L'hypothèse est le principe générateur de la science
L'homme est capable d'observer ; il participe à la raison ; mais il serait incapable de science s'il ne possédait pas la faculté de faire des hypothèses, c'est-à-dire des suppositions relatives aux idées par le moyen desquelles on peut rendre raison des faits. Les lois de la nature, par exemple, ne sont pas un objet de perception sensible, cela est manifeste ; elles ne peuvent pas se déduire des conceptions a priori, comme le démontre l'inanité de toutes les tentatives faites dans cette direction. Ici se manifestent la valeur et le rôle scientifique de l'individu. L'individu est relativement passif dans l'expérience et le raisonnement. Il n'observe pas et il ne raisonne pas sans un déploiement d'activité ; mais le résultat de cette activité est de lui faire recevoir la connaissance des faits et celle des données de la raison. Dans l'invention, il produit spontanément une idée. Le génie, ou la faculté de faire des suppositions justes, est un élément constitutif de l'esprit humain
* Voir la Logique de Vhypothèse, Un volume in-S®, Paris, Germer Baillière, 1880.
qui se manifeste à des degrés extrêmement divers chez les individus, et dont l'action scientifique a été méconnue également par le rationalisme et par l'empirisme (44).
L'hypothèse n'est pas seulement nécessaire pour interpréter les résultats de l'expérience, elle dirige l'observation. On observe presque toujours dans un but déterminé, c'est-à-dire pour contrôler une idée préconçue. Il est même presque impossible de concevoir comment la science se ferait si, en présence de la multitude indéfinie et de la complexité des faits, l'esprit n'était pas dirigé d'un certain côté par une pensée dont il cherche la vérification. L'abus des conjectures vaines qui encombrent la science, l'esprit systématique qui s'attache à des idées préconçues et les maintient contre l'évidence des faits, ont discrédité la faculté de supposer dans l'esprit des logiciens et des savants ; il n'en demeure pas moins certain que proscrire l'hypothèse, ainsi qu'on l'a fait en théorie sans jamais pouvoir le faire en pratique, c'est rejeter la semence de la vérité. Voici comment s'exprime à ce sujet un illustre inventeur contemporain, M. Pasteur : < Je pars d'une idée € préconçue, c'est-à-dire d'une hypothèse suggérée
< par les faits déjà connus, puis j'expérimente pour
< la vérifier en la modifiant suivant les circonstance ces. L'hypothèse dicte et règle mes travaux ; elle
< m'inspire même les expériences à faire. Sans elle € l'observateur le plus attentif ne découvre rien > \
* Pcaroles citées dans le Journal de Genève du 10 février 1884.
lîA VILLE. — PHILOSOPHIE. 7
Dans les sciences purement expérimentales, Thypothèse intervient en dirigeant l'observation et en provoquant l'expérience. Dans les sciences explicatives, la détermination des classes, des lois, des causes et des buts ne pouvant être, ni une donnée immédiate de l'expérience, ni une déduction des axiomes de la raison, ne peut résulter que d'une supposition à vérifier. Le rôle de l'hypothèse est moins apparent dans les sciences rationnelles ; il est réel cependant. Il y a dans les mathématiques une partie de pure analyse où l'application des lois de l'intelligence aux notions du nombre et de la quantité conduit à la découverte d'un certain nombre de vérités ; mais, dans le plus grand nombre des cas, les propositions arithmétiques et les théorèmes de géométrie sont le résultat d'une supposition qui précède la démonstration. Quel est le mathématicien qui a formulé la première fois l'égalité du produit des extrêmes au produit des moyens dans une proportion ? Je l'ignore ; mais il n'est pas besoin de savoir son nom pour être certain que la proposition a dû s'offrir à son esprit, peut-être comme l'induction d'un certain nombre de cas particuliers, avant d'être démontrée comme affirmation générale. Les historiens parlent de la joie de Pythagore lorsqu'il conçut le théorème de l'égalité du carré de l'hypoténuse d'un triangle rectangle à la somme des carrés faits sur les deux autres côtés du même triangle. La joie vive qu'il éprouva met en évidence le caractère subit de sa découverte. xMontucla, l'historien des mathématiques, en parlant du calcul
infinitésimal et de la découverte de Leibniz, signale l'intervention du génie qui seule explique la vue d'une vérité nouvelle^ L'hypothèse intervient donc dans la construction des sciences de tous les ordres ; ce qui diffère, c'est le mode de l'observation, d'où résulte la différence des procédés de vérification (58).
