La vérité est une qualité des jugements
Ce n'est que dans les jugements qu'il peut y avoir vérité ou erreur. Des mots isolés n'expriment que des images dans l'ordre des perceptions sen-
sibles, de purs concepts dans Tordre des notions abstraites. Si je dis : soleil, âme, maison, ligne, triangle, cause, vertu, sans rien affirmer, il n'y a pas de place pour les catégories du vrai ou du faux. Le jugement affirme un attribut d'un sujet, et l'affirmation est vraie ou fausse selon qu'elle est conforme ou non aux rapports réels des choses. < L'Océan n'a pas de limites > est un jugement faux, parce que le globe terrestre nous est connu, et que l'Océan trouve partout des côtes où il se termine. < Le son résulte des vibrations de l'atmosphère > est un jugement vrai, parce que l'affirmation relative à la cause du phénomène est confirmée par l'expérience. € Bonaparte était un homme modeste > est un jugement faux ; la lecture du mémorial de Ste-Hélène le démontre amplement. 4( Washington était un homme désintéressé > est un jugement dont la vérité est établie par la biographie de cet illustre général.
La vérité est donc une qualité des jugements. Si l'on emploie le terme dans un sens objectif, c'est-àdire si on appelle vérité l'objet des jugements, le terme est alors synonyme de réalité (9). En restant dans le sens subjectif du terme, nous dirons que posséder la vérité, c'est formuler des jugements vrais, ce qui conduit à rechercher les signes au moyen desquels on peut reconnaître de tels jugements.
6. Les jugements vrais ont pour caractère une objectivité qui sHmpose à la pensée individuelle.
Nous ne pouvons rien connaître que par Tintermédiaire de notre pensée personnelle qui est le sujet de toute connaissance ; mais notre pensée est tantôt libre et tantôt contrainte. J'entends un bruit; je suppose que ce bruit est causé par la chute de la pluie et je formule Tafflrmation : il pleut. Cette affirmation est le résultat du libre jeu de ma pensée individuelle. Je sors de l'appartement où j'ai formé ma conjecture, et je constate qu'il ne pleut pas et que la cause du bruit est le vent qui agite les feuilles des arbres. A l'affirmation fausse qui résultait d'une supposition libre, se substitue le résultat d'une perception qui s'impose. En pensant à des problèmes de géométrie élémentaire, il me vient à l'esprit qu'étant données deux lignes dont l'une est le double de l'autre, le carré fait sur la première sera le double du carré fait sur la seconde. Cette affirmation fausse, résultat d'une pensée personnelle libre et distraite, sera détruite immédiatement par la simple inspection d'une figure qui me montrera que le carré fait sur une ligne est le quadruple du carré fait sur la moitié de cette ligne. Il existe donc, par opposition aux jugements libres de ma pensée personnelle qui ont un caractère purement subjectif, d'autres jugements qui s'imposent à moi, et qui me corrigent lorsque je me trompe. Le célèbre chirurgien russe Pïrogoff, qui, à la fin de sa vie, fut curateur de l'instruction publique à Kiew, raconte dans ses mémoires qu'il y avait des jeunes gens qui
ne pouvaient souffrir l'idée de soumettre la liberté de la pensée à aucune restriction quelconque et qui disaient : J'accepterai un axiome mathématique si je veux ; si je ne veux pas, je ne l'accepterai pas, — Il observe avec raison que ce déraillement de la pensée risque fort de conduire à l'hospice des aliénés ^
Ce qui s'impose immédiatement, c'est l'évidence. Un jugement est évident lorsqu'il est impossible d'en douter sérieusement, et lorsqu'il est impossible de le démontrer parce qu'il a un caractère primitif. L'évidence est sensible, lorsqu'elle résulte des perceptions des sens, rationnelle lorsqu'elle exprime les conceptions et les lois nécessaires de la pensée. Aux jugements primitifs s'en rattachent d'autres par le moyen de la démonstration. Si la démonstration est bonne, elle confère aux conséquences une valeur égale à celle des principes.
Qu'il s'agisse de l'expérience ou de la raison, tout jugement qui s'impose est vrai. Dans le cas contraire il n'y aurait pas de vérité, puisqu'on dehors de l'évidence réelle et de la démonstration valable la pensée ne saurait trouver aucun point d'appui. Il faut éviter seulement de confondre les jugements primitifs, ou valablement démontrés, avec les opinions qui ont pris la fausse apparence de l'évidence et qui ne sont que des préjugés fortement enracinés qu'on attribue à tort à la raison. La seule difficulté que l'on puisse soulever à cet égard naît des cas
* D. Stolipine. Essais de philosophie des sciences, Genève 1888, page 23.
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d'hallucination et de folie où ce n'est pas la vérité mais l'erreur qui s'impose à la pensée individuelle. Ces cas feront plus loin l'objet de notre étude (49).
7. Les jugements vrais expriment des vérités de raison qui ont un caractère de nécessité, ou des vérités de fait qui ont un caractère de contingence.
Il ne s'agit pas ici d'une nécessité absolue au sens métaphysique mais d'une nécessité pour notre pensée, nécessité qui résulte de la contrainte dont il vient d'être parlé. Il est facile de constater que toutes les affirmations de fait qui concernent la nature ou l'humanité ont un caractère contingent, c'est-à-dire qu'en affirmant que les choses sont ainsi, nous concevons qu'elles pourraient être autrement. Je conçois que les phénomènes matériels pourraient réaliser d'autres lois que celles qui les régissent ; je conçois que l'humanité aurait pu avoir des destinées diflférentes de celles que son histoire nous révèle.
