc en noir, iouxte le demy vers Sutyric. Qui nigra in candida vertunt, Qui tournent blanc en noir.
Les langues dont iamais n'ont entendu les premiers elemens. — Tu en es à croire. Car tu le dis de propre conscience.
Fameux poètes. — Cest epithete est deshonnorable : car il se prend en mauvaise partie comme libelle fameux, lieu fameux.
Sur le 7. chapitre.
Tout le commencement du chapitre. est de translation vicieuse, et inconséquente, commençant par, manger, moyennant par planter, et finissant par bastir , en parlant tousiours de mesmes choses : auquel vice tombent couslumierement ceux qui tousiours veulent metaphoriser, ou il n'est besoing, et applicquer figures, ou propriété seroit, mieux conuenante : estimans l'oraison par tout figurée, estre. plus belle que la simple, et égale, et rarement entremeslée de tek oruemens. Tout ainsi que les enfans, qui estiment plus bel habillement un hocqueton orfauerizé d'archier de la garde
qu'vn saye de velours uniforme, auec quelques riches boutons d'or clair semez.
Sur le 8. chapitre.
Se compose, pour se mette ou se renge à l'imitation. C'est pailé Latin en Françoys.
Sur le 9. chapitre.
Nostre langue se décline : sinon par les Noi/cs, Pronoms et Participes : pour le moins par les Verbes, etc. — Je laisse ceste impropre forme de parler laànement en Françoys, de sinon, mis négativement et prépositif, ou le bon Françoys en vse exceptiuemeut, ou expletivement en subjunctif, et la préposition par pour es. Car il eust esté plus nayf François ainsi dire, si nostre langue ne se décline es noms, pronoms et participes : au moins se décline es verbes : mais tousiours tu veux latiniser en Françoys. Cela donc laissé, ie vieu au principal de ce poinct. Qui est à la défense de nostre langue : contre toy qui te armant de sa liurée et enseigne : luy es ennemy intérieur : Luy tollissant les déclinaisons des trois meilleures parties Nom, Pronom et Participe. Pour lesquelles calanger : le dy que la langue Françoyse se décline en ses trois parties à la manière des Hébreux, c'est à sçavoir par articles, et oultre ce à la forme Grecque, et Latine par quelques changements de terminaison, taxit es deux nombres, que en aucuns diuers genres et cas. Comme cheval, chevaux, Roy, Roys, Régnant, Régnante, Apprins, apprinse, principalement es pronoms, comme ie, moy, me, nous, Tu, Toy, Te, Vous, Nostre, nostres et nos. Qui sont (oultre la variation des articles) autant de diuerses voix, et terminations, qu'en ont les Grecz au nombre duerne, et les Grecz et Latins au genre neutre. Par quoy il appert manifestement que soubz couleur, et promesse de la défendre, tu la despoilles, et destruytz : en tant qu'en toy est, sans l'enrichir d'une seule syllabe, qui soit à elle propre, et conuenante, en tout ton oeuvre. Pource deuant que ainsi escrire, lu deuoys sçavoir que c'est Déclinaison.
Aussi n a elle point d Hétéroclites, et Anomaulx. — Au contraire plus eu y a en la langue Françoyse que en nulle autre : mesmement es verbes.
Nature pour parler, nous a seulement donné la langue. — Cela est faux selon Aristote, et Galien. Comme aussi le monstre le vers de Pierre d'Espagne :
Instrumenta novem sunt, guttv.r, lingua, palatum. Quattuor et dentés, et duo labra simul.
A parolle former il fault neuf instrumeus : langue, Palat, Gousier, deux leures, quatre dens. Ce que s'ensuit après, de la ronde parolle Françoyse, contre les niinoises, ou extortionnaires prononciations des autres langues, est tresbon, et tresuray, et ies exemples des similitudes bien appropriez, notans les nations sans les nommer, et la ie te recongnois bon Frauçov?.
Sur le 10. chapitre.
Faix d'autres espaules. — Cette Métaphore est trop souuent répétée, ou il n'en est besoiug, veu mesmement quelle est aussi lourde et grossière, qu'vn porte-faix : mesmement à la Philosophie : qui est de l'esprit. Et si tant tu te plais es Métaphores des parties corporelles pour les spirituelles, l'esprit est mieux signifié par l'œil (tesmoing Cheremon, et Ore Apollon, Hierogliphicz scripteurs) que par les espaules : et la philosophie, par la lumière que par un fardeau. Bien seroit bonne la Métaphore faicts, pour une charge commise, et espaules pour puissance de la soubstenir. Mais cela ne vient à ce tien propos.
Sur le 11. chapitre.
Qu'il est impossible d'égaler les anciens en leurs langues. — Ce tiltre est tout contrariant à la position du précèdent, maintenant faisant impossible, ce que parauant tu esperois, et souhaittois estre faict.
APPENDICE l'I!)
QUINTIL SUR LE SECOND LIVRE DE LA DEFENSE ET IlLVSTRA- TION DE LA LANGVE FnANGOYSE.
Sur le premier chapitre.