53. L'hypothèse est un élément a priori, mais dans un autre sens que Va priori de la raison.
Une idée préconçue qui dirige le savant dans ses observations est un élément de la pensée qui peut être dit a priori quant à l'expérience ; mais il y a une distinction essentielle à noter. Les éléments de la raison sont le moyen de toute connaissance ; douter de leur valeur, c'est ouvrir la porte à un scepticisme absolu. Les hypothèses résultant de la spontanéité d'un esprit individuel peuvent n'être que les produits d'une imagination qui égare la pensée. Elles ne constituent point un a priori valable par lui-même comme celui de la raison, mais un a priori qui ne doit être accepté que, si l'on peut user ici de ces termes, sous bénéfice d'inventaire. C'est ce que M. VioUe explique fort bien dans les Prolégomènes de son traité de physique : < En « physique, dit-il, comme en toute autre science, le
< point de départ de l'invention est une idée a € priori. Seulement cette conception première de
< l'esprit n'a rien d'immuable et d'absolu. C'est un
* Histoire des mathématiques, tome II, page 843.
4C principe provisoire dont les conséquences doivent < être soumises au contrôle de rexpérimentation, « seule capable de donner la certitude ».
54. La recherche de Vunité est le principe directeur des hypothèses scientifiqties.
La généralisation, qui est la condition de la pensée scientifique et même de la parole (21), est le résultat d'une tendance à l'unité. La généralisation, en substituant l'énoncé d'une classe ou d'une loi à la multitude des affirmations particulières, simplifie la science. Toute simplification de la science est saluée comme un progrès. C'est ainsi que la substitution de l'éther et de ses ondulations aux divers fluides imaginés jadis pour expliquer la chaleur, la lumière et l'électricité, a été considérée comme un progrès considérable de la physique. La recherche de l'unité n'est pas le résultat de la science, comme une vue superficielle du sujet pourrait le faire penser; elle en a été, dès l'origine, le principe directeur. C'est une tendance naturelle à la raison, tendance qui se manifeste d'une manière instinctive dans l'induction, et qui devient l'origine des hypothèses explicatives. Audébut des investigations de l'esprit humain, on ne trouve pas des études de détail auxquelles succèdent des vues générales, des analyses qui précèdent la synthèse. Bien au contraire, la science a commencé par des synthèses très hardies auxquelles les analyses nécessaires pour servir de base à des synthèses valables n'ont succédé qu'assez tardivement. Il suffit pour s'en convaincre d'étudier
les premiers développements de la philosophie grecque. D'une manière générale, l'esprit scientifique a toujours cherché et cherchera toujours le simple, le général, l'un, pour rendre raison de la multiplicité des phénomènes. La chimie semble faire exception à cette loi, parce qu'en avançant elle a multiplié le nombre des corps simples ; mais, comme Fresnel l'a remarqué en 1819 dans son Mémoire sur la diffraction de la lumière, cela tient sans doute à ce que, malgré les pas rapides qu'elle a faits dans les temps modernes, cette science est encore relativement peu avancée. Du reste, nous assistons à des tentatives parfois couronnées de succès pour décomposer des corps considérés jusqu'ici comme simples. En 1879, M. Raoul Pictet exprimait Tespérance que, dans un temps prochain, on parviendra peut-être à réduire le nombre des corps simples par des méthodes expérimentales^ Pourquoi ce savant, en émettant sa prévision, donne-t-il à cette prévision la qualité d'une espérance ? La même question se pose à l'occasion du passage suivant de Faraday : < Le magnétisme n'était encore, il y a € quelques années, qu'une force occulte affectant € seulement un très petit nombre de corps. On sait < aujourd'hui qu'il influence tous les corps, et qu'il « a les rapports les plus intimes avec l'électricité, la € chaleur, l'action chimique, la cristallisation, et, € par la cristallisation, avec toutes les forces mises € en jeu dans la cohésion. Dans cet état actuel des
* Synthèse de la chaleur. Genève, 1879, page 79.
€ choses, nous nous sentons vivement pressé de € continuer nos recherches, encouragé par l'espé-
< rance de découvrir le lien qui rattache le magné-
< tisme à la pesanteur^ ». Faraday prévoyant une simplijfication de la physique, M. Raoul Pictet prévoyant une simplification de la chimie, parlent Tun et l'autre d'une espérance, parce que la réduction du nombre des éléments au moyen desquels on explique les phénomènes, est une marche vers l'unité, et que la marche vers l'unité est une satisfaction pour la pensée. Cela est si vrai que les découvertes qui amènent une grande simplification dans les sciences excitent une admiration qui prend quelquefois les proportions de l'enthousiasme. L'enthousiasme fut immense, dans le monde savant, lorsque Descartes découvrit cette grande vérité, momentanément obscurcie, mais remise de nos jours en pleine lumière, que tous les phénomènes physiques objectivement considérés se réduisent au seul fait du mouvement. L'enthousiasme fut grand aussi lorsque Newton réduisit les trois lois de Kepler à la loi unique de la gravitation, et donna à la mécanique céleste la base simple et solide sur laquelle reposent ses calculs. Un sentiment de même nature s'attache maintenant à l'hypothèse du transformisme, dans l'esprit de ceux qui la croient vraie. Il est certain, en effet, qu'expliquer la faune et la flore par la seule application des lois physiques à des organismes primitivement semblables, serait faire dans le sens de l'unité un
* Faraday inventeur, par John Tyndall, page 85.
