LK DÉFINITION DE LA SCIENCE
meniaires ; j'ai néanmoins eu beaucoup de plaisir à écouter votre exposé; il m*a fait saisir un enchaînement que je n*avaîs pas clairement compris.
— Voilà donc la marche générale de la connaissance humaine, dit Fabrice. On se trouve en présence d*un phénomène nouveau que Ton connaît par un de ses sens particuliers ou de telle autre manière que vous voudrez. On cherche d'abord par quel côté ce phénomène se prête k des mesures réellement exactes. Un phénomène peut avoir plusieurs côtés mesurables; s*il s'agit, par exemple, d'une réaction chimique, Lavoisiera trouvé que Ton pouvait mesurer rigoureusement les masses des corps en présence, et que la balance témoignait ensuite de la conservation de la matière ; Berthelot a eu idée de mesurer au calorimètre les quantités de chaleur dégagées par les réactions; il a créé la thermochimie. Voilà deux manières d'attaquer l'étude de la chimie avec une égale rigueur ; elles sont toutes deux fécondes; on a pu envisager le problème à un autre point de vue également mesurable, le point de vue électrique, une fois que la science cantonale de l'électricité a eu son système de mesures bien organisé. Il se crée ainsi des sciences partielles ayant un caractère fermé, empirique et provisoire, ce qui ne les empêche pas d'être fécondes quanta leur objet spécial. Quelques-unes d'entre elles conservent indéfiniment ce caractère fermé; telle est, par exemple, la science appelée anthropométrie ; cette science a ses moyens propres, son but particulier, mais il est vraisemblable que son histoire est finie, et que l'on n'établira pas de relation numérique entre la longueur du nez de Gléopàtre, sa température buccale et sa structure moléculaire ; non que ces relations n'existent pas, mais je doute qu'on les découvre jamais.
— Ainsi, si je comprends bien, dit M. Ëscudier, la science se compose, au début, d'un nombre plus ou moins grand de sciences partielles, qui sont cantonnées dans des moyens
de mesure propres, et qui n'ont de valeur que dans un cerr 'tain ressort. Ces sciences n'ont de commun les unes avec les autres que la précision de leurs mesures et de leur langage ; elles s'ignorent réciproquement.
— Et tous les appareils dont le nom se termine en mètre^ dit M. Gaudet, comme alcoomètre, baromètre, hygromètre, sonomètre, etc., définissent, proTisoirement au moins, une science partielle.
— C'est tout à fait cela, répondit M. Tacaud. Et chacune de ces sciences partielles est d'autant plus avancée que l'instrument correspondant est plus précis et plus facile à manier; il faut que les méthodes de mesure rendent aussi impersonnels que possible les résultats des mesures.
— Un marchand de vin des environs, dit le président du tribunal, soutenait l'autre jour devant moi que, si dans les boissons dites « spiritueux » il y a de Talcool, dans les vins, cidres et bières il y a au contraire « du degré » ; les feuilles imprimées qu'il doit remplir pour la régie portent en effet la mention alcool quand il s'agit des premières et a degré » quand il s'agit des secondes; il n'est pas besoin d'être un grand clerc pour se servir d'un alcoomètre ; le moindre gabelou y arrive sans peine ; l'alcoomètre est donc un bon instrument.
— L'alcoomètre, dit M. Tacaud, est encore meilleur que vous ne le pensez, car la mesure qu'il donne n'est pas empirique et se traduit immédiatement dans la proportion d'alcool contenue en 100 parties du « spiritueux » considéré. Combien d'appareils de mesure ont au contraire été arbitrairement gradués, parce qu'ils ne pouvaient l'être autrement, et .offrent néanmoins des commodités extraordinaires. Le premier pas d'une science est donc le choix d'une bonne méthode de mesure facile et précise ; beaucoup de sciences en sont restées là. Mais quel bonheur aussi quand une science fermée s'est trouvée brusquement capable de renseigner sur un objet autre que celui auquel elle était
primitivement destinée; quand Texpérience de Pascal, par exemple, a permis de songer Remployer ie baromètre pour mesurer la hauteur des montagnes I G^est dans la découverte d*un pont quelconque entre deux cantons scientifiques différents qu'ont résidé les plus grandes joies des savants. Et ces ponts se multiplient chaque jour et nous rapprochent de Tidéal rêvé qu'on n'atteindra jamais, l'unité de la science.