Ce chapitre et tous les autres suyvans de ce second Hure ne conuieuneut au tiltre de ton œuure. Ains à la Poësie qui est non la défense et illustration de la langue Françoyse, mais une espèce d'ouurage en icelle langue. El n'est ne définition, n'espace, ne partie, ne cause de la langue. Mais vn effect, et vn œuure non d'icelle langue, mais par icelle plus pour volupté acquis, que par nécessité requis. Car pour bien parler, ou mettre par escrit en Franço}'s, le ne voudroye escrire ou dire à la forme des Poètes. Sinon que ie voulusse faire rire les gens, et se mocquer de mov en parlant Poétiquement, en propos commun comme tu fais. Mais plustot comme les bons orateurs Françoys : tant ceux qui ont escript, que ceux qui ont à voix priuée et publicque tresbien dict, et encores tous les iours tresbien disent, es grandes cours Impériales, Royales, Principales et Seigneuriales, es grandz Conseilz, Parlemens, et ambassades, es Conciles, assemblées des Sages, et bien parlaus, es Sermons et Prédications, es Consulatz, Syndicatz, et gouvernemens' Politicques : ou en tresbon et pur langage Françoys sont traitées : et déduites diuerses choses graves honnestes appartenantes et nécessaires à la vie commune, et à la conseruation de la socialité des hommes, et non pas plaisantes folies, et sottes amourettes, fables et propos d'un nid de souriz en l'oreille d'un chat. Et pleust à Dieu qu'iceux Sages et eloquens hommes tant defunetz qu'encor viuans (desquelz les noms assez nommez ie tais) eussent voulu prendre le labeur de mettre par escript leurs belles et bonnes, et prudentes oraisons, harengues, Actions, Conseilz, Sentences et parolles, en telle ou meilleure forme d'escripture qu'ilz les ont prononcées à viue voix, ainsi qu'ont faict les Orateurs, Consulz, Sénateurs, et Imperateurs Grecs, et Romains. Car par iceux seroit mieux défendue, et illustrée la langue Françoyse, que par la subtile ionglerie de la plus grande partie des Poètes, qui pource à bon droict sont blasmez par frère Baptiste Mantuan, chaste et bon Poète Latin, au Poëme contre les escriuains impudiques. Et pour semblable raison iadis reiectez de la République Platonique. Non toutesfois que ie veuille, du tout refuser les Poètes, en l'illustration de la langue : comme celuy qui a y consommé ma ieunesse à la lecture d'iceux. Mais que
ie ne voudroye si sottement niquenocquer, que de prendre le pire pour le meilleur. Parquoy ie conclu que tu en as prins une seule pièce : et nécessaire la moins vsitée, la plus obscure, et la plus incongneuë de l'vniuerselle armature Françoyse (qui est appellée et dite eu Grec Panoplia) Panoplie, pour la défense et illustration de la laugue Françoyse : et d'icelle joincte à ton ceuure, impertinemment tu as faict vn liure second. Toat ainsi comme si tu eusses proposé en tiltre, non pas vne défense et illustration, mais vn Art poétique. Ce que par tresbonne Méthode tu as faict par vn autre cy deuant imprimé, et non nommé : ne par luy, ne par autruy, ne par reuersions, ne par lettres versales ne autrement. Auquel ie porte honneur, et amour sans nullement le congnoistre : et non par euuie, faulseté, ou autrement,* et encor combien qu'en son œuure et liure de l'Art poëtiq'uë Françoyse a fraudé vne partie de mes labeurs iuvenilz, faictz et "composez par mon entendement et sçavoir, depuis peu de temps en ça, et supprimez depuis plus de neuf ans, sur le neufuiesme liure, par trop grande craincte d'vn Qvintil : et conscience de la ieuuesse (ou i'estoye alors) et de la foiblesse de mon esprit, et peu de sçavoir, qui encore est, mais quiconque soit iceluy auteur de l'art Poétique, il a escrit méthodiquement, et suiuy son tiltre proposé par droit et continuel fil, ce que ie voudroye tu eusses faict. Or ie reuien à ma pour-suyte.
Laissant celuy que i'tnîens auovt esté basty, iay bien voulu tellement qtiellemeni esbaucher. — le demande aux. ouuriers si bastir. et esbaucher sont d'vn mesme artifice et ouurage, pour icy en vser en mesme métaphore. Croy moy que ta trop grande friandise de métaphores, te faict souueut improprement les assembler : ne seroit-il plus beau parler proprement '?
Qui ay osé quasi le premier des Françoys introduire vne nouvelle Poésie. — Ou est ceste nouuelle Poésie, de toy premier des Françoys. le n'en voy point d'autre nouuelle, sinou en noms changez et déguisez, au demourant la chose mesme ou pire.
I ay tousiours estimé nosire Poésie Françoyse, estre capable de quelque plus hault et meilleur stille- — Monstre donc aucun exemple de ce plus hault, et meilleur stille. Quel est-il ? est-ce escorcher le Latin, et contreininer l'Italien en Françoys, et periphraser ou il n est besoing ? en disant fils de vache, pour veau ou beuf. de peur de faire la moue. Est-ce faire des vers, telz que chantoyent les Prebstres Saliens danseurs : à eux-mesmes (comme dict Quintilian) non eutenduz ? Si c'est cela vn plus hault, et meilleur stille, que le naïf Françoys, vrayement ie le quitte, et n'en vueil point.
Bien diray-ie que Iean le Maire de Belges, etc. — le ne vueil point debatre auec les mors, mais ie demanderay hardiemeut cela.
Qui est celuy qui voudroit ainsi parler, que Ieau le Maire t'a escrit?