des pas les plus considérables que la science ait jamais accomplis. La destinée de cette doctrine dépend du degré de confirmation que l'expérience et le raisonnement pourront fournir à l'hypothèse qui en est la base. Le vrai est simple ; tous les progrès de la science sont la confirmation de cette maxime que Boerhaave avait prise pour sa devise; mais la proposition n'est pas convertible : le simple peut n'être pas vrai-
55. La tendance à V unité, lorsqu'elle ne demeure pas soumise au contrôle de Veœpérience, est la source principale des e^^^eurs scientifiques.
Thaïes, à la suite d'un certain nombre d'observations sur les formes diverses de l'eau dans la vie de la nature, formula l'affirmation que Teau, ou le principe humide, est l'origine de toutes choses. Par l'emploi d'inductions de même nature, Anaximène enseigna que tout procède de l'air, et Heraclite ne vit dans le monde que des transformations du feu. Voilà de grands exemples de synthèses produites par l'élan de la pensée qui, dans la recherche de l'unité, perd de vue les diversités réelles que l'analyse doit mettre en lumière. Un phénomène analogue s'est produit à toutes les époques de l'histoire de la philosophie. Toute découverte importante produit une sorte d'éblouissement qui porte l'esprit à prendre la partie pour le tout, et à émettre des affirmations dans lesquelles des éléments irréductibles se trouvent témérairement identifiés. L'histoire de la pensée de Laplace offre à cet égard un fait significatif. Frappé
du rôle que la loi de la gravitation joue dans l'organisation de l'univers il crut, un moment, qu'elle pouvait rendre compte de tous les phénomènes astronomiques et il écrivit : < L'attraction seule suffit
< pour expliquer tous les mouvements de cet uni-
< vers. » C'était un éblouissement de la pensée dont il se rendit compte lui-même et, dans une édition nouvelle de son Système du monde, il effaça cette affirmation téméraire qui figurait dans les éditions précédentes ^ A la suite des brillantes découvertes modernes relatives à l'électricité, il n'a pas manqué de gens dont l'imagination a pris le galop, et qui ont déclaré que l'électricité était le principe universel. A la suite d'observations importantes sur les phénomènes de la vie, l'esprit systématique s'est donné carrière. La théorie contemporaine du transformisme, quelle que puisse être sa valeur, est certainement, dans rétat actuel de nos connaissances, le résultat d'une série d'hypothèses acceptées, sans un contrôle suffisant, sous l'empire trop exclusif du besoin de l'unité ^.
L'hypothèse a toujours besoin d'être vérifiée, et la tendance de la raison qui pousse à de hautes généralités doit être contenue par l'observation de tous les ordres de faits (78 et 105). Le feu nous éclaire et nous réchauffe, mais il devient aussi un agent de destruction. De même la recherche de l'unité, selon qu'elle est contenue ou non dans ses bornes
^ Le Cartésianisme, par Bordas-Demoulin, tome I, page 271. * Voir la Logique de r hypothèse, pages 174 à 189.
légitimes, ouvre la voie aux découvertes, ou lance la pensée sur le chemin de l'erreur.
56. L'appréciation de la valeur des hypothèses se fait par un choix préalable suivi d'une vérification plus complète.
Une vérification aussi complète que possible fixe seule la valeur scientifique de nos suppositions ; mais, en présence de la multitude des idées qui peuvent s'offrir à l'esprit, un choix préalable peut écarter immédiatement des hypothèses impossibles parce qu'elles sont contraires à la raison ou à des vérités scientifiques solidement établies. Pour user d'une comparaison, la valeur d'une machine n'est définitivement constatée que lorsqu'elle a reçu l'emploi auquel on la destinait. 11 arrive cependant parfois qu'on constate immédiatement, par la simple inspection d'un appareil, un défaut qui le rend impropre à l'usage qu'on en attend. Les hypothèses contraires à la raison sont rares. On pourrait en trouver des exemples dans les tentatives de certains ignorants qui veulent soutenir des affirmations mathématiques contraires à des vérités démontrées. Quant au rejet d'une hypothèse considérée comme contraire à des vérités expérimentales bien démontrées, il faut être prudent. Il ne faut jamais oublier la règle de méthode qui établit qu'aucune théorie ne permet de récuser des témoin gnages valables (51). Cette règle de méthode s'applique aux hypothèses explicatives comme aux faits. II est cependant des lois si solidement établies qu'une
hypothèse qui les contredit peut être légitimement l'objet d'un rejet immédiat; c'est ainsi, par exemple, qu'aucun savant ne consentirait à examiner une explication d'un phénomène purement physique qui contredirait positivement les lois de la pesanteur.
