L'ÉCLAIRAGE PAR CORPS COLORÉS
A côté des corps noirs existent des corps colorés. Ils ont une propriété générale commune. Portés à la
même température, ils émettent moins d'énergie que le corpsnoir. Ils ont un pouvoir émissif moindre que 1. Par contre, en vertu de la loi de Kirchhoff, ils n'ont pas un pouvoir absorbant absolu : à une température donnée, et pour une radiation donnée, le pouvoir absorbant d'un corps coloré est égal à son pouvoir émissif relatif.
Un corps coloré peut avoir un pouvoir émissif variable : variable avec la température, variable avec la radiation considérée. C'est ainsi que le platine poli a un pouvoir émissif toujours beaucoup plus faible que celui du corps noir, mais qui augmente avec la température : il n'émet que 9 % environ de l'énergie émise par le corps noir à 373 degrés absolus (à la température de l'eau bouillante); il émet déjà 11 % de l'énergie qu'émettrait le corps noir, à 795 degrés absolus; il émet enfin 18 °/ de l'énergie émise par le corps noir à 1.481 degrés absolus. H s'ensuit que l'avantage qu'il y a, au point de vue de la production de rayonnement visible, à élever la température, est plus notable avec le platine poli qu'avec un corps noir.
A une même température, le platine poli rayonne moins d'énergie totale que le corps noir, mais il rayonne une meilleure proportion d'énergie utile à la vision. A 1.850 degrés absolus, le rendement lumineux du platine est 2,37 fois plus grand que celui du corps noir; à la température de fusion du platine, soit à 2.050 degrés absolus, il serait 2,89 fois supérieur à celui du corps noir.
Dans une même flamme, obscure, mais chaude, il y aura donc avantage à maintenir un corps coloré, ayant les propriétés du platine, plutôt qu'un corps noir comme le charbon. Car le corps coloré, rayonnant moins de chaleur, pourra, dans la même flamme, rester plus chaud, et, finalement, émettre plus de lumière — non pas que le corps noir, s'il était à la
même température — mats que le corps noir s'il était dans la même flamme.
L'éclairage par radiateurs colorés a reçu une application industrielle éclatante dans une invention qui est venue révolutionner l'industrie de l'éclairage par le gaz, et qui Ta sauvée au moment où Ton pouvait penser qu'elle allait être détrônée par l'éclairage électrique. Il s'agit du bec Auer. Le manchon Auer, formé d'un mélange approprié de 98,7 °/ d'oxyde de thorium et 1,3 °/ d'oxyde de cérium, a un pouvoir émissif qui, vers 1.300 degrés, augmente plus vile du côté de la partie visible du spectre, que le pouvoir émissif du platine poli à la même température : il constitue donc une source colorée plus avantageuse, au point de vue du rendement photogénique, que le platine poli, et, à plus forte raison, que le corps noir.
Un manchon Auer continu émettrait à 1.800 degrés, environ deux fois moins de lumière qu'un corps noir à 1.800 degrés : son pouvoir émissif relatif est supérieur à 50 °/o du vert au bleu, inférieur à 50 °/ du rouge au vert. Mais il émet en tout 33 fois moins d'énergie que le corps noir, parce que son pouvoir émissif est très faible dans l'infra-rouge. Le manchon Auer demandera donc 33 fois moins de calories, c'està-dire une dépense 33 fois moindre de gaz, que n'en exigerait un manchon noir de môme surface pour ne donner que deux fois plus de lumière. Dans une même flamme, si le manchon Auer se maintient, par exemple, à une température de 1.700 degrés, un manchon noit de même surface aurait un refroidissement bien plus intense et ne pourrait se maintenir qu'à 500 ou 600 degrés, c'est-à-dire à une température où il commencerait à peine à rougir.