Trouuent à reprendre en trois on quatre des meilleurs, disant, etc. — Mon amy, ou voit tout à clair que tu forges icy des repreneurs à plaisir, soubz la personne desquelz tu cuydes couurir, et dissimuler la censure que toy mesme faictz de tels personnages, lesquelz tu n'oses nommer, ne reprendre ouuertement. Puis tu te couures d'vn sac mouillé, disant à la reclame. Voyla ce que i'ay oy dire. On le m'a dit dague à rouelle. Item les Poètes que tu nommes en ce chapitre, sont tous bons et tresbons : mais non seulz, comme tu les poses. En la position desquelz neantmoins tu te contraries, si bien que tu te recongnoys.
Quelque autre voulant s'esloigner du vulgaire, etc. — Contemple icy ton image.
Hormis cinq on six, la reste, etc. — Voyla bien défendre et illustrer la langue Françoyse, n'y recevoir que cinq ou six bons Poètes, si cinq douzaines d'autres ne s'y opposoyent, à tresbon droit, et pour le moins la grande douzaine. Encore que autre part tu en nommes d'avantage, nom par uom.
Sur le t. chapitre.
Le moyen de V enrichir, et illustrer qui est Vimmitation des Grecz et Romains. — le ne voy comme se peult entendre cecy. Car si Grecz et Romains nous fault chercher : Que sera-ce ? Ou les choses, ou les parolles? Si les choses: Tu te contredis: Qui au premier liure as dict la nature des choses et la congnoissance^ et commune tractation d'icelles, estre egalle en toutes nations et langues. Et encores si les choses ou en doibt retirer, ou ce sera par translation ou par tractation. Si par translation : tu la defens, si par tractation, c'est redite de mesme chose en autre langue à nous propre, et rieu pour cela enrichie de parolle. Or si tu dis que les braues parolles il y faille chercher : ce sera escorcherie sanglante. Si la mesure et forme des vers : elle est grandement dissemblable. Si les manières de parler, phrases, et ligures, ie dy et maintien que nulle d'icelles ne default aux Poètes Françoys, non plus que aux Latins, et Grecz. Si la science, et les ars : cela est y chercher le scavoir des choses, ample et belle matière de Poésie : et non la forme de la Poésie, ne du plus hault et meilleur stille, mais enrichir l'esprit de plus haulte science, et congnoissance des ars qui en ces deux ont esté mises, ce qu'est tresbon et principal, mais non à ton propos. Parquoy, pour l'enrichissement et illustration, et plus hault et meilleur style : le ne say quelle imitation tu y cherches ne toy avec ne scais. Bien peult estre que quelque peu de motz qui nous défaillent en pourront estre extraictz : ainsi
comme à eux défaillent plusieurs de ceux que nous auous, desquelz ilz ont vsé comme le demonstrent Ciceron, Quintilian, et Erasme au premier liure de la Copie. Mais cela est peu de chose pour en faire si grand cas. Et outre ce ne faut estimer seul auoir leu les Grecz, et Latius : Car la plus grand part des Poètes Francoys de nostre temps, sont exercez es langues. Et neantmoins sans lesquelles langues n:ont pas laissé aucuns d'estre tiesbons Poètes et par adventure plus uaïfz, que les Grsecaniseurs, Latiniseurs, et Italianiseurs en Fraucoys : Lesquelz à bon droict on appelle Peregriueurs.
r le 4. chapitre.
Laissez ces vieilles poïsies Françoi/ses aux ieux floraux de Tholose, etauxPuytz âe Rouan, comme Rondeaux, Balades, Vidai;, ■chants Royaux, chansons qui corrumpentle goust de nostre langue : et ne servent : sinon à porter tesmoignage de nostre ignorance. — Trop dédaigneuse est ceste exhortation de laisser les vieilles Poésies aux ieux floraux de Tholose, et aux Puytz de Rouan. Par laquelle trop superbe dehortation sont indignement, et trop arrogamment deprisées deux tresnobles choses. Dont l'une est l'institution ancienne en deux tresbonnes villes de France de l'honneur attribué aux mieux faisans : pour l'entretien éternel delaPoosie Françoyse : iouxte le proverbe : l'honneur nourrit les ars. Tel que iadis fut en Grèce es Olympicques : et à Romme es ieux publiques : l'autre est l'excellence, et noblesse de noz Poëmes les plus beaux, et les plus artificielz : comme Rondeaux, Balades, chans Royaux, Yirlais, lesquelz tu nommes par terrible translation, espicerie corrompant le goust: qui toutesfois en toute perfection d'art, et d'invention excédent tes beaux Sonnetz, et Odes (que tu nommes ainsi) desquelz plus amplement cy après ie parleray. Et en cest endroit, tu ne congnois, ou ne veux congnoistre, que ces nobles poèmes sont propres, et peculiers à la langue Françoyse, et de la sienne, et propre, et antique invention. Sinon que par adventure on les voulust rapporter à d'aucunes formes Hébraïques, et Grecques es Prophètes, et en Isocrat, et quelques Latines en Ciceron "es oraisons, et en Yergile es vers Intercalaires. Ce que mesme les noms de ces Poëmes donnent à entendre. Car Rondeau est période, Balade est nom Grec, chant Royal est Carme Héroïque, par principale dénomination, Virlay est Lyricque ou Laïcque, c'est à dire populaire. Ce que ne pensant pas, tu les rejettes : mesmement les Virlais et à la fin ordonnes les vers Lyricques, qui sont tout vu etyne mesme chose. Mais ce qui te faict les Repriser, à mon advis que c'est la difficulté d'iceux Poëmes, qui ne sortent iamais de pauure esprit, et d'autant sont plus beaux que de