Nous passerons maintenant à l'étude du mode de vérification des hypothèses, après avoir présenté préalablement une remarque de quelque importance.
57. L* origine d* une hypothèse ne doit pas exercer une influence décisive sur son appréciation.
On lit dans Vlmitatian de Jésus-Christ ^ : « Ne vous enquérez point qui est-ce qui a écrit ce que vous lisez, mais prenez garde à ce qu'il dit. > Ce précepte, donné par l'auteur dans l'intérêt de la vie spirituelle, a son application dans la méthode scientifique. Les hypothèses doivent être examinées en elles-mêmes ; c'est la vérification qui en fait la valeur ; elles ne doivent revêtir dans aucun cas un caractère d'autorité.
Il fut un temps où la science était privée de sa liberté légitime, parce que les lois déterminaient les doctrines qu'il était permis de professer et celles qu'il était défendu d'admettre. En 1580, le philosophe novateur Bruno vint à Genève, la cité protestante. Il dut assez promptement quitter la ville, parce que, comme le l'apporte Théodore de Bèze : « Les Genevois avaient décrété une bonne fois et
* Livre I, ch. 6, traduction Michel de Marillac.
< pour jamais que ni en logique, ni en aucune autre « branche du savoir, on ne s'écarterait chez eux
< des sentiments d'Aristote ^ >
En 1624, un édit du parlement de Louis XIII défendit < de rien enseigner contre les anciens auteurs et approuvés, sous peine de la vie. > Ce n'était pas seulement alors la loi civile, mais aussi une loi d'opinion qui proscrivait les tentatives d'innovations scientifiques. C'est contre cette direction de la pensée que Pascal a protesté, en démontrant que, pour les matières de sciences, c'est au temps actuel, qui profite de toutes les expériences et de toutes les découvertes antérieures, qu'il faut appliquer ce respect de la vieillesse que l'on applique à tort au passé, qui est en réalité la jeunesse de l'esprit humain. Après un temps où le respect du passé faisait proscrire induement les hypothèses nouvelles, en est venu un autre, le temps actuel, où l'on est généralement disposé à accepter toutes les idées qui rompent avec la tradition, et à supposer que tout ce qui est nouveau a des chances d'être vrai. Cette disposition d'esprit contribue à mettre en crédit des hypothèses fort aventureuses, et à faire qu'on se contente à leur égard d'une vérification incomplète.
La recherche scientifique a un besoin absolu de l'autorité du témoignage (49); mais cette autorité porte sur les faits et non pas sur les doctrines. L'origine d'une hypothèse ne lui confère jamais de l'autorité; mais il n'en résulte pas que cette origine
* Jordano Bruno, par Christian Bartholmess, tome I, page 63.
ne puisse avoir une influence, non pas décisive, mais légitime pourtant, sur son appréciation préalable. La considération de la provenance des idées est utile pour le choix de celles de ces idées qu'on se décide à examiner. Entrez dans une bibliothèque avec le désir d'aborder un certain ordre de recherches. Le nombre des livres est immense, et il vous est impossible de prendre connaissance de tous ceux qui peuvent renfermer des données de fait ou des hypothèses explicatives relatives à l'objet qui vous préoccupe. Comment choisirez-vous ? Vous prendrez pour guide la renommée des auteurs, et le guide sera bon s'il ne s'agit pas d'œuvres contemporaines qui peuvent être l'objet d'un engouement irréfléchi, ou de réclames intéressées, mais d'une gloire solidement établie. La vraie gloire, en effet, est le produit du génie, et le génie est le facteur des découvertes. Il peut se trouver dans l'œuvre des grands hommes d'autrefois des hypothèses justes qui ne pouvaient pas être vérifiées à l'époque où elles ont été émises et qui peuvent l'être aujourd'hui (63). Les prétentions de l'individualisme peuvent engendrer un esprit d'indépendance funeste ; et, dans l'ordre de la science comme dans tous les autres, le mépris des noms véritablement grands n'est pas la marque de la liberté de la pensée, mais celle d'une outrecuidance ridicule. La gloire qui s'est attachée à certains hommes dirige légitimement l'attention sur les idées les plus dignes d'examen, sans constituer pour cela une autorité contraire à la méthode scientifique. Une réflexion de même nature s'applique à la tra-
dition religieuse, qui n'a aucune entrée dans la science à titre d'autorité, mais qui peut exercer sur les recherches de la philosophie une influence légitime (100).