Un éclair brilla au dehors, illuminant tout le pays; M. Gaudet tira brusquement sa montre et compta attentivement jusqu'à ce qu'enfin le coup de tonnerre éclatât dans le silence.
— Sept secondes et demie environ, dît le professeur ; Torage n*est pas tout à fait à 3 kilomètres de nous.
— Nous n'avons rien à craindre, ajouta le président ; il n'y a pas d'exemple que la foudre soit tombée sur ce quartier de la ville ; les orages sont toujours aspirés par la vallée, et nous sommes protégés par cette circonstance curieuse.
— Voilà deux cantons scientifiques différents, dit M. Tacaud, et vous venez de les exploiter l'un et l'autre sans y penser, comme M. Jourdain faisait de la prose. D'abord, une particularité météorologique locale et connue des habitants de X... par une longue expérience; cette particularité, M. Ëscudier l'a exprimée dans le langage vulgaire sans faire allusion à des mesures précises, mais au fond il y a des mesures là comme ailleurs, seulement on les fait sans s'en douter au moyen d'un instrument de mesure bien spécial qui n'est autre que le pays lui-même; dire que l'orage est aspiré par la vallée, cela indique une marche bien déterminée et que Ton pourrait tracer sur une carte comme on trace les courants marins ; la géographie est un aspect de la géométrie.
— Mais, dit M. Escudier, les courants aériens n'ont pas la constance des courants marins; le vent souffle dans toutes les directions.
— Aussi fait-on, répondit Fabrice, de la météorologie au moyen d'appareils enregistreurs, et Ton est bien content quand les résultats de cette science spéciale se traduisent par un résultat exprimable géographiquement comme cela a lieu pour les alizés et les moussons. Nous parlerons bientôt d'ailleurs des sciences dans lesquelles la mesure proprement dite est remplacée par quelque chose de moins précis.
— Ces sciences n'ont plus donc aucun caractère de la science, dit le président.
— Elles s'éloignent en effet de l'idéal scientifique bien plus que les sciences à éléments mesurables, mais elles ont encore des caractères qui en font des sciences ; nous verrons qu'il y a des cantons de plus en plus éloignés, de moins en moins privilégiés, et qui arrivent dans certains cas à donner la main à l'art ; il n'y a pas de délimitation absolue de la science.
Un second éclair brilla, suivi bientôt d'un coup de tonnerre plus fort que le premier.
— L'orage se rapproche, dit M. Gaudet.
— Cet orage, dit JM. Tacaud, arrive fort à propos pour nous faire penser à Tun des cantons les plus curieux de la science, le canton acoustique. L'étincelle qui part entre deux nuages chargés donne naissance à deux phénomènes différents et simultanés : un phénomène optique qui se transmet jusqu'à nos yeux avec la vitesse presque infinie de la lumière, et un phénomène sonore qui se propagé jusqu'à notre oreille avec une rapidité plus modeste. Nous avons donc deux manières distinctes de connaître la même explosion à laquelle nousdonnons d'ailleurs deux noms distincts: nous l'appelons éclair quand la connaissance nous en vient par nos yeux, et tonnerre quand la connaissance nous en
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vient par notre oreille. L'intervalle de temps qui sépare les deux perceptions a permis à H. Gaudet de nous indiquer la distance de Torage. Il y a donc des phénomènes, les ébranlements sonores, que nous pouvons étudier par Toeil ou par Toreille, indifféremment. Beaucoup d'entre eux ont sur notre vue une action directe insignifiante ; aussi les a-t-oD étudiés d'abord au moyen de Toreille; et comme notre oreille est un excellent organe, doué de précision, on a pu baser sur des considérations purement auditives une langue scientifique excellente, la langue musicale, la musique.
— Vous allez, j'en suis sûr, dit le professeur, résoudre pour moi une difficulté que je n'ai pas pu vaincre au moyen démon traité de physique; je n'ai jamais pu dire à mes élèves la différence qu'il y a entre la musique et ce que les physiciens appellent « acoustique », et cependant je sens bien de quelle nature est cette différence. Il est très désagréable de sentir une chose sans pouvoir l'exprimer.