APPENDICE 20o
difficile facture, selon le proverbe Grec ta chalepa cala, choses difficiles sont belles. Tout ainsi comme eu Grec et Latin les vers exametres chemiuaus à deux piedz seulement sont plus nobles, et plus beaux que les Trochaïcques ou Iambicques, ou Comicques, qui recoiuent plusieurs piedz indifféremment et plus à l'aise. Pource ne blasme point ce que tant est louable, et ne defendz aux autres ce que tu desperes pouuoir parfaire. Et ne dy point que telz Poèmes ne seruent sinon à porter tesmoignage de nostre ignorance. Car au contraire par excellence de vers et ligatures, nombreuse multiplicité de cadences unisonantes, et argute rentrée, refrains et reprinses avec la maiesté de la chose traictée, et Epilogue des euuois, tesmoignent la magnificence et richesse de nostre langue, et la noblesse et félicité des espritz Françoys, en cela excedans toutes les Poésies vulgaires. Mais pour le difficile artifice, et elabouree beauté d'iceux anciens Pcëmes tu les veux estre laissez. Et que l'on se jette (comme tu parles) à ces plaisans Epigrammes, Poésie aussi aysée comme briefve. De laquelle se sont aussi bien aydez et d'aussi bonne grâce nos Poètes Françoys tant vieux que nouueaulx, et en grand nombre, qu'un Martial Latin (que tu proposes\ Poète inégal, bien souuent froid, Hespagnol, mal Romain, et dateur, idololàtre de Domitian, vicieux, et abominable Sotadic, méritant n'estre mis en lumière que de flambe de feu. Auquel Martial le plus souuent eschet ce que tu reprens aux faiseurs de comptes nouueauX; qui est le petit mot pour rire à la fin : et rien plus. Tu nous renuoyes aussi à ces pitoyables Elégies (helas) pour alors que demandons à rire, nous faire plourer, à la singerie de la singerie de la passion Italiane. Lesquelles sont ouurages, de propre affection, de simple et facile artifice, et de ryme platte.
Chante moy ces Odes incogneues encore de la Muse Françoyse. — Vray est que le nom Ode a esté incogneu, comme peregrin, et Grec escorché, et nouuellement inuenté entre ceux qui en changeant les noms cuydent deguyser les choses : Mais le nom de chant et chanson est bien cogneu, et receu comme Françoys. Car quant à la façon de tes Odes (qu'ainsi tu nommes) ie n'y trouue point autre forme de vers, que les acoustumez comme de dix, et de huyct syllabes, et au-dessoubz entiers ou couppez, suyuans ou croisez entremeslez, et appropriez à plaisir comme ont faict noz maieurs Poètes Françoys (plus heureusement que à présent) en leurs chansons, laiz, virlaiz, servantoises, Chapelletz, et telz ouurages, les entretixaus bien proprement selon leur plaisir, et iugement d'oreille, en les accommodant à quelque plaisant chant vulgaire, à l'exemple des lyricques Grecz, et Latins : qui en ont ainsi faict. Car il n'est pas en vsage (ce que tu dis autre part) que les Poètes composans chansons se assubiectissent a suyure la Musicque ; Ains au contraire les Musiciens suyuent la lettre et le su-
biect (qu'ilz appellent) à eulx baillé par les Poètes. Et qu'ainsi soit i'en demande à Claudin, Certon, Sandriri, Villiers et autres renommez Musiciens.
Sur toute chose, prens garde que le Poëme soit esloingné du vulgaire. — Ceste caution est contre le precept d'Horace : qui veult le Poëme estre tel : que l'honneur d'iceluy soit acquis des choses, et parolles prinses au mylieu de la communauté des hommes, tellement que tout lecteur, et auditeur en pense bien pouuoir autant faire, et toutesfois n'y puisse aduenir. Tel (à la vérité) qu'a esté Marot. Et toy au contraire, commandes d'estranger la Poésie : disant que n'escris sinon aux doctes. Qui neantmoins sans ta singerie, et deuisée Poésie entendent la Grecque, et les vertus d'icelle.
Orné de grattes sentences. — Doncques les ludicres et ioyeuses n'auront lieu '?
Non comme en Laissez la verde couleur, etc. — 0 quelle rejection de choses si bien faictes : et par telz auteurs. Que d'espris, de les nommer chansons vulgaires ? Chansons bien, vulgaires non, comme seroit la Tirelitanteine ou Lamy Baudichon. Car ce ne sont chansons desquelles on voise à la moutarde : et puys dire icelles ne mérite le nom des Odes, ou de vers lyricques. le te demande : n'est-ce vne mesme chose Odi, Ode, Cantio et chanson, en trois langues diuerses? Ainsi comme Anyr, Vir, homme? Et les noms diuers changent-ilz la chose? Certes non. Quel besoing estoitil donc de escorcher le nom Grec, ou le Françoys estoit. Ce que n'ont faict les Italiens (tes dieux en singerie) qui du nom Françoys, l'ont appellée Canzone. Pource, contre ton dict, si elles sont chansons, elles sont Odes par equipollencede nom. Et si elles peuuent estre sonnées à la Lyre (comme elles sont) me ■ ritent le nom de vers lyricques, mieux que les bayes de ton Olive, ne la suycte qui ne fureut oncque chantées ne sonnées, et à peine estre le pourraient.