58. Les procédés de vérification varient selon la nature des sciences.
La méthode scientifique est toujours la même dans ses trois procédés fondamentaux (45). On constate des faits sensibles ou psychiques; on observe les données de la raison; puis on suppose des principes d'explication. Les suppositions étant faites, il faut les vérifier ; et c'est ici que la difl'érence se montre, selon qu'il s'agit d'hypothèses rationnelles, expérimentales ou explicatives. La difl'érence des procédés de vérification est le résultat et la conséquence nécessaire de la diversité des moyens de constatation.
59. La vérification d'une hypothèse rationnelle résulte du lien logique établi entre cette hypothète et des vérités antérieurement établies.
Le meilleur type de la vérification des hypothèses rationnelles se trouve dans un traité de géométrie. Les démonstrations dont se compose un traité de cette science relient les affirmations qu'il faut justifier
à des affirmations antérieurement démontrées, et finalement aux axiomes de la raison. Rien ne prouve mieux le caractère primitivement hypothétique des théorèmes que le fait qu'ils peuvent être conçus avant que Ton en trouve la preuve. Il peut même arriver que le temps qui s'écoule entre la découverte d'une vérité géométrique et sa démonstration soit considérable. Voici, à ce sujet, un exemple bien significatif K Un géomètre allemand du XV® siècle formula une proposition que des essais graphiques justifient toujours; mais des dessins, quel que soit leur nombre, ne constituent pas une démonstration géométrique. L'inventeur du théorème ne réussit pas à en faire la preuve, et les géomètres du XVP et du XVIP siècle le considérèrent comme une simple curiosité scientifique. Euler trouva la démonstration, qui est fort longue dans ses œuvres, et qui est singulièrement abrégée aujourd'hui par l'emploi du calcul difl'érentiel. Voilà donc une hypothèse mathématique dont la vérification s'est fait attendre pendant plus de trois siècles.
Lorsque la démonstration d'une vérité rationnelle est trouvée, cette vérité acquiert immédiatement le caractère de la certitude; elle ne passe pas par des degrés divers de probabilité. 11 faut seulement qu'elle soit soumise au contrôle d'hommes compétents, qui témoignent qu'il n'y a pas eu erreur dans l'emploi fait des données de la raison (49).
* Je dois la communication de ce fait à l'obligeance de M. Raoul Pictet.
60. Une hypothèse purement expérimentale peut être immédiatement confirmée avec certittide.
Une hypothèse purement expérimentale n'est que l'expression d'un fait supposé (17). Le fait étant constaté, la supposition est immédiatement confirmée. Un chimiste pense obtenir un certain résultat par la combinaison de deux corps; la combinaison étant opérée le résultat est conforme à sa prévision. Un physicien suppose que, dans telles conditions de température et de pression, un gaz peut être liquéfié ; les conditions étant réalisées le gaz devient liquide. Un botaniste suppose que des plantes considérées comme appartenant à deux espèces diverses sont de simples variétés ; il obtient, en semant des graines prises sur un même pied, deux plantes diflërentes semblables chacune à l'une de celles qui avaient fait l'objet de la supposition ; l'hypothèse est justifiée. Un archéologue émet l'avis qu'un bâtiment d'une nature déterminée a existé jadis dans un tel lieu ; on procède à des fouilles qui mettent au jour les restes du bâtiment supposé. Dans ce cas, et dans tous les cas analogues, les hypothèses ont été vérifiées avec certitude et d'une manière immédiate, parce qu'elles ne portaient que sur des faits. Il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit de théories.
61. La vérification d'une hypothèse explicative suppose la déduction de ses conséquences, et la comparaison de ces conséquences avec les faits.
Il y a ici un double travail: un travail de la raison qui déduit les conséquences logiques de cer-
taines afïirmations, et un travail d'observation pour comparer les déductions des hypothèses faites avec les données de l'expérience. Le contrôle ne porte pas directement sur les hypothèses, qui ont toujours un caractère général et par conséquent abstrait, mais sur des conséquences qui se prêtent à l'observation. La loi d'inertie, par exemple, qui est le fondement de la mécanique et, par la mécanique, de la physique entière, n'est pas susceptible d'être vérifiée directement. Cette loi, en effet, affirme que, en l'absence de toute cause extérieure, un corps en mouvement doit continuer à se mouvoir indéfiniment en ligne droite. Or nous ne pouvons observer aucun mouvement en ligne droite qui soit continu. Les mouvements nés de la pesanteur à la surface du globe sont droits, mais ils s'arrêtent; les mouvements des astres dans le ciel sont continus, mais ils ne s'efi'ectuent pas en ligne droite. La loi d'inertie ne peut donc pas être confirmée expérimentalement dans ses données immédiates ; mais elle est confirmée dans ses conséquences parce que ces conséquences fournissent une explication satisfaisante des faits.