La question actuelle n'est pas de savoir si les choses auraient pu être autrement qu'elles ne sont dans un sens absolu, et si l'idée de la contingence est une illusion ; la question est celle-ci : En affirmant des faits avons-nous la pensée que ce qui est aurait pu être autrement? Cette pensée nous l'avons, il est impossible de le nier. Mais si je dis < deux lignes droites ne peuvent enfermer un espace >, ou bien « un rapport suppose des êtres entre lesquels le rapport existe », je n'affirme pas seulement qu'il
en est ainsi, mais qu'il m'est impossible de concevoir qu'il en soit autrement. Je suis en présence de jugements qui ont pour moi une valeur universelle, qui s'étendent à tous les lieux et à tous les temps, parce qu'ils m'apparaissent avec un caractère de nécessité. Il est donc des vérités de raison qui se distinguent très nettement des vérités de fait. Les vérités contingentes sont l'expression de l'expérience ; les vérités de raison sont la manifestation des lois et des notions que l'esprit porte en luimême. Un fait biographique peut mettre cette différence en lumière et la fixer dans la mémoire. Le jeune Pascal, enfermé seul dans une chambre, avait découvert un assez grand nombre de théorèmes de géométrie. Tout ce qu'il aurait pu découvrir ainsi par l'acte pur de la réflexion appartient à l'ordre des vérités nécessaires ; tout ce qu'il lui aurait été impossible de découvrir appartient à l'ordre des vérités contingentes. Or, en lui supposant un génie plus grand encore que le sien et un temps indéfini pour ses recherches, il aurait pu découvrir toutes les mathématiques pures et toute la métaphysique proprement dite; mais aucune donnée de physique, de chimie, d'histoire ou de géographie n'aurait pu être le résultat valable des excursions de sa pensée. On a bien voulu, dans l'école de Hegel, construire l'histoire de la nature et celle de l'humanité par des procédés purement rationnels ; mais les résultats de ces tentatives ont fourni la preuve manifeste de leur inanité (16 et 44).
Les jugements de raison sont dits a priori, c'est-
à-dire antérieurs à Texpérience, et les jugements de faits sont dits a posteriori, c'est-à-dire subséquents à l'expérience. Il ne faut pas entendre ces termes en ce sens que les jugements de raison pourraient se formuler sans aucune expérience quelconque. Pour penser il faut vivre, et la vie, dans ses manifestations les plus élémentaires, renferme les données fondamentales de l'expérience; mais l'expérience, qui est la condition du développement de la pensée dans sa généralité, et par conséquent de la manifestation de l'élément a priori, n'en est pas le pouvoir producteur. Il est très important de ne pas confondre, comme on le fait souvent, les deux idées fort distinctes de la production d'un phénomène et des conditions qui lui permettent de se manifester.
La distinction des vérités de raison, universelles et nécessaires, et des affirmations de fait, toujours contingentes, ne saurait être sérieusement contestée. Nous n'avons pas ici à prendre en considération la thèse que la nécessité de certains jugements ne serait pas primitive, mais serait le résultat de l'habitude et de l'hérédité. Cette thèse suppose la diflference actuelle des jugements nécessaires et des jugements contingents ; et c'est ce fait que nous avons pour le moment à enregistrer.
Quelle que soit l'explication qu'on en donne, le fait subsiste.
8. Pour obtenir une idée œmplète de la science, il faut en préciser la nature, la méthode, la valeur et les postulats.
Préciser la nature de la science, c'est en déterminer l'objet et le point de vue sous lequel cet objet est considéré. La question qui se pose ensuite est celle de la route à suivre pour atteindre le but indiqué; c'est la question de la méthode. La détermination de la valeur de la science doit avoir pour effet de justifier ses prétentions en ce qu'elles ont de légitime, et de maintenir ces prétentions dans de justes limites.
Un postulat est une affirmation qui est supposée par une autre, et qui par conséquent s'y trouve contenue. C'est en ce sens que Kant affirme que la liberté est le postulat du devoir. Si la réalité du devoir est admise, la liberté morale se trouve démontrée par là même ; car il ne saurait y avoir de devoir sans liberté. Un postulat sort par analyse de la proposition qui le contient. Si A est contenu dans B, en prouvant B, j'ai fait la preuve de A. Pour établir la valeur d'un postulat, il faut : 1® montrer qu'il est logiquement valable, c'est-àdire qu'une affirmation est bien contenue dans une autre ; 2® apprécier la nature de l'affirmation qui renferme le postulat. Si cette affirmation est vraie, le postulat l'est aussi ; si elle est fausse, son postulat n'a aucune valeur, en sa qualité de postulat. Il n'en résulte pas qu'il soit faux. Un syllogisme vicieux peut se terminer par une proposition vraie en elle-même mais illégitime à titre de conclusion.
De même Terreur d'une affirmation n'entraîne pas nécessairement celle de ses postulats. Par exemple la thèse de l'efficacité des remèdes homéopathiques a deux postulats. L'un est que la substance qui cause un mal déterminé est propre à le guérir (similia similibus curantur) ; l'autre est que des doses extrêmement petites peuvent avoir une action considérable. Supposons (ce que je n'affirme pas) que ridée de Tefficacité des remèdes homéopathiques soit une erreur, il n'en résulterait pas que le premier des deux postulats indiqués soit faux, parce que l'erreur pourrait provenir du second. Les postulats de la science dans sa généralité sont les affirmations que toute recherche scientifique suppose et qu'on peut en extraire par l'analyse (70).