Quant aux Epistres, ce n'est un Pointe qui puisse grandement enrichir nostre vulgaire. — Tu metz les Epistres hors du ieu : qui sont bien les plus nécessaires, non-seulement à nostre langue : mais à toutes pour la commune société des hommes, soit en prose, soit en vers. La richesse, et vtilité, voire nécessité desquelles voy et ly es Epistoliers, et principalement en ceste belle prseface Apo— logicque qu'a faicte Françoys Aretin sur la translation des Grecques Epistres de Phalaris. Puis tu allègues vne belle, et suffisante raison : pource qu'elles sont (ce dis-tu) de choses familiaires. Mais d'autant plus sont, idoines à enrichir nostre vulgaire, qui conuerse, et est le plus'souuent mis en vsage es choses familiaires. Combien que outre l'exemple, et la translation des autres langues, comme les Epistres de Ciceron, Pline, Basil le grand, Phalaris, Euchier, mises en Francis. Encore, en est il de Françoyses ori-
giuales : de non moindre grain té que celles-là. le m'en rapporte à l'Epistre envoyée à un Secrétaire Alleman, que l'on dict estre de feu illustre, noble, et sçavant Seigneur Monsieur de Langey, ie m en rapporle aux Epistres 'qui sont missiues comme le nom venu du Grec le monstre^, des Roys, Princes, Seigneurs, Peuples, Républiques, voire des Aduocatz, Procureurs, et Marchans.et privez amys. et à plusieurs belles Epistres nuncupatoires, et dedicatoires. Desquelles ie vouldroye mieux apprendre à parler, et escrire, et enrichir mon vulgaire, et ma langue illustrer : que de tes Elégies larmoyantes. Car si i'estoye Secrétaire de quelque grand Seigneur qui me commandast escrire son vouloir, et son intention en autre Heu, et à autre tel personnage, ou à quiconque que ce fust, et au lieu de cela, ie luy allasse escrire vne Elégie suyuont l'affection de ma propre douleur, qui en rien, et à luy et à autre ne toucherait : et que ie luy chantasse la complainte de Quaresme, pour auoir des œufz à Pasques : pensez qu'il seroit bien aise, et m'en sçauroit grand gré de faire ainsi Xostre-Dame de pitié. le n'entendz que des Poétiques (pourras tu dire) et non des prosaïcques. Et ie te suis instant. N'es tu pas celuy illustrateur de la langue Françoyse ? Laquelle doibt, et peult bien estre, et est illustrée de l'une et l'autre, Oraison: et Poésie ? Combien encore que point ne nous défaillent les Poétiques pour enrichir nostre langue de choses, et de parolles, telles que sont les deux Epistres de l'Amant verd, tant riches en diuersité de plusieurs choses, et propos, que c'est merueille. Item celles de. Octavian, de Philistine, de Marot, de Yauzelles, et plusieurs autres. Desquelles (contre ton dire) se peult enrichir nostre vulgaire. Veu qu'en icelles, plus qu'en toutes autres escritures, sont traictées les choses, et les affaires et les parolles, et les noms, tant des personnes, que des choses. Finalement tant nécessaires : que qui ne sçait escrire une épis— tre, ou vne missiue (car c'est tout vn) pour parler à vn absent, et luy communicquer son intention en vain sçait il poétiser des Elégies.
A l'imitation des Elégies. — Horace t'a enseigné (situ as voulu) que la Poésie est comme la peincture. Or la peincture est pour plaire, et resiouir, non pour contrister. Parquoy la triste Elégie est vne des moindres parties de Poésie : et aussi la plus aisée, toute platte, et plaignante qui n'apprend rien qu'à plorer, et iouér le personnage des amoureux, et amoureuses.
Des langoureux, et langoureuses Qui meurent le iour quinze fois.
Autant ie dy des Satyres : que les Françoys, ie ne sçay comment ont appelez Coqz à l'As ne. — Coqz à l'Asne sont bien nommez par leur bon parrain Marot, qui nomma le premier, non Coq à l'Asne,
mais Epistre du Coq à l'Asne. le nom prias sur le commun prouerbe Frauçoys, saulte du Coq à l'Asne, et le prouerbe sur les Apologues. Lesquelles vulgaritez à uous propres, tu ignores, pour les avoir desprisées, cherchant autre part l'ombre, dont tu auois la chair. Et puis témérairement tu reprens, ce que tu ne sçais. Parquoy pour leurs propos ne s'entresuyuans, soDt bien nommez du Coq à l'Asne telz Enigmes Satyricques, et non Satyres. Car Satyre est autre chose. Mais ilz sont satvrez non pour la forme de leur facture, mais pour la sentence redarguaute à la manière des satyres Latines. Combien que telz propos du Coq à l'Asne peuuent bien estre adressez à autres argumens que Satyricques; comme les Absurda, de Erasme, la farce du sourd, et de l'aueugle, et l'Ambassade des Cornardz de Rouan.
Pardonner aux noms des personnes vicieuses. Tu as pour ceci/ Horace. — Horace n'a poiut pardonné aux noms (comme tu latinises en FrançoysJ ou plustost n'a point espargné les noms des personnes.