On a demandé si le couronnement deCharlemagne a été le résultat d'une volonté préméditée de sa part, ou si c'est le pape qui a pris l'initiative d'une mesure à laquelle Charlemagne n'aurait fait que consentir. Il est impossible de contrôler directement l'une ou l'autre de ces hypothèses, puisqu'il faudrait pour cela être dans la conscience de Charlemagne, ou, pour autant qu'on admettrait la sincérité de sa parole, avoir été le confident de ses pensées. Que fera l'his-
torien ? Il constatera de son mieux les faits contenus dans les documents de l'époque, et il cherchera à déterminer quelle est celle des deux hypothèses dont les conséquences expliquent le mieux l'ensemble de ces documents.
62. Une hypothèse n'est vërifiable que si ses conséquences peuvent être contrôlées par Vobservation des faits.
Ceci est la conséquence immédiate de Taffirmation précédente. Puisqu'une hypothèse n'a d'autre valeur que celle qui résulte de la comparaison de ses conséquences avec les données de l'observation, toute hypothèse qui ne produit pas de conséquencies de cette nature demeure invérifiable. Quelle est la nature du soleil ? Cet astre est-il un corps solide entouré d'une photosphère comme le pensent encore quelques astronomes, ou bien, ce qui paraît plus probable, est-il à l'état liquide ou gazeux ? Ces deux suppositions ont des conséquences susceptibles d'être mises en regard des données de l'observation ; elles sont donc vériflables par leur nature. Le soleil est-il habité par des créatures intelligentes ? Ici nous ne possédons et, selon toute apparence, nous ne posséderons jamais aucune donnée observable qui permette de résoudre la question. La question, en effet, ne serait point résolue dans le cas où la théorie qui fait du soleil un corps incandescent serait solidement établie. Nous savons bien que des organismes pareils aux nôtres ne peuvent pas vivre dans le feu ; mais rien ne prouve que des êtres intelligents ne
NAVILLB — PHILOSOPHIE. 8
puissent être pourvus d'une organisation capable de subsister dans des conditions différentes de celles qui sont nécessaires à notre vie.
En histoire, les suppositions qui portent sur ce qui serait arrivé dans le cas où tel événement n'aurait pas eu lieu ne seront jamais susceptibles d'une vérification sérieuse. Que serait-il advenu si Cromwell était mort enfant, où si Napoléon Bonaparte n'était pas né ? Où en serait notre logique si Aristote n'avait pas vécu, et notre astronomie si Kopernik n'avait pas fait des travaux scientifiques ? Toutes les questions de cet ordre peuvent donner lieu à des jeux d'imagination plus ou moins agréables, mais auxquels la porte de la science demeurera toujours fermée. Toute idée dont la vérification sérieuse n'est pas possible demeure à l'état de simple conjecture, et l'abus des conjectures dont on a encombré le sol de la science a été l'une des causes les plus apparentes du discrédit de l'hypothèse. Il faut donc laisser à l'écart les fantaisies de l'imagination ; mais il ne faut pas être trop prompt à déclarer impossible la vérification de telle ou telle idée, voici pourquoi :
63. Une hypothèse invérifiable dans Vétat actuel de la science, peut devenir vérifiable plies tard.
On objectait à Kopernik l'idée que si sa doctrine était vraie, Vénus aurait des phases comme la lune, ce qui, disait-on, n'était pas. A l'époque où l'objection fut formulée, les moyens d'observation ne permettaient pas de reconnaître les phases de Vénus; l'invention du télescope a permis de les constater. Le
perfectionnement des instruments joue un rôle considérable dans l'histoire de la science, en permettant des vérijfications qui étaient impossibles auparavant. Il n'y a pas beaucoup d'années qu'on aurait pu déclarer chimérique la prétention de constater la composition chimique des astres. Aujourd'hui, l'analyse spectrale permet de discerner dans les profondeurs du ciel la présence de tel métal ou de tel gaz. Au point de vue scientifique, l'analyse spectrale est un des faits les plus considérables de notre époque, puisqu'elle nous instruit de la composition de corps placés à des distances énormes, et que, d'un autre côté, elle peut, avec une puissance plus grande que l'analyse chimique ordinaire, signaler la présence d'une quantité de matière extrêmement faible.
Pour les sciences historiques, la découverte de nouveaux documents joue un rôle analogue à l'invention de nouveaux instruments pour les études physiques. Tel vieux parchemin, enfoui dans la poussière de nos bibliothèques ou dans des archives encore inexplorées, permettra peut-être de résoudre avec certitude des questions qui, dans l'état actuel de nos connaissances, demeurent de simples conjectures. Il faut en dire autant des fouilles qui mettent au jour les débris du passé cachés dans le sol, et du déchiffrement des inscriptions anciennes. Combien de suppositions sans contrôle sérieux possible aujourd'hui, pourront devenir des hypothèses vériflables par les recherches de nos savants égyptologues et des hommes qui étudient les restes des anciennes civilisations de l'Asie.