— La musique, dit Fabrice, est l'étude des sons faite par le secours de Toreille seule ; un aveugle peut faire de la musique ; l'acoustique est, au contraire, l'étude des sons faite par le secours des yeux, 'au moyen d'appareils enregistrant les vibrations; un sourd peut faire de l'acoustique. Dans l'acoustique il est question du nombre des vibrations ou de leur forme; cette science se sert de l'arithmétique et de la géométrie. Au contraire, en musique, il est question d'éléments appréciés par l'oreille et auxquels l'arithmétique n'est pas applicable ; aussi les hommes ont-ils créé pour cette science cantonale une langue spéciale, la langue musicale, dans laquelle il est question d'accords et d'intervalles, et non d'additions et de multiplications; un do n'est pas le double d'un ré ou la moitié d'un si. C'est là le seul exemple d'une langue précise essentiellement distincte de la langue mathématique. En acoustique, au contraire, il est question de nombres de vibrations; les accords et les intervalles deviennent des rapports arithmétiques ; une note à l'octave
d'une autre correspond à un nombre double de vibrations. Ainsi, la seule langue précise qui fût en dehors des mathématiques, les hommes sont arrivés à la traduire en langue mathématique; les deux langues subsistent d'ailleurs et bien des gens connaissent Tune sans même soupçonner l'existence de l'autre.
— Ces deux langues sont-elles également scientifiques? demanda M. Escudier.
— La musique Test évidemment moins, répondit M. Tacaud ; d'abord parce qu'elle reste à part et n'emploie pas les mêmes termes que les autres sciences, basées sur des éléments mesurables optiquement, ce qui la met en dehors de l'unité de la science; ensuite et surtout parce que ses mesures, basées sur des appréciations, sont plus personnelles, moins rigoureuses; moi, par exemple, je suis mal doué au point de vue de lasensibilité musicale, quoique ayant l'oreille très bonne et entendant de très loin; je constaterai avec bien plus de certitude, au moyen d'un appareil enregistreur, que deux sons sont à l'unisson; je vois quelquefois frémir des gens bien doués à l'audition de cacophonies qui me laissent parfaitement calme. C'est là encore un côté par lequel la musique est un art et non une science ; la musique se préoccupe de l'agrément ou du désagrément causé par les ébranlements sonores; la science est insensible et ne connaît ni le plaisir ni la douleur.
— L'acoustique est donc la science du son comme la musique en est l'art, dit le professeur.
— Si vous voulez, répondit Fabrice ; la musique est à l'acoustique ce que l'esthétique des couleurs est à l'optique physique, ce que la cuisine est à la chimie. Lorsque nous appliquons à l'étude d'un phénomène un sens autre que celui par lequel ce phénomène nous est directement connu, nous nous débarrassons évidemment de toute considération relative au plaisir ou à la souffrance; l'œil ne connaît pas les dissonances ; le chimiste ignore les susceptibilités de
notre palais, et H. Berlhelot eût été peut-être un exécrable cuisinier.
— Ainsi, dit M. Escudier, Tétude du son est donc rentrée aujourd'hui dans le grand cadre de la science à laquelle s'applique la langue mathématique, de la science proprement dite de Kant, comme vous le disiez tantôt. Mais ces coups de tonnerre nous ont éloignés du sujet dont vous nous entreteniez et qui consistait dans Tétude des ponts jetés entre les sciences partielles ou cantonales.
— Les méthodes acoustiques ont jeté un pont entre Ki musique et la partie mathématique de la science; cette digression ne nous a donc pas éloignés de notre sujet; de même Texpérience de Pascal a jeté un pont entre la barométrie et la mesure des altitudes; mais ce sont là de misérables ponts et qui unissent péniblement les uns aux autres des cantons d'importance secondaire, tandis que notre étude de la chaleur nous avait conduits à la considération de quantités dont la définition menace de souder en un faisceau unique toutes les connaissances humaines; c'est là une œuvre prodigieuse et auprès de laquelle les petites questions que nous venons de traiter pâlissent étrangement.
— Envisagés à leur point de vue spécial, continua M. Tacaud, les divers cantons de la science ont leurs procédés de mesure propres ; pourvu que les mesures soient faites au moyen d'appareils dont il suffit de lire la graduation, il y a là quelque chose d'impersonnel, et qui donne au canton considéré le baptême scientifique; ces mesures sont d'ailleurs d'un bon usage pour le domaine restreint qu'elles explorent; telles sont, par exemple, les mesures thermométriques, barométriques, hygrométriques. Ces mesures sont généralement choisies par l'homme d'après l'impression qu'il reçoit lui-même des phénomènes à étudier; elles sont