Sonne moy ces beaux sonnet:, non moins docte, que plaisante inuention Italienne, conforme de nom à l'Ode- — Sonnez luy l'antiquaille. Tu nous as bien induict à laisser le blanc pour le bis : les Balades, Rondeaux, Yirlaiz, et chants Royaux ; pour les sonnetz inuention (comme tu dis^ Italienne. De quoy (si à Dieu plaist) ilz sont beaucoup plus à priser. Et certes ilz sont d'une merueilleuse inuention (à bien les consyderer) et tresdifficile, comme d'vn huyctain bien libre, à deux, ou à trois cadences, et vn sizain, à autant d'vnisonances, ou croisées, ou entreposées, si abandonnéement, et deregléemeut : que le plus souuent en cinq vers sont trois Rymes diuers, et la ryrne du premier rendue finalement au cinquiesme, tellement que en ayant le dernier, on a desia perdu le son, et la mémoire de son premier vnisonnant, qui est desia à cinq lieues de la. Vêla une braue Poésie, pour en mespriser, et dédaigner toutes les autres excellentes Françoyses : si conioinctes en leurs croisures, qu'elles ne laissent iamais perdre, et loing voiler le son de leur compaigne, encore demourant en l'oreille, et en l'e ne font plus d'un ver, ou deux au plus : et ce en double croisure, et entreposée quaternaire. Oultre ce, au lieu de défendre et illustrer nostre langue (comme tu le prometz), tu nous faits grand deshonneur, de nous renuoyer à l'Italien, qui a prins la forme de la Poésie des Françoys, et en laquelle il est si pauure, qu'il ne tombe guerre iamais que en a, et o, et si licentieux, qu'il vse de motz et couppes, diuisions, et contractions à l'eslriuiere.
Conforme de nom à l'Ode. — Saulue la révérence de ton sçauoir : il n y a point conformité de nom entre Ode, et Sonnet. Le verbe Ado, dont vient Odi, Ode : ne signifie pas, ce que le verbe Sono, duquel vient Sonnet. Car Adein, chanter, est de voix naturelle ys-
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santé de ranimant : mais sonner, est d'instrument, et organe artificiel, à vent ou à corde, sans voix, duquel verbe sonner vse l'Italien, ou le Françoys dit iouër. Parquoy Ode, qui est Chanson ou Chant n'a nulle conformité (comme tu dis) à Sonnet. Mais bien plus est de conforme signiliance le nom Françoys Chanson, au Grec Ode, que Sonnet, lequel, a mon aduis, tu deuois laisser aux Italiens. Pource qu'vn sonnet en Françoys sonne vilainement pour l'acte du verbe que Alexandre Villedieu déclare honnestement sans le nommer, disant :
Quod turpc sonat fit inedi.
Comme disent les Grammairiens. — N'ayes honte de nommer Perot. Car il le vault bien.
Chante mot/ d'vne Musette resonnante, et d'une /Juste bien ioincte ces Eccloijues. — Quel langage est ce chanter d'une musette, et d'vne lluste ? Tu nous as proposé le langage Françoys : puis tu faitz des Menestriers, Tabourineurs, et violeurs. Comme ton Ronsard trop, et tresarrogamment se glorifie auoir amené la Lyre Grecque, et Lutine en France, pource qu'il nous faietbien esbahyr de ces gros et estranges motz, Strophe, et Antistrophe. Car iamais (par aduenlure) nous n'en oysmes parler. Iamais nous n auons leu Piudar. Mais ce pendant il crese les Muses bien peignées, et les armes d'un arc, comme nymphes de Diane, et du sien arc vise à frapper les Princes. Gardez le coup. Certes à la vérité vous estes quelque nombre tous forbeuz de ceste faulse persuasion de vous mesmes de laquelle (procédant l'aage auecle iugement), vous aurez grande honte en voz consciences. Et en vous armant de noms empruntez, et escorchez, et de facture (bonne certes) mais commune, et facile, contrefaictes des Poètes lyricques et des Magistri nostri de lyra en Poésie, ou gardez que ne soyez Poètes lericques, apo toû lirein. Car qui demanderoit au plus sçavant de vous quel instrument est, et fut Lyra, et la manière d'en sonner ou iouër, et la forme d'icelle, nombre de cordes, et accordz : et la manière de chanter les vers dessus, ou sur la fluste : le croy que le plus habille se trouueroit moindre en cela qu'vn petit Rebecquet, et flusteur de village. Pource n'abaissez point la Poésie, à la menestrerie, violerie et flageolerie. Car les Poètes lyricques du passé, ne ceux du présent, ne chantoyent, ne sonnoyent, ne chantent, ne sonnent leurs vers (si ce n'est comme le Cytharin Aspendieu pour eux, et pour les Muses) mais les composoyent et composent en beaux vers mesurez, qui puis après par les Musiciens estoyent, et sont mis en Musicque, et de la Musicque es instrumens. Ce que bien donne à entendre Horace, disant :
Le Menestrier qui de fluste armonicque Sonne les vers du beau ieu Pythonicque
Premièrement, auant que de tel estre Apprins il a, et reueré son maistre.