64. Les hypothèses explicatives passent par des degrés divers de probabilité, et peuvent atteindre la certitude.
Le caractère graduel de la confirmation des hypothèses explicatives les distingue des hypothèses des deux classes précédentes pour lesquelles la vérification peut donner une certitude immédiate. Comment une hypothèse explicative peut-elle atteindre la certitude ? La question est la même que pour le témoignage (50). Il faut cependant noter une différence. Le témoignage, lorsqu'il est valable, donne à l'affirmation des faits une certitude égale en degré, bien que d'un ordre différent, à la certitude mathématique ou métaphysique. Les hypothèses explicatives sont des théories à l'égard desquelles un doute abstrait demeure toujours possible, mais qui finissent toutefois par obtenir des savants une adhésion générale et sans réserve. L'existence de l'éther est indispensable à la physique moderne; et cette existence toutefois peut être révoquée en doute par quelques individus. La théorie des glaciers, pour Texplication des terrains erratiques, est très généralement admise par les géologues contemporains; il n'y a cependant qu un très petit nombre d'années que des savants estimables ne l'acceptaient pas. L'hypothèse de Kopernik se présente dans d'autres conditions. Elle a atteint un caractère de certitude après avoir été longtemps et ardemment contestée. La contestation n'a pris fin qu'à l'époque où la grande découverte de Newton a justifié la théorie qui en formait la base* Les expériences de Foucault ont apporté à
cette théorie un nouvel appui ; c'est pourquoi, ainsi que le dit M. Delaunay « on regarde depuis long- < temps le mouvement de rotation de la terre autour « de la ligne des pôles comme une vérité incontes- .< table. ^ >
65. Les hypothèses explicatives vérifiées ne prennent jamais le caractère de nécessité des données de la raison.
Il faut se garder de confondre la certitude qui s'attache à une idée avec son caractère de nécessité (7), et il importe aussi de distinguer la conception d'une nécessité en soi, ou absolue, de celle d'une nécessité pour notre pensée. C'est ici de la nécessité pour notre pensée qu'il est question. Lorsqu'un principe a été supposé pour l'explication des faits, on en tire les conséquences par une déduction logique qui a formellement le même caractère que la déduction des sciences purement rationnelles, mais, dans les sciences de faits, les points de départs n'ont pas un caractère de nécessité pour notre pensée comme celui des axiomes, La loi de la gravitation explique le mouvement des astres; mais il est facile de concevoir un autre système du monde que celui que l'expérience nous révèle, tandis qu'il n'est pas possible de concevoir une autre nature du triangle. On rencontre, dans les écrits de plusieurs de nos contemporains, la pensée manifestement fausse que l'expérience peut révéler des lois nécessaires. C'est
' Cours élémentaire d^ astronomie, § 75.
une application indue des notions transcendantes de la raison à des objets essentiellement contingents par leur propre nature.
L'absence de nécessité de toutes les données qui ont une base expérimentale explique la différence de l'histoire des sciences mathématiques et de celle des sciences explicatives. Les vérités mathématiques sont plus ou moins connues; mais une fois découvertes, elles demeurent comme des acquisitions définitives. En géométrie, les procédés de déduction, l'ordre d'exposition des idées, peuvent varier d'un temps à un autre, d'un auteur à un autre, mais jamais un théorème solidement établi n'a été remplacé par un théorème contraire. Les sciences explicatives varient, non pas seulement dans les procédés d'exposition, mais dans leur contenu. Il est facile de s'en assurer en considérant, par exemple, pour la théorie de la lumière, la substitution de la doctrine des ondulations à celle de l'émission et, d'une manière générale, la substitution de la physique moderne à la physique ancienne. Les lois purement expérimentales qui sont la simple expression des faits, subsistent, comme les théorèmes mathématiques, une fois qu'elles ont été valablement vérifiées. Les théories destinées à rendre raison des faits ont une autre destinée; elles changent, se succèdent et se remplacent, jusqu'au moment où elles deviennent incontestées, comme c'est le cas pour la doctrine de Kopernik et pour la loi de la gravitation. Mais, alors même qu'elles ont acquis dans l'esprit des savants le caractère de la certitude,
les théories explicatives ne s'imposent jamais à titre de vérités nécessaires. On ne leur attribue ce caractère que par une influence indue de Thabitude, ou par rinfluence, non moins indue, d'un a priori systématique. Bien qu'une loi soit absolument vérifiée, il est toujours possible d'en concevoir une autre.