Ou l'on peult voir, que le loueur instrumentale sonnoit es lieux et sacrifices d Apollon les vers Pythicques, que longtemps par auaut Pindar auoit composez. Esquels vers appert que les Pythies vers lyricques de Pindar estoyent iouez, et sonnez par autres, et que sont deux Lyrici et Lyricints : comme (fomici, et Comœdi. Et si vous autres me mettez en auant un Mellin, Monsieur de Sainct Gelais, qui compose, voire bien sur tous autres, vers lyricques, les met en Musicque, les chante, les iouë, et sonne sur les instrumens : ie confesse, et sçay ce qu'il sçait faire, mais c'est pour luy. Et en cela il soustient diuerses personnes, et est Poëte, Musicien, vocal, et instrumental. Voire bien d'auantage est il Mathématicien, Philosophe, Orateur, Iurisperit, Médecin, Astronome, Théologien, brief Panepisthemon. Mais de telz que luy ne s'en trouue pas treize en la grand douzaine, et si ne s'arrogue rien et ne desrogue à nul.
Adopte moy aussi en la famille Françoyse. ces eoulans, et mignars Hendecasillabes. — le te demande, Législateur, les vers Françoys des chantz Royaux, Balades, Chapeletz, Rondeaux, Epistres, Elégies, Epigrammes, Dixains, et translations ; sont ilz pas tous Hendecasillabes, et Decasillabes selon la dernière masculine, ou féminine ? Comment veux tu donc que nous adoptions en notre famille (pourauec toy parler jurisperitement en Françoys) ceux qui nous sont naturelz et légitimes, et que les autres langues par aduenture ont prins de nous ? C'est mal entendu le droict.
Quant aux Comédies, et Tragédies. • — De comédies Frauçoyses en vers : certes je n'en scay point. Mais des Tragédies assez, et de bonnes, si tu les sceusses congnoislre. Sur lesquelles n'vsurpe rien la farce, ne la Moralité (comme tu estimes) : ains sont autres Poëmes à part.
Sur le 6. chapitre- Mais de paour que le vent d'affection ne poulse mon nauire si auant en ceste mer; que ie soye en danger du naufrage, reprenait la, route que favoye laissée. — Continue les métaphores affectées sans les bigarrer d'un nauigage à une route de cheuaux, qu'est passer sans moyen, de la mer, en la terre. Oultre ce que tu commelz un lourd Solœcisme disant mon nauire pour ma nauire.
Accommode telz noms propres </•' quelque langue que ce soit, à Vvsage de ton vulgaire. — Pourquoy escrits tu donc Pitho, Erato '.' veu que nous n'auons analogie de semblable terminaison Françoyse, ou tu eusses bien peu dire Pithou, Eraton, comme Platon, Ciceron. lunon.
Vse de mot» purement Francoys. — Ce commandement est trèsbon, mais tresmal observé par toy Précepteur, qui dis : Vigiles pour veilles; songer pour penser; dirige pour adresse; epithetes non oysifz, pour superflu:; pardonner pour espargner, adopter pour receuoir; liquide pour clair. Hiulquc pour mal joinct ; religion pour obseruance -, thermes pour estuues; fertiles en larmes pour abondant; récuse pour refuse. Le manque flanc pour le costé gauche; guerrière pour combattante ; rasséréner pour rendre serain; Buccinateur pour publieur-. fatigue pour trauail; intellect pour entendement ; aliène pour estrange; tirer pour peindre ou pourlraire ; molestie pour ere- W; venusté pour venusteté, comme de honeste', honesteté ; moy pour te/ /jzVfe' pour prins; ennobly pour anobly ; obliuieux pour oblieux: sinueux pour courbe, et contourne, et inûniz semblables que trop long serait à les nombrer. — Item improprietez, comme vins libres pour ioyeux, hurter la terre du pied libre pour aWer seurement ; esclaircir voile, pour esclairer ; donner la dernière main pour mettre fin et parachever. — Item les vices de la langue du pays, comme o pour a«ec. Qwt de l'un, qui de l'autre; Q<n Grec, qui Latin, et plusieurs telz desquels tu te pourras excuser qu'ilz sont de ton creu par ce demy vers de Vergile :
Nostri sic loqwwntwr.
Mais toy qui les autres enseignes, te souuienne du vers de Caton :
Turpe est doctori, cum culpa redarguit ipsum.
Ainsi que sont les reliques des sainetz aux croix. — Vêla bonne et deuote similitude.
Sur le 7. chapitre.
Ces Fquiuocques me soyent chassez bien loing. — Comme tu as osté les plus belles formes de la Poésie Francoyse, ainsi maintenant rejettes tu la plus exquise sorte de ryme, que nous ayons, moyennant quelle ne soit affectée, et cherchée trop curieusement. Et en cecy tu blasmes taisiblement Meschinot, Molinet, Crétin, et Marot : telz personnages que chacun les congnoist. Mais (comme i'ay dict des Chants Royaux, Balades, Rondeaux et Virlais) la difficulté des Equiuocques, qui te ne viennent pas tousiours à propos : les te faict rejecter.
Si V orthographe Francoyse neust point esté deprauée par les Practiciens. — Ains au contraire : par les practiciens a esté, et est, et sera efforcéement retenue en son entier contre la nouvelle Para-
Sur le 8. chapitre ■
Les vers de la S ybille furent translatez par Sainct Augustin. — Mais nouuellement, et entièrement en vn iuste liure par Sébastian Castalion, et tout le mistere d'iceux déclaré.
Sur le 9. chapitre-
Entre autres choses ie tadverty d'vser souvent de la figura Antonomasie. — Ces exemples ne sont Antonomasticz, mais Periphrastiez : esquelz voire en prose, tu es redondant, et en cest endroict fais de vice vertu.