66. La science humaine sera toujours incomplète, La science a fait de grands progrès, et Ton peut -concevoir à son égard de grandes espérances ; mais -croire que nous aurons jamais une science vraiment totale est une illusion tellement naïve qu'on hésite à prendre la parole pour la réfuter. Le poète Lemierre a écrit :
< Croire tout découvert est une erreur profonde ;
< C'est prendre l'horizon pour les bornes du monde. > Cette erreur n'est sérieusement à craindre que pour
les hommes éblouis et comme enivrés d'un demi savoir. Plus l'esprit scientifique se développe, plus il •discerne clairement ses limites. Le sentiment de cette vérité est exprimé sous une forme vive dans les paroles attribuées à Socrate : < Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien. » Il n'est presque pas de problème dont la solution découverte ne pose des problèmes nouveaux. Laplace, en terminant son Exposition du système du monde, signalait la grandeur de l'esprit humain manifestée < dans l'extrême
petitesse de la base qui lui a servi pour mesurer les cieux ; » mais Laplace avait un esprit trop vaste pour ne pas reconnaître, avec la grandeur de la pensée humaine, son caractère incomplet et relativement misérable. Dans l'oraison funèbre qui fut prononcée près de sa tombe,, on affirma qu'il avait dit avant de mourir : € Ce que nous connaissons est peu de chose, ce que nous ignorons est immense. > Le grand astronome avait prononcé des paroles plus accentuées : Voici, d'après le témoignage de Poisson, ce qui s'est passé au lit de mort de son illustre maître prèsduquel il se trouvait. Comme la vue du malade était affaiblie, il lui dit ces mots: < C'est moi, Poisson, votre élève; celui-là est B. dont les calculs ont servi à mettre en évidence vos brillantes découvertes. > Le mourant regarda un moment Poisson d'un air pensif, puis il dit péniblement : « Ah ! nous courons^ après des chimères. » Après avoir prononcé ces^ paroles, il tourna la tête sur son oreiller et expira bientôt. En sortant de la chambre funèbre. Poisson raconta immédiatement la chose au baron Maurice, ami du défunt. ^
Pourquoi notre science est-elle, et sera-t-elle tou-^ jours incomplète ? Le temps manque, même à.
l'homme universel de Pascal, et nos sens sont bornés. Mais, en admettant un temps indéfini et des. instruments indéfiniment perfectionnés pour suppléer à la faiblesse de nos sens, il restera toujours-
* Lettre inédite du baron Maurice que sa famille a bien voulu me communiquer.
des régions ténébreuses dans le passé. Les documents historiques sont fort incomplets, et les hypothèses de la paléontologie géologique et de la paléontologie linguistique ne pourront jamais remédier, d'une manière tant soit peu certaine, aux incertitudes de l'histoire. Nous pouvons former quelques prévisions pour l'avenir; mais les prévisions historiques sont bien douteuses. Les prévisions des physiciens offrent un peu plus de garanties ; ce serait pourtant courir de grandes chances d'erreurs que d'admettre pour absolument valable la doctrine de la fin de notre monde, fondée sur l'étude des lois du calorique. Laissons de côté le passé et l'avenir, restons dans le présent. Qu'y a-t-il au delà des dernières étoiles que les télescopes les plus puissants nous rendent visibles ? Qu'y a-t-il dans les corps au delà de ce que le plus fort microscope nous révèle ? nous ne savons. Or il résulte de l'harmonie du monde, et de l'étroit enchaînement de ses différentes parties, que, ne sachant pas tout, nous ne pouvons savoir le tout de rien.
Nos sens sont comparables à des fenêtres percées dans la muraille d'une prison ; nous ne connaissons que ce qu'ils nous montrent, et combien de choses peuvent demeurer inconnaissables pour nous dans le monde au sein duquel nous sommes placés. L'histoire de la physique montre que l'étude de l'électricité a été très en retard sur celle du son, de la chaleur et de la lumière. L'électricité ne se révèle à nous que par des manifestations qui s'adressent à la vue, à l'ouïe, aux sensations musculaires. Si nous possédions un sens spécial pour la percevoir, sens
que possèdent peut-être quelques animaux, son étude serait beaucoup plus avancée. S'il existe des phénomènes physiques qui ne soient l'objet, ni d'une perception directe, ni d'une perception indirecte comme celle que nous avons de l'électricité, ces phénomènes seront à jamais inconnus pour nous, aussi longtemps du moins que notre organisme sera le même. Notre connaissance est donc partielle. Confondre l'objet de notre connaissance possible avec la totalité de ce qui est, est une grosse erreur. La source scientifique de cette erreur se trouve dans le rationalisme qui croit que nous portons en nous le principe universel des existences. Nous ne connaissons les choses qu'en partie, nous ne les connaissons que par leurs rapports avec nous, d'où résulte que notre connaissance n'est pas seulement partielle, mais qu'elle est aussi relative.