Afin que tu ne dies l'eau vndoyante. — Si les ondes sont appelles vagues de la mer, des lacz, ou fleuues esmeuz des vents à tourmente. le ne voy point pourquoy eau ondoyante, ne se puisse dire pour impétueuse. Mais possible tu voulois dire eau estaigaante.
C'est quand en la quadrature des vers Hero'icques, la sentence est trop abruptement coupée. — Au vice que tu reprens, icy tu y tombes au tiers sonnet (de l'Olive), et plusieurs autres lieux. Iaçoit que le vice n'est pas ce que tu reprens : si la quarte syllabe est seule et aguë, comme au commencement de la seconde Epistre de l'Amant verd.
Que les Périodes seroient bien joinctz, — Si tu fais Ode féminin, (comme il est) pourquoy fais-tu Période masculin ? Ce qu'il n'est pas.
Sur le 11. chapitre.
Aux sumptueux Palais des grands Seigneurs, et cours magnifiques des Princes , entre les Dames et Bamoy selles. — Tu charges bien témérairement les Princes et leurs cours d'ignorance et faulte de iugement, en renuoyant vers eux les mal équipez, et ignorans rymeurs. Ou au contraire se sont tousiours trouuez, et bien receuz les plus parfaictz, et scavans Poètes. Parquoy tu fais iniure aux vns, et aux autres.
0 combien ie désire voir sécher ces Printemps, chastier ces Petites ieunesses : rabattre ces Coups d'essay, tarir ces Fontaines, Brief abolir tous ces beaux tiltrcs, assez suffisans pour degouster tout Lecteur scauant d'en lire d'avantage. le ne souhaitte moins, que ces Despourueuz, ces Humbles esperans, ces Bannyz de lyesse, ces Bsclaues, ces Trauerseurs soyent renuoyez à la Table ronde. — Enuieux souhait ! Par lequel tu desires les oeuures d'autruy estre aneantiz ; qui ne sont moins dignes de durée que les tiens, et te mocques de leurs tiltres : qui sont modestes, et non ambitieux comme le tien, et ne
degoustans pas les Lecteurs (comme tu dis) mais plustost les inuitans. Car autant, et plus gracieux est Printemps, et Fontaine comme Olive. Le Printemps portant aussi belles fleurs, que ton Olive beaux fruictz. La Fontaine aussi purement coulante, et claire, que l'huile de ton Olive est crasseux, et faisant obscure lumière. Francoys Habert a bien montré quel bon naturel il a en ses poursuiuies translations des Métamorphoses d'Ovide. Le traverseur liouchet, pour son temps a esté loué, et est encore comme chaste, et chrestien scripteur, non lascif et paganisant,, comme ceux du iourd'hui, et si a faict et poursuiuy graudz, et continuels œuures, non pas petites sonneries. Et ainsi des autres bons : lesquelz par toy (en tant qu^ tu peux) aneantiz pour nous faire danser des sonnetes. Qui en cela non à tort se sentent par toy iniuriez. De l'vn desquelz voire du moindre si i'auoye l'heureuse veuë, et bon sçavoir : le te respondroye autrement et plus viuement, et remonstreroye le chemin de l'escole, et d'Anticyre ou tu les enuoyes.
Esloignez de toute bonne érudition. — Mon amy sache qu'il y en a deux mille en France : qui ont leu les Grecz, Latins, Italiens, Hespaignolz, Hébreux, et Allemands; aussi bien que toy, qui toutefois ne se les arroguent pas, ce que tu fais.
Sur le 12. chapitre.
L'autre n'a pas seulement traduict V Electre de Sophocle quasi vers pour vers : chose laborieuse. — Tu loues maintenant ce que tu as reprins par auant. Oblieuse inconstance.
Quant à l'Orthographe, i'aij plus suiuy le commun et anticque usage, que la raison. — Tu as faict : ce que tu dis ne faire.
Sur le dernier Sonnet à V Ambitieux.
Quant à l'honneur % espère estre immortel. — Le translateur de l'Iphigene, a bon droict se mocque des immortaliseurs d'eux mesmes, qui arrogamment se promettent immortalité, en si peu de chose que rien, et en telz argumens, les auoir leus, on n'en est ne meilleur, ne plus sçavant, et qui ne sont profitables à aucun art, ou science apprendre : ne délectables sinon à leurs autheurs affectionnez, et idolâtres à certaines personnes, qui ne plaisent pas tant à tout le monde. Et aussi comme de leurs Poèmes le subiect est caduc, muable, mortel, et périssable. Ainsi seront leurs œuures sur cela fondez. Parquoy ne se fault tant promettre, ne tel guerdon que immortalité, pour si petite chose. Car ores qu'elle fust tresgrande : si est ce qu'elle ne peut estre immortelle, tesmoignant Horace.
Nous sommes deuz à mort, '/tous, et nos œuures- — Si ilz espèrent à eux aduenir, ce que Petrarch a obtenu : ilz se deçoyuent. Car ilz ne sont pas Petrarcbz. Et ne sont seuls en leur langue comme Petrarch en la sienne. Veu qu'il y a plusieurs autres Poètes Françoys, meilleurs et traictans matière plus digne d'immortalité. Outre ce Petrarch est renommé en sa Laure, pour n'auoir gueres faict autre Poésie, et puis non de tous, sinon des semblablement affectionnez.
Voyla ce que i'ay briefuement annoté en discourant ton œuure de la défense et illustration de la langue Fancoyse, assez superficilement.